Le culte du moi 3: Le jardin de Bérénice
Chapter 8
Sur ce premier campement de l'église de France, je venais de servir les doctrines sociales qui me séduisent, en même temps que je rêvais de Lazare le Ressuscité, et, tous ces soins se mêlant dans mon sommeil lucide, je réfléchis qu'il avait fait, celui-là, la même traversée que j'entreprends maintenant, en sorte que je lui prêtais quelques-unes de mes idées; et j'en vins à resserrer tout ce brouillard dans la lettre suivante, qui n'est que mon dialogue intérieur mis au point.
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CONSOLATION DE SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCITÉ
«Mon cher Lazare,
Aux dernières fêtes de Néron, votre air soucieux a été remarqué. Je sais que des personnes de votre famille désirent vous entraîner sur les côtes de la Gaule, où elles comptent prendre une attitude insigne dans le nouveau mouvement d'esprit. La détermination est grave.
Vous ne m'avez pas caché le culte que vous gardez à la mémoire de votre malheureux ami, et, d'après sa biographie que vous m'avez communiquée, je me rends parfaitement compte qu'il dut avoir beaucoup d'autorité: il était complètement désintéressé, puis il aimait les misérables, ce qui est divin. Il m'eût un peu choqué par sa dureté envers les puissants; en outre, je ne puis guère aimer ceux sur qui je n'ai pas de prise, ces amis frottés d'huile qui me possèdent et que je ne possède pas. Avec ces réserves, je comprends que vous l'aimiez beaucoup, d'autant que c'est pour vous une façon de monopole. Vous avez en effet sur la plupart de ses fidèles cette supériorité d'avoir été mêlé si intimement à sa vie qu'en l'exaltant c'est encore vous que vous haussez.
Vous le voyez, mon cher Lazare, je me représente d'une façon très précise l'intéressant état de votre âme à l'égard de Jésus: vous l'aimez. La question est de savoir si vous voulez conformer vos actes à votre sentiment.
Confesserez-vous que sa vie et sa doctrine sont les meilleures qu'on ait vues? Lui chercherez-vous des disciples, ou vous contenterez-vous de le servir passionnément dans votre sanctuaire intérieur? Telle est la position exacte de votre débat. Il vous faut peser si ce vous sera un mode de vie plus abondant en voluptés de partir avec Mesdemoiselles vos soeurs pour être fanatique, en Gaule, ou de demeurer à faire de l'ironie et du dilettantisme avec Néron.
Que vous restiez dans cette cour trop cultivée ou partiez vers des régions mal civilisées, de vous à moi, dans l'un ou l'autre cas, ça pourra mal finir, car les peuplades de la Gaule seront excitées à vous mettre à mort, à cause de votre obstination à leur procurer le bonheur, et, d'autre part, Néron est un dilettante si excessif que, vous goûtant personnellement et sachant qu'on vous calomnie, il est fort capable de vous sacrifier, tant il est peu disposé à plier ses actes d'après ses idées, à protéger ceux qu'il honore et à appliquer la justice. Dans la vie, les sentiers les plus divers mènent à des culbutes qui se valent; en dépit de tous les plans que nous concertons, les harmonies de la nature se font selon un mécanisme et une logique où nous ne pouvons influer. J'écarte donc les dénouements qui sont irréformables et je m'en tiens aux avantages divers de l'une et l'autre attitude.
Eh bien, il n'y a pas de doute, un fanatique (c'est-à-dire un homme qui transporte ses passions intellectuelles dans sa vie) est mieux accueilli par l'opinion que l'égotiste (homme qui réserve ses passions pour les jeux de sa chapelle intime). Les publicistes seront plus sévères à Néron qu'à Marthe, quoique très certainement cette dernière introduise dans le monde plus de maux que le premier, et que la part de responsabilité dans les malheurs qui naissent d'une mésentente idéologique soit plus lourde pour les victimes que pour les bourreaux. C'est que l'espèce humaine répugne à l'égotisme, elle veut vivre. Le fanatique représente toujours le premier mot d'un avenir, il met en circulation, plus ou moins déformées, les vertus qu'il a aperçues; l'égotiste au contraire garde tout pour lui, il est le dernier mot.
Néron, mon cher Lazare, excusez-moi d'y insister, est un esprit infiniment plus large que vos deux excellentes soeurs, mais il est dans son genre le bout du monde; en lui les idées entrent comme dans un cul-de-sac; Marthe et Marie sont deux portes sur l'avenir. Le sectaire est donc plus assuré, tout pesé, de l'estime de l'humanité, puisqu'il la sert. Il est un rail où elle glisse les provisions qu'elle adresse aux races futures, tandis que l'égotisme est une propriété close.
Une propriété close, c'est vrai! mais où nous nous cultivons et jouissons. L'égotiste admet bien plus de formes de vie; il possède un grand nombre de passions; il les renouvelle fréquemment; surtout il les épure de mille vulgarités qui sont les conditions de la vie active. De ces vulgarités inévitables, n'avez-vous pas souffert quelquefois dans l'entourage si généreux pourtant, si loyal, de vos excellentes soeurs?
Par moi-même, j'avais de solides raisons pour être fanatique: cela eût été plus décent pour un philosophe. Des amis très honnêtes m'y engageaient fort. Mais la vie est trop courte! Quand j'aurais, selon le système des sectaires, traduit ma passion dans une attitude contagieuse, ce qui d'ailleurs la déforme toujours, quel temps me serait resté pour acquérir de nouvelles passions? D'ailleurs, il eût fallu conformer mes actes à mes idées. C'est le diable! comme vous dites, vous autres chrétiens. Puisque, en ce monde, mon souci se limite à découvrir l'univers qui est en puissance en moi, et à le cultiver, qu'avais-je à me préoccuper de mes actes? Moi qui ne fais cas que du parfait désintéressement, j'ai accepté certaines faveurs qui vinrent à moi en dépit de ma pâleur et de ma frêle encolure; j'ai favorisé diverses fantaisies de Néron, et ces complaisances me nuisirent devant l'opinion. A tout cela, en vérité, je prêtais fort peu d'intérêt; je n'ai jamais suivi que mon rêve intérieur. Dans mes magnifiques jardins et palais, je vantais le détachement; j'en étais en effet détaché, j'étais sincère. Le comprendrez-vous, Lazare, ce luxe m'excitant infiniment à aimer la pauvreté? Avez-vous jamais mieux goûté la pudeur que dans les bras de Marie-Madeleine?
J'entre dans ces détails intimes pour vous prouver combien j'ai toujours été éloigné de cette décision où vous penchez. Ah! ce n'est pas moi qui pensai jamais à suivre la voie sans horizon et si dure des sectaires. Et pourtant vous en dissuaderai-je? Suis-je arrivé au bonheur, en ne me refusant à aucun des sentiers qui me le promettaient? Suis-je parvenu à recréer l'harmonie de l'univers?
J'ai voulu ne rien nier, être comme la nature qui accepte tous les contrastes pour en faire une noble et féconde unité. J'avais compté sans ma condition d'homme. Impossible d'avoir plusieurs passions à la fois. J'ai senti jusqu'au plus profond découragement le malheur de notre sensibilité, qui est d'être successive et fragmentaire, en sorte que, ayant connu infiniment plus de passions que le sectaire, je n'en ai jamais possédé qu'une ou deux, tout au plus, à la fois. C'est dans cette idée que Néron me demandant, il y a peu, de lui composer un mot philosophique qu'il pût prononcer avant de mourir, je lui ai conseillé: «_Qualis artifex pereo!_ Quel artiste, quel fabricant d'émotions je tue!»
C'est d'ailleurs une exclamation qu'il pourrait jeter avec à-propos à toutes les heures de la vie. J'ai acquis une vision si nette de la transformation perpétuelle de l'univers que, pour moi, la mort n'est pas cette crise unique qu'elle paraît au commun. Elle est étroitement liée à l'idée de vie nouvelle, et comme son image est mêlée à tous les plaisirs de Néron, elle est mêlée à toutes mes analyses. La mort est la prise de possession d'un état nouveau. Toute nuance nouvelle que prend notre âne implique nécessairement une nuance qui s'efface. La sensation d'aujourd'hui se substitue à la sensation précédente. Un état de conscience ne peut naître en nous que par la mort de l'individu que nous étions hier. A chaque fois que nous renouvelons notre moi, c'est une part de nous que nous sacrifions, et nous pouvons nous écrier: _qualis artifex pereo!_
Cette mort perpétuelle, ce manque de continuité de nos émotions, voilà ce qui désole l'égotiste et marque l'échec de sa prétention. Notre âme est un terrain trop limité pour y faire fleurir dans une même saison tout l'univers. Réduits à la traiter par des cultures successives, nous la verrons toujours fragmentaire.
J'ai donc senti, mon cher Lazare, et jusqu'à l'angoisse, les entraves décisives de ma méthode; aussi j'eusse été fanatique, si j'avais su de quoi le devenir. Après quelques années de là plus intense culture intérieure, j'ai rêvé de sortir des volontés particulières pour me confondre dans les volontés générales. Au lieu de m'individuer, j'eusse été ravi de me plonger dans le courant de mon époque. Seulement il n'y en avait pas. J'aurais voulu me plonger dans l'inconscient, mais, dans le monde où je vivais, tout inconscient semblait avoir disparu.
Voici, au contraire, que vous survenez dans des circonstances où ce rêve devient aisé, et il semble bien que vous soyez sur le point de le réaliser, puisque ayant ressenti à la cour de Néron des inquiétudes analogues aux miennes, vous méditez de vous mettre de propos délibéré au service de la religion nouvelle ... Malheureusement, mon cher Lazare, j'y vois un obstacle, qui, pour se présenter chez vous avec une forme singulière, n'en est pas moins commun à bien des hommes.
Quand vous me parliez des curieux incidents de votre pays de Judée, vous ne m'avez rien celé du rôle important que vous y avez joué: le merveilleux agitateur vous a ressuscité. Vous êtes Lazare le Revenu. En conséquence, quoique vous ayez observé toujours la plus grande discrétion sur cette anecdote désormais historique, il est évident que vous êtes renseigné sur le problème de l'au-delà. Si vous balancez comme je vois, c'est que la vérité ne s'en impose pas, d'après ce que vous savez, d'une façon impérative. Dès lors, vous voilà dans un état d'esprit qui, pour naître chez vous de circonstances particulièrement piquantes, n'en est pas moins d'un ordre trop fréquent: vous n'êtes pas le seul revenu. Beaucoup, à cette époque, bien qu'ils ne soient pas allés jusqu'au tombeau, ont comme vous des lumières sur ce qui termine tout. Bien qu'ils n'aient pas eu les pieds et les mains liés avec les bandes funéraires, ils ne peuvent se donner aux passions de leurs contemporains. Leur sympathie est assez forte pour leur faire illusion quelques instants sur des idées généreuses, mais comme vous, qui vîtes pousser les fleurs par les racines, ils constatent que ce sont des songes sans racines sérieuses. Ils ont de tristes lucidités, et après de courts enthousiasmes, analogues à ceux que vous communiquent l'ardeur de Marthe et de Marie, l'humilité de Sara, la beauté de Madeleine et la jeunesse du vieux Trophime, ils s'écrient, infortunés clairvoyants qui regrettent de ne pouvoir se tromper avec tout le monde: «_Qualis artifex pereo!_»
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CHAPITRE DOUZIÈME
LA MORT TOUCHANTE DE BÉRÉNICE
Les élections nous réussirent. Sitôt élu, je quittai Arles et m'installai au Grau-le-Roi, où Bérénice, hélas! dépérissait auprès de l'adversaire. Celui-ci ne se déjugeait pas: il ne pensait rien que de sévère sur un succès qu'il n'avait pas prévu, mais il avait trop le goût de la hiérarchie pour ne point se figurer, depuis le scrutin, que nous étions liés par «une sympathie plus forte qu'aucune politique».
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Qui donc avait répandu sur mon amie cette tristesse dont je la vis défaillante au Grau-le-Roi, dans les premiers jours d'octobre? «C'est la fièvre des étangs», disait Charles Martin, toujours enclin aux explications plausibles et médiocres. Ah! les étangs jusqu'alors n'avaient donné que de beaux rêves à la petite Bérénice; jusqu'alors ses insomnies étaient enchantées de l'image de M. de Transe, et dans ses pires délires elle n'avait reçu de lui que les signes d'une tendre amitié. Morne aujourd'hui pendant de longues heures, c'était une jeune adultère qui désespère du pardon et répète avec égarement: «Comment ai-je commis cela?» Jamais elle ne se plaignit, mais ses mains diaphanes m'avouaient tout et me reprochaient amèrement d'avoir poussé à cette union sans amour.
M'étais-je égaré sur ce que je croyais être son instinct? Ce mariage de convenance, que j'avais souhaité pour redresser la vie de mon amie, allait-il donner à sa destinée l'irréparable tournant? L'extrême difficulté qu'il y a d'interpréter la volonté de l'inconscient m'apparut avec une singulière netteté durant ces dernières semaines, au cours des longs silences de Bérénice, assise auprès de moi en face de la mer mystérieuse.
A ma table de travail, je défaillais sous ces intérêts refroidis qui encombrent un nouvel élu. Ces querelles émoussées, ces compliments, ces réclamations m'étaient une chose de dégoût, comme l'idée fixe dans l'anémie cérébrale, ou, dans l'indigestion, le fumet des viandes qui la causèrent. La réussite me supprimait trop brutalement le but dont j'avais vécu depuis huit mois; je n'avais plus d'impulsion à mon service. _Qualis artifex pereo!_ me répétais-je par ces lentes matinées de loisir, vaguant de la vaste mer à ces vastes espaces couverts des seules digitales, et n'osant à chaque heure du jour visiter Bérénice. Étendu sur la grève, je m'abandonnais aux forces de la terre: il me semblait que son contact, sa forte odeur, sa belle santé me renouvelleraient mieux qu'aucun système. En dépit de mon âme hâtive, je me sentais solidaire de cette terre d'Aigues-Mortes, faite des lentes activités du sable et de l'Océan. Ne puis-je comparer le développement de ce pays au mien propre? Les modifications géologiques sont analogues aux activités d'un être. Bérénice, qui sortit de son instinct pour suivre mes conseils et se marier, souffre comme souffrirait la nature entière si elle était soumise à des volontés particulières. Dans mon orgueil de raisonneur, j'ai traité mon amie comme l'Adversaire traite le Rhône et sa vallée. En échange de là révélation que m'a donnée de l'inconscient cette fille incomparable, je n'ai su que la faire pécher contre l'inconscient.
Sitôt que le crépuscule avait couvert d'ombre ma table de travail, le visage amaigri de la jeune malade m'apparaissait comme un reproche. Accoudé à mon balcon, sur ce doux canal du Grau-le-Roi qui va aboutissant à la mer, j'entendais dans une rue voisine les enfants, énervés de leur journée et trop bruyants, se débattre contre les grandes personnes qui les rappelaient au logis. Pour moi, j'attendais que huit heures sonnées me permissent d'aller auprès de Bérénice; la fièvre l'empêchait de dormir, et je me consacrais à amuser le plus possible son extrême faiblesse.
Quand il était si évident que cet être infiniment sensible ne souffrait que d'avoir froissé les volontés mystérieuses de son instinct, Martin nous fatiguait de sa thérapeutique matérialiste. De l'entendre, je m'étonnais qu'il pût valoir si peu en vivant dans une telle société. Par ses seules définitions de Bérénice, il me déformait la délicieuse image que je m'étais composée d'elle d'après nos pédagogies. Sa médiocrité me conduisit même à cette réflexion que, si Petite-Secousse devait disparaître à son contact, il ne m'en coûterait pas plus de soupirs qu'elle mourût tout entière, car Petite-Secousse est la partie de Bérénice que j'ai jugée digne de toutes mes préférences.
Les choses allèrent plus vite qu'il n'eût été raisonnable de le prévoir. En trois jours, cela fut au point que je ne doutai pas de sa fin prochaine. Sa figure et ses mains, pâles comme les linges où elle repose, gardaient ce petit air secret que nous lui avons toujours vu, mais une expression plus lente éteignait ses yeux qui m'ont éclairé si rapidement l'ordre de l'univers.
Une extrême faiblesse l'accablait dans son lit, et moi de tenir sa main je me sentais plus fort. Bérénice va disparaître, pensai-je, mais je garde le meilleur d'elle-même. Je me suis approprié son sens de la vie, sa soumission à l'instinct, sa clairvoyance de la nature; je suis la première étape de son immortalité, mon amie, ce séjour était incertain pour toi, tu pouvais t'y abîmer, mais en moi prospéreront tes vertus.
A cet instant, ses yeux ayant rencontré mes yeux, elle me souriait, mais quand son sourire s'effaça, je me sentis tout bouleversé, car je songeais à tout ce qu'il y a en elle de viager et qu'avant l'aube prochaine peut-être je ne verrais plus. Je baisai sa main, qui, sous la chaleur de la fièvre, n'était plus déjà qu'un léger ossement; et des larmes vinrent mouiller ses yeux, tandis que je répétais: hélas! hélas!
Peut-être se sentait-elle trop de faiblesse pour parler, et je n'avais d'elle que ses doigts qui caressaient doucement ma figure, mais je compris soudain avec épouvante qu'elle me regardait pour me voir une dernière fois. Depuis combien de temps cette pensée en elle? Ah! ces regards où de pauvres hommes et de pauvres bêtes nous avouent le bout de leurs forces! Regard tendre et voilé de ma Bérénice qu'affligeait la peur de la mort! il me parut plus pitoyable qu'aucun mot désolant qu'elle eût inventé pour se plaindre. Je lui parlai des promenades que nous ferions encore dans la campagne, elle se mit à pleurer sans répondre.
Je ne crois pas qu'elle ait eu de graves souffrances physiques. La soeur qui l'assistait, et à qui, par délicatesse de femme, elle confiait toutes ses misères, m'a dit: «Si elle a beaucoup souffert, c'est de quitter sa beauté, ses souvenirs et toutes ses choses de sa villa». Elle eut un délire de petite fille, et à moi, qu'elle avait fait asseoir au bord de son lit, cela paraissait si impossible que cette enfant participât d'un mystère sacré, comme est la mort, que je croyais parfois à un jeu de fiévreuse.
J'ai vu Bérénice mourir; j'ai senti les dernières palpitations de son coeur qui n'avait été ému que de l'image d'un mort. Elle était couchée sur le côté, comme ces pauvres bêtes dont elle eut toute sa vie une si grande pitié. Sans doute elle sentit la mort la posséder, car son visage gardait une terreur inexprimable. Et moi, je cherchais un moyen de lui témoigner la plus tendre sympathie, d'adoucir ce passage misérable; j'embrassais ces yeux où roulaient les derniers pleurs. Je les embrassais comme elle avait mille fois embrassé son bel âne, sans préoccupation de politesse ni de sensualité, simplement pour lui témoigner ma fraternité. Ces baisers-là, elle ne les connut point de sa vie, car elle éveillait la volupté, «Maintenant, lui disais-je, tu as fini ta tâche, tu atteins ta récompense, qui est la certitude, vérifiée sur ma tristesse présente, que j'eus pour toi un réel attachement. Tu ne crains plus désormais d'être méprisée par ceux à qui les circonstances ont composé une vie plus facile.»
Je lui ai fait la mort que j'ai toujours tenue pour la plus convenable, sans tapage, ni larmes, ni vaines démonstrations, mais un peu grave et silencieuse. Elle eut la fin d'un pauvre animal qui pour finir se met en boule dans un coin de la maison de son maître, d'un maître dont il est aimé.
Et pourtant, faire une bonne mort était-ce un rôle suffisant pour elle? Elle eût été précieuse surtout pour assister les autres à leur dernier moment, car elle savait sympathiser avec la nature dans ses plus tristes humiliations.
C'est vers les cinq heures qu'écartant les boucles de cheveux qui couvraient son front, je fermai les yeux de cette fille dont la sagesse eût mérité mieux que de marcher côte à côte avec mes inquiétudes raisonneuses. Dès lors, tout l'appareil des soins funéraires s'interposa entre moi et ce corps qui ne m'était plus qu'une chose étrangère. Je me retirai avec l'image que je gardais de cette véritable maîtresse.
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CHAPITRE TREIZIÈME
PETITE-SECOUSSE N'EST PAS MORTE!
Les journées qui suivirent l'enterrement de Bérénice, je les donnai avec une ponctualité en quelque sorte machinale aux devoirs de mon nouvel état. Mais déjà il ne m'était plus qu'une passion refroidie, un casier de mon intelligence. Et ce pays aussi, que j'avais dû orner de toutes mes émotions pour m'en faire un séjour utile, maintenant que j'allais le quitter n'avait plus pour mon âme d'impériosité.
C'était en moi et hors de moi un profond silence. Il me semblait que le monde et mon moi se fussent figés. J'étais un bloc de glace sur une mer qui l'étreint en se congelant. Sur cette banquise lourde et monotone que je composais avec l'univers, seule glissait comme un nuage bas l'image de Petite-Secousse. Image gelée, elle-même! De nos causeries, je ne savais plus que ses longs silences; de sa sensualité, rien que ses touchantes torpeurs, et de son corps élégant, je ne revoyais aucun détail, mais seulement j'étais rempli de cette tristesse que m'avait donnée chacune de ses grâces quand je songeais qu'elles passeraient. De tant de gestes par où elle me toucha, un seul m'obsède: c'est quand, la veille de sa mort, ses yeux rencontrant mes yeux, elle pleura sans parler.
Ainsi passais-je des soirées, avant que le Parlement fût convoqué, à m'attendrir sur le triste sort de la jeune Bérénice, qui mourut d'avoir mis sa confiance en l'Adversaire.
Sitôt ma correspondance et autres besognes mises au net, de toutes les parties de mon âme montait une sorte de vapeur qui me voilait le monde extérieur. Sous cette tente métaphysique, je demeurais très avant dans la nuit à contempler la reine par qui me fut révélée la vie inconsciente, et sa vue, mieux qu'aucune encyclopédie, m'enseignait les lois de l'univers. Même il m'arriva d'être rappelé à la réalité par une douleur au coeur; alors je souriais de m'exalter à ce point pour celle qui ne fut en somme qu'un petit animal de femme assez touchante. Rien au monde pourtant ne m'inspira plus vive complaisance.
Une nuit, je ressentis, avec une intensité toute particulière, que la préoccupation dont je venais de vivre pendant huit mois était assouvie et qu'il m'en fallait une nouvelle. Pourquoi ne puis-je comme l'océan pousser la vague qui naît dans la voie de la vague qui meurt, et comme lui me donner la puissance et la paix? Auprès de la mer unissonnante, je souffrais que ma vie fût une suite de sons privés d'harmonie. Ce problème, qui n'est autre que de me trouver une loi, m'était si agréable ce soir-là, et si doux aussi le vent généreux qui soufflait du large, que je résolus d'aller, en mémoire de Bérénice, jusqu'au jardin d'Aigues-Mortes.
Il eût été plus hygiénique de gagner mon lit, mais l'idée des transformations de mon moi me présentait avec une grande force la convenance de jouir de mes sensations jour par jour. Puisque nous sommes la victime de morts successives, je refuse de sacrifier une satisfaction d'aujourd'hui au bien-être de celui que je serai dans quelques années.
Ayant ainsi agrandi ma promenade par de hautes considérations, je fis les quatre kilomètres de bruyères et d'étangs qui séparent d'Aigues-Mortes le Grau-du-Roi. La haie franchie de la villa de Rosemonde, je me retrouvai sur ce sable où nous avions passé tant d'heures, et où je venais sans doute pour la dernière fois. Je revécus avec intensité le chemin que j'avais parcouru auprès de Bérénice, et je sentais que, haussé par cette étrange compagnie d'une année, j'embrassais avec plus de force un plus grand horizon.