Le culte du moi 3: Le jardin de Bérénice

Chapter 7

Chapter 73,790 wordsPublic domain

Beaucoup de personnes, par l'usage quotidien de certains termes, «haine, rancune, regrets, désirs,» sont tentées de croire à la réalité de ces sentiments en elles. Pour moi, je vois que les événements n'éveillent guère sur mon moral d'impressions plus variées que la tuile qui me frôle en tombant; je note, pour l'éviter, le toit d'où elle glissa, je me soigne si elle m'a blessé; en aucun cas, je ne m'attarde à m'en faire une opinion sentimentale. Seulement j'ai à l'égard des tuiles possibles une continuelle méfiance, à laquelle je donne une allure de déférence. Un homme fort distingué, employé d'une grande administration, disait: «Je salue les huissiers le premier, pour être sûr qu'ils me salueront.»--«Moi aussi», lui répondis-je. Comme je ne suis employé d'aucune administration, il crut que je ne l'avais pas écouté. Mais en réalité que de fois je consulte des niais, simplement pour éviter qu'ils me conseillent ou me désapprouvent!

Il faut opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer l'apparence de soi-même, être absent. De qui donc a-t-on dit qu'il regardait tous les citoyens comme ses égaux, ou pour mieux dire comme égaux entre eux, ce qui fait qu'il plaisait assez naturellement à la masse?

Charles Martin était incapable de comprendre l'élévation morale, le parfait désintéressement de ces principes. C'était avec toute la fureur d'un sectaire, et même la réflexion d'un homme méthodique, qu'il se composait des préférences! Par un mécanisme très fréquent, ses convictions d'ailleurs s'accordaient toujours avec ses intérêts. Il eût été incapable de trouver des torts à celui qu'il aimait. C'est par là qu'il arrivait à joindre l'agrément de relations douteuses à la satisfaction de s'élever contre les mauvaises fréquentations. J'en avais un piquant exemple sous les yeux. La biographie de Bérénice, pour qui il avait une passion sensuelle, naturellement voilée sous l'intérêt le plus élevé, le gênant fort, il la concevait comme l'histoire d'un jeune homme de grande famille que les siens avaient brutalement empêché d'épouser cette jeune fille. Version qui avait un instant étonné mon amie, puis très vite lui avait paru la vérité, tant nous sommes tous conduits à modifier les faits d'après nos sentiments.

* * * * *

DÉFAILLANCE SINGULIÈRE DE BÉRÉNICE

Je touche ici un point délicat de la vie de Petite-Secousse. La présence auprès d'elle de Bougie-Rose, jolie fille un peu lourde, m'avait souvent étonné. «Ces deux personnes, me disais-je n'ont guère de point de contact, car Bérénice a naturellement une sentimentalité très fine. Se plairaient-elles par quelque autre côté que le sentimental?»

Des allures très molles de Bougie-Rose, un fin sourire de mon amie éveillèrent ma perspicacité.

Je confessai Bérénice; elle me répondit avec une aisance, bien éloignée de l'effronterie et mêlée de douceur, qui me toucha d'une sensualité un peu malsaine. Je pus me convaincre que les images plaisantes et libres, tous ces jeux de la passion dont elle avait nourri ses yeux de petite fille, dans le musée du roi René, lui avaient donné une opinion fort différente de celle que nous nous faisons pour l'ordinaire des rapports de la sensualité et de l'amour. Son esprit ne s'était pas plié à établir entre ces deux formes de notre sensibilité les attaches étroites qui font que pour nous l'une ne va guère sans l'autre.

Et pour achever de vous dévoiler la pensée de Bérénice, telle que je la surpris dans des entretiens d'un charme inexprimable, j'ai lieu de croire que ce vice naquit chez mon amie d'une extrême délicatesse: jeune et ardente, désoeuvrée et solitaire, elle n'aurait pourtant pas voulu tromper M. de Transe; elle crut lui garder son amour, jusque dans les cheveux démêlés de sa molle amie.

Du point de vue de la raison froide, peut-être Bérénice a-t-elle raison. L'amour n'a pas grand'chose à voir avec les gestes sensuels. Une femme parfaite se choisirait un amant plein d'ardeur dans l'élite de la cavalerie française et, pour l'aimer d'amour, un prêtre austère, comme notre divin Lacordaire, dont le seul regard la pénétrera plus qu'aucune caresse dans aucun lit. Ces réflexions pourtant ne me satisfaisaient guère à cause du caractère peu harmonieux de cette défaillance de Bérénice.

Comment, me disais-je, ce petit animal, de qui le mérité est d'être instinctif, se laisse-t-il aller à ces déviations? Quand elle s'abandonne, ne voit-elle pas les détails fâcheux de sa chute: Bougie-Rose, sans doute, a un tact naturel assez développé et puis elle-même ferme les yeux. N'empêche qu'un jour; dans une de nos promenades, je me laissai aller à lui vanter avec amertume les délicates amours des plantes.

Peut-être avais-je trop lourdement appuyé. Elle m'écouta avec surprise, puis, dans une pénible confusion, ses yeux se remplirent de larmes. Si touchante, en ce moment, si confiante toujours, elle m'attendrit, me fit rougir de ma sotte enquête; et quand mes soupçons auraient quelque justesse, mon indignation n'était-elle pas faite, pour une part, de froissements personnels?

Je pris sa main émue dans ma main et lui dis:

--Petite fille, vous êtes pour moi une chère fontaine de vie. Ce serait d'un homme grossier de réfléchir sur les inconvénients des diverses attitudes que notre condition d'homme nous contraint à prendre. Croyez bien que je n'ai pas cette médiocrité d'arrêter mon imagination sur les complaisances auxquelles vous engagent peut-être ces sens et cette beauté charnelle que vous reçûtes de vos aïeux. Si je m'inquiétai, c'est uniquement par piété pour M. de Transe. Après réflexion, il me semble bien que vous avez sauvé le meilleur de ce que vous lui donniez. Sans doute, aujourd'hui comme toujours, vous avez été la plus sage en faisant la part du feu. Et même s'il vous arrive de priver celui qui est dans le cercueil d'une de vos pensées, qui sont maintenant tout ce qu'il peut attendre de vous, si quelque tendre erreur un jour humilie votre vertu, rassurez-vous: la puissance surabondante de l'amitié que je lui voue et des sacrifices que je lui fais, en ne demandant rien de votre beauté, s'appliquera à l'expiation de vos péchés.

Elle m'embrassa, et c'est ainsi que fut clos cet entretien.

Dans la soirée, Bérénice, qui est toute faite d'esprit de finesse et de douceur, crayonna un petit dessin, comme elle a coutume, tandis que je lui développe mes théories, puis me le tendit: c'était elle-même et une jeune femme, au-dessous de qui elle avait écrit «Bougie-Rose», pour qu'on ne pût s'y tromper, et cette légende, légèrement modifiée, de la divine parabole: «Marthe, vous vous embarrassez de soins superflus; Philippe a choisi la meilleure part.»

J'admirai que cette petite fille cachât une malice si gracieuse derrière sa physionomie. Cette misère la mit dans mon imagination plus près encore de la nature, et la grâce avec laquelle elle s'en expliqua transforma en sympathie un peu triste la répugnance que j'avais de sa défaillance.

«O ma beauté, disais-je, je vous remercie de ce que vous avez daigné être imparfaite, en sorte qu'il me restât quelque embellissement à apporter à votre édifice.»

Dans la suite je dus reconnaître que le sentiment exprimé sous forme séduisante dans cette phrase était gros des plus lourdes erreurs, C'est là que je rapporte l'origine des funestes manoeuvres que j'allais tenter contre l'instinct, sous prétexte de faire rentrer Bérénice dans la sagesse vitale.

* * * * *

Ainsi, l'un et l'autre, nous avions nos défaillances et nos chagrins, et quoique sachant nous en faire des images supportables, nous étions loin de la pleine satisfaction de l'Adversaire, à qui nul homme ni événement ne rivera jamais son clou.

Ma Bérénice, en me devenant suspecte, et mon contact perpétuel avec les électeurs me mettaient dans un état assez particulier de tristesse nerveuse. Peut-être la fièvre qui monte des étangs d'Aigues-Mortes aux approches du printemps put-elle y contribuer. J'avais un désir âpre et indéfini de solitude; j'aurais voulu rêver seul en face de ma pensée. Une dépêche qui sonne à ma porte, mon courrier à dépouiller me faisaient d'absurdes battements de coeur. Jamais je n'eus à un degré aussi intense l'ennui de faire de nouvelles connaissances, la fatigue de leur donner une image de moi-même conforme à leur tempérament, et tout l'écoeurement de leur entendre exposer les principales anecdotes de leur existence avec la description de leur caractère. Mon réveil du matin, dans ces journées écrasées de menues besognes, était déjà troublé: n'ai-je pas entendu, me disais-je, un visiteur dans l'escalier?

Pour réagir contre cet état nerveux, il n'est qu'un remède, empirique mais vraiment pas mauvais: dans les plus fortes angoisses de la vie de société et surtout dans les réveils de nuit, se raidir et prononcer une phrase, un raisonnement préparés à l'avance. Cela peut surprendre, mais ces angoisses sont le résultat d'une force qui tourbillonne en nous (souvent un afflux de sang au cerveau). Il s'agit de l'utiliser, cette force; il faut ordonner un cerveau désordonné.

Deux ou trois fois, dans notre énervement, Bérénice et moi, nous dûmes convenir que nous augmentions notre malaise. Elle surtout, dans ce mélange malsain de sa tristesse et de mes inquiétudes, était prise de vertige, et l'Adversaire, visiteur plus rude accueilli, avec moins d'amitié et de confiance que moi, reposait pourtant l'enfant brisée.

* * * * *

CHAPITRE DIXIÈME

LA MORT D'UN SÉNATEUR REND POSSIBLE LE MARIAGE DE BÉRÉNICE

Vers cette époque survint une grande modification dans la vie de Petite-Secousse. Elle fut mandée à Aix, chef-lieu de l'arrondissement où elle avait grandi. Près de mourir, le sénateur opportuniste du lieu voulait l'embrasser, et il lui déclara qu'il la tenait pour sa fille.

La mère de Bérénice en effet semble avoir été ce qu'on nomme un peu légèrement une drôlesse; du moins parmi ses excès avait-elle gardé le sens de la maternité et beaucoup de clairvoyance, car s'étant préoccupée de choisir un bon papa pour sa petite fille, elle désigna entre ses amants un collectionneur qui, peu après, fut envoyé au Sénat par ses concitoyens. C'était un galant homme; comme nous l'avons dit, il nomma le mari de sa maîtresse gardien du musée du roi René--choix excellent, puisque Bérénice s'y fit l'âme qui nous plaît.

A ses derniers moments, ce sénateur s'inquiéta d'avoir négligé sa fille; et quand elle fut à son chevet, il lui adressa un petit discours, sous lequel il eut la satisfaction de la voir pleurer. Toute agonie remettait devant les yeux de Bérénice la tendre image de M. de Transe:

--Votre mère, lui dit-il, est en quelque sorte la première qui m'ait appelé à représenter mes compatriotes. Elle m'a désigné comme votre père, quand d'excellents citoyens pouvaient également prétendre à cet honneur. Mon notaire, qui sur ma prière a pris des renseignements, me dit que vous hésitez entre le candidat boulangiste et celui des saines doctrines. Sans vouloir faire de pression, je vous engage à réfléchir et à préférer M. Charles Martin, de qui je suis en mesure de vous dire qu'on fait grand cas dans les bureaux.

Peu après il mourut, léguant à Bérénice cent mille francs. Et la situation de mon amie se trouva excellente, car on crut la somme plus forte; puis elle avait donné des gages à tous les partis, en sorte que l'opinion lui fut favorable.

* * * * *

A cette époque, ma situation à Arles me préoccupait fort. Trop bonne pour être abandonnée, elle n'était pas telle que j'en eusse de la sécurité. Je ne pouvais me dissimuler ce que j'avais à redouter de la candidature projetée de Charles Martin.

Ainsi mes intérêts électoraux, la tristesse de Bérénice, qui tout de même se sentait très seule, mon désarroi de ses moeurs secrètes, une insensible satiété qui me gagnait de nos pédagogies, tout concourait à me faire accepter un mariage que la dot de la jeune femme et la sensualité de Charles Martin rendaient possible.

Elle n'eût pas recherché cette union, je doute même qu'elle l'eût jamais envisagée, mais chaque jour l'en rapprochait, tant les conversations avec son notaire sur le placement de ses capitaux lui révélaient de difficultés où elle se perdait. Puis quel préjugé ne court pas chez nous tous en faveur de l'état de mariage!

Je fus amené à lui en donner mon avis.

... Cette journée-là fut très triste. Nous avions parcouru en voiture les rues de Nîmes qui, la Maison Carrée exceptée, ne m'offre aucun agrément. Elle tenait ma main dans sa main. En toutes circonstances, ce qu'il y avait là d'un peu femme de chambre m'eût choqué, mais j'y sentais à cet instant comme le regard d'une pauvre petite bête à qui l'on fait du mal et qui déclare: «Je l'accepte parce que tu es le plus fort, mais si tu m'aimes bien, ne me fais pas trop souffrir.» J'aurais voulu trouver des mots d'une extrême douceur pour lui exprimer ma pensée. Mais obsédé par la nécessité de faire rentrer cette petite fille dans les voies de l'instinct, je ne savais que lui répéter:

--Je te regretterai, ma petite amie, je regretterai le délicieux état d'âme que tu me manifestes, mais je t'engage tout à fait à épouser Charles Martin.

Et nous eûmes un long dialogue sur la convenance de ce mariage, que j'appuyai par des considérations tirées, comme on pense, de ses défaillances actuelles et même des chagrins qu'elle avait connus.

Je lui rappelais ce qu'elle m'avait dit souvent et qui peut se traduire ainsi: «J'ai toujours eu un violent désir d'être admirée et de plaire, et une violente souffrance de la brutalité qu'il y avait au fond de ceux qui profitaient de ma beauté.» Souvent, dans ses voyages à Arles, elle s'était offensée que des hommes mal vêtus ou des sots congestionnés se permissent de la regarder avec un appétit méridional.

--Je t'apprécie, mon amie, continuais-je, pour ta douleur et pour ta misérable vie. En te conseillant une nouvelle existence, je fais donc un sacrifice; je me prive du charme que sont pour moi ta tristesse, ton sourire et ta pâle maison pleine de ton coeur ardent.

Elle me répondit qu'à quitter tout cela elle ne trouverait pas le bonheur, et qu'elle le ferait seulement pour me plaire davantage.

J'en fus ému au point de compromettre ma thèse:

--Ma chère petite, ne rougis pas des malheurs qui t'ont offensée; crois bien que mon amour s'envenimait de ton chagrin habituel. Et même, saurais-je t'aimer si tu devenais joyeuse sans fièvre et simplement heureuse?

Il me sembla que cette dernière phrase redoublait sa tristesse et qu'en voulant écarter tout froissement de cette petite amie, je n'avais fait que gêner plus étroitement son coeur. J'essayai de revenir sur ma pensée:

--Mais pourquoi, heureuse dans une vie sans singularité, serais-tu moins belle? Peut-être, en y réfléchissant, les circonstances momentanées n'ont-elles que peu de part dans ton charme: ce qui vaut le plus en toi, c'est la longue préparation inconsciente que te firent tes aïeux: tu es macérée de douceur, la qualité religieuse de ton coeur est exquise.

Bérénice se tut, elle pensait à celui qui est dans le cercueil. Et ne pouvant éviter de toucher ce point, le plus délicat de tous, je lui dis:

--En vérité, ma chère Bérénice, M. de Transe lui-même porterait votre âme à l'acceptation. Gardez de lui dorénavant un souvenir plus modeste et gardez-moi aussi quelque amitié.

--Peux-tu croire, me dit-elle, que je t'oublie jamais?

Son accent passait infiniment ses paroles. Et après un silence je lui répondis:

--Bérénice, je sens combien tu es aimable, et c'est parce que j'en ai un sentiment aussi vif que je décline la volupté si tentante d'associer nos vies. Si je te faisais l'existence que je te rêve, je te pousserais l'âme plus au noble encore et la remplirais du culte de M. de Transe; je te conduirais dans un cloître pour y connaître une exaltation délicieuse. Mais je crois que tu aurais des regrets plus tard. C'est pourquoi, petite fille, malgré tout il vaut mieux que tu épouses.

Pendant cette conversation, nous étions arrivés à la gare, j'avais pris mon billet et faisais enregistrer mes bagages. Quand je fus monté dans mon wagon:

--Je suis seule au monde, me dit-elle, et personne ne m'aime.

Je faillis redescendre sur le quai, ne pas rentrer à Arles ce soir-là. Mais quelle solution à cette aventure? Je voyais bien qu'au fond elle ne m'aimait pas, mais avait seulement de la confiance en moi et détestait sa solitude. Je sentais d'autre part que je ne goûtais en elle que sa douleur sans défense, et que, gaie et satisfaite, elle m'eût été une compagne intolérable.

Le train s'éloigna, et je la vis, petite chose résignée, évoluer à travers les gros colis vers la sortie de la gare. Certes j'avais du désagrément sentimental, mais surtout je ressentais avec une vive indignation qu'une fille de dix-huit ans eût le coeur serré et des larmes sur les joues.

Et j'allai à mes besognes, plein d'un découragement qui n'a pas de nom et rempli d'une pitié à sacrifier bien des satisfactions pour obtenir un peu d'oubli et d'apaisement à ma chère Petite-Secousse et à tous ceux qui sanglotent dans la nuit.

Je me la représentais avec certitude, telle que je l'ai vue si souvent quand elle se sentait tout à fait misérable: roulée en boule sur son lit, où son chien avait coutume de sommeiller, et pleurant la figure cachée contre cet animal, dont la chaleur peu à peu l'assoupissait.

* * * * *

CHAPITRE ONZIÈME

QUALIS ARTIFEX PEREO

VOYAGE AUX SAINTES-MARIES.--CONSOLATION DE SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCITÉ.

Le mariage se fit, et la nouvelle m'en surprit en juin, au plus fort de ma campagne électorale. Elle assurait à peu près mon succès, car Bérénice ne permettrait pas à son amant heureux de me combattre. Mais contre ma raison j'en ressentis du chagrin.

Je cessai toute assiduité auprès de Bérénice: l'Adversaire eût pu s'en offenser, et désormais que dire à mon amie? Elle-même ne vint plus à Arles. On me rapporta qu'elle était souffrante. Mai, juin, juillet passèrent en besognes de candidat, et j'eus d'Aigues-Mortes, à de rares intervalles, les plus fâcheuses nouvelles.

Une seule fois, à l'improviste, je les rencontrai dans Arles; elle marchait avec de gracieuses précautions de jeune animal sur les durs cailloux de ces rues antiques. J'entendis mon coeur sauter dans ma poitrine. Son sourire me parut éclatant de domination; son visage lumineux, éclairé par ses yeux et par sa pâleur même, prit un air d'impériosité voluptueuse dont je fus accablé.

Cet instant-là m'aide à comprendre ce qu'on dit de la beauté éclatante et transparente des Vierges qui apparaissent à des jeunes dévots passionnés.

Mais le phénomène tout à fait curieux, c'est qu'elle, Petite-Secousse, que j'avais eue dans mon lit, pour ainsi dire, et de qui je m'étais fort amusé, me fit connaître a cet instant le sentiment respectueux de l'amant pour la femme d'un autre, pour la femme toute de dignité qu'il ne peut ni ne veut imaginer en linge de nuit.

Je l'aurais honorée et servie, je ne pensais plus à la désirer. Tant de tristesses accumulées en moi durant ces derniers soirs se groupèrent soudain autour de sa figure et me firent une image singulièrement ennoblie de cette petite dont j'avais eu satiété.

Lui, avec la figure dure et bête qu'ils ont toujours, elle, triomphante de bonheur, sans qu'elle daignât même être méchante, ils me gênèrent au point que je ne les abordai pas. Deux jours après j'adoptais un chien égaré, qui me fêtait humblement vers les minuit dans la rue, et l'ayant rentré chez moi je le caressais quoiqu'il fût sale, en songeant que je lui étais supérieur, à elle, dans l'organisation du monde, car j'avais agi avec douceur envers un être qui avait de beaux yeux et de la tristesse.

(Ce n'est là qu'une impression vite atténuée, contredite par dix autres, mais, pour marquer la situation et ses progrès, je note chaque forme de ma défaillance, ma fièvre ne s'y jouât-elle qu'une minute.)

* * * * *

A l'ordinaire, pour fatiguer mon ennui, je me donnais à mes amis politiques et visitais ma circonscription.

Tous les matins, je sortais d'Arles et ma voiture m'emportait sur la grand'route, à travers la Camargue, dont la lente solitude m'enchantait, car par mille imaginations un peu subtiles j'y trouvais des témoignages sur mes propres dispositions.

N'avais-je pas laissé derrière moi ce trésor accroupi de Saint-Trophime, comme j'ai laissé Bérénice qui est mon autel et mon cloître? Dans cette Camargue, n'y a-t-il pas, comme en moi, la grande voie publique avec quelques cultures sur les côtés, et que je franchisse le fossé, je tombe dans l'anonyme de la nature. Dans ce désert, nulle place pour une vie individuelle: le vent, la mer et le sable y communient, n'y créent rien, mais se contentent de prouver avec intensité leur existence. Ils éveillent la mélancolie, qui est, elle aussi, une grande force sans particularisation. Là, les pensées individuelles se perdent dans le sentiment de l'éternel, de l'universel; les arbres y sont tendus, inachevés; seules fixent l'attention quelques poignées de noirs cyprès, regrets sans mémoire, au milieu d'une lèpre de mousse et de baguettes.

Un jour, après six heures de voiture, par la route la plus malheureuse de cette région désolée, j'arrivai au plus triste village du monde, aux Saintes-Maries. C'est moins une église qu'une brutale forteresse aux murs plats, enfermant un puits profond; dans le clocher, à la hauteur du toit, est une chambre Louis XV, décorée de boiseries or et blanc, remplie de misérables ex-voto: c'est la chapelle, peu convenable, des graves saintes Maries.

J'allai sur la plage coupée de tristes dunes, chercher l'endroit où débarquèrent ceux de Béthanie, qui furent les familiers de Jésus. C'était Lazare le Ressuscité, le vieux Trophime, Marthe et Marie, la voluptueuse Madeleine, de qui la brise de mer ne put dissiper les parfums. Mais celle que je fais la plus belle dans mon imagination, c'est sainte Sara, qui servait les Notre-Dame dans la barque et qui est la patronne des Bohémiens. Plus mystérieuse que toutes dans sa volontaire humiliation, elle reporta ma pensée vers ma Bérénice, vers cette petite bohème à peine digne de délier les souliers des vierges ou des belles repenties, et qui semble avoir été désignée pour m'apporter la bonne doctrine.

C'est sur ce rivage, misérable mais sacré pour qui n'a rien dans l'âme qu'il ne doive à ces obscurs passionnés d'où naquit notre christianisme, c'est sur cette plage dont la légende m'étouffait de sa force d'expansion que je plaignis ma Bérénice d'être une vivante et d'obéir à des passions individuelles. Sans doute elle a fermé les yeux, mais fasse le ciel qu'elle ait perdu tout esprit, qu'elle soit devenue entre ses bras une petite brute sans clairvoyance ni réflexion, en sorte qu'elle ne soit pas à lui, mais à l'instinct et à la race,--et cela, je puis le croire, d'après ce que j'entrevois de son tempérament.

Quand je remontai dans ma voiture, fatigué par de telles méditations mêlées à ma propagande de candidat, et légèrement fiévreux, un orage tombait sur la Crau. On leva les vitres sur le devant de la capote, qui me firent durant six heures une prison étroite où le vent qui écorche ces plaines jetait et écrasait la pluie. Les chevaux, surexcités par la tempête et leur cocher, filaient avec une extrême rapidité. Je m'endormis d'un sommeil que je dominais pourtant et qui ne m'empêchait guère de suivre mon idée. État qui n'est pas de rêve, mais plutôt l'engourdissement de notre individu, hors une part qui veille et bénéficie de toute la force de l'être.