Le culte du moi 3: Le jardin de Bérénice

Chapter 6

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Avec le seul secours de l'inconscient, les animaux prospèrent dans la vie et montent en grade, tandis que notre raison, qui perpétuellement s'égare, est par essence incapable de faciliter en rien l'aboutissement de l'être supérieur, que nous sommes en train de devenir et qu'elle ne peut même pas soupçonner. C'est l'instinct, bien supérieur à l'analyse, qui fait l'avenir. C'est lui seul qui domine les parties inexplorées de mon être, lui seul qui me mettra à même de substituer au moi que je parais le moi auquel je m'achemine, les yeux bandés.

... Voilà ce que m'ont enseigné ces hommes grossiers, ces ignorants que tu t'étonnes de me voir fréquenter. Ils sont de sublimes professeurs, bien qu'ils ne se possèdent pas eux-mêmes. Chacun d'eux représente une des étapes de mon âme le long des siècles. Je me suis penché sur eux, comme sur un pays que j'aurais gravi par une nuit sans lune et sans en garder rien que de confuses images.

Comment pouvais-tu croire qu'à ces masses d'une telle fierté créatrice, désintéressées, spontanées, je préférerais la médiocrité des salons, la demi-culture des bacheliers. Je vois bien que tu ne connais pas l'Adversaire! Pour le mieux, de telles gens peuvent me communiquer des faits, quelques notions parfois exactes; le peuple me donne une âme, la sienne, la mienne, celle de l'humanité!

J'entends bien l'objection où tu te réfugies:

«Que tu ne sois allé ni au salon, ni à la brasserie, soit!» me diras-tu. «Mais pourquoi aller au peuple? Pourquoi ne pas rester parmi les hommes de culture, de haute clairvoyance?»

Pour tout dire, tu supportes malaisément que je fasse aussi bon marché de notre éducation de Jersey.

Eh! qu'avais-je appris de ces saints divers, le Benjamin Constant du Palais-Royal, le jeune Sainte-Beuve et quelques autres familiers de notre institution? J'avais reconnu chez eux, et avec plus de netteté que sur moi-même, quelques-unes de mes particularités. Tel un jeune employé du Louvre, lisant Alfred de Musset, se fait une vue plus claire de l'ardeur, ivresse ou jalousie, qui l'agitèrent le dimanche passé auprès de sa maîtresse. Mais quoi! ces analystes ne me parlaient que de mes excès, se limitaient à m'éclairer sur les pousses extrêmes de ma sensibilité; ils m'eussent perdu dans la minutie.

Sans doute, à étudier l'âme lorraine puis le développement de la civilisation vénitienne, je compris quel moment je représentais dans le développement de ma race, je vis que je n'étais qu'un instant d'une longue culture, un geste entre mille gestes d'une force qui m'a précédé et qui me survivra. Mais la Lorraine et Venise m'enfermaient encore dans des groupes, ne me laissaient pas sortir de ma famille, pourrais-je dire. Seules, les masses m'ont fait toucher les assises de l'humanité.

Je n'avais pas su dans l'étude de mon moi pénétrer plus loin que mes qualités; le peuple m'a révélé la substance humaine, et mieux que cela, l'énergie créatrice, la sève du monde, l'inconscient.

Toutefois, j'aurais pu parler dans les comités, dans les réunions, suffire à toute l'activité d'un politicien, sans rien soupçonner de ces forces spontanées et secrètes. Mes sens furent affinés dans l'atmosphère de Bérénice.

Ah! mon cher Simon, que ne sommes-nous dans le triste jardin de Rosemonde! Comme certains soirs d'automne, mieux qu'aucun soir, exaspèrent la senteur des tilleuls, ce décor qui ne laisse subsister que des idées graves met en valeur les vertus de Bérénice, mieux qu'aucun lieu du monde. Parfois, par un simple geste, cette jeune femme me découvre, sur la vie profonde et le sentiment des masses, des aperçus plus sérieux que n'en mentionnent les enquêtes des spécialistes, les programmes des politiciens et les voeux des réunions publiques.

Viens à Aigues-Mortes, dans son étroit jardin qui ne voit pas la mer. Les murailles closes, cette tour Constance qui n'a plus qu'à garder ses souvenirs, cette plaine féconde seulement en rêves mettent ma Bérénice dans sa vraie lumière,--comme l'oiseau du Paradis n'est vraiment le plus beau des oiseaux que sur les branches suintant de chaleur des mornes forêts du Brésil. Et ses animaux eux-mêmes, de qui son chagrin se plaît à égayer les humbles vies, s'accordent avec elle, avec ces landes, avec ces dures archéologies, et tous se donnent un sens dont je me suis nourri.

Ah! Simon, si tu étais là et que tu visses Bérénice, ses canards et son âne échangeant, celle-là, des mots sans suite, ceux-ci, des cris désordonnés d'enfants et ce dernier, de longs braiements, témoignant chacun d'un violent effort pour se créer un langage commun et se prouvant leurs sympathies par tous les frissons caressants de leurs corps, tu serais touché jusqu'aux larmes. Isolées dans l'immense obscurité que leur est la vie, ces petites choses s'efforcent hors de leur défiance héréditaire. Un désir les porte de créer entre eux tous une harmonie plus haute que n'est aucun de leurs individus.

Viens à Aigues-Mortes et tu découvriras entre ce paysage, ces animaux et ma Bérénice des points de contact, une part commune. Il t'apparaîtra qu'avec des formes si variées, ils sont tous en quelque façon des frères, des réceptables qui mourront de l'âme éternelle du monde. Ame secrète en eux et pourtant de grande action. Je me suis mis à leur école, car j'ai reconnu que cet effort dans lequel tous ces êtres s'accordent avec des moeurs si opposées, c'est cette poursuite même, mon cher Simon, dont nous nous enorgueillissons, poursuite vers quelque chose qui n'existe pas encore. Ils tendent comme nous à la perfection.

Ainsi, ce que j'ai découvert dans le misérable jardin d'une petite fille, ce sont les assises profondes de l'univers, le désir qui nous anime tous!

Ces canards, mystères dédaignés, qui naviguent tout le jour sur les petits étangs et venaient me presser affectueusement à l'heure des repas, et cet âne, mystère douloureux qui me jetait son cri délirant à la face, puis, s'arrêtant net, contemplait le paysage avec les plus beaux yeux des grandes amoureuses, et cet autre mystère mélancolique, Bérénice, qu'ils entourent, expriment une angoisse, une tristesse sans borne vers un état de bonheur dont ils se composent une imagination bien confuse, qu'ils placent parfois dans le passé, faisant de leur désir un regret, mais qui est en réalité le degré supérieur au leur dans l'échelle des êtres. C'est la même excitation qui nous poussait, toi et moi, Simon, à passer d'une perception à une autre. Oui, cette force qui s'agite en nos veines, ce moi absolu qui tend à sourdre dans le moi déplorable que je suis, cette inquiétude perpétuelle qui est la condition de notre perpétuel devenir, ils la connaissent comme nous, les humbles compagnons que promène Bérénice sur la lande. En chacun est un être supérieur qui veut se réaliser.

La tristesse de tous ces êtres privés de la beauté qu'ils désirent, et aussi leur courage à la poursuivre les parent d'un charme qui fait de cette terre étroite la plus féconde chapelle de méditation.

Dans cette campagne dénudée d'Aigues-Mortes, dans cette région de sel, de sable et d'eau, où la nature moins abondante qu'ailleurs, semble se prêter plus complaisamment à l'observation, comme un prestidigitateur qui décompose lentement ses exercices et simplifie ses trucs pour qu'on les comprenne, cette petite fille toute d'instinct, ces animaux très encouragés à se faire connaître, m'ont révélé le grand ressort du monde, son secret.

Combien la beauté particulière de cette contrée nous offrait les conditions d'un parfait laboratoire, il semble que tous parfois nous le reconnaissions, car il y avait des heures, au lent coucher du soleil sur ces étangs, que les bêtes, Bérénice et moi, derrière les glaces de notre villa, étions remplis d'une silencieuse mélancolie....

Mélancolie ou plutôt stupeur! devant cet abîme de l'inconscient qui s'ouvrait à l'infini devant moi.

En attendant que tu fasses le voyage, regarde donc, ma chère Bérénice, sa grâce, sa douceur. Les femmes adoucissent notre âpreté nerveuse, notre individualisme excessif; elles nous font rentrer dans la race. Le fâcheux est que trop souvent nous négligeons d'utiliser pour notre culture morale l'émotion qu'elles répandent dans nos veines. Mais je t'en prie, observe Bérénice, cette petite chose, cette curieuse construction. En voilà une qui sait utiliser la sève de l'humanité. L'as-tu examinée à la loupe? Quel effort! Certes elle ne se connaît guère. Et comment se posséderait-elle? Elle ne se regarde même pas. C'est une enfant aveugle, emportée par les forces secrètes de son âme. Interroge-la donc. Elle ne te parlera que de M. de Transe; elle croit regretter le passé; simplement dans un effort douloureux elle enfante quelque chose qui sera mieux qu'elle. Par cette tension que lui donnent son chagrin et son regret sans réalité, elle atteint un objet qu'elle n'a pas visé. Ah! c'est bien elle, la chère petite fille, qui m'a aidé à comprendre la méthode créatrice des masses, de l'homme spontané!

* * * * *

Alors pour achever de convaincre Simon, je me retourne vers Bérénice et je lui rappelle nos bonnes soirées d'Aigues-Mortes, où si souvent je la pressai qu'elle me parlât avec une intimité plus tendre de M. de Transe, que j'aime en elle et n'ai pas connu.

Les deux syllabes de ce nom qui déchire son âme et qu'elle répète avec un indicible chagrin de petite bête malade retentissent profondément dans son coeur, d'autant que ce long débat, ces fortes critiques l'ont accablée. Son oeil absent et ses baillements me le disent. Son esprit est ailleurs. Il vague là-bas où elle se figure avoir eu l'âme satisfaite. Pour ramener Bérénice auprès de nous, je lui fis un éloge exalté de François de Transe. J'en vins même à lui reprocher avec une réelle amertume, ce qu'elle m'avait avoué un jour, par mégarde, au détour d'une histoire: d'avoir voulu le quitter. Et ses nerfs étaient montés au point qu'elle se prit à pleurer.

Visiblement, Simon avait compris les raisons de mon profond intérêt pour les masses et en quoi Bérénice m'est un sujet excellent pour m'édifier sur la psychologie de l'humanité se développant sans le consentement de l'âme individuelle. Je déclarai donc la séance close; toutefois, désireux de méditer encore avec Simon, je m'autorisai de l'abattement que faisait voir Bérénice pour la mettre en voiture.

Nous allumâmes nos cigares.

--Hein, dis-je à Simon, la vie a-t-elle des dessous assez abondants? Tu vois comme j'ai déshabillé devant toi Bérénice. Cela t'a fait le même effet de pitié et d'âpre curiosité que si on avait écrasé sous tes yeux la patte d'un chien. Eh bien! la misère universelle de l'humanité s'épuisant vers le mieux retentit en moi de cette façon-là.

Comprends-tu, ajoutai-je, car j'étais plein de mon sujet, combien je suis heureux de dévêtir auprès d'elle mon personnage habituel d'indifférence et d'impertinence pour être irréfléchi. Si tu savais combien j'aime les naïfs, ceux qui me disent des choses dont j'aurais soin de rire s'il fallait les énoncer moi-même. As-tu jamais soupçonné que ma sécheresse n'était que du dégoût pour le manque de désintéressement que je vois partout et pour la frivolité. Mais ceux qui ne raillent jamais, les gobeurs, si tu savais comme je les aime, ceux-là! Si tu savais comme je me sens le frère des petites filles qui, avec une grande fortune, de beaux cheveux et connaissant déjà le monde, entrent au couvent. Bérénice, tiens, en réalité, je m'agenouille devant sa simplicité.

--Eh! me dit-il, elle est un peu maigre!

--Simon! lui répondis-je avec vivacité, chaque jour un écart plus grand se fait entre nous. Parfois je me demande si jamais, d'un sentiment sincère, tu as aimé la souffrance.

--Tu as de la chance, me répliqua-t-il, tu es tout à fait dans le ton pour goûter Saint-Trophime.

A cette réflexion très juste sur mon état d'esprit, je vis bien que Simon comprenait encore ce qu'est la vie intérieure, mais il ne croit plus qu'aux satisfactions tangibles. Pour ce qui est des variétés de l'idéalisme, il ne sympathise plus, il classe. C'est là que j'avais été sur le point d'en arriver, quand mon coeur n'avait pas d'autre maître que moi-même. Je l'ai prêté à cette petite mendiante d'affection pour qu'elle me le rafraîchît entre ses mains.

* * * * *

A la campagne, Simon avait pris l'habitude de faire un tour après son repas, quel que fût le temps (j'ai déjà indiqué sa tendance à la congestion): moi-même j'étais très échauffé par ma démonstration; nous décidâmes de regagner à pied notre hôtel. Il m'accompagna jusqu'à la chambre de Bérénice, de qui je tenais à prendre des nouvelles avant de me coucher. Là, nous échangeâmes encore quelques mots.

--Enfin, disais-je à Simon, près de la porte entre-bâillée, si j'en croyais le témoignage de mes sens, elle m'aimerait, car elle est prête à se donner à moi; or je sais qu'il n'en est rien.

Tout d'abord, il ne me comprit guère, puis:

--Chut! me dit-il en se frottant les yeux, parle plus bas, tu blesserais sa délicatesse.

--Pas de subterfuge, m'écriai-je; avoue qu'en réalité tu n'as jamais aimé que Spencer: tu fais prédominer le rationalisme.... Peut-être vas-tu historiquement jusqu'à regretter que la France n'ait pas accepté le protestantisme....

Il me déclara qu'il se sentait réellement fatigué.

--Simon, lui dis-je avec amertume, je croyais que j'aurais plus de plaisir à te revoir.

* * * * *

J'entrai chez Bérénice et je trouvai la lampe encore allumée. Comment m'allait-elle recevoir? Ah! cette tristesse de s'endormir près d'une lampe qui semble attendre! A côté d'elle étaient des biscuits et une bouteille de bourgogne vidée. Cela me fit sourire: cette enfant adorait le bon vin après les émotions; ai-je tort de la tenir pour une incarnation de l'âme populaire? Elle ouvrit les yeux avec un joli sourire d'animal reposé; il semblait qu'elle eût laissé toute sa bouderie dans son sommeil et qu'elle s'éveillât à une vie nouvelle. Alors nous nous mîmes à bavarder, et par une pente irrésistible, la conversation revint sur celui que nous aimons, sur M. de Transe. Aussitôt toute ma sensibilité s'intéressait à la conversation, mais elle, cette fois, parlait de lui avec joie, riait des bons tours qu'ils avaient faits ensemble.

* * * * *

Ah! qu'elle jouisse du bonheur dans la mort, l'aïeule qui t'a fait la naïveté de tes yeux et t'a mis au coeur tant de gravité!

* * * * *

CHAPITRE NEUVIÈME

LE CHAPITRE DES DEFAILLANCES.

LES MIENNES.--ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE.--DÉFAILLANCE SINGULIÈRE DE BÉRÉNICE.

Dès mon retour dans Arles, l'action électorale commença. Nous organisions chaque semaine des réunions sur quelque point de l'arrondissement, et je ne manquai jamais de me rendre à celles de nos adversaires. Souvent j'étais rappelé d'Aigues-Mortes par dépêche.

Un soir je quittai en hâte Bérénice, et comme je marchais dans la nuit, le long des grandes murailles, vers la gare, trois petites filles me précédaient, qui chantaient d'une voix douce et qui pourtant va loin sur la plaine, d'une voix qui va jusqu'à mon coeur.

... Que de fois ailleurs je l'ai entendue, cette chanson! Mais pourquoi ce soir me décourage-t--elle?... J'irai jusqu'au bout de la pensée qui m'attristait: les landes de ce pays pour moi n'eurent jamais de mirages; elles ne font apparaître qu'à d'autres les princesses des Baux. Huguette, Sibylle, Blanchefleur et Baussette, me disais-je, pourquoi les herbes de la Grau ne m'ont-elles pas conservé l'odeur de vos corps exquis? ou plutôt pourquoi donner mes belles soirées à de grossières tâches?

C'est sur les canaux de Venise, dans les faubourgs de cette ruine somptueuse que, pour la première fois, j'entendis cette cadence que me répètent trois pauvres enfants. Soirées divines, celles-là! Saturés de toute sensualité, mes yeux, mes oreilles gorgés de splendeurs, au point que dans cette abondance ils ne pouvaient plus rien percevoir, je pris conscience de l'essentiel de moi-même, de la part d'éternité dont j'ai le dépôt. Saurai-je jamais les exalter assez haut par-dessus toutes mes heures, ces jours d'âcreté et de manie mystique où, jusqu'alors simple coureur amusé de choses d'art, je sentis la beauté abstraite sur les Fondamenta Zattere, en face de cette église de Palladio, qui, par un effet contraire au métaphysicien Goethe révéla la beauté classique?

O mon cher Rousseau, mon Jean-Jacques, vous l'homme du monde que j'ai le plus aimé et célébré sous vingt pseudonymes, vous, un autre moi-même, vous les avez connus à l'île de Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne, cette haine des vivants, ces longues solitudes avec la peur de rencontrer des hommes, ces instants où l'on se circonscrit en soi, ne percevant rien que le sentiment de son existence.... Vous fussiez-vous soumis aux conditions de la tâche que m'impose la culture méthodique de mon moi?

Pourtant mon but n'est pas à désavouer Aigues-Mortes, qui est une Venise plus avancée dans son développement, une lagune morte comme il arrivera des lagunes de l'Adriatique, détermine une évolution supérieure de mon moi. La qualité à l'acquisition de quoi je contribue ce soir me sera plus précieuse qu'aucune. Ce que je veux, c'est collaborer à quelque chose qui me survive. Il ne faut pas qu'un seul instant je perde la claire vision de ma tâche, et sa dignité doit me soutenir contre mes défaillances.

Alors, songeant quelle est ma supériorité, puisque j'ai la compréhension de tous les appétits, et qu'au contraire nul ne peut comprendre mes motifs, j'entrai dans la salle pleine de fureur.

Or, les incidents qui s'y passèrent ce soir-là n'étant pas caractéristiques, puis-qu'ils sont communs à toutes les réunions, ni généraux, car ils ne signifient rien d'essentiel à la race, ne méritent pas que nous nous y arrêtions.

* * * * *

ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE

Le lendemain, j'ai rencontré l'Adversaire, qui me parle de mes réunions: «Cela doit bien vous ennuyer!» Je l'assure que je me plais plus avec les travailleurs du peuple que dans un salon d'Arles ou au café.

--Mais enfin, qu'y a-t-il de commun entre vous et un ouvrier?

--Les différences sont en effet sensibles, moins fortes toutefois qu'entre le tour d'esprit d'un fonctionnaire, par exemple, et le mien. Mais vous commettez une erreur où je tombais dans les premiers temps. En causant avec des électeurs d'une certaine classe, pris individuellement, je croyais avoir affaire au peuple; cela est faux. Les hommes réunis par une passion commune créent une âme, mais aucun d'eux n'est une partie de cette âme. Chacun, la possède en soi, mais ne se la connaît même pas. C'est seulement dans l'atmosphère d'une grande réunion, au contact de passions qui fortifient la sienne, que, s'oubliant lui et ses petites réflexions, il permet à son inconscient de se développer. De la somme de ces inconscients naît l'âme populaire. Pour la créer, seuls valent des ouvriers, des gens du peuple, plus spontanés, moins liés de petits intérêts que des esprits réfléchis. Elle est analogue à chacun de ceux qui la composent, et n'est identique à aucun. Elle dépasse tout individu en énergie, en sagesse, en sens vital. Ce qu'elle décide spontanément, ce sont les conditions nécessaires de la vie.

L'Adversaire s'est mis à rire. Et du ton d'un homme qui a passé des examens:

--Croyez-vous qu'une foule trouve une solution algébrique?

--Il ne s'agit pas de cette sagesse-là, mais de vivre. Un arbre, sans rien soupçonner des belles théories de l'École forestière, sait mieux qu'aucun garde général quand il doit se développer, dans quel sens, selon quelle forme. C'est le secret de la vie que trouve spontanément la foule.

--Voilà bien de la philosophie, dit Martin en secouant la tête, mais comment un philosophe traite-t-il ou laisse-t-il traiter avec tant d'âpreté ses adversaires? Par quel biais vous prêtez-vous à faire votre partie dans le concert des injures, vous qui vous piquez de comprendre toutes les opinions et de dégager ce qu'il y a de légitime dans chaque manière de voir?

--Raisonnons, lui dis-je, et vous comprendrez que si un peu de philosophie éloigne du ton ordinaire de la polémique, beaucoup y ramène.

Dans ses éléments en effet la philosophie nous enseigne que ni vous ni moi ne sommes la vérité complète, et nous engage ainsi à une grande modestie l'un envers l'autre. Mais poursuivons le raisonnement des maîtres: «Personne, disent-ils, n'est la vérité complète, tous nous en sommes des aspects.» Donc si l'un de nous n'existait pas, un des aspects de la vérité manquant, la vérité complète ne serait plus concevable. Ainsi faut-il que je satisfasse à toutes les conditions de mon individualisme, parmi lesquelles une des plus impérieuses est que je vous nie.

Mais voici mieux encore: en admettant la méchanceté et la mauvaise foi de mes adversaires (ce qui est le thème ordinaire de toute polémique), je fais une hypothèse très précieuse et bien conforme à la méthode indiquée par Descartes dans ses _Principes_, par Kant dans sa _Critique de la raison pure,_ et par Auguste Comte, qui vous touche peut-être davantage, dans son _Cours de philosophie positive._ La science, en effet, admet couramment ceci: «_La planète Neptune, n'eût-elle jamais été vue, devrait être affirmée. Fût-elle un astre purement fictif, la concevoir serait rendre un grand service à l'astronomie, car seule elle permet de mettre de l'ordre dans des perturbations jusqu'alors inexplicables._» De même les vices de mes adversaires, fussent-ils fictifs, me permettent de relier, sans trente-six subtilités de psychologue, un grand nombre de leurs actes fâcheux; c'est une conception qui explique d'une manière très heureuse la réprobation et l'animosité qu'ils doivent en effet inspirer, quoique pour des raisons un peu plus compliquées. En combattant leurs vices imaginaires, vous triomphez de leurs défauts réels. Pour ce procédé je m'en rapporterai à un maître que vous goûtez certainement: personne n'a vu la figure du ferment rabique; personne n'a constaté expressément son existence, et Pasteur guérit de la rage en cultivant ce microbe hypothétique, peut-être absolument fictif.

Martin qu'offensait ma logique coupa court en souhaitant du moins que je n'aboutisse pas à une désillusion trop pénible.

--Je n'ai guère l'angoisse du résultat, lui répondis-je. Quand on s'est institué un fort dédain du jugement des hommes et du but poursuivi, peu importe, hors que nous mourrons un jour. J'ai une vision si nette de ce que valent les choses, sitôt possédées, et des moyens de les acquérir, que la seule mesure de mon sentiment à leur égard tient en ceci que ce sont toujours ma compagnie et mon occupation du moment que je juge les plus misérables.

La conclusion paraîtra sèche pour ce pauvre Adversaire qui, dans mes instants de loisir, m'amusait pourtant comme une petite oie vaniteuse et sans bonté. Mais quoi! de fois à autre ne faut-il pas déblayer un peu toute cette racaille où nous commet la vie active! C'était d'ailleurs exprimer à Martin de profitables vérités. Je dois à quelque habitude d'analyser le sens des mots le privilège de ne pas assujettir mes idées à la phraséologie familière.