Le culte du moi 3: Le jardin de Bérénice
Chapter 4
Il commençait des explications et même je pus craindre qu'il ne donnât des épithètes de beauté aux étangs, au désert, au ciel, aux choses d'archéologie. Heureusement, il s'en tint à étiqueter de leurs noms exacts ces mornes étangs, ces arbres contractés et ces âpres herbages. Superflue technologie! Les sentiments dont ils m'emplissaient me les désignaient suffisamment!
Parmi les notions toutes formelles qu'il nous donna, son expérience d'ingénieur du Rhône me fournit cependant certains détails qui confirmèrent et éclairèrent la physionomie que d'instinct je m'étais faite du pays d'Aigues-Mortes....
Toute cette plaine, nous dit-il, aux époques préhistoriques, était recouverte par les eaux mélangées du fleuve et de la mer.
Elle ne l'a pas oublié. La diversité de sa flore raconte les luttes de cette terre pour surgir de l'Océan: sur les bosses croissent des pins et des peupliers blancs qui trouvent ici l'eau de pluie nécessaire à leurs racines; dans les bas-fonds encore imprégnés d'eau salée, des joncs, des sourdes, de ternes salicornes.... N'est-ce pas de cette persistance dans le souvenir, de cette continuité dans la vie que naissent l'harmonie et la paix profonde de ces longs paysages?
Bérénice, de qui je presse contre moi le bras, est harmonique à ce pays. C'est qu'elle a comme lui de profondes assises; j'en avais eu tout d'abord une perception confuse. Un sentiment très vif des humbles droits de sa race au bonheur et un secret fait de souvenirs et d'imaginations, voilà toute son âme. Combien j'envie à cette enfant et a cette vieille plaine cette continuité dans leur développement, moi qui ne sais pas même accorder mes émotions d'hier et d'aujourd'hui! C'est par là que j'aime ce pays, quoique je ne prétende pas en faire un champ de culture; c'est par là que j'aime Bérénice, quoique je ne songe pas à la faire ma maîtresse; et même, champ de culture ou maîtresse, je les aimerais moins que gardant leur tradition dans la tristesse, comme cette fille et ces sables salés.
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A un autre instant, Charles Martin se félicitait que depuis trente ans on eût livré la majeure partie de ce pays à la culture et au défrichement.
--Il en est ainsi des habitants, me disais-je; les longues époques où notre race était en friche sont passés. Peut-être sur nos âmes a-t-il apparu des modifications plus frappantes depuis cinquante ans que durant trois siècles. Chez beaucoup d'entre nous, ce devient une grande difficulté de retrouver le fonds; les âmes comme Bérénice sont bien rares. Mais allons à quelques pouces sous cette plaine d'Aigues-Mortes, très vite elle se révèle, et c'est par cette connaissance que nous pouvons l'utiliser. De même pour le peuple, il faut connaître sa tradition, ses besoins profonds. Cet ingénieur, qui le méprise et ne cherche pas à le pénétrer, veut lui imposer ce qu'il considère comme raisonnable!
Charles Martin, en effet, qui sait tout ce qu'on peut savoir de ces plaines tourmentées du Rhône, ne me paraît guère les comprendre; en lui tout demeure à l'état de notion sans se fondre en amour.
Il est monté avec Bérénice sur ce belvédère pour qu'elle embrasse la nécessité de certains travaux qui lèsent, dit-elle, sa villa de Rosemonde. Et ce qui me frappe dans ses explications, c'est jusqu'à quel point, en tout et sur tout, il se refuse à accepter ce pays tel qu'il est et prétend lui imposer sa discipline.
Charles Martin, dans sa suffisance de fonctionnaire et d'ingénieur, imagine qu'il doit plier cette région sur la formule d'un beau pays, telle que l'établissent les concours qu'il a brillamment subis.
Foi naïve à la science! Il croit que la parfaite possession de la terre, c'est-à-dire l'harmonie de l'homme et de la nature, résultera de l'application à tout le continent des mêmes procédés de culture et de transport. Des routes, des récoltes, des digues, ne sont pas pour lui des moyens, mais de pleines satisfactions où il s'épanouit. Comme il sourit de ces «assises profondes, de cette puissance de fixité» que perçoivent quelques-un? dans l'ensemble d'un paysage, dans un peuple! Ce sont elles pourtant qui m'invitent à m'affermir, à creuser plus avant et à étudier dans mon moi ce qu'il contient d'immuable. Quoi qu'en pense Martin, pour entreprendre utilement la culture de notre âme ou celle du monde extérieur, rien ne peut nous dispenser de connaître le fonds où nous travaillons. Il faut pénétrer très avant, se mêler aux choses, par la science, soit! par l'amour surtout, pour saisir d'où naît l'harmonie qui fait la paix et la singulière intensité de cette contrée. Sinon, vous continuez cette oeuvre dont j'ai tant souffert vous faites de la mobilité, de la vaine agitation. Vous croyez donner à ce jardin mille aspects nouveaux, vous n'avez touché qu'à la surface, et votre oeuvre est de celles qu'emporte un caprice du Rhône ou quelque mouvement de notre humeur.
Ame triste et déshéritée de Bérénice, je vous aime; je ne prétends pas vous imposer mon âme, mais à vous qui n'avez pas bouleversé sous mille cultures la part originelle que vous avez reçue de votre race, je demande que vous me soyez un directeur.
Et toi aussi, mélancolique pays, parent de Bérénice, enseigne-moi.
L'un et l'autre, vous avez suivi le fil de votre race et l'instinct de votre sève; moi je suis impuissant à rien défendre contre la mort. Je suis un jardin où fleurissent des émotions sitôt déracinées. Bérénice et Aigues-Mortes ne sauront-ils m'indiquer la culture qui me guérirait de ma mobilité? Je suis perdu dans le vagabondage, ne sachant où retrouver l'unité de ma vie. Je n'espère qu'en vous pour me guider.
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Bérénice, qui attendait son amie de Nîmes, ne tarda pas à nous quitter, satisfaite de notre bonne entente et amusée de nous envoyer déjeuner côte à côte à l'hôtel.
Quoique pour l'ordinaire je répugne à supporter la contradiction, l'aventure me plut. Je sentais que ce compagnon méprisait d'une belle ardeur toutes les idées qu'il ne partageait pas, et c'est un plaisir de séduire des ennemis de cette sorte jusqu'à jeter ainsi le désarroi dans leur esprit catégorique.
Dès le potage, j'eus la satisfaction de voir net dans tous ses rouages, sans qu'il me comprît le moins du monde. Comme s'il eût posé cartes sur table, je connus tout le jeu d'images contradictoires où il s'embarrassait sur mon caractère.
Serait-ce un esprit chimérique? se disait-il, tandis que je lui parlais des misérables; ou immoral? quand j'en vins à vanter certain phalanstère religieux. Pour trancher, il eût admis volontiers l'une et l'autre hypothèse, mais mon affabilité d'un ton très simple le préoccupait, et de cette attitude sans signification il cherchait à tirer des conclusions, bien plus que des idées que je lui exposais. D'ailleurs, chacune de ses paroles était de vanité, et il me parut avoir, comme la plupart de ces hommes, un cerveau d'enfant dominé par des mots de spécialiste.
Saura-t-il jamais combien je l'ai goûté, l'excellent sot! C'était un ingénieur de trente ans, avec une figure confiante d'adolescent, un regard très pur et le charme d'un jeune animal. Tout en lui était énergie. Comme il tenait pour droiture parfaite chacune de ses pensées! Avec quel entrain il méprisait ceux qu'il désapprouvait! Ses certitude, ses affirmations, son exclusivisme étaient pour moi choses si folles, si dénuées de clairvoyance, qu'il n'aurait jamais pu me blesser. Martin, en vérité, m'excitait autant que merveille au monde; il m'emplissait d'une perpétuelle satisfaction à vérifier sur chacune de ses paroles combien je n'avais pas trop auguré de son animalité.
Je savais que les comités gouvernementaux d'Arles songeaient à lui offrir la candidature officielle, et je lui parlai de la situation politique dans le département. Aussitôt, du ton approprié:
--Je vous en prie, me déclara-t-il, j'aurai grand plaisir à causer avec vous sur tous sujets, mais pas de politique! nous avons là-dessus des idées absolument opposées.
Cette phrase me remplit d'un délicieux bien-être; je la prévoyais textuellement. Je l'assurai que je n'avais aucune intention de le contredire, ayant moi-même peu de confiance dans la dialectique, mais que je désirais me faire une vue claire des opinions qui lui étaient chères, afin de fortifier d'autant ma connaissance des voeux de tous les Français.
Ma réponse et mon sourire courtois lui parurent tels qu'il se fixa dans cette impression: «sceptique, sans conviction.» Parce que je montrais un goût très vif pour être renseigné sur toutes les convictions!
Mais pour que vous touchiez la faute constante de Charles Martin dan ses raisonnements, je noterai encore ce qui advint comme on servait le rôti. Un commis voyageur dit: «Avez-vous visité la tour Constance? les oubliettes?... il faut voir ça! c'est là que saint Louis précipitait les protestants.» Il y eut un lourd silence, puis quelqu'un reprit, exprimant le sentiment de toute la table: «Ah! mes amis! nous avons la République, gardons-la bien!»
A cet instant, l'adversaire crut que j'allais railler, et pour prévenir mon sourire il haussa les épaules, et sa moue attristée signifiait qu'une telle ignorance de la chronologie est tout à fait fâcheuse.
--Je ne partage pas votre impression, lui dis-je à mi-voix. Une erreur historique c'est peu grave, et ce que veulent signifier ces messieurs est fort net. Ils témoignent un goût très vif pour la tolérance philosophique; ils entrevoient la conciliation possible de tous les idéals. Le même rêve m'obsède.
Distingue-t-on maintenant la qualité morale de Charles Martin?
Ah! celui-là n'est pas un égotiste, il méprise la contemplation intérieure, mais il vit sa propre vie avec une si grossière énergie qu'il la met perpétuellement en opposition avec chaque parcelle de l'univers. Il ignore la culture du moi: les hommes et les choses ne lui apparaissent pas comme des émotions à s'assimiler pour s'en augmenter; il ne se préoccupe que de les blâmer dès qu'ils s'écartent de l'image qu'il s'est improvisée de l'univers.
Dans la vie de relations, il est un sectaire; dans la vie de compréhension, un spécialiste. Il voit des oppositions dans la multiplicité et ne saisit pas la vérité qui se dégage de l'unité qu'elles forment. A chaque minute et de tous aspects, il est «l'_Adversaire_».
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III.--RECONSTITUTION SYNTHÉTIQUE D'AIGUES-MORTES, DE BÉRÉNICE, DE CHARLES MARTIN ET DE MOI-MÊME, AVEC LA CONNAISSANCE QUE J'AI DES PARTIES.
J'étais trop intéressé par ma chère Bérénice et par cette plaine, qui, toutes deux, manifestent si nettement cet immuable que je n'ai pas trouvé en moi; il me fallait y méditer encore.
Je ne retournai pas à la villa de Rosemonde, je voulais goûter la forte nourriture que seule sait nous donner la solitude. Ses joies, dans leur brève durée, sont assez intenses pour effacer les longs ennuis inséparables de l'isolement; elles nous élèvent d'une telle ivresse que les plus distinguées frivolités de la vie de société dès lors sont mêlées d'amertume, pour qui se rappelle de quelle vigueur de sensation il se prive en se mêlant aux hommes.
A travers les petites rues, sur les remparts qui dominent l'horizon et dans la plaine si triste près des étangs, je remâchais mes réflexions de la journée et les travaillais, en sorte que d'heure en heure elles me devenaient plus fortes et fécondes.
J'aimais cette campagne et j'avais la certitude de m'en faire l'image même qui repose dans les beaux yeux et dans le coeur attristé de Bérénice. Comme mon amie, je laissais mon sentiment se conformer à ces étangs mornes et fiévreux, à ce pays lunaire plein de rêves immenses et de tristesses résignées. Mais en même temps que Bérénice liait ainsi par de ténues sentimentalités mon âme à Aigues-Mortes, je fortifiais cette union avec tous les petits renseignements que m'avait donnés cet esprit sec de Charles Martin.
Quand le soleil fut à son déclin, je montai à nouveau sur la tour Constance, ne doutant pas que je n'y trouvasse de plus fiévreuses émotions, à cette heure où les rêves sortent des étangs pour faire frissonner les hommes.
Les couchers du soleil sont prodigieux à Aigues-Mortes. Je n'y vis jamais rien de brutal: ses feux décomposés par l'humidité de l'air prenaient tous les coloris tendres de la gorge des colombes, mais avec une grandeur et une sublimité de désolation que saint Louis, quittant ces rivages, ne dut pas retrouver égales dans les plaines de Damiette. Ici, rien de vulgaire, rien non plus qui date; ce lieu, qui se présente naturellement sous un aspect d'éternité, met en un clair relief combien est furtive la grâce de Bérénice, combien fugitive chacune de mes émotions les plus chères. Aigues-Mortes est une pierre tombale, un granit inusable qui ne laisse songer qu'à la mort perpétuelle.
Avec une prodigieuse netteté, se détachaient les ondulations des côtes sur la mer. Et je songeais que le dessin en avait été modifié perpétuellement au cours des siècles. Ainsi que les flots, me disais-je, déforment chaque jour ce rivage, le flux et le reflux des mêmes passions agissent sur la sensibilité des hommes. Bérénice, Charles Martin et moi, nous sommes des instants divers de l'intelligence humaine.
Je touchais avec une certitude prodigieuse la puissance infinie, l'indomptable énergie de l'âme de l'univers que jamais le froid ne prend au coeur, qui ne se décourage sous la pierre d'aucun tombeau et qui chaque jour ressuscite.
A chaque minute, le paysage se transformait sous la lumière dégradante, de même que le long des siècles il s'est modifié sous l'ardeur de l'Océan, et de même qu'il se modifie dans les esprits qui le contemplent. Dans cette solitude, dans ce silence singulier de mon observatoire qui ne laissait aucun vain bruissement sur ma pensée, dans cette facilité d'embrasser tout un ensemble, les analogies les plus cachées apparaissaient à mon esprit. Je voyais cet univers tel qu'il est dans l'âme de Bérénice, la physionomie très chère et très obscure qu'elle s'en fait d'intuition, l'émotion religieuse dont elle l'enveloppe craintivement; je le voyais tel qu'il est dans le cerveau de «l'Adversaire», collection de petits détails desséchés, vaste tableau dont il a perdu le don de s'émouvoir, par l'habitude qu'il a prise de réfléchir sur quelques points. Et moi, me fortifiant de ces deux méthodes, je suis tout à la fois instinctif comme Bérénice, et réfléchi comme l'Adversaire; je connais et je sympathise; j'ai une vue distincte de toutes les parties et je sais pourtant en faire une unité, car je perçois le rôle de chacune dans l'ensemble. Je suis religieux comme Bérénice, mais je sais pourquoi. J'ai des émotions spontanées, mais je les cultive avec une méthode qui dépasse encore la méthode de Charles Martin.
L'obscurité était venue. J'exprimai au gardien de la tour le désir de rester là encore quelques instants, et je le priai qu'il s'éloignât.
Maintenant que l'univers était rempli de nuit, un tableau plus beau encore m'apparaissait. Dans ce recueillement, les êtres prenaient toute valeur: ce n'était plus Bérénice que je voyais, mais l'âme populaire, âme religieuse, instinctive et, comme cette petite fille, pleine d'un passé dont elle n'a pas conscience; pour Charles Martin, c'était la médiocrité moderne, la demi-réflexion, le manque de compréhension, des notions sans amour. Mais moi-même je n'existais plus, j'étais simplement la somme de tout ce que je voyais.
Toute passion individuelle avait disparu. Je n'opposais plus mon moi à Bérénice, ni à Charles Martin; ils m'apparaissaient comme un instant pittoresque des merveilleuses destinées de l'humanité. Et moi, enivré de cette compréhension, je me jugeais assis sur la tour Constance, réfugié dans ce qui est éternel, possesseur du grand et universel amour. J'atteignais enfin, pour quelques secondes, au sublime égoïsme qui embrasse tout, qui fait l'unité par omnipotence et vers lequel mon moi s'efforça toujours d'atteindre.
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Tel est le récit de la merveilleuse journée que je passai sur la tour Constance, ayant à ma droite Bérénice et à ma gauche l'Adversaire. Et, en vérité, ce nom de _Constance_ n'est-il pas tel qu'on l'eût choisi, dans une carte idéologique à la façon des cartes du Tendre, pour désigner ce point central d'où je me fais la vue la plus claire possible de ces vieilles plaines et de cette Bérénice remplie de souvenirs? C'est en effet l'idée de tradition, d'unité dans la succession qui domine cette petite sentimentale et cette plaine; c'est leur constance commune qui leur fait cette analogie si forte que, pour désigner l'âme de cette contrée et l'âme de cette enfant, pour indiquer la culture dont elles sont le type, je me sers d'un même mot: _Le jardin de Bérénice_.
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CONCLUSION: CRITIQUE DE CE POINT DE VUE
Je regagnais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyager avec Charles Martin. Nous échangeâmes quelques idées et du premier trait il faillit prendre barre sur moi.
Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'étant penché à la portière, je ne pus que vérifier son assertion, et j'en eus de la tristesse au point de suspecter mes belles émotions de la tour Constance, car toutes naissent de l'idée qu'Aigues-Mortes est une vieille ville à qui les siècles n'ont pas fait oublier son passé et qui reçoit sa beauté de cette constance.
Mais très vite je sentis que, malgré tout, la dominante d'Aigues-Mortes demeurait d'être une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la vie; il y a des choses récentes dans Aigues-Mortes, c'est vrai, mais baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition et cette unité dans la succession, grâce à quoi elle produit sur le visiteur une impression si particulière. Ma chère Bérénice, elle-même, a dans la tête des préoccupations banales; dans le coeur, peut-être des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble mélancolie et de souvenirs; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est belle et précieuse, parce que son caractère est d'éveiller notre vieux fonds de sentiments et d'émotions héréditaires, et que comme Aigues-Mortes elle se souvient de soi-même.
Voilà comment j'échappai à l'objection que me proposait implicitement l'Adversaire. Il prétendait que tout le vieux temps avait disparu et que j'étais mené par des imaginations littéraires que ruinerait la moindre enquête. Critique de portée immense! car le fond de ma préoccupation n'était ni Bérénice, ni la campagne d'Aigues-Mortes; je ne pensais qu'à l'action électorale que je venais entreprendre à Arles; je ne pensais qu'au peuple. «Quelle est son âme? me demandais-je, je veux frissonner avec elle, la comprendre par l'analyse du détail, comme l'Adversaire, et par amour, comme Bérénice; arriver enfin à en être la conscience». Qu'aurais-je conclu, si j'avais dû reconnaître que je m'étais mépris en trouvant une part inaltérée dans Aigues-Mortes et dans Bérénice? Il m'eût fallu renoncer aussi à dégager la tradition de la masse!
Dès lors, il ne m'eût plus resté qu'à abandonner Arles et la vie active. Mais vraiment l'Adversaire s'y était pris trop grossièrement. Et la bassesse de sa dialectique m'empêcha de me dérober à ma nouvelle tâche.
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CHAPITRE SEPTIÈME
LA PÉDAGOGIE DE BÉRÉNICE
Mon enfant, donne-moi ton coeur. (PROVERBE.)
Dès lors, je vins souvent d'Arles à Aigues-Mortes visiter ma chère Bérénice. Jusqu'à quel point son contact m'était délicieux, on ne le comprendra que si l'on imagine la fatigue, la poussière des complications électorales d'où je m'échappais pour me rafraîchir dans la petite maison des étangs.
Bérénice ne parlait guère, mais son sourire et la ligne de son corps avaient une façon si mélancolique et si fine, avec un naturel parfait! Il y avait en elle l'étrangeté délicate de cette renaissance bourguignonne du quinzième siècle qui fut la moins académique des tentatives. C'est au milieu des rares vestiges de cet art, qui poursuivit passionnément l'expression, parfois aux dépens de la beauté, que s'était ouverte sa première jeunesse. Elle avait de ces images leur finesse un peu souffrante, mais sans raideur gothique, plutôt mouillée de grâce. Il me semblait parfois que les faiblesses sensuelles de son âme avaient transpiré sur tout son jeune corps, en baignaient les contours.
Au bord de ces eaux pleines de rêves, son élégance froissée par aucun contact et son ignorance prodigieuse de toute intrigue faisaient d'elle le plus précieux des repos. Eûtes-vous jamais un sentiment plus ardent des arbres verts et des eaux fraîches que dans la paperasse des bureaux? jamais plus le goût d'une passion vive qu'au soir d'une journée de confus débats? Cette petite fille contentait le besoin de sincérité et de désintéressement qui grandissait en moi, tandis que je me soumettais aux conditions de ma réussite électorale. Les heures passées auprès d'elle m'étaient un jardin fermé.
Notre ordinaire, dans mes séjours d'Aigues-Mortes, était de marcher dans cette campagne divine et de ne tolérer sur nos âmes que des sentiments analogues à ceux qui flottent sur ses étangs ou végètent sur sa lande. Notre conversation eût paru desséchée, comme parait cette terre: c'est qu'en étaient bannies toutes banalités; nous n'admettions rien entre nous que de personnel et de parfaitement sincère. Nous avions nos longs silences, comme cette terre a ses landes pelées, et peut-être n'est-elle jamais plus noble que dans ces friches semées de sel et balayées du vent de la mer.
Nous réservions pour nos soins privés les instants grossiers du milieu du jour, ces après-midi où l'épaisse congestion nous prive tout à la fois de frivolité et de profondeur, mais la fraîcheur du réveil et la lassitude du soir favorisaient également notre délicieux commerce d'abstractions.
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Un matin, à travers les marais salants, nous allâmes visiter le bourg du Grau-du-Roi, qui est le port d'Aigues-Mortes. Un vent léger rafraîchissait le front, les yeux, la bouche de mon amie Bérénice et découvrait sa nuque énergique de petite bête. Elle franchit avec aisance ces trois kilomètres, sans daigner regarder ce paysage plus qu'un jeune bouleau ne s'inquiète de la noble tristesse des horizons du Nord dont il est un des caractères. Pour moi, étranger dans cette vie harmonieuse, j'en prenais une conscience intense.
Le Grau-du-Roi, groupe de maisons basses bordant un canal jusqu'à la mer qui s'espace a l'infini, porta mon imagination en pleine Venise, comme une note donnée par hasard nous jette dans la cavatine fameuse de quelque opéra italien.... C'était vers les dix heures, par un tendre soleil, et la brise emportait au large toutes nos rêveries, symbolisées sur l'horizon par des voiles déployées. Au Grau-du-Roi, les maisons des pêcheurs sont teintes de rosé pâle, de jaune et de vert délayé. Aucun bruit que le long bruissement qui vient de la mer ne froissa mes nerfs suprasensibles, tandis qu'assis auprès d'elle, qui représente pour moi la force mystérieuse, l'impulsion du monde, je goûtais dans le parfum léger de son corps de jeune femme toute la saveur de la passion et de la mort. Or, comparant mes agitations d'esprit et la sérénité de sa fonction, qui est de pousser à l'état de vie tout ce qui tombe en elle, je fus écoeuré de cette surcharge d'émotions sans unité dont je défaille, et je songeai avec amertume qu'il est sur la terre mille paradis étroits, analogues à celui-ci, où, pour être heureux, il suffirait d'être, comme mon amie, une belle végétation et de me chercher des racines, ces assises morales qu'elle avait trouvées en pleurant dans les bras de M. de Transe.