Le culte du moi 2: Un homme libre

Chapter 8

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Quoi qu'on me dise un jour, quelque dégoût qui me vienne à te relire, je te promets de continuer à te voir, selon la légende qu'aujourd'hui je me fais de toi. Comment pouvais-tu causer des heures entières avec cet artisan? à moins peut-être qu'ému par ta divine complaisance, ce petit peintre grossier n'ait été très bon et très naturel, ce qui est un grand charme! Jamais tu n'avouas aucun sentiment tendre; je veux aller jusqu'à croire que jamais tu ne ressentis le moindre trouble, même quand la date de ton dernier soupir se précisant, tu vis qu'il fallait quitter la vie sans avoir réalisé aucun de tes pressentiments de bonheur. Tu n'aurais connu que déception à chercher ta part de femme, mais ç'eût été une faiblesse bien naturelle. Je te loue hautement d'avoir vu que cette image du bonheur est vaine. _Dors, noble enfant, repose à jamais_ dans ma mémoire, seule comme il faut qu'un être libre vive.

Les chanteurs, la musique disaient:

_Au bord du lac, tranquille abri_...

Et moi, rentré au silencieux désert de mon hôtel, regrettant presque la retraite étroite, la demi-sécurité de Saint-Germain, mal soutenu par l'espoir si vague de construire mon bonheur dans Venise, tremblant que, d'un instant à l'autre, ma fatigue ne se changeât en aveu d'impuissance, je me plus à m'imaginer qu'à Simon j'avais substitué Marie, et que cette voyageuse m'allait être un compagnon idéal, dans un _tranquille abri, au bord d'un lac_, qui est l'univers entier où je veux me contempler.

* * * * *

CHAPITRE IX

VEILLÉE D'ITALIE

_(Enseignement du Vinci)_

Nous avions passé le théâtral Saint-Gothard et ses précipices. Un doux plaisir me toucha devant la fuite du lac de Lugano, quand sa rive trempée de grâce fut effleurée par le train de Milan. Au soir, nous accentuâmes la grande descente sur l'Italie. Un poitrinaire, portant à sa bouche sans cesse une liqueur d'apaisement, menait un bruit lugubre derrière moi. Mais qu'est-ce qu'un homme? J'ouvris au froid les fenêtres du wagon. Des mots historiques se pressaient dans ma tête: «Soldats, vous êtes pauvres, vous allez trouver l'abondance!» Et je me disais avec hâte: «Est-ce que je sens quelque chose?»

Cette quinzaine est une des périodes les plus honorables de mon existence; j'ai su conquérir l'émotion que je me proposais. Oui, j'allais trouver l'abondance. Et déjà, j'étais rempli de bonté. Je m'occupai du poitrinaire, je lui promis la santé, les femmes, le vin, tout ce que j'imaginais lui plaire. Même, pour qu'il sourit, je lui dis que j'étais Parisien, et je l'aidai à descendre du train dans la gare de Milan.

Décide aux plus grands sacrifices pour être enthousiasmé, dès le soir je sortis de l'hôtel et me rendis autour de la cathédrale, m'interpellant et m'exclamant (bien qu'elle me plût médiocrement) en formules admiratives, car je sais que le geste et le cri ne manquent guère de produire le sentiment qui leur correspond.

* * * * *

Seul avec le concierge qui simule un rhume, à l'Ambrosienne, ce matin d'hiver, j'admirai les estampes, et sur elles; interrogeai mon âme.

C'était encore ma sensibilité du cloître, le sentiment qui me fit demander à ma bibliothèque qu'elle me révélât à moi-même. Invincible égotisme qui me prive de jouir des belles formes! Derrière elles je saisis leurs âmes pour les mesurer à la mienne et m'attrister de ce qui me manque. L'univers est un blason, que je déchiffre pour connaître le rang de mes frères, et je m'attriste des choses qu'ils firent sans moi.

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A l'Ambrosienne je vis, avec quelle ardente curiosité! un portrait d'Ignace de Loyola. Son génie logique créa une méthode, dont il obtint, sur les âmes les plus superbes, de prodigieux résultats, et que j'essaye de m'appliquer. Sa tête est une grosse boule avec une calvitie, une forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid, sans le moindre souci de plaire. Il avait des amis, mais ne se livra jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s'attachait, c était par une sorte d'instinct profond; le manieur d'hommes le plus souple désespère de séduire celui-là.

Quand je contemple cette physionomie impérieuse, mes lenteurs me donnent à rougir. Je n'ai pas su encore m'emparer de moi-même! Du moins j'ai visité soigneusement mes ressources, je connais les fondements de mon Être; dès lors, me perfectionnant chaque jour dans le mécanisme de Loyola, je dirigerai mes émotions, je les ferai réapparaître à volonté; je serai sans trêve agité des enthousiasmes les plus intéressants et tels que je les aurai choisis.

Sur le même mur, une gravure d'après un jeune homme de Rembrandt: la bouche entr'ouverte, la lèvre supérieure un peu relevée, les yeux superbes, mais éteints, toute la figure dégoûtée, anéantie. Je lui disais: «O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec votre juste accablement, car je veux loyalement faire cette tentative.»

Devant un portrait de jeune fille qui fut longtemps, mais à tort, attribué au Vinci, jeune fille gracieuse sans plus, avec une âme un peu ironique et de petite race, je trouvai un jeune homme qui pleurait.

--L'histoire de cette jeune fille est-elle touchante? lui dis-je: ni Gautier, ni Taine, ni Ruskin n'en parlent. (Je citais ces noms pour gagner sa confiance, car je pensais: voilà quelque poète.)

--Je l'ignore, me répondit-il.

--Il y a parfois des ressemblances émouvantes. (Sa vive émotion, ses pleurs me permettaient ces familiarités.)

--Je ne pense pas qu'on puisse comparer aucune fille à celle-ci.

--Eh bien! repris-je.

--Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main là.

Je le tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge lui-même sait que le tableau n'est pas de Léonard. Puis la jeune fille, délicate, n'a aucune impériosité. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal renseigné, est pourtant très proche de Dieu; son âme chargée d'ardeur, pour vibrer n'a nul besoin qu'un art ingénieux la caresse. C'est l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la première occasion de grouper les émotions dont il est rempli et d'en jouir. L'important n'est pas d'avoir du bon sens, mais le plus d'élan possible. Je tiens même le bon sens pour un odieux défaut. _L'Imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ_, cher petit manuel de la plus jolie vie qu'aient imaginée les délicats, l'a très bien vu: les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et aimé, sont ceux qui approchent le plus de leur idéal, c'est-à-dire de Dieu. Ce n'est pas en chicanant chacun de mes désirs, en me vérifiant jusqu'à m'attrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le bonheur.

* * * * *

Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la _Tête du Christ_, par le Vinci (l'étude au crayon rouge pour le Christ de _la Cène_), ne me laissait rien voir d'autre....

* * * * *

Cette journée fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me confirme dans la méthode que j'entrevoyais depuis Haroué.

Plus jeune, par une matinée sèche d'hiver florentin, ralentissant ma promenade sur le Lung'Arno, en face des collines délicates et presque nerveuses, j'ai suivi le même ordre de réflexions. Je sortais de voir au Pitti la Simonetta, maîtresse fameuse du Magnifique, peinte par Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour goûter sa beauté malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins à l'aimer; au premier regard, elle ne me donnait que de la curiosité. Il en advint ainsi de moi-même devant moi-même. Jusqu'à cette heure, je fus simplement curieux de mon âme. Je considérais mes divers sentiments, qui ont la physionomie rechignée et malingre des enfants difficilement élevés, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour représenter le plus compréhensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air dégoûté qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint _accepte_, sans vouloir rien modifier. Il accepte sa destinée et même la bassesse de ses amis: c'est qu'il donne à toutes choses leur pleine signification. Au lieu d'étriquer la vie, il épanouit devant son intelligence la part de beauté qui sommeille dans le médiocre.

Aujourd'hui, dans cette veillée d'Italie, je vois qu'il n'y a pas compréhension complète sans bonté. Je cesse de haïr. Je pardonnerai à tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se développant encore, ils aboutiront à satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre.

Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, étant accoudé sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son crayon traça a le sourire qui pardonne à tous les Judas de la vie, elle a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des lèvres qu'aucune amertume n'étonne plus.

* * * * *

Étant descendu avec ces pensées, je rejoignis ma voiture, et tandis qu'une triste humidité tombait sur la ville, enveloppé dans un grand manteau de voyage, je me pris à songer.

Je vis nettement qu'un second problème se greffait sur le premier:

1° Dans ma cellule, j'avais fait une enquête sur moi-même, j'étais arrivé à embrasser le développement de mon être; mais j'avais été préoccupé de mon imperfection avant tout.

2° Il s'agit maintenant de prêter à l'homme, que je suis, la beauté que je voudrais lui voir; il faut illuminer l'univers que je possède de toute cette lumière que je pressens; le programme, c'est d'escompter en quelque sorte, pour en jouir tout de suite, la perfection à laquelle mon Être arrivera le long des siècles, si, comme ma raison le suppose, il y a progrès a l'infini.

En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon rêve fait de tous les soupçons de beauté qui me troublent parfois jusqu'à me faire aimer la mort, parce qu'elle hâte le futur. Je suis un point dans le développement de mon Être; or, jusqu'à cette heure, j'ai regardé derrière moi, désormais je tournerai mes yeux vers l'avenir. Et comme la mère dote son fils de tous les mérites qu'elle imagine confusément, je crée mon idéal de tous les soupirs dont m'emplit la banalité de la vie.

* * * * *

J'étais fort énervé; il me fallut passer à la poste, où l'on me demanda un passeport. Je discutai, m'emportai et, tremblant de colère, molestai de paroles les commis. Puis aussitôt je me pris à rire, comme un malade, en songeant à mes beaux plans d'indulgence universelle....

Qu'importe! il faut que je m'accepte comme j'accepte les autres. Mon indulgence, faite de compréhension, doit s'étendre jusqu'à ma propre faiblesse. Se détacher de soi-même, chose belle et nécessaire! D'ailleurs, mon _moi du dehors_, que me fait! Les actes ne comptent pas; ce qui importe uniquement, c'est mon _moi du dedans_! le Dieu que je construis. Mon royaume n'est pas de ce monde; mon royaume est un domaine que j'embellis méthodiquement à l'aide de tous mes pressentiments de la beauté; c'est un rêve plus certain que la réalité, et je m'y réfugie à mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes familières.

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CHAPITRE X

MON TRIOMPHE DE VENISE

Sur la ligne de Milan à Venise, je ne cessai de méditer les enseignements de ma veillée d'Italie, la sagesse du Vinci. J'étais prêt à m'aimer, à me comprendre jusque dans mes ténèbres. Pour me guider, je comptais sur Venise et sur la race que m'a désignée une intuition de mon coeur.

* * * * *

Et pourtant j'hésitais encore devant ce nouvel effort, quand je descendis à Padoue, désireux de visiter, dans un jardin silencieux, l'église Santa Maria dell' Arena, où Giotto raconte en fresques nombreuses l'histoire de la Vierge et du Christ.

Aux cloîtres florentins, jadis, combien n'ai-je pas célébré les primitifs! J'avais pour la société des hommes une haine timide, j'enviais la vie retenue des cellules. Même à Saint-Germain, la gaucherie de ces âmes peintes, leurs gestes simplifiés, leurs physionomies trop précises et trop incertaines satisfaisaient mon ardeur si sèche, si compliquée. Mais la soirée d'Haroué et le Vinci m'ont transformé: le plus vénérable des primitifs à Padoue ne m'inspire qu'une sorte de pitié complaisante, qui est tout le contraire de l'amour.

Voilà bien, sur ces figures, la méfiance délicate que je ressens moi-même devant l'univers, mais je n'y devine aucune culture de soi par soi. S'ils gardent, à l'égard de la vie, une réserve analogue à la mienne, c'est pour des raisons si différentes! Je les médite, et je songe à la religion des petites soeurs, qui, malgré mon goût très vif pour toutes les formes de la dévotion, ne peut guère me satisfaire. Sur ces physionomies le sentiment, maladif, stérile, met une lueur; mais aucune clairvoyance, aucun souci de se comprendre et de se développer. Pauvres saints du Giotto et petites soeurs! Ils s'en tiennent à s'émouvoir devant des légendes imposées; or, moi, je m'enorgueillis à cause de fictions que j'anime en souriant et que je renouvelle chaque soir....

Ces âmes naïves de Santa Maria dell' Arena, je sens que je les trompe en paraissant communier avec elles. J'eus parfois le même scrupule sous mon cloître de Saint-Germain, quand j'invoquais les moines qui m'y précédèrent. C'est par coquetterie, et grâce à des jeux de mots, que je grossis nos légers points de contact. Dans un siècle hostile et vulgaire, sous l'oeil des Barbares, des familles éparpillées et presque détruites se plaisent à resserrer leurs liens. Mais il faut avouer que voilà une parenté bien lointaine. Pour un côté de moi qui peut-être satisferait le Giotto, combien qui l'étonneraient extrêmement! Dans sa chapelle, en même temps que je bâille un peu, ma loyauté est à la gêne.

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Trois heures après, à Venise, j'étudiais les Véronèse; leur force me rafraîchissait. Ils m'attiraient, m'élevaient vers eux, mais m'intimidaient. Là encore je me sens un étranger; mes hésitations, toute ma subtilité mesquine doivent les remplir de piété. Pas plus qu'avec les Giotto, je n'ai mérité de vivre avec les Véronèse. Dans le siècle et dans mes combats de Saint-Germain, je n'ai fait voir que cet état exprimé par les Botticelli: tristesse tortueuse, mécontentement, toute la bouderie des faibles et des plus distingués en face de la vie. Mais d'être tel, je ne me satisfais pas. Je suis venu à Venise pour m'accroître et pour me créer heureux. Voici cet instant arrivé.

Ce soir-là, quand, tonifié de grand air et restauré par un parfait chocolat, j'atteignis l'heure où le soleil couchant met au loin, sur la mer, une limpidité merveilleuse, ma puissance de sentir s'élargit. Des instincts très vagues qui, depuis quelques mois montaient du fond de mon Être, se systématisèrent. Chaque parcelle de mon âme fut fortifiée, transformée.

Une tache immense et pâle couvrait l'univers devant moi, brillantée sur la mer, rosée sur les maisons; le ciel presque incolore s'accentuait au couchant jusqu'à la rougeur énorme du soleil décliné. Et toute cette teinte lavée semblait s'être adoucie, pour que je passe aisément aborder la beauté instructive de Venise et que rien ne m'en blessât: mousse sucrée du champagne qu'on fait boire aux anémiques.

La seule image d'effort que j'y vis, c'était sur l'eau un gondelier se détachant en noir avec une netteté extrême, presque risible. D'un rythme lent, très précis, il faisait son travail, qui est simplement de déplacer un peu d'eau pour promener un homme qui dort.

Et devant ce bonheur orné, je sentis bien que j'étais vaincu par Venise. Au contact de la loi que sa beauté révèle, la loi que je servais faillit. J'eus le courage de me renoncer. Mon contentement systématique fit place à une sympathie aisée, facile, pour tout ce qui est moi-même. Hier je compliquais ma misère, je réprouvais des parties de mon être: j'entretenais sur mes lèvres le sourire dédaigneux des Botticelli, et chaque jour, par mes subtilités, je me desséchais. Désormais convaincu que Venise a tiré de soi une vision de l'univers analogue et supérieure à celle que j'édifiais si péniblement, je prétends me guider sur le développement de Venise.

Au lieu de replier ma sensibilité et de lamenter ce qui me déplaît en moi, j'ordonnerai avec les meilleures beautés de Venise un rêve de vie heureuse pour le contempler et m'y conformer.

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I

VENISE

SA BEAUTÉ DU DEHORS

Dès lors je passai mes jours, dans des palais déserts, à lire les annales magnifiques et confuses de la République,--dans les musées et les églises écrasées d'or, à contrôler les catalogues,--sur la rive des Schiavoni, à louer la mer, le soleil et l'air pur qui égayent mes vingt-cinq ans,--et sur les petits ponts imprévus, je m'attristais longuement des canaux immobiles entre des murs écussonnés.

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Après trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles à cette délicate cité, je brusquai mon régime jusqu'alors réglé par Baedeker, et quittant la Piazza, où parmi des étrangers choquants on lit les journaux français, je me confinai dans une Venise plus vénitienne. J'habitai les Fondamenta Bragadin; cela me plut, car Bragadin est un doge qui, par grandeur d'âme, consentit à être écorché vif, et parfois je songe que je me suis fait un sort analogue.

Je voudrais transcrire quelques tableaux très brefs des sensations les plus joyeuses que je connus au hasard de ces premières curiosités; mais il eût fallu les esquisser sur l'instant. Je ne puis m'alléger de mes imaginations habituelles et retrouver ces moments de bonheur ailé. C'est en vain que pendant des semaines, auprès de ma table de travail, j'ai attendu la veine heureuse qui me ferait souvenir.

Je vois une matinée à Saint-Marc, où j'étais assis sur des marbres antiques et frais, tandis qu'un bon chien (muselé) allongeait sur mes genoux sa vieille tête de serpent honnête. Et l'un et l'autre nous regardions, avec une parfaite volupté, le faste et la séduction réalisés tout autour de nous.--Ah! Simon, comme la raideur anglaise serait misérable dans cette végétation divine!

Je vois un jour le soleil que je m'étendis sur un banc de marbre, au ras de la mer: alors je compris qu'un misérable mendiant n'est pas nécessairement un malheureux, et que pour eux aussi l'univers a sa beauté.

Je vois au quai des Schiavoni le vapeur du Lido, chargé de misses froides et de touristes aux gestes agaçants. Une barque sous le plein soleil s'approche. Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance y chantait une chanson, éclatante comme ces vagues qui nous brûlaient les yeux. Venise, l'atmosphère bleue et or, l'Adriatique qui fuit en s'attristant et cette voix nerveuse vers le ciel faisaient si cruellement ressortir la morne hébétude de ces marchands sans âme que je bénis l'ordre des choses de m'avoir distingué de ces hommes dont je portais le costume.

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Cependant j'attendais avec impatience le jour où j'aurais tout regardé, non pour ne plus rien voir, mais pour fermer les yeux et pour faire des pensées enfin avec ces choses que j'avais tant frôlées. La beauté du dehors jamais ne m'émut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont que des tableaux psychologiques.

Je dirai que, parmi ces délices sensuelles, jamais je n'oubliai l'heure qu'il était. Aux meilleurs détours de cette ville abondante et toujours imprévue, jamais je ne perdis l'impression qui fait mon angoisse: le sens du provisoire.

Mais qu'on me laisse décrire l'ordre de mes associations d'idées, tandis qu'en ce jardin de chefs-d'oeuvre j'errais, mal sensible à la prodigalité des essais du génie vénitien et soucieux uniquement d'absolu.

Je prends un exemple au hasard: vers le crépuscule, débouchant de mon canal Bragadin sur les Fondamenta Zattere, soudain je voyais le soleil comme une bête énorme flamboyer au versant d'un ciel délicat, par-dessus une mer indifférente à cette brutalité, toute élégante et de tendresse vaporeuse. Alors, avec un haut-le-corps, je m'exclamais et je gesticulais. Puis aussitôt: «Quoi donc! es-tu certain que cela t'intéresse?» Mais en même temps: «Saisissons l'occasion, me disais-je, pour pousser jusqu'à l'extrémité des Zattere (un kilomètre le long d'un bras de mer canalisé, sur un quai largement dallé). Je suis certainement en face d'un des plus beaux paysages du monde.... Et puis, mon dîner retardé de vingt minutes, la soirée me sera moins longue.... Ah! ces soirées, toutes ces journées de la vie extérieure!... Et s'il pleuvait, j'aurais un frisson d'humidité, la table du restaurant me serait lugubre et, l'ayant quittée, il me faudrait rentrer immédiatement dans un chez moi meublé de malaise, ou m'enfermer dans un café qui me congestionne!»

Ce choeur des pensées qui m'emplissaient fait voir que les plus voluptueux décors ne peuvent imposer silence à mes sensibilités mesquines. La grâce de Venise qui me pénétrait ne pouvait étouffer les protestations dont mon être naquit gonflé. Il fallait que l'âme de cette ville se fondît avec mon âme dans quelqu'une de ces méditations confuses dont parfois mon isolement s'embellit.

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II

VENISE

SA BEAUTÉ INTÉRIEURE, SA LOI QUI ME PÉNÈTRE

Heureux les yeux qui, fermés aux choses extérieures, ne contemplent plus que les intérieures

Enfin, je connus Venise. Je possédais tous mes documents pour dégager la loi de cette cité et m'y conformer. Le long des canaux, sous le soleil du milieu du jour, je promenais avec maussaderie une dyspepsie que stimulait encore l'air de la mer. (On est trop disposé à oublier que Venise, avec sa langueur et ses perpétuelles tasses de café, est légèrement malsaine.) Les photographies inévitables des vitrines avaient fait banales les plus belles images des cloîtres et des musées. Seule, la tristesse de mon restaurant solitaire m'émouvait encore pour la beauté de la Venise du dehors, tandis que la nuit, descendant d'un ciel au coloris pâli, ennoblissait d'une agonie romanesque l'Adriatique. Et si ce déclin du jour me toucha plus longtemps qu'aucun instant de cette ville, c'est qu'il est le point de jonction entre ma sensibilité anémique et la vigueur vénitienne.

Dès lors, je ne quittai plus mon appartement, où, sans phrases, un enfant m'apportait des repas sommaires.

Vêtu d'étoffes faciles, dédaigneux de tous soins de toilette, mais seulement poudré de poudre insecticide, je demeurais le jour et la nuit parmi mes cigares, étendu sur mon vaste lit.

J'avais enfin divorcé avec ma guenille, avec celle qui doit mourir. Ma chambre était fraîche et d'aspect amical. Ignorant du bruyant appel des horloges obstinées, je m'occupai seulement à regarder en moi-même, que venaient de remuer tant de beaux spectacles. Je profitais de l'ennui que je m'étais donné à vivre en proie aux ciceroni, tête nue, parmi les édifices remarquables.

Mes souvenirs, rapidement déformés par mon instinct, me présentèrent une Venise qui n'existe nulle part. Aux attraits que cette noble cité offre à tous les passants, je substituai machinalement une beauté plus sûre de me plaire, une beauté selon moi-même. Ses splendeurs tangibles, je les poussai jusqu'à l'impalpable beauté des idées, car les formes les plus parfaites ne sont que des symboles pour ma curiosité d'idéologue.

Et cette cité abstraite, bâtie pour mon usage personnel, se déroulait devant mes yeux clos, hors du temps et de l'espace. Je la voyais nécessaire comme une Loi; chaîne d'idées dont le premier anneau est l'idée de Dieu. Cette synthèse, dont j'étais l'artisan, me fit paraître bien mesquine la Venise bornée où se réjouissent les artistes et les touristes.

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