Le culte du moi 2: Un homme libre
Chapter 7
Pour rendre un peu sien un endroit qu'on ignore, où l'on n'a pas sa chaise familière, son coin de table, et où la lampe découpe des ombres inaccoutumées, le meilleur expédient est de se mettre au lit. Ce sans-gêne réchauffe la situation. Mais je n'osais appuyer ma joue sur ces draps bis; tout mon corps se sauvait en frissonnant de ces rudes toiles, où, solide et confiant en moi, je me serais brutalement enfoui au chaud.
Alors je rentrai dans mon univers. Par un effort vigoureux que facilitaient ma détresse morale et la solitude nue de cette chambre, je projetai hors de moi-même ma conscience, son atmosphère et les principales idées qui s'y meuvent. Je matérialisai les formes habituelles de ma sensibilité. J'avais là, campés devant moi comme une carte de géographie, tous les points que, grâce à mon analyse, j'ai relevés et décrits en mon âme:
D'abord un vaste territoire, mon tempérament, produisant avec abondance une belle variété de phénomènes, rebelle à certaines cultures, stérile sur plusieurs points, où des parties sont encore à découvrir, pâles indécises et flottantes.
Par-dessus ce premier moi, je vis dessinées des figures frémissantes qui semblaient parler. Ce sont les maîtres que nous interrogions à Saint-Germain, devenus aujourd'hui une partie importante de mon âme.
Je vis aussi de grands travaux accomplis par des générations d'inconnus, et je reconnus que c'était le labeur de mes ancêtres lorrains.
Or, tous ces morts qui m'ont bâti ma sensibilité bientôt rompirent le silence. Vous comprenez comment cela se fit: c'est une conversation intérieure que j'avais avec moi-même; les vertus diverses dont je suis le son total me donnaient le conseil de chacun de ceux qui m'ont créé à travers les âges.
Je leur disais: «Vous êtes l'_Église souffrante_ l'esprit en train de mériter le triomphe; ne pourrai-je pas m'élever plus haut, jusqu'à l'_Église triomphante_? Comme le veut l'_Imitation_, qui guide mon effort spirituel, je me suis reposé dans vos plaies; j'ai vécu la passion de l'esprit que vous avez soufferte. Quand mériterai-je le bonheur? L'espoir de m'élever enfin auprès de Dieu me serait-il interdit? Pourquoi, mes amis, ne fûtes-vous pas heureux?»
Alors tous ceux que j'ai été un instant me répondirent.
D'abord LES JEUNES GENS (épars dans les grandes villes, au coucher du soleil): «Il n'est d'autre remède que la mort, et nous nous délivrons résolument ou par des excès désespérés.»
Moi (avec dégoût pour une pareille infirmité de philosophe): «Mes frères, votre solution ne m'intéresse pas, puisqu'elle m'est toujours offerte, puisque j'ai la certitude qu'elle me sera imposée un jour, et qu'enfin, si à l'usage elle m'apparaît insuffisante, elle ne me laisse pas la ressource de recourir à un autre procédé. D'ailleurs vous me proposez tout le contraire de mon désir, car j'aspire non pas à mourir, mais à vivre dans ce corps-ci et à vivre le plus possible.»
Alors BENJAMIN CONSTANT: «J'aurais dû ne pas demander mon bonheur aux autres.»
SAINTE-BEUVE: «J'eus tort de chercher à leur plaire.»
... Ainsi parlèrent-ils, et Moi je leur disais:
«Vous souffriez donc pour avoir accepté les Barbares! Vous, que je pris pour intercesseurs, vous n'avez même pas compris la nécessité de l'isolement, le bienfait de l'univers qu'on se crée. Vous ignoriez qu'il faut être _un homme libre_!»
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Étendu sur ce lit, à la lueur tragique d'une chandelle d'auberge, je méprisai douloureusement ces gens-là; je vis qu'ils étaient grossiers. Et ces parties de moi-même, qui m'avaient enchanté jadis, m'écoeurèrent.
L'imitation des hommes les meilleurs échouait à me hausser jusqu'à toi, Esprit, Total des émotions! Lassé de ne recueillir de mes _intercesseurs_ que des notions sur ma sensibilité, sans arriver jamais à l'améliorer, j'ai recherché en Lorraine la loi de mon développement. A suivre le travail de l'inconscient, à refaire ainsi l'ascension par où mon être s'est élevé au degré que je suis, j'ai trouvé la direction de Dieu. Pressentir Dieu, c'est la meilleure façon de l'approcher. Quand les Barbares nous ont déformés, pour nous retrouver rien de plus excellent que de réfléchir sur notre passé. J'eus raison de rechercher où se poussait l'instinct de mes ancêtres; l'individu est mené par la même loi que sa race. A ce titre, Lorraine, tu me fus un miroir plus puissant qu'aucun des analystes où je me contemplai. Mais, Lorraine, j'ai touché ta limite, tu n'as pas abouti, tu t'es desséchée. Je t'ai une infinie reconnaissance, et pourtant tu justifies mon découragement. Jusqu'à toi j'avais sur moi-même des idées confuses; tu m'as montré que j'appartenais à une race incapable de se réaliser. Je ne saurai qu'entrevoir. Il faut que je me dissolve comme ma race. Mes meilleures parcelles ne vaudront qu'à enrichir des hommes plus heureux.
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Alors la Lorraine me répondit:
«Il est un instinct en moi qui a abouti; tandis que tu me parcourais, tu l'as reconnu: c'est le sentiment du devoir, que les circonstances m'ont fait témoigner sous la forme de bravoure militaire. Et, si découragée que puisse être ta race, cette vertu doit subsister en toi pour te donner l'assurance de bien faire, et pour que tu persévères.
«Quand tu t'abaisses, je veux te vanter comme le favori de tes vieux parents, car tu es la conscience de notre race. C'est peut-être en ton âme que moi, Lorraine, je me serai connue le plus complètement. Jusqu'à toi, je traversais des formes que je créais, pour ainsi dire, les yeux fermés; j'ignorais la raison selon laquelle je me mouvais; je ne voyais pas mon mécanisme. La loi que j'étais en train de créer, je la déroulais sans rien connaître de cet univers dont je complétais l'harmonie. Mais à ce point de mon développement que tu représentes, je possède une conscience assez complète; j'entrevois quels possibles luttent en moi pour parvenir à l'existence. Soit! tu ne saurais aller plus vite que ta race; tu ne peux être aujourd'hui l'instant qu'elle eût été dans quelques générations; mais ce futur, qui est en elle à l'état de désir et qu'elle n'a plus l'énergie de réaliser, cultive-le, prends-en une idée claire. Pourquoi toujours te complaire dans tes humiliations? Pose devant toi ton pressentiment du meilleur, et que ce rêve te soit un univers, un refuge. Ces beautés qui sont encore imaginatives, tu peux les habiter. Tu seras ton _Moi_ embelli: l'Esprit Triomphant, après avoir été si longtemps l'Esprit Militant.»
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LIVRE TROISIÈME
L'ÉGLISE TRIOMPHANTE
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CHAPITRE VII
ACÉDIA.----SÉPARATION DANS LE MONASTÈRE
La brutalité du grand air, l'insomnie des nuits d'auberge sur des oreillers inaccoutumés et cette lourde nourriture me donnèrent une fièvre de fatigue. Au détour d'un chemin, la femme d'un cabaretier demandait à mon voiturier: «Est-ce qu'il ne va pas mourir?» C'est pour avoir eu le même doute sur ma race que je paraissais épuisé. La nuit, surtout je m'agitais infiniment. Dès l'aube, sous le cloître, je me promenais bien avant Simon, et la journée s'allongeait dans l'ennui. Toutes pensées m'étaient chétives et poussiéreuses. L'horizon gardait la désolante médiocrité des choses déjà vues. A chaque minute, je calculais quand viendrait le prochain repas, où je m'asseyais sans appétit, et la viande, entre toutes choses, me faisait horreur. Puis s'allongeait une nouvelle bande de temps.
Je suis convaincu que, pour des êtres sensibles et raisonneurs, les maladies sont contagieuses. Simon, jusqu'alors enclin à la voracité, fut pris d'un dégoût de nourriture; il était humilié d'une constipation malsaine que coupent des coliques précipitées. Écrasés dans nos bas fauteuils, et pareils au _Pauvre Pêcheur_ de Puvis de Chavannes, nous nous lamentions avec minutie. Nos lèvres et nos doigts, tout notre être s'agitaient dans un désir maniaque de fumer, alors que notre estomac en avait horreur. Lentes après-midi de janvier! la campagne éclatante de neige! notre bouche pâteuse, nos dents serrées de malades, et la peau tirée de notre visage qui nous donnait un rictus dégoûté!
Or, nous étant regardés en face, nous eûmes le courage de mépriser à haute voix l'édifice que nous avions entrepris. Cependant que je me reniais, il me parut que je commettais une mauvaise action, et une incroyable humiliation se répandit en moi comme un flot sale. J'étais réduit à un tel enfantillage que j'aurais aimé pleurer. J'étais blessé que Simon abondât si brutalement dans mes blasphèmes car j'avais une nouvelle démarche à lui proposer. Mais je sentis bien qu'il accueillerait avec défiance mes réflexions d'Haroué.
En vain essayâmes-nous, avec une excellente fine champagne, de nous relever. J'y gagnai le soir un sommeil épais, mais dès l'aube c'était une acuité, une surexcitation d'esprit insupportable, avec, par tout le corps, des fourmillements.
Je fus obsédé, à cette époque, d'un sentiment intense, qui, sans raison apparente, se lève en moi à de longs intervalles: l'idée qu'un jour, ne fût-ce qu'à ma dernière nuit, sur mon oreiller froissé et brûlant, je regretterai de n'avoir pas joui de moi-même, comme toute la nature semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s'imposer à mon âme en irréfléchi.
Persécuté par cette idée fixe, je serrais mon front dans mes mains, et me rejetais en arrière avec une détresse incroyable. Je crois bien que je ne désire pas grand'chose, et les choses que je désire, il me serait possible de les obtenir avec quelque effort; aussi n'est-ce pas leur absence qui m'attriste, mais l'idée qu'il viendra un jour où, si je les désirais, ce serait trop tard. Et, seule, la probabilité que, dans la mort on ne regrette rien, peut atténuer ma tristesse. C'est un grand malheur que notre instinctive croyance à notre liberté, et puisque nous ne changeons rien à la marche des choses, il vaudrait mieux que la nature nous laissât aveugles au débat qu'elle mène en nous sur les diverses manières d'agir également possibles. Malheureux spectateur, qui n'avons pas le droit de rien décider, mais seulement de tout regretter!
Parfois, dans ce désarroi de mon être, d'étranges images montaient du fond de ma sensibilité que je ne systématisais plus.
Il était six heures; depuis trente minutes peut-être nous n'avions pas ouvert la bouche. Je me pris à rêver tout haut dans cette chambre éclairée seulement par le foyer:
Peut-être serait-ce le bonheur d'avoir une maîtresse jeune et impure, vivant au dehors, tandis que moi je ne bougerais jamais, jamais. Elle viendrait me voir avec ardeur; mais chaque fois, à la dernière minute, me pressant dans ses bras, elle me montrerait un visage si triste, et son silence serait tel que je croirais venu le jour de sa dernière visite. Elle reviendrait, mais perpétuellement j'aurais vingt-quatre heures d'angoisse entre chacun de nos rendez-vous, avec le coup de massue de l'abandon suspendu sur ma tête. Même il faudrait qu'elle arrivât un jour après un long retard, et qu'elle prolongeât ainsi cette heure d'agonie où je guette son pas dans le petit escalier. Peut-être serait-ce le bonheur, car, dans une vie jamais distraite, une telle tension des sentiments ferait l'unité. Ce serait une vie systématisée.
Ma maîtresse, loin de moi, ne serait pas heureuse; elle subirait une passion vigoureuse à laquelle parfois elle répondrait, tant est faible la chair, mais en tournant son âme désespérée vers moi. Et j'aurais un plaisir ineffable à lui expliquer avec des mots d'amertume et de tendresse les pures doctrines du quiétisme: «Qu'importe ce que fait notre corps, si notre âme n'y consent pas!» Ah! Simon, combien j'aimerais être ce malheureux consolateur-là.
Elle serait pieuse. Elle et moi, malgré nos péchés, nous baiserions la robe de la Vierge. Et comme l'amour rend infiniment compréhensif, ou, mieux encore, comme elle ne connaîtrait rien de l'homme que je puis paraître au vulgaire, elle ne soupçonnerait pas un instant ma bonne foi; en sorte que mon âme indécise pourrait être, aux plis de sa robe, franchement religieuse.
Et comme Simon ne répondait pas, je repris, à cause de ce besoin naturel de plaire qui me fait chercher toujours un acquiescement:
Elle serait jeune, belle fille, avec des genoux fins, un corps ayant une ligne franche et un sourire imprévu infiniment touchant de sensualité triste. Elle serait vêtue d'étoffes souples, et un jour, à peine entrée, je la vois qui me désole de sanglots sans cause, en cachant contre moi son fin visage.
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Mon _Moi_ est jaloux comme une idole; il ne veut pas que je le délaisse. Déjà une lassitude et dégoût nerveux m'avaient averti quand je me négligeais pour adorer des étrangers. J'avais compris que les Sainte-Beuve et les Benjamin Constant ne valent que comme miroirs grossissants pour certains détails de mon âme. Une fois encore mes nerfs me firent rentrer dans la bonne voie. Je poussai à l'extrême mon écoeurement, je le passionnai, en sorte qu'ennobli par l'exaltation, il devint digne de moi-même et me féconda.
Voici comment la chose se fit. J'examinais avec Simon notre désarroi et je lui disais que la difficulté n'était pas de trouver un bon système de vie, mais de l'appliquer:
--Il faudrait des nécessités intelligentes me contraignant à faire le convenable pour que je sois heureux.
--Quoi! me répondait-il, un médecin dans un hôpital? un père supérieur dans un monastère? Où prendrais-tu l'énergie de leur obéir? Et si tu la possèdes, leurs conseils sont superflus, car tu peux te les donner à toi-même.
--Je ne voudrais pas être mené avec douceur, car je me méfie de mes défaillances. C'est peut-être que mon âme s'effémine; mais elle voudrait être rudoyée. Sous un cloître, dans ma cellule, je serais heureux si je savais qu'un maître terrible ne me laisse pas d'autre ressources que de subir une discipline. Le rêve de ma race est mal employé et je désespère qu'à moi seul je puisse l'amener à la vie.
Simon protesta:
--Les hommes, dit-il, sont abjects, ou du moins ils me paraissent tels. (On se fait des imaginations qui valent des vérités: ainsi toi, pour qui chacun fut aimable, car tu es séduisant et détaché, tu te figures avoir été martyrisé.) Jamais, fût-ce pour mon bonheur, je ne reconnaîtrai la domination d'un homme. Tous, hors moi, sont des barbares, des étrangers, et la Lorraine précisément n'a pas abouti parce qu'elle dut se soumettre à l'étranger.
Et moi aussi, j'avais résolu de ne plus me conformer à des hommes. Le soir d'Haroué, j'avais renié mes «intercesseurs». Simon partageait donc, pour le fond et sans le savoir, mon opinion secrète, et pourtant je fus mécontent: c'est que, si nous arrivions à peu près au même point, c'était par des raisonnements très différents.
Je lui répliquai avec mauvaise humeur:
--Encore cet odieux sentiment de la dignité! cette morgue anglaise! cette respectability que n'abandonne pas ton Spencer lui-même! En voilà une fiction, la dignité des gens d'esprit! En toi, n'êtes-vous pas vingt à vous humilier, à vous dédaigner, à vous commander?
Ici j'eus le tort de me lever. Le ton découragé de notre entretien me mettait mal à l'aise pour lui soumettre la nouvelle méthode que j'entrevoyais, mais j'allais être victime moi-même de la dignité humaine, s'il ne me priait pas de me rasseoir. Il me laissa monter dans ma chambre.
--Tout, au monde, lui dis-je avec désespoir, est mal fait, et ce grand désordre de l'univers me blesse.
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La nuit, exaltant mon indignation, me fut déplorable. Petite chose accroupie sur mon lit, dans l'obscurité et le silence, j'attendais que la douleur me lâchât. Impuissant et désespéré, j'eus le souvenir de saint Thomas d'Aquin disant à l'autel de Jésus: «Seigneur, ai-je bien parlé devant vous?» Et devant moi-même, qui ai méthodiquement adoré mon corps et mon esprit, je m'interrogeai: «Me suis-je cultivé selon qu'il convenait?»
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Je me levai perdu de froid, très tard, dans une matinée de dégel. Rose, qui est trop honnête fille pour que j'en fasse des anecdotes, entrait dans ma chambre avec bonhomie, car c'était son jour. Si elle avait profité des enseignements du catéchisme, elle se fût plu (elle un peu gouailleuse) à me comparer au vieux roi David qui réchauffait sa vigueur près de jeunes Juives. Ensuite, je la priai qu'elle baissât les stores à fleurs éclatantes pour me cacher l'ignominie du monde, qu'elle activât le feu comme un four de verrier, et qu'elle se retirât. Je me recouchai tout le jour, soucieux uniquement d'interroger ma conscience.
Et dans notre conférence du soir, sans plus tarder, je dis à Simon:
--Singulière physionomie de mon âme! La disgrâce universelle me mécontente, au point que vous-même me blessez, mon cher ami, mon frère, quand vous partagez mes façons de voir. Il ne me suffit plus qu'on m'approuve. Je m'irrite de tout ce qu'on nie, quand on exalte ce que j'aime. Je vous dirai toute la vérité: je ne puis plus supporter qu'on énonce une opinion sur les choses qui sont. Je m'intéresse uniquement à ce qui devrait exister. J'ai fini de me contempler. Comme les arbres qui poussent et comme la nature entière, je me soucie seulement de mon Moi futur.
Alors Simon, avec cette façon glaciale que j'ai souvent goûtée, mais qui me déplut à cette occasion, arrêta le débat:
--Je crois comme vous que notre collaboration n'aboutira pas, car nous ne pouvons discuter que sur des points du passé. Comment nous faire en commun des idées claires sur ces obscures inquiétudes et sur ces pressentiments qui sont toutes nos notions de l'avenir! En conséquence, je retournerai volontiers à Paris, d'autant que j'ai fait des économies, et que nous approchons de mai, saison qui égayé mon tempérament.
Voilà bien la séparation que je désirais, mais ce me fut un désespoir que lui-même me l'imposât.
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Je repris mon rêve d'Haroué, en feuilletant des guides Baedeker sur mon oreiller. Chacun de ces titres: _Belgique, Allemagne en trois parties, Italie_, soudain émouvait un coin de mon être. Désireux de m'assimiler ces sommes d'enthousiasmes, quel mépris ne ressentais-je pas pour tous ces maigres saints devant qui je m'étais agenouillé et qui ne sont qu'un point imperceptible dans le long développement poursuivi par l'âme du monde à travers toutes les formes!
Le lendemain je dis à Simon:
--Je n'abandonne pas le service de Dieu; je continuerai à vivre dans la contemplation de ses perfections pour les dégager en moi et pour que j'approche le plus possible de mon absolu. Mais je donne congé aux petits scribes passionnés et analystes, qui furent jusqu'alors nos intercesseurs. Ainsi que nous essayâmes en Lorraine, je veux me modeler sur des groupes humains, qui me feront toucher en un fort relief tous les caractères dont mon être a le pressentiment. Les individus, si parfaits qu'on les imagine, ne sont que des fragments du système plus complet qu'est la race, fragment elle-même de Dieu. Échappant désormais à la stérile analyse de mon organisation, je travaillerai à réaliser la tendance de mon être. Tendance obscure! Mais pour la satisfaire je me modèlerai sur ceux que mon instinct élit comme analogues et supérieurs à mon Être. Et c'est Venise que je choisis, d'autant qu'il y fait en moyenne 13°,38 en mars et 18°,23 en mai. Puis la vie matérielle y est extrêmement facile, ce qui convient à un contemplateur.
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Nous nous quittâmes en nous serrant la main. La crainte de m'éloigner sur une émotion un peu banale d'un local où nous avions eu des frissons très curieux m'empêcha seule de presser Simon dans mes bras. Mais je constatai que nous nous aimions beaucoup.
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CHAPITRE VIII
A LUCERNE, MARIE B...
Dans une gare, sur le trajet de Bayon à Lucerne, Milan et Venise, j'achetai un livre alors nouveau, le _Journal de Marie Bashkirtsef._ Rien qu'à la couverture, je compris que cet ouvrage était pour me plaire. Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m'enfermer dans Venise, confiant que cette race me sera d'un bon conseil.
Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se garda toujours ardente et fière. Quoiqu'elle n'ait pas nettement distingué qu'elle était mue simplement par l'amour de l'argent, qui fait l'indépendance, et par l'horreur du vulgaire, on peut la dire clairvoyante. Je l'estime. Sur le tard, elle fut effleurée par des sentiments grossiers: elle désira la gloire et elle mourut de la poitrine. Voilà deux fautes graves; au moins par la seconde fut-elle corrigée de la première. Et le fait qu'elle a disparu m'autorise à lui donner toute ma sympathie, qui prend parfois des nuances de tendresse.
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Je m'arrêtai tout un dimanche à Lucerne. Les cloches sonnant sans trêve, la neige épandue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je me promenai le long d'un lac invisible sous le brouillard, je bus des grogs dans de vastes hôtels solitaires, et, songeant à Simon absent, à l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soirée, une crise de découragement me prît et me laissât sans sommeil dans mon lit de passage.
Un concert annonçait _le Paradis et la Péri_ de Schumann. Il me parut que sous ce titre je pourrais rêver avec profit. Et tandis qu'officiaient les voix et les instruments, parmi tant de Suissesses, je me demandais: «A quoi pensait Marie? Quel monde créa-t-elle pour s'y réfugier contre la grossièreté de la vie?»
Les chanteurs, la musique disaient:
_L'éclat des larmes que l'esprit répand_...
Les pleurs versés par de tels yeux ont un pouvoir mystérieux, Marie cherchait la volupté dans l'imprévu; elle fut trompée par les grands mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommes la tenta. «La gloire!» disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie le contact avec les étrangers, avec les Barbares. Cependant je ne puis la mépriser. Chez elle, cette indigne préoccupation ne fut pas bassesse naturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu'elle refusait à la caresse grossière des jeunes gens, cherchait ailleurs des satisfactions. Elle embellissait, sans doute, par toute la noblesse de sa sensibilité, cette gloire qu'elle entrevoyait, et qui n'est pour moi que le résultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un désir d'une telle ardeur purifie son objet. C'est Titania tendant ses petites mains à Bottom. _L'éclat des larmes que l'esprit répand_ transfigure l'univers qu'il contemple.
Les chanteurs, la musique disaient:
... _Ah laisse-moi puiser la fièvre_...
Marie s'égara dans sa tentative pour systématiser sa vie. Un prix au Salon annuel n'est pas, comme elle le croyait, un but suffisant à tous ces désirs vers tous les possibles qui sommeillent au fond de nous. Du moins, elle désira l'enthousiasme. Et même cette fièvre put grandir en elle avec plus de violence que chez personne, car elle était un objet délicat, nullement embarrassée de ces grossiers instincts qui ralentissent la plupart des hommes. A son contact, j'affinerai mes frissons, et mon sang brûlera d'une ardeur plus vive auprès d'un tel corps qui me semble une flamme. _Ah! laisse-moi puiser la fièvre_ à m'imaginer cette jeune poitrine qui ne fut gonflée que pour des choses abstraites.
Les chanteurs, la musique disaient:
_Dors, noble enfant, repose à jamais_...