Le culte du moi 2: Un homme libre

Chapter 3

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_Installation matérielle_

En une semaine nous fûmes organisés.

Un gars du village, ancien ordonnance d'un capitaine, suffit à notre service.

Quand il s'agit de choisir les chambres de sommeil et de méditation, Simon, que je crois un peu apoplectique, voulut avoir de grands espaces sous les yeux. Pour moi, uniquement curieux de surveiller mes sensations, et qui désire m'anémier, tant j'ai le goût des frissons délicats, je considérai qu'une branche d'arbre très maigre, frôlant ma fenêtre et que je connaîtrais, me suffirait.

La salle à manger nous parut parfaite, dès qu'un excellent poêle y fut installé. Dans la bibliothèque où nous agitâmes des problèmes par les nuits d'hiver, on mit un grand bureau double où nous nous faisions vis-à-vis, avec chacun notre lampe et notre fauteuil Voltaire, pour faire nos recherches ou rédiger, puis, au coin de la cheminée, deux ganaches pour la métaphysique des problèmes.

La pièce voisine était tapissée de livres, mêlés et contradictoires comme toutes ces fièvres dont la bigarrure fait mon âme. Seul Balzac en fui exclu, car ce passionné met en valeur les luttes et l'amertume de la vie sociale; et, malgré tout, romanesques et de fort appétit, nous trouverions dans son oeuvre, à certains jours, la nostalgie de ce que nous avons renoncé.

Je m'opposai avec la même énergie à ce qu'aucune chaise pénétrât dans la maison: ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions l'honnête homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu'un penseur ait jamais rien combiné d'estimable hors d'un fauteuil.

Tous nos murs furent blanchis à la chaux. J'aime le mutisme des grands panneaux nus; et mon âme, racontée sur les murs par le détail des bibelots, me deviendrait insupportable. Une idée que j'ai exprimée, désormais, n'aura plus mes intimes tendresses. C'est par une incessante hypocrisie, par des manques fréquents de sincérité dons la conversation, que j'arrive à posséder encore en moi un petit groupe de sentiments qui m'intéressent. Peut-être qu'ayant tout avoué dans ces pages, il me faudra tenter une évolution de mon âme, pour que je prenne encore du goût à moi-même.

Nous fîmes des visites aux notables et quelques aumônes aux indigents. Et pour acquérir la considération, chose si nécessaire, nous répandîmes le bruit que, frères de lits différents, nous étions nés d'un officier supérieur en retraite.

Enfin, sur l'initiative de Simon, nous causâmes des femmes. La femme, qui, à toutes les époques, eut la vertu fâcheuse de rendre bavards les imbéciles, renferme de bons éléments qu'un délicat parfois utilise pour se faire à soi-même une belle illusion. Toutefois, elle fait un divertissement qui peut nuire à notre concentration et compromettre les expériences que nous voulons tenter. Simon, ayant réfléchi, ajouta:

--Le malheur! c'est que nous avons perdu l'habitude de la chasteté!

--Avec son tact de femme, Catherine de Sienne, lui dis-je, a très bien vu, comme nous, que tous nos sens, notre vue, notre ouïe et le reste s'unissent en quelque sorte avec les objets, de sorte que, si les objets ne sont pas purs, la virginité de nos sens se gâte. Mais les objets sont ce que nous les faisons. Or, puisqu'il n'est pas dans notre programme de nous édifier une grande passion, ne voyons dans la femme rien de troublant ni de mystérieux; dépouillons-la de tout ce lyrisme que nous jetons comme de longs voiles sur nos troubles: qu'elle soit pour nous vraiment nature. Cette combinaison nous laissera tout le calme de la chasteté.

Simon voulut bien m'approuver.

C'est pourquoi nous sommes allés à la messe. Et entre les jeunes personnes, nous avons distingué une fille pour sa fraîche santé et pour son impersonnalité. Ses gestes lents et son regard incolore, quoique malicieux, sont bien de ce pays et de cette race qui ne peut en rien nous distraire du développement de notre être. Nous fîmes donc un arrangement avec la famille de cette jeune fille, et nous en eûmes de la satisfaction.

* * * * *

Au soir de cette première semaine, dans notre cadre d'une simplicité de bon goût, assis et souriant en face du paysage sévère que désolent la brume et le silence, nous résolûmes de couper tout fil avec le monde et de brûler les lettres qui nous arriveraient.

* * * * *

_Installation spirituelle_

Je fus flatté de trouver un cloître dans les coins délabrés de notre propriété.

Pendant que le soir tombait sur l'Italie, promeneur attristé de souvenirs désagréables et de désirs, parfois j'ai désiré achever ma vie sous les cloîtres où ma curiosité s'était satisfaite un jour. Ce me serait un pis aller délicieux de veiller sous les lourds arceaux de Saint-Trophime à Arles, d'où, certain jour, je descendis dans l'église lugubre pour me mépriser, pour aimer la mort (qui triomphera d'une beauté dont je souffre), et pour glorifier le _Moi_ qu'avec plus d'énergie je saurais être.

Notre cloître, qui date de la fin du treizième siècle, n'abritait plus que des volailles quand nous le fîmes approprier, pour l'amour du christianisme dont les allures sentimentales et la discipline satisfont notre veine d'ascétisme et d'énervement. Il est bas, triste et couvert de tuiles moussues. Une jolie suite d'arceaux trilobés l'entourent, sous chacun desquels avait été sculpté un petit bas-relief. Quoique le temps les eût dégradés, je voulus y distinguer la reine de Saba en face du roi Salomon. Une ceinture de cuir serre la taille de la reine; sa robe entr'ouverte sur sa gorge laisse deviner une ligne de chair, et cela me parut troublant dans une si vieille chose. Elle appuie contre sa ligure les plis de sa pèlerine, et je me désolai fréquemment avec elle, pensant avec complaisance qu'elle ne fut pas plus fausse ni coquette avec ce roi, que je ne le suis envers moi-même, quand je donne à ma vie une règle monacale.

C'est là qu'au matin nous descendions, tandis qu'on préparait nos chambres; et ce m'était un plaisir parfait d'y saluer Simon, d'un geste poli, sans plus, car nous pratiquions la règle du silence jusqu'au repas du soir pris en commun.

L'après-midi, où je n'ai jamais pu m'appliquer, tant il est difficile de tromper la méchanceté des digestions, c'était après le déjeuner, une fumerie (en plein air, quand il n'y a pas de vent),--une promenade jusqu'à deux heures,--une partie de volant dans le cloître, comme faisaient, pour se délasser, Jansénius et M. de Saint-Cyran,--du repos dans un fauteuil balancé, puis un nouveau cigare,--une méditation à l'église, suivie d'une petite promenade,--à quatre heures, la rentrée en cellule. (On notera que Simon, en dépit d'une légère tendance à l'apoplexie, faisait la sieste jusqu'à deux heures).

Et cette grande variété de mouvement dans un si bref espace de temps nous portait, sans trop d'ennui, à travers les heures écrasantes du milieu du jour.

A sept heures, dîner en commun; et fort avant dans la nuit, nous analysions nos sensations de la journée.

* * * * *

C'est dans l'une de ces conférences du soir que j'appelai l'attention de Simon sur la nécessité de nous enfermer, comme dans un corset, dans une règle plus étroite encore, dans un système qui maintiendrait et fortifierait notre volonté.

--Il ne suffît pas, lui disais-je, de fixer les heures où nous méditerons; il faut fournir notre cerveau d'images convenables. J'ai un sentiment d'inutilité, aucun ressort. Je crains demain; saurai-je le vivifier? L'énergie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la main.

Pour qu'il comprit cette anémie de mon âme, je lui rappelai un café qui nous était familier.--Que de fois je suis sorti de là vers les dix heures du soir, dégoûté de fumer et avec des gens qui disaient des niaiseries! Les feuilles des arbres étaient légèrement éclairées en dessous par le gaz; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions pas de but; j'étais mécontent de moi, amoindri devant les autres, et je n'avais pas l'énergie de rompre là.

Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des exemples personnels.

--Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes. Une nuit, près de m'endormir, je fus frappé par cette idée, qui vous paraîtra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, était l'antique Tanaïs des légendes classiques. Et cette notion prit en moi un telle intensité, une beauté si mystérieuse qui je dus, ayant allumé, chercher dans la bibliothèque une carte où je suivis ce fleuve dès sa sortie du lac, tout au travers du pays de Cosaques. Grandi par tant de siècles interposés, Orphée m'apparut _errant à travers les glaces hyperboréennes, sur les rives neigeuses du Tanaïs, dans les plaines du Riphé que couvrent d'éternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs inutiles de Pluton_. Cet esprit délicat fut sacrifié par les femmes toujours ivres et cruelles. On s'étonnera que je m'émeuve d'un incident si fréquent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble guère; mais ce soir-là, mille sens admirables s'en levaient, si pressés que je ne pouvais les saisir. Et ce désolations lointaines, évoquées sans autres détails, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s'achève dans l'enthousiasme une journée de sécheresse, de la plus fade banalité. Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme! A genoux, prions les apparences qu'elles se reflètent dans nos âmes, pour y éveiller leurs types.

Les plus petits détails, à certains jours, retentissent infiniment en moi. Ces sensibilités trop rares ne sont pas l'effet du hasard. Chercher pour les appliquer les lois de l'enthousiasme, c'est le rêve entrevu dans notre cottage de Jersey.

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_Prière-programme_

Combien je serais une machine admirable si je savais mon secret!

Nous n'avons chaque jour qu'une certaine somme de force nerveuse à dépenser: nous profiterons des moments de lucidité de nos organes, et nous ne forcerons jamais notre machine, quand son état de rémission invite au repos.

Peut-être même surprendrons-nous ces règles fixes des mouvements de notre sang qui amènent ou écartent les périodes où notre sensibilité est à vif. Cabanis pense que par l'observation on arriverait à changer, à diriger ces mouvements quand l'ordre n'en serait pas conforme à nos besoins. Par des hardiesses d'hygiéniste ou de pharmacien, nous pourrions nous mettre en situation de fournir très rapidement les états les plus rares de l'âme humaine.

Enfin, si nous savions varier avec minutie les circonstances où nous plaçons nos facultés, nous verrions aussitôt nos désirs (qui ne sont que les besoins de nos facultés) changer au point que notre âme en paraîtra transformée. Et pour nous créer ces milieux, il ne s'agit pas d'user de raisonnements, mais d'une méthode mécanique; nous nous envelopperons d'images appropriées et d'un effet puissant, nous les interposerons entre notre âme et le monde extérieur si néfaste. Bientôt, sûrs de notre procédé, nous pousserons avec clairvoyance nos émotions d'excès en excès; nous connaîtrons toutes les convictions, toutes les passions et jusqu'aux plus hautes exaltations qu'il soit donné d'aborder à l'esprit humain, dont nous sommes, dès aujourd'hui, une des plus élégantes réductions que je sache.

* * * * *

Les ordres religieux ont créé une hygiène de l'âme qui se propose d'aimer parfaitement Dieu; une hygiène analogue nous avancera dans l'adoration du _Moi_. C'est ici, à Saint-Germain, un institut pour le développement et la possession de toutes nos facultés de sentir; c'est ici un laboratoire de l'enthousiasme. Et non moins énergiquement que firent les grands saints du christianisme, proscrivons le péché, le péché qui est la tiédeur, le gris, le manque de fièvre, le péché, c'est-à-dire tout ce qui contrarie l'amour.

L'homme idéal résumerait en soi l'univers; c'est un programme d'amour que je veux réaliser. Je convoque tous les violents mouvements dont peuvent être énervés les hommes; je paraîtrai devant moi-même comme la somme sans cesse croissante des sensations. Afin que je sois distrait de ma stérilité et flatté dans mon orgueil, nulle fièvre ne me demeurera inconnue, et nulle ne me fixera.

C'est alors, Simon, que, nous tenant en main comme un partisan tient son cheval et son fusil, nous dirons avec orgueil: «Je suis un homme libre.»

* * * * *

CHAPITRE IV

EXAMENS DE CONSCIENCE

J'ai fermé la porte de ma cellule, et mon coeur, encore troublé des nausées que lui donnait le siècle, cherche avec agitation....

Connaître l'esprit de l'univers, entasser l'émotion de tant de sciences, être secoué par ce qu'il y a d'immortel dans les choses, cette passion m'enfièvre, tandis que sonnent les heures de nuit... Je me couchai avec le désespoir de couper mon ardeur; je me suis levé ce matin avec un bourdonnement de joie dans le cerveau, parce que je vois des jours de tranquillité étendus devant moi. Ma poitrine, mes sens sont largement ouverts à celui que j'aime: à l'Enthousiasme.

Il ne s'agit pas qu'ayant accumulé des notions, je devienne pareil à un dictionnaire; mon bonheur sera de me contempler agité de tous les frissons, et d'en être insatiable. Seule félicité digne de moi, ces instants où j'adore un Dieu, que grâce à ma clairvoyance croissante, je perfectionne chaque jour!

* * * * *

Pour ne pas succomber sous l'âme universelle que nous allons essayer de dégager en nous, commençons par connaître les forces et les faiblesses de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience nette de l'émotion perçue, et pour pouvoir la faire apparaître à volonté.

Tel fut l'objet de nos conférences d'octobre.

* * * * *

_Examen physique_

Nous inspectâmes d'abord nos organes: de leur disposition résulte notre force et notre clairvoyance.

* * * * *

Un médecin compétent que nous fîmes venir de la ville nous mit tout nus et nous examina. Ce praticien, soigneusement, de l'oreille et des doigts réunis, nous auscultait, tandis que nous comptions d'une voix forte jusqu'à trente; ainsi l'avait-il ordonné.

--Vous êtes délicats, mais sains.

Telle fut son opinion, qui nous plut. Nous serions impressionnés par une difformité aussi péniblement que par un manque de tenue. C'est encore du lyrisme que d'être boiteux ou manchot; il y a du panache dans une bosse. Toute affectation nous choque. «Avoir la pituite ou une gibbosité! disait Simon, mais j'aimerais autant qu'on me trouvât le tour d'esprit de Victor Hugo.» Simon a bien du goût de répugner aux êtres excessifs; ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un esprit agile dans un corps simplifié, tel est notre rêve pour assister à la vie.

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Tandis qu'il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diverses pharmacies et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant débuté dans l'existence par l'huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement les fers et les quinquinas; mais toujours me répugna le grand air qui seul m'eût tonifié sans m'échauffer.

* * * * *

Maigres l'un et l'autre, mais lui plus musculeux, nous naquîmes dans des familles nerveuses, la sienne apoplectique du côté des hommes et bizarre par les femmes. Ses sensations se poussent avec une violente vivacité dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et prêteraient parfois au ridicule sans sa parfaite éducation. Il est bilieux.

--A la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes chiens et criant après eux, dès les six heures du matin, je jouis, je respire à l'aise.

Cabanis observe, en effet, que l'abondance de bile met une chaleur âcre dans tous le corps, en sorte que le bilieux trouve le bien-être seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce médecin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce tempérament, l'_activité du coeur_ est excessive et exigeante.

--J'entends bien, me répond en souriant Simon; mes journées ne sont heureuses qu'en province, mes nuits ne sont agréables qu'à Paris.... Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations sédentaires, l'exercice exclusif des organes internes entraînent des désordres hypocondriaques et nerveux. Oh! la fâcheuse contraction de mon système épigastrique! Ma circulation s'alanguit jusqu'à faire hésiter ma vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours une chaleur active et un mouvement régulier du cerveau, et qui est si nécessaire pour venir à bout des obstacles de la vie active. C'est ainsi que tu me vis indifférent aux ambitions, que tu poursuivais tout au moins par saccade.

--Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de mes plus belles énergies, ces hésitations et ces réserves! Toi, Simon, bilio-nerveux, tu mêles une incertitude âpre à cette multiple énergie cérébrale qui naît de ton état nerveux. Cette complexité est le point extrême où tu atteins sous l'action de Paris, mais elle fut ma première étape. Je suis né tel que cette ville te fait. Chez moi, d'une activité musculaire toujours nulle, le système cérébral et nerveux a tout accaparé. Dans ce défaut d'équilibre, les organes inégalement vivifiés se sont altérés, la sensibilité alla se dénaturant. C'est l'estomac qui partit le premier. J'offre un phénomène bien connu des philosophes de la médecine et des directeurs de conscience: je passe par des alternatives incessantes de langueur et d'exaltation. C'est ainsi que je fus poussé à cette série d'expériences, où je veux me créer une exaltation continue et proscrire à jamais les abattements. Dans ma défaillance que rend extrême l'impuissance de mes muscles, parfois une excitation passagère me traverse; en ces instants, je sens d'une manière heureuse et vive; la multiplicité et la promptitude de mes idées sont incomparables: elles m'enchantent et me tourmentent. Ah! que ne puis-je les fixer à jamais! Si à l'aube, elles se retirent, me laissant dans l'accablement, c'est que je n'ai pas su les canaliser; si, au soir, je les attends en vain, c'est que je n'ai pas surpris le secret de les évoquer... Je te marque là quelle sera notre tâche de Saint-Germain.

Nous sommes l'un et l'autre des mélancoliques. Mais faut-il nous en plaindre? Admirable complication qu'a notée le savant! Les appétits du mélancolique prennent plutôt le caractère de la passion que celui du besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but devient secondaire; c'est dans notre appétit même que nous nous complaisons, et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des idéalistes.

De cet état, disent les médecins, sortent des passions tristes, minutieuses, personnelles, des idées petites, étroites et portant sur les objets des plus légères sensations. Et la vie s'écoule, pour ces sujets, dans une succession de petites joies et de petits chagrins qui donnent à toute leur manière d'être un caractère de puérilité, d'autant plus frappant qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit d'ailleurs fort distingué.

N'en doutons pas, voilà comment nous juge le docteur qui, tout à l'heure, nous auscultait. _Passions tristes_, dit-il;--mais garder de l'univers une vision ardente et mélancolique, se peut-il rien imaginer de mieux? _Minutieuses et personnelles;_--c'est que nous savons faire tenir l'infini dans une seconde de nous-mêmes. Nos raisonnements tortueux demeurent incomplets, c'est que l'émotion nous a saisis au détour d'une déduction, et dès lors a rendu toute logique superflue. Il ne faut pas demander ici des raisonnements équilibrés. Je n'ai souci que d'être ému.

Et félicitons-nous, Simon: toi, d'être devenu mélancolique; et moi, d'avoir été anémié par les veilles et les dyspepsies. Félicitons-nous d'être débilités, car toi, bilieux, tu aurais été satisfait par l'activité du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux délicat, je serais simplement distingué. Mais parce que l'activité de notre circulation était affaiblie, notre système veineux engorgé, tous nos actes accompagnés de gêne et de travail, nous avons mis l'âge mûr dans la jeunesse. Nous n'avons jamais connu l'irréflexion des adolescents, leurs gambades ni leurs déportements. La vie toujours chez nous rencontra des obstacles. Nous n'avons pas eu le sentiment de la force, cette énergie vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-même. Je ne me crus jamais invincible. Et en même temps, j'ai eu peu de confiance dans les autres. Notre existence, qui peut paraître triste et inquiète, fut du moins clairvoyante et circonspecte. Ce sentiment de nos forces émoussées nous engage vivement à ne négliger aucune de celles qui nous restent, à en augmenter l'effet par un meilleur usage, à les fortifier de toutes les ressources de l'expérience.

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Tel est notre corps, nous disions-nous l'un à l'autre, et c'est un des plus satisfaisants qu'on puisse trouver pour le jeu des grandes expériences.

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_Examen moral_

Nous continuâmes notre examen; et laissant notre corps, nous cherchions à éclairer notre conscience.

Silencieux et retirés, d'après un plan méthodique, nous avons passé en revue nos péchés, nos manques d'amour. A ce très long labeur je trouvai infiniment d'intérêt. Et Simon, au dîner du dernier jour, une heure avant la confession solennelle, me disait;

--Aujourd'hui, comme le malade arrive à connaître la plaie dont il souffre et qu'il inspecte à toute minute, je suis obsédé de la laideur qu'a prise mon âme au contact des hommes.

* * * * *

Nous avions décidé de passer nos fracs, cravates noires, souliers vernis, de boire du thé en goûtant des sucreries, et de nous coucher seulement à l'aube, afin de marquer cette grande journée de quelques traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il faut considérer qu'un décor trop familier rapetisse les plus vives sensations).

Quand nous fûmes assis dans les deux ganaches de la cheminée, toutes lampes allumées et le feu très clair, Simon, qui sans doute attachait une grande importance à ces premières démarches de notre régénération, était ému, au point que, d'énervement presque douloureux mêlé d'hilarité, il fit, avec ses doigts crispés en l'air, le geste d'un épileptique.

Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages d'être deux, car par contagion je goûtai, avant même les premiers mots, une chaleur, un entrain un peu grossier, mais très curieux.

* * * * *

Et d'abord parcourons, lui dis-je, les lieux où nous avons demeuré.

1° DANS LE GROUPE DE LA FAMILLE (c'est-à-dire au milieu de ces relations que je ne me suis pas faites moi-même), j'ai péché;

_Par pensée_ (les péchés par pensée sont les plus graves, car la pensée est l'homme même); c'est ainsi que je m'abaissai jusqu'à avoir des préjugés sur les situations sociales et que je respectai malgré tout celui qui avait réussi. Oui, parfois j'eus cette honte de m'enfermer dans les catégories.

_Par parole_ (les péchés par parole sont dangereux, car par ses paroles on arrive à s'influencer soi-même); c'est ainsi que j'ai dit, pour ne point paraître différent, mille phrases médiocres qui m'ont fait l'âme plus médiocre.

_Par oeuvre_ (les péchés par oeuvre, c'est-à-dire les actions, n'ont pas grande importance, si la pensée proteste); toutefois il y a des cas: ainsi, le tort que je me fis en me refusant un fauteuil à oreillettes où j'aurais médité plus noblement.

2° DANS LA VIE ACTIVE (c'est-à-dire au milieu de ceux que j'ai connus par ma propre initiative), j'ai péché:

_Par pensée_: m'être préoccupé de l'opinion. Je fus tenté de trouver les gens moins ignobles quand ils me ressemblaient.

_Par parole_: avoir renié mon âme, jolie volupté de rire intérieur, mais qui demande un tact infini, car l'âme ne demeure intense qu'à s'affirmer et s'exagérer toujours.