Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares

Chapter 9

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«J'aurais passé ma journée tant bien que mal sous les besognes. Le soir, tous soirs, sans appareil j'irais à lui. Dans la cellule de notre amitié fermée au monde, il me devinerait; et jamais sa curiosité ou son indifférence ne me feraient tressaillir. Je serais sincère; lui affectueux et grave. Il serait plus qu'un confident: un confesseur. Je lui trouverais de l'autorité, ce serait «mon aîné»; et, pour tout dire, il serait à mes côtés? moi-même plus vieux. Telle sensation dont vous souffrez, me dirait-il, est rare même chez vous; telle autre que vous prêtez au monde, vous est une vision spéciale; analysez mieux. Nous suivrions ensemble du doigt la courbe de mes agitations; vous êtes au pire, dirait-il; l'aube demain vous calmera. Et si mon cerveau trop sillonné par le mal se refusait à comprendre, et, cette supposition est plus triste encore, si je méprisais la vérité par orgueil de malade, lui, sans méchantes paroles, modifierait son traitement. Car il serait moins un moraliste qu'un complice clairvoyant de mon âcreté. Il m'admirerait pour des raisons qu'il saurait me faire partager; c'est quand la fierté me manque qu'il faut violemment me secourir et me mettre un dieu dans les bras, pour que du moins le prétexte de ma lassitude soit noble. Dans mes détestables lucidités et expansions, il saurait me donner l'ironie pour que je ne sois pas tout nu devant les hommes. La sécheresse, cette reine écrasante et désolée qui s'assied sur le coeur des fanatiques qui ont abusé de la vie intérieure, il la chasserait. A moi qui tentai de transfigurer mon âme en absolu, il redonnerait peut-être l'ardeur si bonne vers l'absolu. Ah! quelque chose à désirer, à regretter, à pleurer! pour que je n'aie pas la gorge sèche, la tête vide et les yeux flottants, au milieu des militaires, des curés, des ingénieurs, des demoiselles et des collectionneurs.»

* * * * *

Marcher dans les rues, céder le trottoir, heurter celui-ci et respecter son propre rhumatisme secoue et coupe les idées. Au milieu de son émotion, ce jeune homme se mit tout à coup à rêver de la vie qu'il s'installerait, s'il parvenait à supporter le contact des Barbares;

«Je serais, pour qu'on ne m'écrase pas, bon, aimable, rare et sans y paraître très circonspect.

«Puis j'aurais un bon cuisinier pour lestement me préparer des mets légers et qui, dans une office fraîche, où j'irais près de lui parfois m'instruire en buvant un verre de quinquina, se distrairait le long du jour à feuilleter des traités d'hygiène.

«J'aurais encore quelque voiture, luisante et douce et de lignes nettes, pour visiter commodément certaines curiosités du vieux Paris, où il faut apporter le guide Joanne, gros format.

«Chaque année, de rapides voyages de trente jours me mèneraient à Venise pour ennoblir mon type, à Dresde pour rêver devant ses peintures et ses musiques, au Vatican et à Berlin pour que leurs antiques précisent mes rêves. Enfin, à tous instants, je monterais en wagon; c'est le temps de dormir, et je me réveille, loin de tous, grelottant dans la brise, en face du va-et-vient admirable de l'héroïque océan breton, mâle et paternel.»

* * * * *

Rentré chez lui, il calcula sur papier le revenu nécessaire à ce train de vie et les besognes qu'il lui en coûterait. Puis il sourit de cet enfantillage--qui pourtant ne laissa pas de l'impressionner.

Ensuite accablé, il ne trouva plus la moindre réflexion à faire ... ô maître qui guérirait de la sécheresse.

* * * * *

C'est ce soir-là que décidément incapable de s'échauffer sans un bouleversement de son univers intérieur, toujours possible mais que depuis des mois il espérait en vain, timide et affaissé devant l'avenir, tourmenté d'insomnies, il eut le goût de se souvenir, de répéter les émotions, les visions du monde dont jadis il s'était si violemment échauffé. Il lui souriait de se caresser et de se plaindre dans cette monographie, aux heures que lui laissaient libres son patron et les solliciteurs de ce député sous-secrétaire d'État.

Il ne s'efforça nullement de combiner, de prouver, ni que ses tableaux fussent agréables. Il copiait strictement, sans ampleur ni habileté, les divers rêves demeurés empreints sur sa mémoire depuis cinq ans. Seulement à cette heure de stérilité, il s'étonnait parfois de retrouver dans son souvenir certains accès de tendresse ou de haine. Est-il possible que j'aie déclamé! J'espérais cela! O naïveté! Il rougissait. Et malgré sa sincérité, ça et là vous devinerez peut-être qu'il a mis la sourdine, par respect pour le lecteur et pour soi-même.

Souvent, très souvent, fatigué, perdu dans cette casuistique monotone, touché du soupçon qu'il n'avait connu que des enfantillages, plus effrayé encore à l'idée de recommencer une vraie vie sérieuse, ferme, utile, il s'interrompait:

* * * * *

O maître, maître, où es-tu, que je voudrais aimer, servir, en qui je me remets!»

* * * * *

O maître,

Je me rappelle qu'à dix ans, quand je pleurais contre le poteau de gauche, sous le hangar au fond de la cour des petits, et que les cuistres, en me bourradant, m'affirmaient que j'étais ridicule, je m'interrogeais avec angoisse! «Plus tard, quand je serai une grande personne, est-ce que je rougirai de ce que je suis aujourd'hui?»--Je ne sais rien que j'aime autant et qui me touche plus que ce gamin, trop sensible et trop raisonneur, qui m'implorait ainsi, il y a quinze ans. Petit garçon, tu n'avais pas tort de mépriser les cuistres, dispensateurs d'éloge et ordonnateurs de la vie, de qui tu dépendais; tu montrais du goût de te plaire, de fois à autre, par les temps humides, à pleurer dans un coin plutôt que de jouer avec ceux que tu n'avais pas choisis. Crois bien que les soucis et les prétentions des grandes personnes ont continué à m'être souverainement indifférents. Aujourd'hui comme alors, je sens en elles l'ennemi; près d'elles je retrouve le dédain et la timidité que t'inspirait la médiocrité de tes maîtres.

Rien de mes émotions de jadis ne me paraîtrait léger aujourd'hui. J'ai les mêmes nerfs; seul mon raisonnement s'est fortifié, et il m'enseigne que j'avais tort, quand, tous m'ayant blessé, je disais en moi-même: «Ils verront bien, un jour.» Chaque année, à chaque semaine presque, j'ai pu répéter: «Ils verront bien», ce mot des enfants sans défense qu'on humilie. Mais je n'ai plus le désir ni la volonté de manifester rien qui soit digne de moi. L'effort égoïste et âpre m'a stérilisé. Il faut, mon maître, que tu me secoures.

Je n'ai plus d'énergie, mais compte qu'à la sensibilité violente d'un enfant je joins une clairvoyance dès longtemps avertie. Et je te dis cela pour que tu le comprennes, ce n'est pas de conseils mais de force et de fécondité spirituelle que j'ai besoin.

Je sais que ce fut mon tort et le commencement de mon impuissance de laisser vaguer mon intelligence, comme une petite bête qui flaire et vagabonde. Ainsi je souffris dans ma tendresse, ayant jeté mon sentiment à celle qui passait sans que ma psychologie l'eût élue. Le secret des forts est de se contraindre sans répit.

Je sais aussi,--puisque le décor où je vis m'est attristé par mille souvenirs, par des sensations confuses incarnées dans les tables du boulevard, dans les souillures de ce tapis d'escalier, dans l'odeur fade de ce fiacre roulant,--je sais des endroits intacts où veillent mille chef-d'oeuvres, et quoique j'ai toujours éprouvé que les choses très belles me remplissaient d'une âcre mélancolie par le retour qu'elles m'imposent sur ma petitesse, je pense qu'une syllabe dite doucement les passionnerait.

Je sais, mais qui me donnera la grâce? qui fera que je veuille! O maître, dissipe la torpeur douloureuse, pour que je me livre avec confiance à la seule recherche de mon absolu.

Cette légende alexandrine, qui m'engendra autrefois à la vie personnelle, m'enseigne que mon âme, étant remontée dans sa tour d'ivoire qu'assiègent les Barbares, sous l'assaut de tant d'influences vulgaires se transformera pour se tourner vers quel avenir?

Tout ce récit n'est que l'instant où le problème de la vie se présente à moi avec une grande clarté. Puisqu'on a dit qu'il ne faut pas aimer en paroles mais en oeuvres, après l'élan de l'âme, après la tendresse du coeur, le véritable amour serait d'agir.

Toi seul, ô mon maître, m'ayant fortifié dans cette agitation souvent douloureuse d'où je t'implore, tu saurais m'en entretenir le bienfait, et je te supplie que par une suprême tutelle, tu me choisisses le sentier où s'accomplira ma destinée.

Toi seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince des hommes.

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