Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares
Chapter 8
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Nous sommes les Barbares, chantent-ils en se tenant par le bras, nous sommes les convaincus. Nous avons donné à chaque chose son nom; nous savons quand il convient de rire et d'être sérieux. Nous sommes sourds et bien nourris, et nous plaisons--car de cela encore nous sommes juges, étant bruyants. Nous avons au fond de nos poches la considération, la patrie et toutes les places. Nous avons créé la notion du ridicule (contre ceux qui sont _différents_), et le type du bon garçon (tant la profondeur de notre âme est admirable).
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--Ah! songeait-il, se mettant en marche, tout en flambant son quatrième cigare, petite chose le plus triomphant de ces repus! Oui, je me sens le frère trébuchant des âmes fières qui se gardent à l'écart une vision singulière du monde. Les choses basses peuvent limiter de toutes parts ma vie, je ne veux point participer de leur médiocrité. Je me reconnais; je suis toutes les imaginations et prince des univers que je puis évoquer ici par trois idées associées. Que toutes les forces de mon orgueil rentrent en mon âme. Et que cette âme dédaigneuse secoue la sueur dont l'a souillée un indigne labeur. Qu'elle soit bondissante. J'avais hâte de cette nuit, ô mon bien-aimé, ô moi, pour redevenir un dieu.
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--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc déjouer ainsi les jeunes dieux! Hier vous parûtes encore un enfant; vos reins s'étaient courbaturés pendant que vous interrogiez les contradictions des penseurs; à l'aube, on vous a vu la peau fripée et dans les yeux de légères fibrilles rouges après des expériences sentimentales.
--Qu'importe mon corps! Démence que d'interroger ce jouet! Il n'est rien de commun entre ce produit médiocre de mes fournisseurs et mon âme où j'ai mis ma tendresse. Et quelque bévue où ce corps me compromette, c'est à lui d'en rougir devant moi.
--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc? Vos idées, votre âme enfin, cinquante que vous connaissez les possédèrent et les ont exprimées avec des mots délicieux. Sachez donc que, n'étant pas neuf, vous paraissez encore sec, essoufflé, fiévreux; qui donc pensez-vous charmer?
--Mes pensées, mon âme, que m'importe! Je sais en quelle estime tenir ces représentations imparfaites de mon moi, ces images fragmentaires et furtives où vous prétendez me juger. Moi qui suis la loi des choses, et par qui elles existent dans leurs différences et dans leur unité, pouvez-vous croire que je me confonde avec mon corps, avec mes pensées, avec mes actes, toutes vapeurs grossières qui s'élèvent de vos sens quand vous me regardez!
Il serait beau, dites-vous, d'être petit-fils d'une race qui commanda, et l'aïeul d'une lignée de penseurs;--il serait beau que mon corps offrît l'opulence des magnifiques de Venise, la grande allure de Van Dyck, la morgue de Velasquez;--il serait beau de satisfaire pleinement ma sensibilité contre une sensibilité pareille, et qu'en cette rare union l'estime et la volupté ne fussent pas séparées. Misères, tout cela! Fragments éparpillés du bon et du beau! Je sais que je vous apparais intelligent, trop jeune, obscur et pas vigoureux; en vérité, je ne suis pas cela, mais simplement j'y habite. J'existe, essence immuable et insaisissable, derrière ce corps, derrière ces pensées, derrière ces actes que vous me reprochez; je forme et déforme l'univers, et rien n'existe que je sois tenté d'adorer.
Je me désintéresse de tout ce qui sort de moi. Je n'en suis pas plus responsable que du ciel de mon pays, des maladies de la chose agraire et de la dépopulation.
Après quoi si l'on me dit: «Prouvez-vous donc, témoignez que vous êtes un dieu.» Je m'indigne et je réponds: «Quoi! comme les autres! me définir, c'est-à-dire me limiter! me refléter dans des intelligences qui me déformeront selon leurs, courbes! Et quel parterre m'avez-vous préparé? Ma tâche, puisque mon plaisir m'y engage, est de me conserver intact. Je m'en tiens à dégager mon Moi des alluvions qu'y rejette sans cesse le fleuve immonde des Barbares.»
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Ainsi se retrouvait-il façonné selon son désir.
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Et peu à peu l'amertume mêlée à ce tourbillon de pensées se fondait. Abandonné dans un fauteuil, les pieds sur le marbre de la cheminée parmi les paperasses, immobile ou bien ayant des gestes lents comme s'il maniait des objets explosifs, il tenait son regard tendu sur ces idées qui ne se révèlent que dans un éclair. La solennité et la profondeur de son émotion semblaient emplir la chambre comme un choeur. Son ivresse n'était pas de magnificence et d'isolement sur le grand canal au pied des palais de Venise; elle ne venait pas non plus portée, sous un ciel bas, par un vent âpre, sur la bruyère immense de l'océan breton; mais entre ces murs nus et désespérants, ses moindres pensées prenaient une intensité poussée jusqu'à un degré prodigieux. Il s'enfonçait avec passion à en contempler en lui l'involontaire et grandiose procession ... Plénitude, sincérité d'ardeur, que ne peut vous faire sentir l'analyse.
Porté sur ce fleuve énorme de pensées qui coule resserré entre le coucher du soleil et l'aube, il lui semblait que, désormais débordant cet étroit canal d'une nuit, le fleuve allait se répandre et l'emporter lui-même sur tout le champ de la vie. Délices de comprendre, de se développer, de vibrer, de faire l'harmonie entre soi et le monde, de se remplir d'images indéfinies et profondes: beaux yeux qu'on voit au dedans de soi pleins de passion, de science et d'ironie, et qui nous grisent en se défendant, et qui de leur secret disent seulement: «Nous sommes de la même race que toi, ardents et découragés.»
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Et ce ne sont pas là les pensées familières, les chères pensées domestiques, de flânerie ou d'étude, que l'on protège, que l'on réchauffe, qu'on voit grandir. A celles-là, le soir, comme à des amoureuses nous parlons sur l'oreiller; nous leur ajoutons un argument comme une fleur dans les cheveux: elles sont notre compagne et notre coquetterie, et nous enlevons d'elles la moindre poussière d'imperfection. Bonheur paisible! mais dans leurs bras j'entends encore le monde qui frappe aux vitres. Et puis, trop souvent cette angoisse terrible: «Sont-elles bonnes? et leur beauté?» Un nuage passe: «D'autres les ont possédées; demain elles me paraîtront peut-être froides, vides, banales.» Ah! cette sécheresse! ces harassements de reprendre, à froid et d'une âme rétrécie, des théories qui hier m'échauffaient! Ah! presser une imagination, systématiser, synthétiser, éliminer, affiner, comparer! besogne d'écoeurement! dégoût! d'où l'on atteint la stérilité. Et devant cet amas de rêves gâchés, le cerveau fourbu demeure toujours, affamé jusqu'au désespoir et ne trouvant plus rien, plus une rognure de système à baratter.--Vraiment, je me soucie peu de connaître ces angoisses.
Ce que j'aime et qui m'enthousiasme, c'est de créer. En cet instant je suis une fonction. O bonheur! ivresse! je crée. Quoi? Peu importe; tout. L'univers me pénètre et se développe et s'harmonise en moi. Pourquoi m'inquiéter que ces pensées soient vraies, justes, grandes? Leurs épithètes varient selon les êtres qui les considèrent; et moi, je suis tous les êtres. Je frissonne de joie, et, comme la mère qui palpite d'un monde, j'ignore ce qui naît en moi.
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Lourds soirs d'été, quand sorti de la ville odieuse, pleine de buée, de sueur et de gesticulations, j'allais seul dans la campagne et, couché sur l'herbe jusqu'au train de minuit, je sentais, je voyais, j'étais enivré jusqu'à la migraine d'un défilé sensuel d'images faites de grands paysages d'eau, d'immobilité et de santé dolente, doucement consolée parmi d'immenses solitudes brutalisées d'air salin.--Ainsi dans cette chambre sèche roulait en moi tout un univers, âpre et solennisé.
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Comme il se promenait dans l'appartement à demi obscur, parlant tout haut et par saccades et gesticulant, il heurta ses bottines jetées là négligemment, avec la hâte de sa rentrée, et soudain il se rappela qu'il devait passer chez son cordonnier, puisqu'à midi recommençait son labeur. Déjà sonnaient trois heures du matin: un découragement épouvantable l'envahit: il fallait maintenant tâcher de dormir jusqu'à l'heure de rentrer dans la cohue parmi les gens. Pour rafraîchir l'atmosphère enfiévrée, il ouvrit sur l'énorme Paris, qui, repu, lui sembla se préparer au lendemain. Il se dévêtit avec ce calme presque somnambulique qui naît, après une violente surexcitation, de la certitude de l'irrémédiable. Et longtemps avant de s'endormir il se répétait, en la grossissant à chaque fois, l'horreur de la vie qu'il subissait. Son sommeil fut agité et par tronçons, à cause qu'il avait trop fumé: «Nous autres analyseurs, songeait-il, rien de ce qui se passe en nous ne nous échappe. Je vois distinctement de petits morceaux de rosbif qui bataillent, hideux et rouges, dans mon tube digestif.» Et, le corps fourmillant, il pliait et repliait ses oreillers pour élever sa tête brûlante.
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CHAPITRE SEPTIÈME
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CONCORDANCE
_De longs affaissements alternaient avec ces surexcitations; mais son anxiété, parfois adoucie, jamais ne s'apaisait._
_Certes il ne prétendait son dégoût universel justifié que contre l'_espèce; _il reconnaissait qu'appliquée à l'_individu _sa méfiance avait souvent tort, car les caractères spécifiques se témoignent chez chacun dans des proportions variables._
_Seulement il était craintif de toute société._
_Certes il estimait que sa vie, pour ceci et cela, pouvait paraître enviable, mais il méprisait les âmes médiocres qui peuvent se satisfaire pleinement._
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_C'est malgré lui qu'il manifestait avec cette violence le fond de sa nature, que nous avons vu se former par cinq années d'efforts, deux hors du monde, trois à Paris. Silencieux et affaissé, il cachait le plus possible ses sentiments, mais la meilleure réfutation qu'il leur connût consistait en un long bain vers dix heures du soir et une préparation de chloral._
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AFFAISEMENT
C'était, sur le bois de Boulogne, le ciel bas et voilé des chansons bretonnes. Il revint doucement, en voiture, sur le pavé de bois, un peu grisé du luxe abondant des équipages, et satisfait de n'avoir aucun labeur pour cette soirée ni le lendemain. Il dîna sans énervement, dans un endroit paisible et frais, servi par un garçon incolore. Il n'eut pas conscience des phénomènes de la digestion, et attablé devant le café élégant et désert d'une silencieuse avenue, il goûta sans importuns le léger échauffement des vingt minutes qui suivent un sage repas. Dans le soir tombant, un peu froid pour faire plus agréable son londrès blond parfaitement allumé, il contemplait de vagues métaphysiques, charmantes et qu'il ne savait trop distinguer des fines et rapides jeunes filles s'échappant à cette heure de leurs ateliers ingénieux de couture. Étaient-elles dans son âme, ou les voyait-il réellement sous ses yeux? pour qu'il prît souci de l'éclairer cet affaissement rêveur était trop doux.
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Bientôt, mortifié des durs bâtons de sa chaise, il se leva et dut se choisir une occupation, un lieu où il eût sa raison d'être ce soir dans cet océan mesquin de Paris.
... A dix minutes de marche, il sait un endroit certainement plein de camarades. On arrive, on est surpris et illuminé de se revoir; on se serre cordialement la main, chacun selon son tic (deux doigts avec nonchalance, ou cordialement _en camarade loyal,_ ou d'une main humide, ou sans lever les yeux _à l'homme préoccupé,_ ou en disant: «mon vieux»). Puis quoi! les bavardages connus, les doléances, de petites envies. Auprès de ces braves gaillards, identiques hier et demain, je n'irai pas risquer ma quiétude. Tandis que les muscles de leurs visages et les secrètes transitions de leurs discours révèlent qu'ils mettent leur honneur et leur joie dans les médiocres sommes et faveurs où ils se hissent, ils n'arrêtent pas de stigmatiser, avec emportement et naïveté, les concessions de leurs aînés. Le plus agaçant est que, cramponnés à des opinions fragmentaires qu'ils reçurent du hasard, ils s'indignent contre celui qui tient d'égale valeur ce qu'ils méprisent et ce qu'ils exaltent, comme si toutes attitudes n'étaient pas également insignifiantes et justifiées.
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... Dans le monde, à ce début de l'été, plus de réceptions tapageuses. Aux salons reposés et frais, quinze à vingt personnes se succèdent doucement, qui approuvent quelque chose en prenant une tasse de thé. Que n'allait-il s'y délasser? On rencontre dans la société, à défaut d'affection, des gens affectueux et bien élevés. Les impressions qu'on y échange, prévues, un peu trop lucides, du moins n'éveillent jamais ce malaise que nous fait la verve heurtée des jeunes gens. «Peu répandu, je sais mal, avouait-il, l'intrigue de ces banquiers, fonctionnaires, politiciens et mondaines; je ne distingue guère leurs petitesses, et, dans un milieu de bon ton, je tiens volontiers galant homme tout causeur bienveillant et bref.»--Hélas! sa douloureuse sensibilité lui fermait ces élégants loisirs. Il le confessait avec clairvoyance: «Je n'ai pas souvenir d'une connaissance de salon, la plus frivole et furtive, qui ne m'ait mortifié dès l'abord par quelque parole, insignifiante mais où je savais trouver, malgré que je me tinsse, de la peine et de l'irritation. J'excepte deux ou trois femmes, qui me distinguèrent avec un goût charmant, et leur accueil m'eût transporté, si l'impuissance de paraître en une seule minute tout ce que je puis être n'avait alors gâté mon naïf épanouissement et si profondément qu'aujourd'hui encore, dans mes instants de fatuité, la soudaine évocation de ces circonstances me resserre.» Imagination pénible qu'a part soi il comparait à la vanité pointilleuse des campagnards, mais enfoncée si avant dans sa chair qu'il pouvait la cacher mais non point ne pas en souffrir.
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... Une troisième distraction s'offrait: la musique. Amie puissante, elle met l'abondance dans l'âme, et, sur la plus sèche, comme une humidité de floraison. Avec quelle ardeur, lui, mécontent honteux, pendant les noires journées d'hiver, n'aspirait-il pas cette vie sentimentale des sons, où les tristesses même palpitent d'une si large noblesse! La musique ne lui faisait rien oublier; il n'eût pas accepté cette diminution; elle haussait jusqu'au romantisme le ton de ses pensées familières. Pour quelques minutes, parmi les nuages d'harmonie, le front touché d'orgueil comme aux meilleures ivresses du travail nocturne, il se convainquait d'avoir été _élu_ pour des infortunes spéciales.--Mais dans cette molle soirée de tiédeur il répugnait à toute secousse. «Je me garderai, quand mon humeur sommeille, de lui donner les violons; leur puissance trop implorée décroît, et leur vertu ne saurait être mise en réserve qui se subtilise avec le soupir expirant de l'archet.»
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Il alla simplement se promener au parc Monceau.
Quoique le soir elle sente un peu le marécage, il aimait cette nursery. Là, solitaire et les mains dans ses poches, il se permettait d'abandonner l'air gaillard et sûr de soi, uniforme du boulevard. Tant était douce sa philosophie, il estimait que choquer les moeurs de la majorité ne fut jamais spirituel. «Les gens m'épouvantent, ajoutait-il, mais à la veille d'un dimanche où je pourrai m'enfermer tout le jour, j'ai pour l'humanité mille indulgences. Mes méchancetés ne sont que des crises, des excès de coudoiement. Je suis, parmi tous mes agrès admirables et parfaits, un capitaine sur son vaisseau qui fuit la vague et s'enorgueillit uniquement de flotter ... Oh! je me fais des objections; petites phrases de Michelet si pénétrantes, brûlantes du culte des groupes humains! amis, belles âmes, qui me communiquez au dessert votre sentiment de la responsabilité! moi-même j'ai senti une énergie de vie, un souffle qui venait du large, le soir, sur le mail, quand les militaires soufflaient dans leurs trompettes retentissantes. --Ce n'est donc pas que je m'admire tout d'une pièce, mais je me plais infiniment.»
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Dans son épaule, une névralgie lancina soudain, qui le guérit sans plus de sa déplaisante fatuité. Humant l'humidité, il se hâta de fuir. Puis reprenant avec pondération sa politique:
«La réflexion et l'usage m'engagent à ensevelir au fond de mon âme ma vision particulière du monde. La gardant immaculée, précise et consolante pour moi à toute heure, je pourrai, puisqu'il le faut, supporter la bienveillance, la sottise, tant de vulgarités des gens.--Je saurai que moi et mes camarades, jeunes politiciens, nous plairons, par quelles approbations! dans les couloirs du Palais-Bourbon. Et si l'on agrandit le jeu, j'imagine qu'on trouvera, dans cette souplesse à se garder en même temps qu'on paraît se donner, un plaisir aigu de mépris. Équilibre pourtant difficile à tenir! L'homme intérieur, celui qui possède une vision personnelle du monde, parfois s'échappe à soi-même, bouscule qui l'entoure et, se révélant, annule des mois merveilleux de prudence; s'il se plie sans éclat à servir l'univers vulgaire, s'il fraternise et s'il ravale ses dégoûts, je vois l'amertume amassée dans son âme qui le pénètre, l'aigrit, l'empoisonne. Ah! ces faces bilieuses, et ces lèvres séchées, avec bientôt des coliques hépatiques!»
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Il s'arrêta dans son raisonnement, un peu inquiet de voir qu'une fois encore, ayant posé la vérité (qui est de respecter la majorité), les raisonnements se dérobaient, le laissant en contradiction avec soi-même. Toujours atteindre au vide! Il reprit opiniâtrement par un autre côté sa rhapsodie:
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«Avec quoi me consoler de tout ce que j'invente de tourner en dégoût? (Et cette petite formule, déplaisante, trop maigre, désolait sa vie depuis des mois.)
«Un jour viendra où ce système, d'après lequel je plie ma conduite, me déplaira. Aux heures vagues de la journée, souvent, par une fente brusque sur l'avenir, j'entrevois le désespoir qui alors me tournera contre moi-même, alors qu'il sera trop tard.
«C'est pitié que dans ce quartier désert je sois seul et indécis à remuer mes vieilles humeurs, que fait et défait le hasard des températures. Et ce soir, avec ce perpétuel resserrement de l'épigastre et cette insupportable angoisse d'attendre toujours quelque chose et de sentir les nerfs qui se montent et seront bientôt les maîtres, ressemble à tout mes soirs, sans trêve agités comme les minutes qui précèdent un rendez-vous.
«Ceux de mon âge, _éversores_, des ravageurs, dit saint Augustin, ont une jactance dont je suis triste; ils sont sanguins et spontanés; ils doivent s'amuser beaucoup, car ils se donnent en s'abordant de grands coups sur les épaules et souvent même sur le plat du ventre, avec enthousiasme. Moi qui répugne à ces pétulances et à leurs gourmes, plus tard, impotent, assis devant mes livres, ne souffrirai-je pas de m'être éloigné des ivresses où des jeunes femmes, avec des fleurs, des parfums violents et des corsages délicats, sont gaies puis se déshabillent. Et voilà mon moindre regret près de tant de succès proposés, autorité, fortune, qu'irrévocablement je refuse. Refusés! qui le croira. Où m'arrêterais-je si je me décidais à vouloir?... Hélas! quelque vie que je mène, toujours je me tourmenterai d'une âcreté mécontente, pour n'avoir pu mener parallèlement les contemplations du moine, les expériences du cosmopolite, la spéculation du boursier et tant de vies dont j'aurais su agrandir les délices.»
Cependant, par de rapides frottements il échauffait son rhumatisme, et il circulait dans ce pâté de maisons mornes, rue de Clichy, square Vintimille, rue Blanche, parmi lesquelles il ressentait alors un singulier mélange de dégoût et de timidité, jusqu'à ne pouvoir prononcer leurs noms sans malaise, car il y avait récemment habité. Et le souvenir des espoirs, des échecs, des angoisses, tant de dégoûts subis des Barbares! précisant sa pensée, il tente, une fois encore, de reconnaître sa position dans la vision commune de l'univers:
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«A certains jours, se disait-il, je suis capable d'installer, et avec passion, les plans les plus ingénieux, imaginations commerciales, succès mondains, voie intellectuelle, enviable dandysme, tout au net, avec les devis et les adresses dans mes cartons. Mais aussitôt par les Barbares sensuels et vulgaires sous l'oeil de qui je vague, je serai contrôlé, estimé, coté, toisé, apprécié enfin; ils m'admonesteront, reformeront, redresseront, puis ils daigneront m'autoriser à tenter la fortune; et je serai exploité, humilié, vexé à en être étonné moi-même, jusqu'à ce qu'enfin, excédé de cet abaissement et de me renier toujours, je m'en revienne à ma solitude, de plus en plus resserré, fané, froid, subtil, aride et de moins en moins loquace avec mon âme.
«Oui, c'est trop tard pour renoncer d'être l'abstraction qu'on me voit. Je fus trop acharné à vérifier de quoi était faite mon ardeur. Pour m'éprouver, je me touchai avec ingéniosité de mille traits aigus d'analyse jusque dans les fibres les plus délicates de ma pensée. Mon âme est toute déchirée. Je fatigue à la réparer. Mes curiosités, jadis si vives et agréables à voir: tristesse et dérision. Et voilà bien la guitare démodée de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesse! Tristesse, tu n'intéresses plus aujourd'hui que des fabricants de pilules, qui te vaincront par la chimie. Dérision! m'étant mangé la tête comme un oeuf frais, il ne reste plus que la coquille; juste l'épaisseur pour que je sourie encore.
«Mon sourire a perdu sa fatuité. Je pensais me sourire à moi-même, et j'ai perdu pied dans l'indéfini à me hasarder hors la géographie morale. La tâche n'était pas impossible. J'ai trop voulu me subtiliser. Fouillé, aminci, je me refuse désormais à de nouvelles expériences.
«Je ne sais plus que me répéter; mes dégoûts même n'ont plus de verve: simples souvenirs mis en ordre! Chemins d'anémie, misères du passé, je vous vois mesquins du haut de la loi que j'ébauchai, ridicules avec les yeux du vulgaire.
«Ce que j'appelais mes pensées sont en moi de petits cailloux, ternes et secs, qui bruissent et m'étouffent et me blessent.
Je voudrais pleurer, être bercé; je voudrais désirer pleurer. Le voeu que je découvre en moi est d'un ami, avec qui m'isoler et me plaindre, et tel que je ne le prendrais pas en grippe.
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