Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares

Chapter 7

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De ce cinquième d'un numéro impair du boulevard Haussmann s'étendaient à l'infini les vagues de Paris, sombres, où sont enfouis les tapis de jeux éclatants, tachés d'or;--les nappes, les bougies, les fruits énormes et délicats, dans les restaurants où l'on rit avec le malaise de désirer;--les abandons, où la femme est jeune, dans les hôtels de tapisserie, de soie et silencieux;--les immenses bibliothèques, où s'alignent à perte de vue ces choses, si belles et qui font trembler de joie, cinq cent mille volumes bien catalogués;--les musiques qui nous modèlent l'âme et nous font le plaisir de tout sentir, depuis les héroïsmes jusqu'aux émotions les plus viles, tandis qu'immobiles nous sommes convenables dans notre cravate blanche;--les salons tièdes et fleuris, où, à cinq heures, nous causons finement avec trois dames et un monsieur, qui sourient et se regardent et nous admirent, tandis qu'avec aisance nous buvons une tasse de thé, et que, sans crainte, nous allongeons la jambe, ayant des chaussettes de soie très soignées;--puis des rues plates et solitaires et sèches, où des voitures rapides nous emportent vers des affaires, dont il est amusant de débrouiller, avec une petite fièvre, la complexité.

Rumeur troublante sous ce ciel profond! vie facile! Là enfin, il se dessaisirait de s'épier sans trêve; et toutefois, fréquentant mille sociétés différentes, il ne connaîtrait personne en quelque sorte; il serait pour tous également aimable, et aucun ne le meurtrirait.

* * * * *

Son coeur se gonflait d'envie et d'une enivrante mélancolie, mais soudain il songea qu'il pensait à peu près comme les jeunes gens de brasserie et autres Rastignacs. Et un flot d'âcreté le pénétra. «Désormais, dit-il, je ne prendrai plus en grâce les prières, les sourires et autres lieux communs. Je n'y trouvai jamais que des visions vulgaires.»

Et (toujours accoudé devant Paris) sa pensée se mit à courir sans relâche hors de cette immense plaine où campent les Barbares.

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Alors il se trouva penché sur son propre univers, et il vaguait parmi ses pensées indécises. Il se rappelait qu'à la petite fenêtre d'Ostie qui donnait sur le jardin et sur les vagues (ce fut une des heures les plus touchantes de l'esprit humain que ce soir de la triste plage italienne), Augustin et Monique, sa mère, qui mourut des fièvres cinq jours après, s'entretinrent de ce que sera la vie bienheureuse, la vie que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a pas entendue, et que le coeur de l'homme ne conçoit pas. Avec une intensité aiguë, il entrevit qu'il n'avait, lui, rien à chercher, et que, seul, le vide de sa pensée, sans trêve lui battait dans la tête.

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--Mais, lui dit-elle, réapparaissant comme une idée obsédante qui traverse nos méditations, ne t'ai-je pas envoyé M. X...? Ses opinions sont la formule exacte de ce que conseille mon sourire obscur; il est le dictionnaire du langage que tiennent mes gestes à l'univers. Puisque tu naquis ailleurs, il devait te préparer à ma venue, le commenter le nouveau rêve de la vie, qui, par moi, doit naître en toi.

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Le jeune homme, la fenêtre fermée, s'assit, baissa un peu l'abat-jour car la lumière blessait ses yeux, puis il s'expliqua posément.

--Veuillez, madame, m'écouter. M. X..., dont je ne conteste ni les séductions, ni la logique délicieuse, m'installait dans un univers à l'usage des fils de banquiers. Il bornait mon horizon à ces apparences que, pour la facilité des relations mondaines ou commerciales, tous les Parisiens admettent, et dont les journaux à quinze centimes nous tracent chaque matin la géographie.

Cette conception de l'existence, qui n'est en somme que l'hypothèse la plus répandue, c'est-à-dire la plus accessible à toutes les intelligences, il me condamnait à la tenir pour la règle certaine et m'engageait à n'y pas croire à part moi. «Limite exactement ton âme à des idées, des sentiments, des espoirs fixés par le suffrage universel, me disait-il, mais quand tu es seul ne te prive pas d'en rire.»

Puis dans ce monde ainsi réglé il me chercha un but de vie. Comme il avait surpris, parmi tant de susceptibilités qui s'inquiètent en moi, un désir d'être différent et indépendant, il me proposa la domination. Grossière psychologie!

J'eus tort de m'emporter. Ce rôle qu'il me proposait, si déplaisant, était du moins composé par un homme de goût. Plus apaisé, je reconnais qu'avec de bien légères retouches le palais qu'il offrait à mes rêves me paraîtrait assez coquet,--si l'horizon, hélas! n'en était irrémédiablement vulgaire.

«La gloire ou notoriété flatteuse est uniquement, me disait-il, une certaine opinion que les autres prennent de nous, sous prétexte que nous sommes riches, artistes, vertueux, savants, etc.»--Pour moi, j'entrevois la possibilité de modifier la cote des valeurs humaines et d'exalter par-dessus toutes un pouvoir sans nom, vraiment fait de rien du tout. Ainsi la gloire toute rajeunie deviendrait peu fatigante.

C'est une rude chose, en effet, que de se faire tenir pour spécialiste, à la mode d'aujourd'hui! Le soir, devisant avec un ami sur le mail en province, ou s'exaltant vers minuit dans la tabagie solitaire de Montmartre, la complexité des intrigues, les étapes d'où l'on voit chaque semaine le chemin parcouru s'allonger, les journées décisives, les victoires, les échecs même, tout cela paraît gai, ennobli de fièvre et d'imprévu; mais, en fait, il faut dîner avec des imbéciles; on prend des rendez-vous par milliers pour ne rien dire; on entretient ses relations! On épie toujours le facteur; on s'amasse un passé écoeurant, et le présent ne change jamais. Et je t'en parle sciemment; pendant trois mois j'ai connu l'ambition, j'ai demandé des lettres pour celui-ci et pour celle-là, et l'on me vit, qui méditais dans des antichambres les romans de Balzac avec la vie de Napoléon.

O gloire! voilà les épreuves par où l'on t'approche, maintenant que tu ne t'abandonnes qu'au vainqueur heureux t'apportant fortune, science ou quelque talent! Quel repos n'aurai-je pas donné à tes amants, si je leur enseigne à te conquérir _avec rien du tout!_

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RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORIÉTÉ

Il vous faut d'abord une opinion pleinement avantageuse de vous-même:

Prenez donc une idée exacte; joignez-y un relevé des qualités qu'il leur faut, plus la liste des adresses où l'on se procure ces qualités, avec le temps et l'argent qu'elles coûtent; agitez le tout avec vos pensées, vos sentiments familiers; laissez reposer,--votre opinion est faite.

N'y touchez pas. Elle vous pénètre lentement, elle dépose dans votre âme la conviction qu'il n'est rien de merveilleux dans les plus belles réussites du monde, et qu'ainsi vous atteindriez où il vous plairait. Dès lors les hommes vous paraissent des agités, qui tâtonnent dans une obscurité où tout vous est net et lumineux.

Peu à peu cette fatuité intime exsude; elle adoucit et transforme vos attitudes; comme une vapeur, elle vous baigne d'une atmosphère spéciale; cette confiance superbe que vous respirez subjugue, dès l'abord, les timides et les incertains. Les forts se cabrent, puis affectent de vous ignorer, puis vous contestent; mais des enterrements les font monter au grade qui vous élèvent aussi, vous, objet de leurs soucis. Pour mieux accabler leurs émules qui les pressent, ils imaginent de vous attirer; ils respectent, admettent, consacrent enfin votre fatuité. Vous pensez bien que la foule les suit.

Alors si vous avez évité avec soin d'exceller en quoi que ce soit, d'être raffiné de parure et de savoir-vivre, ou simplement d'être à la mode, si l'on ne peut vous déclarer un Brummel, un don Juan, un viveur, non plus qu'un Rothschild, un Lesseps ou un Pasteur, votre supériorité demeure incomparable, puisque, faite de rien, elle n'est limitée par aucune définition.

Et vraiment, madame, j'admire assez ce plan de vie, où m'eût conduit M. X... pour regretter de ne pouvoir m'y plaire.

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Mais je suis tout ensemble un maître de danse et sa première danseuse. Ce pas du dandysme intellectuel, si piquant par l'extrême simplicité des moyens, ne saurait satisfaire pleinement une double vie d'action et de pensée.

Tandis qu'applaudirait le public, moi qui bats la mesure et moi la ballerine, n'aurais-je pas honte du signe misérable que j'écrirais? C'est trop peu de borner son orgueil à l'approbation d'une plèbe. Laisse ces Barbares participer les uns des autres.

Qu'on le classe vulgaire ou d'élite, chacun, hors moi, n'est que barbare. A vouloir me comprendre, les plus subtils et bienveillants ne peuvent que tâtonner, dénaturer, ricaner, s'attrister, me déformer enfin, comme de grossiers dévastateurs, auprès de la tendresse, des restrictions, de la souplesse, de l'amour enfin que je prodigue à cultiver les délicates nuances de mon Moi. Et c'est à ces Barbares que je céderais le soin de me créer chaque matin, puisque je dépendrais de leur opinion quotidienne! Petit philosophe, s'il imagine que cette risible vie m'allait séduire!

* * * * *

Mon esprit, qui ne s'émeut que pour bannir les visions fausses, se retrouve, après ces beaux raisonnements stériles, en face du vide. J'ai du moins gagné une lumière sur moi-même; j'ai compris que rien n'est plus risible que la forme de ma sensibilité, c'est-à-dire les dialogues où, toi et moi, nous nous dépensons. Respectons dorénavant les adjectifs de la majorité. Nous allions, dans un tel appareil et sur un rhythme si touchant, qu'avec les âmes les plus neuves nous paraissions les pastiches des bonshommes de jadis. Descends de ta pendule pour voir l'heure!

Ma bien-aimée, jamais je n'oserai relire les quatre chapitres précédents; c'est le plus net résultat de l'éducation de Paris. J'ignore quel univers me bâtir, mais je rougis de mon passé mélancolique.--Et voilà pourquoi, madame, je désire que vous cessiez d'exister, et je retire de dessous vous mon désir, qui vous soutenait sur le néant.

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Ces paroles judicieuses où vibrait une nuance amère, nouvelle en lui, n'étaient qu'un jargon pédant pour une créature aussi dénuée de métaphysique que cette amoureuse. Elle y trouva le temps de reprendre empire sur soi-même; elle se souvint des convenances. Quand il parlait de dandysme et de s'imposer à la mode, elle approuvait avec un sérieux exagéré et de petits coups d'oeil sur les grands murs nus; quand il conclut sur le néant de ses recherches, elle trouva un sourire mélancolique comme une page de _l'Eau de Jouvence_.

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Puis, quels que fussent ses sentiments intérieurs, avec une audace merveilleuse, elle fut gaie et agaçante jusqu'à dire, soudain transformée:

--Si tu veux, j'ai vingt-trois ans et j'habite le quartier de l'Europe, je te verrai deux fois par semaine.

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Il marchait dans la chambre à grands pas, irrésolu, les deux mains enfoncées dans son large pantalon. Avec un joli sourire, un peu embarrassé, presque timide, il répondit.

--Oui, je ne dis pas que nous ne nous verrons plus. Envoie-moi ton adresse. Mais faut-il y penser à l'avance, et précisément à l'heure de la journée où je suis le plus capable d'atteindre à l'enthousiasme et par suite à la vérité?

La jeune femme se leva; elle estimait que la scène devenait un peu excessive et sa nouvelle nature sentait le petit froid du ridicule. Elle lui rendit son léger sourire de moquerie ou de simplicité pour qu'il l'embrassât.

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Mais lui, avec rapidité, comprenant la situation et qu'il n'avait plus le droit d'être de Genève: «Sans doute, dit-il, ce que nous faisons est assez particulier; mais serait-ce la peine d'avoir lu tant de volumes à 7,50 pour aimer comme tout le monde?»

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CHAPITRE SIXIÈME

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CONCORDANCE

_C'est une souffrance, après que par la pensée on a embrassé tous les degrés du développement humain, de commencer soi-même la vie par les plus bas échelons._

_Pendant six mois il fut à son affaire. Il prit des apéritifs avec des publicistes, même il s'exerça sur trois jeunes gens à manier les hommes. C'est pourquoi des personnes bienveillantes disaient au moment du cigare: «Hé, voilà que ce jeune homme se fait sa place au soleil.» Ce que ton nomme encore:_ il se pousse.

_Et quoiqu'il n'eût qu'à se louer de tout le monde et de soi-même, son horreur pour ces contacts était chaque jour plus nerveuse. Peut-être aussi se surchargeait-il, étant attaché aux Affaires étrangères, secrétaire d'un sous-secrétaire d'État, avec d'autres broutilles._

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EXTASE

Qu'on me rende mon moi!

MICHELET.

A cette époque, pour quelque besogne, une enquête sans doute, il fut à Bicêtre. Et dans la verdure d'un parc immense, par une belle matinée de soleil, il vit les fous joyeux et affairés, qu'un professeur, vieux maître décoré, et des jeunes gens sérieux et simples interrogeaient discrètement et toujours approuvaient.

Le jeune homme était las: fatigué de cette course matinale et humilié de sa besogne prétentieuse. Ce palais de plein air, cette imprévue hospitalité où, dans un cadre parfait, dans une exquise régularité de confort, ces hommes, _si différents_ cependant, suivaient leur rêve et se construisaient des univers, l'émurent. Il les voyait, ces idéalistes, se promener en liberté, à l'écart, fronts sérieux, mains derrière le dos, s'arrêtant parfois pour saisir une impression. Nul ne raillait leur stérile activité, nul ne les faisait rougir; leurs âmes vagabondaient, et vêtus de vêtements amples, ils laissaient aller leurs gestes.

Isolé dans ce délicieux séjour, tandis que personne ne daignait s'intéresser à lui, sinon d'un oeil interrogateur et dédaigneux, il fit un retour sur lui-même, poussiéreux, incertain du lendemain, hâtif et n'ayant pas trouvé son atmosphère....

* * * * *

De ces nobles préaux où une sage hygiène prend soin de ces rêveurs, il sortit bras ballants, éreinté par le soleil de midi, sans voiture, sans restaurants voisins, convaincu des difficultés inouïes qu'on rencontre à vivre au plus épais des hommes.

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Tout le jour, dans les intervalles de sa misérable besogne, il revit la douce image de ces jeunes gens de Platon se promenant, se reposant, se réjouissant soudain à cause d'un geste obscur qui se lève en leur âme, et toujours penchés sur le nuage qu'a soulevé en eux quelque grande idée tombée de Dieu.

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Que dites-vous? qu'il avait mal vu? N'importe! C'est cette vision, inexacte peut-être, qu'il s'attriste de ne pouvoir vivre. Sous les feuillages un peu bruissants, se coucher, rêver, ne pas prévoir, ne plus connaître personne, et cependant que soit machiné avec précision le décor de la vie: manger, dormir, avoir chaud et regarder sous des arbres des eaux courantes.

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Au soir, nourriture et besogne accomplies, le long des rues poussiéreuses où le jour trop sali devient noir, parmi la foule gesticulante et qui cagne, vers son appartement quelconque il serpenta.

Sur les horribles boulevards, comme il flairait, pour leur échapper, les bruyants et les ressasseurs, il aperçut, pareille à sa marche, la fuite grêle d'un avec qui volontiers, des nuits entières, il avait théorisé. Celui-là tient toute affirmation pour le propre des pédants et n'en use que pour des effets de pittoresque. Il est incapable de convenu et, quand il est soi, ne trouve jamais ridicules les choses sincères.

Il l'abordait d'un premier élan, plein d'une délectation fébrile à l'idée que, dans un coin, tout bas, l'un et l'autre, ils allaient longuement et pour rien:

1.--Insulter la société, les hommes et surtout les idées.

2.--Se rouler soi-même et leur sotte existence dans la boue.

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Pourquoi celui-ci lui dit-il, avec une chaleur feinte et un air pressé, d'une voix humble où vibrait une nuance amère: «Ah! vous voilà un grand homme, maintenant ... mais si ... mais si ...» Et le ton de cette phrase était difficile à rendre. Pourquoi celui-ci se tournait-il contre lui? Pourquoi ne pouvaient-ils plus s'entendre? Il n'eut pas la force de paraître indifférent. Mais il s'abandonnait, car son coeur, et jusque la salive de sa bouche étaient malades, son avenir dégoûtant et son passé plein d'humiliation.

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Harassé, affaibli de sueurs, il monte l'escalier presque en courant. Il ferme les persiennes, allume sa lampe et rapidement jette dans un coin ses vêtements pour enfiler un large pantalon, un veston de velours, puis rentré dans son cabinet, dans son fauteuil, dans l'atmosphère familière:

--Enfin, dit-il, je vais m'embêter à mon saoûl, tranquillement.

Un petit rire nerveux de soulagement le secoue, tant il avait besoin de cette solitude. Il se renverse, il cache son visage dans ses mains. Deux, trois fois, et sans qu'il s'entende, la même interjection lui échappe. Il a dans sa gorge l'étranglement des sanglots. Il n'ose même pas regarder sa situation et l'avenir. Il s'abandonne à ses imaginations,--et toutes idées l'envahissent.

Et d'abord le désir, le besoin presque maladif d'oublier les gens, ceux surtout qui sont quelque part des chefs et qui se barricadent de dédain ou de protection.

J'oublierai aussi les événements, haïssables parce qu'ils limitent (et cependant si j'étais bon et simple, avec l'énergie un peu grossière des héros, je pourrais remonter cette tourbe des conseils, des exemples, des prudences et toutes ces mesquineries où je dérive).

Je veux échapper encore à tous ces livres, à tous ces problèmes, à toutes ces solutions. Toute chose précise et définie, que ce soit une question ou une réponse, la première étape ou la limite de la connaissance, se réduit en dernière analyse à quelque dérisoire banalité. Ces chefs-d'oeuvre tant vantés, comme aussi l'immense délayage des papiers nouveaux, ne laissent, après qu'on les a pressés mot par mot, que de maigres affirmations juxtaposées, cent fois discutées, insipides et sèches. Je n'y trouvai jamais qu'un prétexte à m'échauffer; quelques-uns marquent l'instant où telle image s'éveilla en moi. Anecdotes rétrécies, tableaux fragmentaires d'après lesquels je crois plier mon émotion, moi qui suis le principe et l'universalité des choses.

Quelque filet d'idées que je veuille remonter, fatalement je reviens à moi-même. Je suis la source. Ils tiennent de moi qui les lis, tous ces livres, leur philosophie, leur drame, leur rire, l'exactitude même de leurs nomenclatures. Simples casiers où je classe grossièrement les notions que j'ai sur moi-même! Leurs titres admis de tous servent d'étiquettes sottement précises à diverses parties de mon appétit. Nous disons Hamlet, Valmont, Adolphe, Dominique, et cela facilite la conversation. Ainsi en pleine pâte, à l'emporte-pièce, on découpe des étoiles, les signes du zodiaque et cent petites images de l'univers, délicieuses pour le potage et qui facilitent aux enfants la cosmographie; mais tout ce firmament dans une assiette éclaire-t-il le ciel inconnaissable et qui nous trouble?

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Il alluma un cigare énorme, noir et sableux. Et il contemplait les associations d'idées qui s'amassaient des lointains de sa mémoire pour lui bâtir son univers.

* * * * *

... Déjà les murs avec leur tapisserie de livres secs, jaunes, verts, souillés, trop connu, ont disparu. Plus rien qu'une masse profonde de pensées qui baignent son âme, aussi réelles, quoique insaisissables, que le parfum répandu dans tout notre être par le souvenir d'une femme et que nous ne saurions préciser. Des bouffées d'imagination indéfinies et puissantes le remplissent: désirs d'idées, appétits de savoir, émotions de comprendre; il est ivre comme de la pleine fumée presque pâteuse de son cigare. Il halète de tout embrasser, s'assimiler, harmoniser. Son mécanisme de tête puissamment échauffé ne s'arrête pas à se renseigner, à déduire, à distinguer, à rapprocher; son regard n'est tendu vers rien de relatif, de singulier,--c'est toute besogne de fabricant de dictionnaire. Il aspire à l'absolu. Il se sent devenir l'idée de l'idée; ainsi dans le monde sentimental le moment suprême est l'amour de l'amour: aimer sans objet, aimer à aimer.

* * * * *

Cependant une fois encore, dans cette atmosphère de son Moi, là-bas sur l'horizon de cet univers volontaire qui n'est que son âme déroulée à l'infini, il devine la jeune femme ou plutôt le lieu où jadis elle lui apparut;--parfois dans un éclair de recueillement nous retrouvons les longs chagrins qui nous faisaient pleurer. Jadis c'était une acuité profonde; tout l'être transpercé. Aujourd'hui, une notion, une froide chose de mémoire.

Cette femme, ce moment pleureur de sa vie, belle et rose et qu'encensaient ces fleurs courbées, la tendresse et la volupté, jadis le troubla jusqu'au deuil. Puis elle apparut, subtile et railleuse, dans un décor de tentations délicates; elle me souillait les hardiesses qui domptent les hommes. Mais le soir, assis près d'elle et me rongeant l'esprit, je l'ai salie à la discuter.--Et il bâille devant cette fade et perpétuelle revenante, sa sentimentalité.

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--Tu fus le précurseur, songe-t-il, tu me rendis attentif à ce fluide et profond univers qui s'étend derrière les minutes et les faits. Mais pourquoi plus longtemps nommer femme mon désir? Je ne goûtai de plaisir par toi qu'à mes heures de bonne santé et d'irréflexion; gaîté bien furtive puisqu'il n'en reste rien sur ces pages! C'est quand tu m'abandonnais que je connus la faiblesse délicieuse de soupirer. Mon rêve solitaire fut fécond, il m'a donné la mollesse amoureuse et les larmes. D'ailleurs tu _compares_ et tu _envies_, ainsi tu autorises les accidents, les apparences et toutes les petitesses de l'ambition à nous préoccuper. Je ne veux plus te rêver et tu ne m'apparaîtras plus. J'entends vivre avec la partie de moi-même qui est intacte des basses besognes.

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Alors dans la fumée, loin du bruit de la vie, quittant les événements et toutes ces mortifications, le jeune homme sortit du sensible. Devant lui fuyait cette vie étroite pour laquelle on a pu créer un vocabulaire. Un amas de rêves, de nuances, de délicatesses sans nom et qui s'enfoncent à l'infini, tourbillonnent autour de lui: monde nouveau, où sont inconnus les buts et les causes, où sont tranchés ces mille liens qui nous rattachent pour souffrir aux hommes et aux choses, où le drame même qui se joue en notre tête ne nous est plus qu'un spectacle.

Quand, porté par l'enthousiasme, il rentrait ainsi dans son royaume, qu'auraient-ils dit de cette transfiguration, ses familiers, qui toujours le virent vêtu de complaisance, de médiocres ambitions, de futilités et s'énervant à des plaisanteries de café-concert. Au jour les besognes chasseront de son coeur ces influences sublimes. Qu'importe! Cette nuit célèbre la résurrection de son âme; il est soi, il est le passage où se pressent les images et les idées. Sous ce défilé solennel il frissonne d'une petite fièvre, d'un tremblement de hâte: vivra-t-il assez pour sentir, penser, essayer tout ce qui l'émeut dans les peuples, le long des siècles!

Il se rejette en arrière pour aspirer une bouffée de tabac, et sa pensée soudain se divise; et tandis qu'une partie de soi toujours se glorifiait, l'autre contemplait le monde.

Il se penchait du haut d'une tour comme d'un temple sur la vie. Il y voyait grouiller les Barbares, il tremblait à l'idée de descendre parmi eux; ce lui était une répulsion et une timidité, avec une angoisse. En même temps il les méprisait. Il reconnaissait quelques-uns d'entre eux; il distinguait leur large sourire blessant, cette vigueur et cette turbulence.