Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares

Chapter 4

Chapter 43,719 wordsPublic domain

«Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: obéir, c'est encore la paix; mais peut-être fausseras-tu, à me donner trop de bonheur, le délicat appareil de mon rêve! Ta beauté est charmante et robuste, épargne mes contemplations. Que j'aie sur tes jeunes seins un tendre oreiller à mes lassitudes, un doux sentiment jamais défleuri, pareil à ces affections déjà anciennes qui sont plus indulgentes peut-être que le miel des débuts et dont la paisible fadeur est touchante comme ces deux fleurs fanées en tes cheveux. Et l'un près de l'autre, souriant à la tristesse, et souriant de notre bonheur même, fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous complaire, sans vulgaire abandon ni raideur, à contempler la théorie des idées qui passent, froides et blanches et peut-être illusoires aussi, dans le ciel mort de nos désirs; et parmi elles serait l'amour; et si tu veux, mon âme, nous aurons un culte plus spécial et des formules familières pour évoquer les illustres amours, celles de l'histoire et celles, plus douces encore, qu'on imagine; en sorte qu'aimant l'un et l'autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous aimer nous-mêmes.»

* * * * *

La chevelure de la jeune femme, soulevée par le vent, vint baiser la bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa pensée qu'il se tut, impuissant à saisir ses propres subtilités; et seule la fraîcheur, où soupiraient les fleurs du soir, n'eût pas froissé la délicatesse de son rêve.

L'enfant si belle, n'ayant d'autre guide que la logique de son coeur, se perdait parmi toutes ces choses; et peut-être s'étonnait-elle, étant jeune et de bonne santé.

Ah! ce sable qui gémissait sous leurs pieds dans la vallée silencieuse, pourra-t-il jamais l'oublier?

Dans cette volupté, un égoïsme presque méchant l'isolait peu à peu; jamais sa solitude ne l'avait fait si seul.

Çà et là, sous les palmes noires, des groupes obscurs s'enlaçaient, et il rougit soudain à songer que peut-être son sentiment n'était pas unique au monde.

Mais la jeune fille l'entraînait; légère parmi ses draperies et ses cheveux indiqués dans le vent, elle courait au bosquet qu'éclairent violemment les chansons et le vin. Sous des arbres très durs, sous des torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs gesticulants, deux lutteurs s'enlaçaient. D'une beauté choquante, ils roulèrent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs délicates de ses cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur....--Au reproche du jeune homme, elle répondit sans même le regarder, Dieu sait pourquoi: «J'adore la gymnastique.» D'une grâce un peu exagérée, elle n'en était que plus émouvante.

Il s'éloigna, et le souci de paraître indifférent ne lui laissait pas le loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l'assaillit.

Comment avait-il osé cette chose irréparable, peut-être briser son bonheur?

D'où lui venait cette énergie à se perdre?--Il fut choqué de passer en arguties les premières minutes d'une angoisse inconnue.--Mais sa douleur est donc une joie, une curiosité pour une partie de lui-même, qu'il se reproche de l'oublier?--En effet, il est fier de devenir une portion d'homme nouveau.--Il se perdait à ces dédoublements. Sa souffrance pleurait et sa tête se vidait à réfléchir. Une tristesse découragée réunit enfin et assouvit les différentes âmes qu'il se sentait. Il comprit qu'il était sali parce qu'il s'était abaissé à penser à autrui.

Balançant ses bras dans la nuit, sans but, il rêva de la douceur d'être deux.

Et, penché sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l'entrevit debout parmi des hommes. Cette pensée lui fut une sensation si complète de sa douleur, qu'il atteignit à cette sorte de joie du fiévreux enfin seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l'obscurité, soudain il s'entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les morts, ceux-là mêmes qui lui avaient mangé le coeur, comme elle disait, riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d'orgueil qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les nuages l'enveloppaient, répétant ce mot «Jamais» qui barrera sa vie.--Combien de temps durèrent ces choses?

Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils très longs, et il se leva brusquement, le cou serré. Seules des larmes glissaient sur son visage.

* * * * *

Et je ne sais s'il s'aperçut qu'il gravissait vers le temple de la Sagesse éternelle.

* * * * *

Le soleil chassait les langueurs de l'horizon quand le jeune homme releva son front, rafraîchi par l'ombre du temple et le frisson des hymnes.

Ces éternelles sacrifiées, les mères et les amoureuses, et les blêmes enfants un peu morts, de qui les pères escomptèrent la vie pour animer une formule, toutes les victimes des égoïsmes supérieurs, transverberées de ces flèches glorieuses qui sont les pensées des sages, gisaient sur les parvis du lieu que nous rêvons.--Lui, porteur du signe d'élection, il pénétra dans le Temple.

Là, jamais ne s'exalte la vigueur du soleil, ne s'alanguit l'astre sentimental; une froide clarté stagnante est épandue sur la foule des sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot immémorial effrite les groupes cramponnés à des convictions diverses; il sépare et il joint; il brise ceux-là qui se déchirent pour aider à l'Idéal, il ballotte les plus nobles qui s'abandonnent et sourient, il jette à tous les rivages des systèmes, des éloquences et des crânes fêlés; parfois une certitude, comme une furtive écume sur la vague, apparaît pour disparaître. Toutes ces choses sont l'orgueil de l'humanité; une incomparable harmonie s'en dégage pour les amateurs.

* * * * *

Et sa douleur reconnut en ces ténèbres la brume de son âme: ce tumulte n'était que l'écho grandi de la plainte qui, goutte à goutte, murmurait en son coeur.

* * * * *

Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s'effacent et renaissent, la monotone subtilité de son regret tournoyait en sa tête fiévreuse. Qu'ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta bouche sourit doucement! Qu'il flotte toujours, le rêve de ton corps et de ta gorge étroite qui me torture! Ah! notre tendresse souillée!

Affaissé dans le couchant de son souvenir, évoquant les senteurs affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il revécut les nuances de sa tendresse dans la lamentation séculaire des sages. Tous poussaient à grands cris dans le manège des pensées domestiquées par les ancêtres, mais son regard ne se plaisait que sur les plus surannés qui, têtus de complexités, coquettent avec les mystères et sur ces sages légers qui pivotent sur leurs talons et, sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L'esprit humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait à de telles profondeurs, qu'un vertige et des cercles oiseux l'incommodèrent. --Suprême fleur de toutes ces cultures, l'héritier d'une telle sagesse, étendu sur le dos, bâillait.

Sa jeunesse comprit les suprêmes assoupissements et combien tout est gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des empreintes d'efforts évoqueraient-ils la furtive félicité de cette âme en dissolution, heureuse parce qu'elle ne sentait que le moins possible!...

* * * * *

Mais le prétexte de notre moi, sa chair, si lasse que son rêve fuyait à travers elle pour communier au rêve de tous, se souvint pourtant des souillures de la femme et rentra par des frissons dans la réalité familière. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-même tenait trop de place en soi pour qu'y pût entrer l'Absolu.

Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l'entourent, le mot qui fera sa vie une?

Les plus absorbantes douceurs qu'il eût connues ne venaient-elles pas de l'amour? Or, son amour, il l'avait fait lui-même et de sa substance: il aimait de cette façon, parce qu'il était lui, et tous les caractères de sa tendresse venaient de lui, non de l'objet où il la dispensait.

Dès lors pourquoi s'en tenir à cette femme dont il souffrait parce qu'elle était changeante? Ne peut-il la remplacer, et d'après cette créature bornée qui n'avait pas su porter les illusions brillantes dont il la vêtait, se créer une image féminine, fine et douce, et qui tressaillerait en lui, et qui serait lui.

* * * * *

C'est ainsi qu'il vécut désormais parmi la stérile mélopée de tous ces sages, extasié en face la bien-aimée, aussi belle, mais plus rêveuse que son infidèle. Elle avait, sous les cils très longs, l'éclatante tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l'ovale de sa figure parfois voilée de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait ses paupières bleuâtres, il voyait encore leur douce flamme transparaître.

Il s'agenouilla devant cette dame bénie et jamais extase ne fut plus affaissée que les murmures de cet amour.

De son âme, comme d'un encensoir la fumée, s'échappait le corps diaphane et presque nu de l'amante, si délicate avec ses hanches exquises, son étroite poitrine aiguë et sur ses joues l'ombre des cils. Frêle apparition! dans ce nimbe de vapeurs légères, elle semblait un chant très bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l'odeur atténuée d'une fleur lointaine, le soupir de douleur légère qui se dissipe en haleine.

* * * * *

«O mon âme, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car après tant de rêves je ne puis le savoir. Suis-je né ou me suis-je créé? Ah! ces incertitudes qui flottent devant l'oeil pour avoir trop fixé! J'ose dédaigner la vie et ses apparences qu'elle déroule auprès de mes sens. Le passé, je me suis soustrait à ses traditions dès mes premiers balbutiements. L'avenir, je me refuse à le créer, lui qui, hier encore, palpitait en moi au souvenir d'une femme. De mes souvenirs et de mes espoirs, je compose des vers incomparables. J'appris de nos pères que les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n'est qu'un tremblement que fait le petit souffle de nos désirs; et comme eux tuèrent déjà l'être, je tuai même le désir d'être. L'harmonie où j'atteins ne me survivra pas. J'aime parce qu'il me plaît d'aimer et c'est moi seul que j'aime, pour le parfum féminin de mon âme. Ah! qu'elle vienne aujourd'hui la femme! je défie ses charmes imparfaits.»

* * * * *

Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d'une vierge sur l'admiration des humbles prosternés glissa des parvis du temple dont les portes s'écartèrent lentement. Et comme la beauté est une sagesse encore, défiée, sur le seuil elle apparut. Son bras léger au-dessus de sa tête s'appuyait avec grâce aux colonnades, tandis que le charme de sa jeune gorge s'épanouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout l'univers se résumait au loin à la hauteur de ses petits pieds. Si frêle, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les peupliers et les peuples n'étaient plus que des lignes menues, et au-dessus d'elle il voyait l'idéal l'approuver. Le soir bleuâtre descendait sur les campagnes.

* * * * *

Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l'âme du jeune homme. Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de tout le temple devant cette invasion des problèmes; et son émoi redoublait à sentir la terreur de tous, en sorte qu'il n'essaya point de lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s'épuisait vers la bien-aimée, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle, indécis comme un balbutiement....

Il frissonnait de cette haleine légère et de tous les frôlements un peu tièdes oubliés. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur, véritable petit animal d'amour, ingénue et nerveuse, avec son regard bleu, en sorte qu'il murmura brisé: «Fais-moi la pitié de permettre que je ne t'aime point.»

Et peut-être eût-il préféré qu'elle l'aimât.

Mais elle le considérait avec curiosité et quoi qu'elle ne comprît guère, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de ce rire incompréhensible qu'elle eut toujours. Alors, soudain, à pleine main, il repousse les petits seins stériles de cette femme. Elle chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l'air; et dans le bruit triomphal de la sagesse sauvée, au travers du temple acclamant le héros, sous les bras indignés, rapide et courbée, elle sortit. Jamais elle ne lui fut plus délicieuse qu'à cette heure, vaincue et sous ses longs cheveux.

* * * * *

Et les sages d'un même sursaut, délivrés, déroulèrent l'hymne du renoncement, la banalité des soirs alanguis et l'amertume des lèvres qu'on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu'il est malsain même de maudire, leurs fadeurs et toutes nos misères affairées. Puis ils répandirent comme une rosée les merveilles de demain, de ce siècle délicat et somnolent où des rêveurs aux gestes doux, avec bienveillance, subissant une vie à peine vivante, s'écarteront des réformateurs et autres belles âmes, comme de voluptueuses stériles qui gesticulent aux carrefours, et délaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les martyrs.

Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le sort de la caravane, passé l'horizon de sa vie! Peut-être s'était-il convaincu que tant de querelles à la passion tournoyent comme une paille dans une seconde d'émotion! Il les quitta.

Que la stérile ordonnance de leurs cantiques se déroule éternellement!

* * * * *

Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle disparut sous les feuillages entre les troncs éclatants des bouleaux. Elle ne daignait même pas soupçonner ces bras suppliants et ces désirs. Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-être seulement son coeur était-il froissé. Il reconnut l'univers; il sentit une allégresse, mais allait-il encore vivre vis-à-vis de soi-même! Une sorte de fièvre le releva, il eut un élan vers l'action, l'énergie, il aspirait à l'héroïsme pour s'affirmer sa volonté.

* * * * *

Vers le soir il atteignit le sable des étangs, et parmi les saules, au bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne. Là-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la mémoire et qui n'a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit indistincte, comme un désir s'apaise.

Il n'avait tant marché que pour revenir à cette petite plage où naquit sa tendresse. Son coeur était à bout. Il savait que la vie peut être délicieuse; il renonça rêver avec elle au bois des citronniers de l'amour et cela seul lui eût souri. Ses méditations familières lui faisaient horreur comme une plaine de glace déjà rayée de ses patins. Il bâilla légèrement, sourit de soi-même, puis désira pleurer.

Du doigt, il traça sur la grève quelques rapides caractères. La brise qui rafraîchissait son âme effaça ces traits légers.--

Cette légende est vraiment de celles qui sont écrites sur le sable.

* * * * *

Tout de son long étendu, les yeux fatigués par le couchant, seul et lassé, il parut regarder en soi....

* * * * *

CHAPITRE TROISIÈME

* * * * *

CONCORDANCE

_A vingt ans, il sentait comme à dix-huit, mais il était étudiant et à sa table d'hôte (celle des officiers à cent francs par mois) mangeait mieux qu'au lycée; en outre il pouvait s'isoler._

_L'usage de la solitude et une nourriture tonique augmentèrent sa force de réaction. Les éléments divers qui étaient en lui: 1° culture d'un lycéen qui a passé son baccalauréat en 1880; 2° expérience du dégoût que donnent à une âme fine la cuistrerie des maîtres, la grossièreté des camarades, l'obscénité des distractions; 3° désir et noblesse idéale, aboutirent au rêve._

_En frissonnant, il s'enfonçait dans cette façon de rêve scolaire et sentimental où l'on retrouvera juxtaposées de confuses aspirations idéalistes, des tendresses sans emploi et de l'âcreté._

_En vérité, ceux qui se retournent avec ferveur vers des images d'outre-tombe ne témoignent-ils pas qu'ils sont mécontents de leurs contemporains, échauffés de quelque sentiment intime, inassouvi?_

* * * * *

DÉSINTÉRESSEMENT

Toujours triste, Amaryllis! les jeunes hommes t'auraient-ils délaissée, tes fleurs seraient-elles fanées ou tes parfums évanouis? Atys, l'enfant divin, te lasserait-il déjà de ses vaines caresses? Amaryllis, souhaite quelque objet, un dieu ou un bijou; souhaite tout, hors l'amour, où je suis désormais impuissant;--encore, que ne pourrait un sourire de celle que chérit Aphrodite!

Ainsi Lucius raillait doucement Amaryllis, la très jeune courtisane, aux yeux et aux cheveux d'une clarté d'or, tandis que glissait la barque sur le bleu canal, parmi les nénuphars bruissants. Très bas sur leurs têtes, les arbres en berceau se mirent, sans un frisson, dans l'eau profonde. La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses forêts d'orangers et de sa quiétude. Entre les branches vertes, apparaît par instant le marbre vieil ivoire des dieux qui semblent de leurs attitudes immuables dédaigner les discours changeants de la facile Orientale et de son sceptique ami.--Au loin, pâle ligne rosée fondant sous la chaleur, les montagnes, refuges des solitaires et des bêtes féroces, troublaient seules la rêverie de ce ciel.

* * * * *

Mais déjà on approchait de la plage où, mollement couchée sous la caresse des flots et des brises, la ville étend ses bras sur l'océan et semble appeler l'univers entier dans sa couche parfumée et fiévreuse, pour aider à l'agonie d'un monde et à la formation des siècles nouveaux.

Avec une grâce lassée, Amaryllis reposait sur des coussins de soie blanche. Son lourd manteau d'argent cassé semblait voluptueusement blesser son corps souple. Ses bras ronds veinés de bleu couronnaient son visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix très harmonieuse:

--Riez, ô Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon ennui, c'est à toi qu'irait mon espoir. Tu as aimé, Lucius, on le dit, tu pleuras près des couches trop pleines. Tu t'es lassé du rire de la femme; comprends donc que je me désespère du perpétuel soupir des hommes. Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie, ô Lucius. Les divines tendresses d'Atys, les inquiétants mystères d'Isis et la grandeur de Serapis n'apaisent pas mes longs désirs; or je sais trop ce qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que naît l'amour, et je sais ses souffrances et qu'elles lassent, car gémir même devient une habitude. Je suis une Syrienne, la fille d'une affranchie qui prophétisait; tu es un Romain, presque un Hellène, tu sais railler, ô Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de pouvoir consoler.»

Debout contre la rampe du baldaquin pourpre et noir, le Romain jouait avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune. L'élégance de ses mouvements révélait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il évitait les mots sérieux qui sont maussades:

--Amaryllis, disait-il, laisse-moi m'étonner qu'un si petit coeur puisse tant souffrir et qu'il tienne de telles curiosités sous un front gracieux si étroit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et même des singes qui font rire. Pourquoi désirer des dieux et des choses innommées!

* * * * *

Sous la soie bleuâtre de sa tunique transparaissait le corps tant adoré de la jeune femme encadré de brocart. Ses doigts effilés jouaient avec la bulle de cristal jaunâtre, où sa mère jadis enferma les conjurations. On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque; de loin en loin sautait un poisson avec le rapide éclat d'argent de son ventre. Mais seul un souffle triste agitait le coeur meurtri de l'enfant.

--Quel mime, quel thaumaturge, quel temple visitera aujourd'hui notre chère Amaryllis? Je la conduirai selon ses désirs avant de me rendre au Serapeum.

--Athéné vous convoque aujourd'hui? interrogea, en se soulevant et d'une voix réveillée, la jeune femme. Athéné! on dit qu'elle sait les choses et des dieux la protègent. Une fois que j'étais couronnée de fleurs et de jeunes amants, comme on sort d'une fête de nuit, je l'ai vue sur les tours de Serapeum, extasiée et en robe blanche. Mes amis l'acclamèrent et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinité chaste. Alors survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifié et possèdent toute certitude. Au-dessus d'elle la lune pâlissait, plus lointaine à chaque insulte; mais eux étaient trempés du soleil levant comme du sang de la victoire et je pense que c'est un présage. Comment subjugue-t-elle les âmes? Est-elle donc plus belle que moi? Elle pourrait guérir mon chagrin.

--Tu rêves toujours, Amaryllis, et tes rêves te gâtent ta vie. Daigne sourire, ma chère Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les faibles et dépouiller leurs dernières illusions les forts. Jouis de l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amitié de ceux qui sont las, et laissons vivre du passé la vierge du Serapeum.

Et s'étant incliné, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts. Mais elle se mit à pleurer.

--Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais de mes petites fossettes, par ta haine des chrétiens qui seuls me résistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius, mène-moi chez Athéné.

Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle:

--Le sort, lui dit-il, t'avait donné un corps sain et beau. Faut-il y introduire la pensée qui déforme tout!

Mais comme elle ne cessait de gémir et que les pleurs d'une femme attristent les plus belles journées:

--Soit, Amaryllis, souris et donne-moi la main pour que nous allions vers Athéné et que je te mène comme un jeune disciple.

* * * * *

L'enfant releva la tête. Un sourire joyeux éclairait son fin visage tandis qu'elle réparait l'appareil de sa beauté. Les avirons se turent, et contre la rive où circulait tout un peuple, un faible choc secoua la barque.

* * * * *

«Au Serapeum», dit-elle avec orgueil. Dans une litière, à l'ombre des colonnades, ils avançaient lentement parmi toutes les races parfumées de cet Orient, que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme et des jeunes hommes. Soudain, au détour d'une rue, ils rencontrèrent une populace hurlante, de figures féroces et enthousiastes: chrétiens qui couraient assommer les Juifs. La courtisane, tremblante, penchait malgré elle son fin visage hors des draperies, et dans le ruissellement de sa chevelure dorée elle cherchait, en souriant un peu, le regard de Lucius. Alors du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de sa taille et de ses excitations lui cria:

--La femme des banquets ira pleurer au temple! le dieu est venu dont le baiser délivre des caresses de l'homme!

* * * * *

Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres.

* * * * *

Avec la triple couronne de ses galeries effritées et les cent marches croulantes de son escalier, le Serapeum dominait la ville, ses splendeurs, ses luxures et tous ses fanatismes. Sur ses murs déjoints fleurissaient des câpriers sauvages. Mais il apparaissait comme le tombeau d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept cent mille volumes l'emplissaient. Ces nobles reliques vivaient de la piété d'une auguste vierge, Athéné, pareille à notre sensibilité froissée qui se retire dans sa tour d'ivoire.