Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares

Chapter 3

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Parmi les fleurs, au pâturage, une bourrique sellée se leva, et cependant que de ses longs yeux, doucement voilés de cils, elle inspectait le jeune homme ému, sa plainte serpentait vers les cieux. «Une belle ânesse d'outre-Rhin, et, pour son moral, je vous le garantis.» C'est en ces termes qu'un vétérinaire lui proposa cette acquisition. Un moral garanti! Jadis on dut beaucoup te battre. Que ne peux-tu entendre le maître, tandis qu'il détaille tes qualités et ton humour, juché sur ton dos et te caressant le gras du col, toi si modeste sous ta selle neuve, le poil aimable, les oreilles droites et circonspectes! Des gens courbés sur leurs champs se redressent; ils abritent leurs yeux de la main, et les plus ordinaires ricanent. Cependant le maître murmure:

--«Tout est là; répandre les fleurs préférées sous les quarante ans de vie moyenne qu'à notre majorité nous entreprîmes. Satisfaisons nos appétits, de quelque nom que les glorifie ou les invective le vulgaire. Je vous le dirai en confidence, mon ami, je n'aime plus guère à cette heure que les viandes grillées vivement cuites et les déclamations un peu courtes. Heureux le monde, s'il ne savait de passions plus envahissantes!... Un homme d'esprit se fait toujours quelque satisfaction, fût-ce à être très malheureux. La réflexion est une bonne gymnastique, de celles qui lassent le plus tard. Tâter le pouls à nos émotions, c'est un digne et suffisant emploi de la vie; du moins faut-il que rien de l'extérieur ne vienne troubler cet apaisement: «_Ayez de l'argent et soyez considéré_.»

La chaleur frémissait, monotone, dans le ciel bleu; par la prairie rousse le jeune homme au coeur bondissant voyait à la parole de son maître vaciller l'horizon connu; et des fleurs que lui donna la jeune fille, il chassait les mouches avides de cette frissonnante bourrique.

Vous fûtes sage, bourrique, à cette heure. Un fossé vous présentait son herbe drue et son eau éclatante que fendillent les genêts. Vous arrêtâtes leurs discours et votre marche; vous saviez les habitudes, la halte ombreuse, le pain tiré de la poche et qu'on se partage. Des paroles, même excellentes, ne troublaient point votre judiciaire, et les yeux discrètement fermés, avec la longue figure d'un contemplateur qui dédaigne jusqu'aux méditations, vous demeuriez entre eux deux, remâchant votre goûter, et vos longues oreilles d'argent dressées comme une symbolique bannière par-dessus leurs têtes inquiètes, cependant que votre maître et le mien reprenait son enseignement:

* * * * *

«Je n'insisterai pas sur ces menus principes d'une enfantine simplicité et très vieux. Vous voilà installé dans l'argent et la considération; vous estimez honteux et le trait d'un barbare de brider votre naturel, hormis parfois par raffinement; vous assouvissez vos appétits, vos vices et vos vertus les plus exaspérés, et le dernier de vos caprices se détache de son objet comme la sangsue des chairs qui la gorgent et qui la tuent; alors, si vous ne gisez point dans la voiture des ramollis ou le cabanon des fous, alors, mon excellent ami, comme s'exhale des roses un parfum, un suffisant dégoût des hommes et des femmes en vous se lèvera.

«Des hommes d'abord, car près d'eux votre expérience s'instruisit de plus loin: vous eûtes leur sottise pour compagne, alors que vous grandissiez sous la brutalité des camarades et l'imbécillité des maîtres; vous méprisâtes de suite la grossièreté de leur fantaisie et la lourdeur de leurs ébats; vous répugniez à leurs plaisirs et au serrement de leurs mains gluantes; mais le hasard élut quelques-uns vos amis.--Hélas! outre qu'un si bel ouvrage, chacun tirant à soi, se déchire toujours par quelque endroit, dans une vie amie que puiser, sinon les petitesses et les tracas qui dominent au fond de tous? Certes, il est quelque agrément à consoler et confesser autrui: à s'épancher après que l'on a bu. Mais pour ces fins régals d'analyste, faut-il tant d'appareil! Et le premier venu, cette bourrique, ne seraient-ils pas de suffisants prétextes à déguster l'expansion, cette tisane du noctambule?

«Ce qui est doux, mystérieux et regrettable dans l'appétit d'amitié, c'est les premiers moments qu'elle s'éveille, alors que les parties se connaissent peu et se prisent fort, qu'elles sont encore polies et ne se piquent point de franchise.--Toutefois, considérez ceci: deux chiens se rencontrent; ils s'abordent, se félicitent, s'inspectent, et, quand ils odorent à leur gré, les jeux commencent: aimables indécences, manger qu'on partage et qu'on se vole, toutes les émulations; puis, lassés, ils s'éloignent vers leurs chenils ou des liaisons nouvelles. Je comprends que, parmi les hommes, la société est un peu mêlée pour ce mode de vivre; toutefois, avec du tact et quelque judiciaire, un galant homme saura tirer profit, je pense, de cette facile observation.

«Mais que sert de raisonner, monsieur! Les fades sensibilités, qui soupirent depuis des siècles au fond des consciences humaines, ne se lassent pas sous les arguments que nous leur jetons comme des pierres aux grenouilles crépusculaires coassant dans la campagne. A l'heure où la lune s'allume, où les bêtes féroces jadis assaillaient nos lointains aïeux, où naguère s'embuscadaient nos pères paraphant des alliances dans la chair des assassinés, à cette heure étoilée qui frissonne du gémissement des fiévreux et du perpétuel soupir des amantes, une langueur nous pénètre, un effroi de la solitude, une élévation mystique et des désirs assez vifs,--et s'avance pour triompher la femme.

«Celle-là nous tient plus longtemps que l'homme. Moins franchement personnelle, plus reposante, elle satisfait mieux notre égotisme. Et puis, très jeunes parlent les sens. Cela ne dure guère. Les sports, quels qu'ils soient, ne proposent aux intellectuels que l'occupation d'une heure oisive, qu'un spécifique aux bâillements et aux nourritures échauffantes. Mais la reposante bêtise, l'esprit tout extérieur (la finesse d'un sourire attirant, la douceur d'une voix inutile et qui caresse, l'alanguissement souple et tiède d'un corps qui se confie), c'est ce qu'ignore le jeune mâle et que ne peut oublier l'honnête homme affiné et fatigué.

«Hélas! quand il atteint cette maturité de savoir choisir ses baisers, elles sont parties les petites jeunes et fraîches, dont le caprice est délicieux, car, à la naïveté et à toute la virginité de coeur des amours pures, elles joignent des sciences et des coquetteries dont la complaisance enchante l'homme sain, le sage. Roses écloses du matin (préférables au bouton orgueilleux et intact, comme à la fleur parfumée d'essence, soutenue d'acier et malgré tout découragée), les jeunes amantes ont de l'appétit, une âme amusante à fleur de peau, une pâleur qui leur donne un caractère de passion; et leur corps est frais. Étant gourmandes de sottises, elles s'attachent à la jeunesse. Quelque Méridional bientôt les entraînera, ravies et bondissantes, vers des locaux tumultueux.--Très vite l'homme chauve se lassera des caprices changeants, à cause des réveils trop froids et des soirées déçues, à cause aussi de la cuisine d'amour à jamais humiliante et pareille, à cause des nuques percées de la lance et des jambes qui cotonnent. Nu d'amour et d'amitié, il s'enfoncera plus avant dans la vie intellectuelle.

«Très sec, opulent et considéré, il connaît alors la douceur de tendre son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d'égoïstes jouissances son coeur et sa cervelle. Heures exquises et rapides où, fort bien installé, l'on rêve de Baruch de Spinoza qui, lassé de méditation, sourit aux araignées dévorant des mouches, et ne dédaigne pas d'aider à la nécessité de souffrir,--où l'on assiste Hypathie, la servante de Platon et d'Homère, très vieille et très pédante,--où l'on s'attendrit jusqu'aux pleurs et sur soi-même devant l'immortel trésor des bibliothèques.

«Peu à peu, jour sombre, on se l'avoue: tout est dit, redit: aucune idée qu'il ne soit honteux d'exprimer. En sorte que cette constatation même n'est qu'un lieu commun et cet enseignement une vieillerie surannée, et que rien ne vaut que par la forme du dire.

«Et cette forme, si belle que les plus parfaits des véritables dandies ont frissonné, jusqu'à la névrosthénie, de l'amour des phrases, cette forme qui consolerait de vivre, qui sait des alanguissements comme des caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes rares, cette beauté du verbe, plastique et idéale et dont il est délicieux de se tourmenter,--on l'explique, on la démonte; elle se fait d'épithètes, de cadences que les sots apprennent presque, dont ils jonglent et qu'ils avilissent; et tout cela écoeure à la longue, comme une liqueur trop douce, comme la comédie d'amitié, comme encore les baisers que probablement vous désirez....»

* * * * *

(Une émotion ridicule tenait à la gorge le pauvre homme, et son compagnon connut l'orgueil d'être amer.)

* * * * *

Il se tut. La brume tombait avec sa fraîcheur. Ils se levèrent; et tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu vers l'inconnu:

«Qu'importe! ceux-là ont souffert que je raconte, mais ils firent chanter à leur indépendance les chansons qu'ils préféraient; à toute heure ils pouvaient s'isoler dans leur orgueil ou dans le néant: leur vie fut telle qu'ils daignèrent. Et je ne crois pas qu'un homme raisonnable hésite jamais à mener les mêmes expériences.»

* * * * *

Dans l'ombre plus épaisse ils se hâtaient en silence. Lui flattait le garrot de la bourrique et même, s'étant penché, il l'embrassa. La bête approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient sous la lune apaisante.

La vieille domestique (admirable de bon sens, tout à fait dans la tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son maître; elle dit simplement: «Vous n'êtes guère raisonnables, messieurs,» mais l'inquiétude faisait trembler sa voix. Et peu après, ils l'entendirent injurier la bourrique: «Bête d'Allemagne, sac à tristesse,» et des jurons, je crois. Le maître s'interrompit pour sourire, il haussa légèrement les épaules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille judicieuse, ces messieurs n'étaient guère raisonnable.

* * * * *

Et soulevant ses paupières, il regarda le jeune homme qui s'était laissé glisser à terre. Peut-être tant de lassitude l'effraya; peut-être dans ces yeux vit-il l'aube des jours nouveaux! il lui frappa l'épaule à petits coups: «Qui sait!--cela du moins nous fit passer une journée.--D'ailleurs, nos idées influent-elles sur nos actes?--Et quand nous savons si peu connaître nos actes, pouvons-nous apprécier nos idées?--Attachons-nous à l'unique réalité, au _Moi_.--Et _moi_, alors que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de guérir tous mes mépris, pourquoi l'accueillerai-je? J'en sais qui aiment leurs tortures et leur deuil, qui n'ont que faire des charités de leurs frères et de la paix des religions; leur orgueil se réjouit de reconnaître un monde sans couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de repousser comme vaines toutes les dilections qui séduisent les enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur âme, ce vaste charnier de l'univers.»

C'était une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet adolescent qu'un homme chauve et très renseigné, d'une voix grandie, lui attestant par la poussière des traditions la détresse d'être, et reniant le passé et l'avenir et la Chimère elle-même, à cause de ses ailes décevantes.--Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas qui vacillent, le troupeau des inconséquences; une grande fatigue l'affaissait au départ, devant la prairie des foules. Et son âme demeura parmi tant de débris, solitaire au fossé de son premier chemin.

* * * * *

Quand la jeune fille lui apparut-elle? Dans sa chevelure fleurissait toute une claire journée de prairie; la tendresse de la lune nimbait l'éclat de ses charmes; ses paroles sonnaient comme une eau fraîche sur un front brûlant.

--Pourquoi daignez-vous, mon ami, ternir vos yeux des idées qui planent et qui s'en vont? Nous autres dames, nous allons plus vite et plus loin que vous; où vous raisonnez, nous pénétrons d'un trait de notre coeur, nous pensons si fin que des nuances familières à nos âmes échappent à vos formules, peut-être même à nos soupirs.

--Ah! dit-il, l'interrompant et le coeur ému, est-ce que vous existez donc, vous, mon _amie!_ et il sanglotait sur le sable.

--Cela dépend, reprit l'enfant avec tranquillité, mais tout d'abord, puisque vous avez pénétré les apparences et les convenances, courez les oublier avec nous qui savons être ignorantes. Nous respectons des voiles légers, qui n'entravent guère nos caprices; nous négligeons le triomphe ingénu de supprimer des ombres. Que des âmes un peu épaisses se débattent avec le reflet de leur vulgarité; vivons des enchantements qui n'existent pas. Viens nous enivrer parmi des fleurs inconnues; dans mes bras te sourient des songes. Et s'il était vrai que toutes choses eussent perdu leur réalité pour ta clairvoyance, garde-toi de renoncer ou d'instituer en ton rêve le mal et la laideur, mais daigne désirer pour qu'elles naissent, les choses belles et les choses bonnes.

--Quoi, dit-il, relevant son visage lassé, aspirer à quelque but! n'est-ce pas oublier la sagesse?

--Assez conté de bêtises, aujourd'hui! fit-elle ingénument en se pendant au cou du jeune homme; tu n'auras rien perdu si je t'apprends à sourire. Pour tes désirs, mon cher enfant, nous y veillerons plus tard, et puisqu'il faut absolument à ta faiblesse un maître, daigne te guider désormais sur mon inaltérable futilité.

* * * * *

Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s'acheminent vers l'horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre constellé de pétales de roses.

* * * * *

CHAPITRE DEUXIÈME

* * * * *

CONCORDANCE

_Par luxure assurément et par désir de paraître, il fit le geste de l'amour quelquefois; autant que leurs sources et son hygiène s'y prêtaient._

_Ces personnes à défaut d'urbanité de coeur n'offraient pas même ces lenteurs de la politesse qui seules adoucissent les séparations._

_Fréquemment donc il se chagrina._

* * * * *

_Et les soirs suivants, jusqu'à l'aube, s'échauffant l'imagination, il ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et pénétrants, en sorte qu'elle devint digne de son désir de se désoler et de la niaiserie inévitable de son âge._

* * * * *

TENDRESSE

Combien je t'aurais aimé si je ne savais qu'il n'y a qu'un Dieu.

L'ARÉOPAGITE.

C'est un baiser sur un miroir.

Au soir, une douce tiédeur emplit l'air violet où se turent enfin les oiseaux; et parmi les saules, au bord des étangs, le jeune homme et la jeune femme s'illuminaient du soleil alangui sur l'horizon.

Elle avait de longs cils, des cheveux dénoués, des draperies flottantes et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa baguette, à coups légers, elle soulevait en perles l'eau dormante, son fin visage à demi tourné souriait au jeune homme. Et lui, couché parmi les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image balancée sur les étangs.

* * * * *

Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle s'agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer:

--Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos pensées que vous voulez accueillir à cette heure? Daignez comprendre ce qui me plaît parmi ces saules. Voulez-vous donc que je rougisse?

Mais elle s'interrompit de sourire, inquiète de ce jeune homme si las, devinant peut-être qu'il contemplait là-bas, plus loin que tout désir, le temple de la Sagesse Éternelle vers qui les plus nobles s'exaltent. Elle posa sa main délicate sur les yeux du jeune homme.

--Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu'on m'aime? Et pourquoi faut-il donc que tu m'écartes, pourquoi te peiner, de mon sourire? J'ai toujours vu que les hommes s'y complaisaient.

Mais lui répondit à cette amoureuse, avec une légère fatigue:

--Ne connais-tu pas aussi ceux-là qui dédaignent vos frissons et n'ont pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupières lourdes!

Et comme elle ne répondait point et qu'il craignait toute tristesse, il leva les yeux de sa vague image balancée sur l'eau, pour regarder la jeune femme. Debout dans la lucidité de ce soir or et rosé,--un oiseau comme une flèche dans le ciel entrait,--d'un geste pur, elle entr'ouvrit son manteau et révéla son corps dont la ligne était franche, la chair jeune et mate.

Sa nudité eût assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge exaltaient sur sa taille une gorge fraîche et rougissante. Mais le jeune homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envolée dans la brise et, l'ayant avec grâce baisée, la ramena sur les charmes de la jeune femme. Il souriait et il disait:

--J'aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce léger travers, comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui fléchirait et toutes ces grâces peut-être inoubliables. Je sais que la petite ligne du sourire des femmes trouble la pensée des sages et, pour nous, la nuance des nuages même. Dans vos prunelles mon image serait plus agitée qu'au miroir de ces étangs rafraîchis par la brise.

Elle se laissa glisser sur la grève et, cachant contre lui son visage, elle gémissait:

--Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu écoutas ce qui monte du passé, et les morts t'auront mangé le coeur. Veux-tu donc être ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais peut-être t'inquiètes-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et que je défie toutes les femmes.

Et lui souriant de cette révolte ingénue:

--Les femmes, amie! crains plutôt ce désir d'amour où je me pâme malgré mon âme. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n'éveille mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant l'effort et que j'ai peur.... Bercez, calmez mes caprices, amie, et souffrez que je ne m'échappe pas à moi-même.

Hélas! cette musique plaintive mit une joie qui me gâte sa tendresse aux lèvres si fines et dans les cils très longs de la jeune fille. Son oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce coeur. Créature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que bat la vie chez les élus. Parce que le sein du jeune homme palpitait, elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s'en volaient ses cheveux épars, elle éparpilla dans l'ombre son rire joyeux.

* * * * *

Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune rougissant. Ce profond paysage d'où affleuraient des branches raides et la plainte monotone des campagnes noyées dans la nuit, fut-il si enchanteur, ou leurs âmes avaient-elles atteint ces équilibres furtifs que parfois réalisent deux illusions entrelacées; brûlaient-elles de cette ardeur intime qui vaporise toute inquiétude? Qu'importe le mot de leur fièvre dévorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons onctueux, dans le silence pénétrant et la fraîcheur féconde, la même allégresse, en leurs poitrines allégées d'un même poids, rhythmait leurs pensées et leur sang; et c'est ainsi qu'étendus côte à côte, sans se mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d'argent que toujours on regrettera sous la pluie dorée de midi, ils ne furent plus qu'un frissonnement du bonheur impersonnel.--Nuances des musiques très lointaines qui fondez les plus ténues subtilités! limites où notre vie qui va s'affaisser déjà ne se connaît plus! seules peut-être effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oubliées.

Et lui, le premier, murmura: «Ai-je raison de me croire heureux?»

La jeune femme se souleva, ses seins peut-être haletaient faiblement. Un rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanées se penchaient comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de noblesse qu'en cette lassitude précoce. A cette minute il semble qu'elle se troubla de cette pâleur et de ces lignes inquiètes. Absente, elle prononça ce mot, si vulgaire: «Que vous êtes joli, mon amour!»

Alors soudain il eut au coeur une fêlure légère, la première fêlure d'amour, par où s'enfuit le parfum de sa félicité, et se relevant, il froissa les deux fleurs.

--Ah! combien je le prévoyais! vous daignez goûter quelques formes où j'habite, et jamais vous n'atteindrez à m'aimer moi-même, car votre caprice peut-être ne soupçonne même pas sous mes apparences mon âme. Ah! mon incertaine beauté qui n'est qu'un reflet de votre jeunesse! ma parole, ce masque que ne peut rejeter ma pensée! mes incertitudes, où trébuche mon élan! tous ces sentiers que je piétine! tout ce vestiaire, c'est donc vers cela que tu soupirais, pauvre âme?

Et une rougeur avivait son teint délicat. Pouvait-elle comprendre! Elle attira doucement la tête du jeune homme sur son sein; elle posa sa main un peu tiède sur les yeux de l'adolescent, et doucement elle le berçait; en sorte qu'il cessa de se plaindre comme un enfant qui se réchauffe et qui s'endort.... Puis il entrevit peut-être ce temple de la sagesse qui fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers.... La jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu'il avait brisées, les plaça dans sa chevelure; et ces frêles mortes faisaient la plus touchante parure qu'une amoureuse eût jamais pour se faire aimer. Tel était son charme, et si pur l'ovale de sa figure parmi ses cheveux déroulés et fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser à elle. Mais un malaise, un regret informe de la solitude flottait en son âme tandis qu'ils descendaient vers la vallée. Et comme il était ému il jugea bon de se révéler a son amie.

* * * * *

--«Mon âme, disait-il, ces légendes où notre mémoire résume la vie des plus passionnés, ce sentiment qui m'entraîne vers toi, et même l'inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces délicatesses, les plus raffinées que nous puissions connaître, ne sont que frivoles papillons dont use l'Idée pour dépister les poursuites vulgaires. Ma lassitude, qui t'étonna, se complaît à sourire de ces furtives apparences et à tressaillir du frôlement de l'Inconnu. J'aime aspirer vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire fleuri des sentiers qui s'enfuient, du jour qu'au travers du chemin mon désir aura ramassé son objet. Et puisque mon plaisir est d'aimer uniquement l'irréel, ne puis-je dire, ô mon amie, que je possède l'immuable et l'absolu, moi qui réduisis tout mon être à l'espoir d'une chose qui jamais ne sera.