Le crime des riches

Part 9

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A court d'argent et rivée dans la maison par l'attente de l'héritage, Sonia Barisnine acculée aux plus dures nécessités s'est un jour enhardie, et au milieu de toutes ces vieilles parentes aveugles; c'est-à-dire aveuglées dans leur gâtisme funèbre, elle est allée rendre visite au tombeau de sa cousine.

--Et nous devinons ce qu'elle a fait, ricanait Surville, elle a pris le musée funéraire pour vestiaire.

--Parfaitement, et voilà dix ans que le troupeau des duègnes n'y voit que du feu. Dix ans que Mme de Mératry porte et use consciencieusement la défroque de la morte. Vous vous expliquez maintenant sa silhouette. Je vous avais promis une histoire digne de la Cour d'Espagne, disait modestement de Bergues.

--Et tu as tenu, concluait Grandgirard.

DISPARUES

Encore une fête qui s'en va!...

C'était au dernier vernissage, celui de la Société nationale. La cohue grossissante des curieux, des snobs et des belles dames en mal de se faire voir nous avait rabattus, Surville et moi, dans les cryptes de la sculpture.

Dans les salles du premier c'étaient les bousculades de la foule ameutée devant les toiles classées par la critique et devant les portraits à scandale.

Le Whistler, les deux Lavery, le _lord Ribblesdale_ de Sargent, le _Barrès_ de Jacques Blanche, le _Jacques Blanche_ de Simon faisaient prime. Des groupes en quête de racontars d'impressions et de _bluff_ assiégeaient les Boldini; les La Gandara galvanisaient leur salle; les gens du monde s'abordaient, en se disant: «Avez-vous vu les Carolus?...» les artistes: «Allez donc voir les Guillaume! Une révélation, mon cher!» et les cabots: «Il faudra aller voir les Weber. Il y a un Guitry en robe de chambre rose, dans la fameuse tenue adoptée par Greuling pour lire les œuvres de...--pas de cliché!--Vous savez qui! Allez voir le rose de cette robe de chambre, un rêve!...»

Des D'Anglada, des fleurs délicieusement chimériques d'Henri Dumont, des marines savoureuses de Morrice, des fluides et lointaines Venises d'Irwil, naturellement, il n'était pas question. Ce n'était que de la peinture, et ce n'est pas la peinture que vient voir le monde du vernissage! il y a beau temps que dans cette foire aux vanités chacun vient s'exhiber et toiser de haut son voisin!

Un peu las, un peu curieux aussi, nous rôdions désemparés, Surville et moi, autour du _Penseur_ de Rodin, honoré d'un bref regard par les nouveaux arrivants, parce que Rodin, après tout, avait été quelque peu claironné le matin dans la presse. Mais tout ce beau monde était, en effet, bien plus désireux d'aller faire des mots devant les _Faunes_ de Latouche, les portraits d'Aman-Jean et même ceux de Bernard.

--Non, ce n'est plus ça du tout, soupirait Surville. Tout s'en va. Vous rappelez-vous quelles fêtes d'élégance et d'esprit et de snobisme aussi étaient ces vernissages au Palais de l'Industrie, et même au Champ-de-Mars?...

«Vous souvenez-vous des triomphantes entrées de «notre Sarah», au milieu de la Légion sacrée, comme les appelait Sarcey? Des mouvements de foule se précipitant au-devant de la tragédienne! Le bruit de sa venue se propageait de groupe en groupe et le public lui faisait cortège. C'était la marche à pas lents, comme d'une Reine au milieu de sa Cour, de la blonde, de la fine, de la souple, de la Divine et de l'Unique, sa petite tête auréolée d'or pâle, ses larges yeux de violette--qui furent, tour à tour, ceux de Cléopâtre et de Théodora--volontairement lointains, imprécis, sans regard?... Et toute cette parade et toute cette renommée et toute cette gloire d'alors, encensées, adulées, adorées, entourées par tout ce que Paris comptait alors de talents, de réputations, d'esprit, et d'hommes politiques, de diplomates et de sculpteurs?... Les apparitions de Sarah Bernhardt aux vernissages, mais c'est toute une époque, toute une société, aujourd'hui disparue... déjà!

«Elle était l'âme de ces fêtes, la vraie souveraine de ces jours-là. Tout Paris l'y acclamait, Paris artiste et Paris public, tous deux heureux de se trouver de plain-pied avec l'idole. L'idole n'y apparaît même plus maintenant--même incognito. Qu'y viendrait-elle faire? C'est qu'alors il y avait, en France, une autre fièvre d'art.

«La peinture, comme la sculpture, la littérature aussi y étaient moins commerciales, moins réclamières, moins mercantiles. Les marchands n'avaient pas encore envahi le Temple. Mais où sont les neiges d'antan?...»

Et Surville se dirigeait vers les salles des objets d'art, nostalgique et soupirant.

--En effet, il fait moins froid ici, faisais-je enchanté à part moi d'être enfin sorti des ténèbres glacées, où la Société nationale parque ses statues souterraines.

Mais Surville, tout à son idée première:

--Non! Ce n'est plus cela. Le _bluff_ a tué l'enthousiasme et le peu d'illusions demeurées en nous. Quant au snobisme, devenu muffisme, il a effacé--que dis-je?--effarouché et mis en fuite la sincérité et la foi sans lesquelles il ne peut y avoir ni inspiration, ni admiration artiste... Nous avons eu les fanatiques de Burne Jones, qui était un mauvais peintre, mais un grand légendaire...

«Nous avons maintenant les pâmoisons des Américaines du Ritz devant les toiles de Boldini et les conférences cake-walk de M. de Montesquiou!» et Surville plein de tristesse s'absorbait devant les reliures de Mme Valgrenne, les yeux captivés par les nuances délicatement morbides de leurs cuirs.

Il demeurait penché sur la vitrine:

--Ceci vous console-t-il de cela? lui chuchotai-je à l'oreille.

Alors lui, mélancolique:

--Non, car je songe à une autre disparue, une figure charmante, elle aussi, et dont la présence me manque cruellement ces jours de vernissage! Elle était si gaie, si vivante, si Parisienne dans sa silhouette cosmopolite, cette petite Nadège Andramatzi, moitié Russe, moitié Roumaine, sculpteuse et modeleuse de cires, et dont la gloire naissante occupa cinq ans l'indifférence amusée de Paris.

«Nadège Andramatzi! et Surville appuyait longuement sur les syllabes comme s'il les eût voulu retenir dans sa bouche. Il semblait prendre un âpre et délicieux plaisir à presser le nom entre ses lèvres. Nadège Andramatzi! Il y a déjà quinze ans qu'elle est morte et cela ne me rajeunit pas. Morte à vingt-cinq ans! Elle qui aimait tant la vie, morte fauchée en pleine fleur avec cette belle ardeur de vivre, tout cet élan, ce bel enthousiasme, cette foi en soi, ce désir de croire aux autres, cette fièvre de connaître, d'aimer et de jouir de tout ce qui est beau, jeune et vibrant.

«C'est peut-être cette frénésie d'illusions, cette avidité de tout pénétrer et de tout sentir qui l'ont usée et finie si vite. Elle s'est brûlée à sa propre flamme, mais n'est pas ressuscitée de ses cendres, comme l'oiseau Phénix. Elle est bien morte, et les deux ou trois pâtes de verre, que possède d'elle le musée Galliera perpétuent seules son souvenir.

«Son souvenir? Qu'est-ce que ce nom de Nadège Andramatzi pour le visiteur ennuyé, entré là par hasard et promenant sa veulerie parmi la solitude des salles?

«Nadège Andramatzi! Elle a pourtant remué tout Paris à son heure... Vous l'avez bien connue, mon cher?

--En effet. Comme elle est partie vite! Trois ans ont suffi pour éteindre cette belle ardeur et rendre au néant cette jeune chair et cette jeune âme.

La maladie et la mort font des cendres De tout ce feu qui, pour nous, flamboya, De ces grands yeux si fervents et si tendres, De cette bouche où mon cœur se noya.

Et la voix tout à coup sombre:

--Vous souvenez-vous de ses entrées en coup de vent les matins du vernissage à la section des objets d'art? Elle débuchait là, escortée de Mme Andramatzi mère et du triumvirat des tantes, les sœurs de Mme Andramatzi, dévouées toutes, corps et âme, et corps et biens aussi, à la carrière et à la gloire de Nadège...,; et toute la Roumanie suivait, et toute la Bosnie et toute la Bulgarie embrigadées accourues dans le sillage de la jeune fille, en un mot toute la colonie des étrangères.

«D'une étrangère elle avait les curiosités, et, comme elle était ardente et enthousiaste, ses curiosités, elle les avait vives, impérieuses avec une pointe d'audace un peu gênante chez une jeune fille. Ainsi cette manie d'écrire à tous les hommes célèbres, cette prétention de vouloir pénétrer dans l'âme et la vie intime de quiconque lui avait plu par son style ou par son œuvre, oui, tout cela était un peu outrecuidant de prétention, de présomption aussi et frisait l'impertinence; mais cela était si jeune, si touchant, d'une si belle confiance, si puéril même, et témoignait d'une si vivace personnalité!»

--La culture du soi et l'école de Maurice Barrès! Oui, je sais et sa correspondance avec Louis de Barbarousse, l'orientaliste. La famille après la mort n'a pas su résister au vaniteux plaisir de la publier, cette correspondance! Eh bien! je l'ai lue et je l'ai trouvée piteuse. Toutes ces lettres se résument à un questionnaire adressé à Barbarousse: «_Qu'éprouvez-vous? Que pensez-vous? Que feriez-vous si? Moi, j'éprouve ceci; moi, je pense cela; moi, je ferais ceci._» Et toujours à côté de la question indiscrète, une odieuse affirmation du moi, un égotisme extravagant de petite riche pénétrée de son importance, convaincue de son génie et sûre de ses millions et, dans le fond, une psychologie de professeur de sixième.

--Vous êtes sévère, mon cher, sévère et injuste, mais vous, vous détestez les étrangers et n'admettez pas l'égalité de la femme.

--Sottise! je vois la femme surtout autre que l'homme et chaque sexe dans un rôle bien différent. D'ailleurs, Nadège Andramatzi était une insexuée; aucun charme féminin. Je l'ai connue brune, sèche, un teint d'olive verte. Avec cela, je l'avoue, d'admirables yeux gris--la clarté de ses yeux était la seule joie de ce visage--mais un tempérament d'ambitieuse. Aucune émotion, aucune des sensibilités et même des sensualités particulières où se reconnaît un sexe, mais un cerveau avide de connaître, de paraître et de dominer: une enfant autoritaire et gâtée, votre petite Roumaine, et puis, je n'aime pas les «oiseaux de passage».

--Oiseaux de passage! Ah! vous êtes encore pour les frontières, frontières de patrie, de religion, de tradition et de passé! Vous êtes de ceux qui veulent éterniser à jamais tous les conflits, les conflits de races et les autres, et retarder ainsi la marche du progrès. La marche du progrès! Comme si on arrêtait les torrents!...

«Oiseaux de passage! Oui, c'était un pauvre petit oiseau d'Asie au plumage vif et bariolé, au vol plus large, au ramage plus brillant que celui des nôtres, de nos oiseaux de plaine et de forêt, un oiseau nomade venu de l'Extrême-Orient, presqu'un oiseau de légende, un peu frère de l'Oiseau qui parle et de l'Oiseau-fleur, un oiseau de passage qui a chanté trois hivers et trois étés dans Paris étonné, amusé et ravi, et puis que Paris a tué.

«Nadège Andramatzi s'est meurtri les ailes et le reste aux durs barreaux de la grande cage. Nul ne l'a comprise dans la grande ville ardente et morne, morne à l'amour, ardente au plaisir. Avide de scandales et de nouveautés, Paris l'a accueillie, puis bafouée. Paris l'a fêtée, puis calomniée, et Nadège Andramatzi est morte de Paris. Tout cela est beaucoup moins gai que vous ne le croyez, cher ami, et la courte vie de cette petite fille a droit à un peu plus d'indulgence; elle a même droit à un peu de pitié.

«La terre d'exil a gardé l'oiseau de passage et les vieux parents demeurés là-bas, en Roumanie, peuvent dire en songeant à la petite morte enterrée à Hyères:

L'oiseau s'envole, là-bas, là-bas!... L'oiseau s'envole, et ne revient pas!...

--Mais vous êtes lugubres, faisait Grandgirard tout à coup surgi derrière nous.

--Tu étais donc là? s'étonnait Surville.

--Mais oui, je vous écoutais. Je vous suis depuis cinq minutes! Ah! vous êtes gais, vous, et vous en effeuillez des couronnes. Nous ne sommes pas le jour des morts, que diable!

A quoi, Surville:

--Non, le jour des disparues et nous remuons quelques souvenirs.

Et Grandgirard concluant:

--Pauvre Nadège Andramatzi, elle a eu le bout de l'an qu'elle eût souhaité. On a parlé d'elle un matin de vernissage.»

LA VENGEANCE DU MASQUE

--Des histoires de masques! j'en sais de tragiques; j'ai même vu, pas plus tard que cette année, se dénouer une assez mystérieuse aventure. Par le plus grand des hasards j'avais été, l'année précédente, témoin du commencement; si bien que j'ai assisté au premier et au cinquième acte et cela dans le pays le moins fait pour encadrer une action poignante; dans le décor le plus gai et le plus banal, le plus remuant et le plus ensoleillé qui soit au monde; dans la ville même de la folie et de l'opéra bouffe en plein carnaval de Nice.»

Il y eut un silence, Maxence de Vergy, comme tout bon conteur, jouissait de l'étonnement attentif où nous avait plongé le début de son récit.

--Une tragique aventure de bal masqué à Nice! Tu me la coupes, en effet, ricanait l'incorrigible petit Jacques Baudran.

--Oh! ce n'est pas une intrigue de bal masqué, c'est une aventure de plein air! Ça s'est passé dans la rue, en pleine bataille de confetti. Vous connaissez, tous, n'est-ce pas, le carnaval de la Riviera? Trois jours entiers, la joie de sauter et de se déhancher tient tous les quartiers. Nice est une ville de possédés; une folie de mascarade est déchaînée du Vieux-Port aux Baumettes. C'est un cauchemar de farandoles et de carmagnoles, un hourvari de bonds, d'entrechats, de pirouettes et de cris. Il y a des rondes de matelots, il y a des rondes d'alpins et d'artilleurs de forteresse, pêle-mêle avec des pierrots de satinette, des clowns de percale rose et des dominos de serge verte; le chienlit s'en donne à cœur joie. Notez que la chose est plutôt laide et qu'on a la fièvre rien qu'à regarder ces avalanches de capuchons et de camails, engonçant des faces en treillage se ruer et se démener dans l'âcre et corrosive poussière que soulève, le dimanche et le mardi gras, la bataille de confetti. Ah! ces affreuses dragées de plâtre qu'on puise à la truelle et dont on verse des sacs entiers sur les passants. Il en pleut des balcons, il en pleut des croisées, il en pleut des tribunes élevées, on dirait, pour assommer les gens. Les masques dansant des chars vous en écrasent des seaux entiers sur la tête; vous êtes harcelé, asphyxié, criblé de coups et frappé de toutes parts.

Tous les masques sont assassineurs. S'aventurer dans la rue, ce jour-là, sans domino et sans masque (le masque en treillis de fer renouvelé des casques héraldiques) serait s'exposer à une perte sèche de dix louis de vêtements, sans parler de coups et blessures; mais les Niçois trouvent cela charmant. Cette bataille à sac armé, ce jeu de mains et de vilains activent le commerce et font vivre la ville.

Par une convention tacite et acceptée de tous le masque seul est respecté, ce jour-là. Sous aucun prétexte on n'a le droit de l'enlever au domino ou au clown qui vous attaque et vous houspille. C'est ce masque inviolable et préservateur qui fait la gaieté de la rue, les jours de corso, dans l'aveuglante poussière qui vous brille les yeux et vous prend à la gorge; mais, quand il y a du soleil, tout ce plâtre dans l'air poudrederize gaiement les balcons et les toits et quelle vision quand, sous la pluie blanche des confetti et dans le bleu du ciel, la soie des costumes, des oriflammes et des étendards grouille, flamboie, rutile, remue et chatoie dans de la lumière et du soleil.

Moi, Maxence de Vergy, je me trouvais donc, l'autre année, au milieu des horions et des bousculades du carnaval et, tout étouffé que je fus par mon masque et en même temps qu'écrasé par la foule, je prenais un certain plaisir à regarder défiler entre deux avalanches de plâtre un char de grenouilles dansantes, une brigade d'agents plongeurs, et, tapée de matelas, assiégée d'oreillers, toute en dégringolades, estocades et farces d'Hanlon-Lees, une étonnante _Auberge du Tohu-Bohu_.

Singulier plaisir, direz-vous, d'aller se fourrer dans cette cohue?

A dire vrai, je n'y allais pas pour le seul plaisir d'aller voir batailler les masques, j'y suivais...--oh! en simple curieux, mais en curieux intéressé,--un couple remarqué l'avant-veille à mon hôtel, un ménage toulousain et pas tout jeune; car madame frisait bien la quarantaine, bonne grosse commère réjouie avec, sur la lèvre, un soupçon de moustache, l'œil vif, le corsage en bastion, une vraie délurée de Toulouse venue exprès pour les fêtes, et qui n'entendait pas chômer à ce carnaval. Le mari, guère plus âgé, avec un beau profil classique un peu empâté par la vie de province, quoique encore solide et l'air d'un luron, était d'aspect plus calme.

Mme Campalou m'avait de suite charmé par son entrain et son exubérance. Il y avait en elle une telle joie de vivre et une telle naïveté devant la vie, que j'en oubliais sa vulgarité. Depuis l'avant-veille elle ne tenait pas en place; c'étaient des allées et venues pour l'achat du domino, l'achat du masque, du sac de confetti pour le Corso, et le choix du clown de satin mandarine pour la redoute du soir. Elle entendait ne pas manquer une fête et s'en donner à cœur joie. Elle n'avait pas peiné vingt ans dans leur boutique de la rue d'Alsace-Lorraine pour se priver d'un plaisir, aujourd'hui que leur fortune était faite. M. et Mme Campalou s'étaient enrichis dans la passementerie. M. et Mme Campalou n'avaient pas d'enfants, aussi seraient-ils bien bons de se gêner, n'est-ce pas? car c'est d'elle-même que je tenais ces détails. Mme Campalou les donnait à qui voulait les entendre; c'était une nature expansive et d'élocution facile. Elle n'avait de secrets pour personne; ses confidences ne tarissaient pas. «Ils venaient tous les ans au carnaval de Nice; c'était leurs grandes vacances. Ils prenaient un billet valable pour un mois, mais de première, et descendaient dans les meilleurs hôtels. Qu'est-ce que ça leur faisait de dépenser vingt-cinq francs par jour? Ils n'avaient pas d'enfants! D'abord, son mari était à ses ordres, ils avaient tous deux les mêmes goûts. Ils suivaient ici toutes les fêtes, corsos, redoutes, batailles de fleurs et vegliones; l'année dernière, ils avaient fait la connaissance d'un prince, d'un prince napolitain, qui possédait des solfatares en Sicile. Il leur avait promis de venir les voir à Roquevieille, leur propriété des environs de Toulouse, mais il n'était pas venu. Si je voulais les honorer d'une visite aux vendanges, je boirais chez eux d'un petit vin dont je leur dirais des nouvelles. Ils avaient des vignes superbes à Roquevieille, un domaine qu'ils avaient eu pour un morceau de pain, etc., etc.» Vous jugez les gens d'après leur antienne.

C'est M. et Mme Campalou que je suivais donc dans la foule. L'occasion était trop belle, je sentais le couple fertile en incidents.

--D'abord, si quelqu'un me pince, je le griffe, avait déclaré Eudoxie en se harnachant de son domino de toile grise.

Mme Campalou avait de la vertu.

Est-ce cette vertu qui se rebiffait au plus fort de la bataille? ou, surexcitée par le plaisir, les musiques, la lutte et le charivari, Mme Campalou ne céda-t-elle pas plutôt à une agressive nervosité de grosse dame? Toujours est-il qu'en pleine avenue de la Gare, au beau milieu d'une pluie de confetti, elle se retournait comme une lionne sur deux grands dominos de satin noir arrêtés derrière elle et, s'agrippant au camail du plus mince des deux:

--Cochon, salop! hurlait-elle, depuis une heure que vous me pelotez!

Et les deux mains à la face du costumé, elle essayait de lui arracher son masque. L'homme résistait, essayait de se débarrasser, mais Eudoxie ne le lâchait pas. Cramponnée aux grosses joues de fer peint et treillagé, elle tirait dessus de toutes ses forces, en proie à une véritable crise d'hystérie. M. Campalou intervenait en vain. Le domino attaqué résistait toujours. Les injures pleuvaient dru sur l'insolent, un vocabulaire de poissarde était remonté aux lèvres de l'ex-passementière; et ce corps-à-corps de trois dominos commençait à amasser la foule, quand tout à coup le masque se brisait entre les mains de la grosse femme, et, triomphante, elle le brandissait sur sa tête, lacéré, en lambeaux et comme rougi par places.

L'homme démasqué avait poussé un effroyable cri. Le treillage de fer, en se déchirant, lui avait labouré le visage. Une rigole rouge coulait de l'œil gauche; le nez, le front n'étaient qu'une éraflure, l'homme avait toute la face en sang. On le poussait dans une pharmacie.

«Le nom, l'adresse de cette femme, râlait l'homme défiguré, laissez-moi, Tomy, attachez-vous à ces gens.» Je me retournai, les deux dominos avaient disparu. «On ne fait pas de ces choses-là, Eudoxie, faisait observer M. Campalou.--Fallait pas qu'y aille, ripostait cette femme charmante, depuis une heure qu'y m'pinçait! Moi, je n'ai pas de remords.»

Le remous de la foule nous emportait plus loin.

Moi, la vision m'obsédait de cet homme défiguré et sanglant. Sa dernière recommandation à son compagnon m'inquiétait surtout. Dans la soirée, l'effervescence de la fête un peu calmée, j'entrais dans la pharmacie où les premiers soins avaient été donnés au blessé. Je m'informais de la gravité des plaies et cherchais en même temps à savoir le nom. «C'est un Américain de l'hôtel West End. On a dû attendre la fin du corso pour le reconduire chez lui, le cas est très grave, on craint beaucoup pour l'œil gauche. La sclérotique est atteinte; ils repartent tous les deux, ce soir, pour Paris.--Tous les deux?--Oui, il y a un autre Américain avec lui. Une consultation chez un grand oculiste s'impose.»

J'admirais Mme Campalou. Crever l'œil d'un homme parce qu'il vous a palpé un peu de près et encore...! L'intransigeante toulousaine était-elle bien sûre de l'identité du coupable?

Cette année, la première quinzaine de février, je retrouvais les Campalou installés à mon hôtel. Ils n'avaient eu garde de manquer les fêtes du Carnaval; ils étaient là depuis le 25 janvier, mais je trouvais à madame moins d'entrain. Les bruits d'épidémie, qu'une presse malveillante s'obstinait à faire courir sur Nice, ne laissaient pas d'inquiéter la grosse dame. Une famille américaine alarmée venait de quitter l'hôtel; c'étaient tous les jours des départs d'hiverneurs pour le Caire ou l'Italie. La saison était menacée.

Je rassurai de mon mieux Mme Campalou, mais une angoisse continuait d'étreindre la dame de Toulouse, Eudoxie Campalou craignait pour son joli physique. Entre temps, le Carnaval arrivait.

Le soir même de son entrée dans la bonne ville de Nice, deux Américains débarquaient dans notre hôtel. On leur donnait justement deux chambres voisines de celles des Campalou. C'étaient deux grands jeunes gens de vingt-cinq à trente ans, à la face rasée et singulièrement énergique; des traits accusés et modelés dans le genre de ceux d'Iwing, l'acteur anglais. Tous deux très graves et très froids, avec, chez le plus jeune, une étrange fixité des yeux. D'ailleurs, nous ne les vîmes pas longtemps car, trois jours après leur arrivée, le plus jeune tombait malade. Il s'alitait et bientôt l'autre cessa de prendre ses repas à la table d'hôte: l'état de son ami empirait. C'était de perpétuelles allées et venues de médecins et de garçons de pharmacie: le maître de l'hôtel interrogé répondait que c'était une fièvre, mais, à son air embarrassé, Mme Campalou ne doutât plus que ce ne fût la variole. Elle voulait déménager et harcelait tout le personnel de questions. Mais où aller? la ville regorgeait de monde par cette semaine carnavalesque et il ne fallait pas songer à trouver de place ailleurs. Et puis l'épidémie était partout; c'étaient ces sacrés Anglais qui l'avaient apportée et, la veille du dimanche gras, à une dernière et même question de Mme Campalou à l'hôtelier: «Ne serait-ce pas la petite vérole?--Non, c'est l'autre...» répondait l'homme impatienté, et la réponse, tout en clouant le bec de la dame de Toulouse, la laissait enfin respirer.