Le crime des riches

Part 8

Chapter 83,876 wordsPublic domain

Ces dames Mantelot adoraient donc les plaisirs gratuits et les occasions de se faire voir; elles n'étaient pas depuis quinze jours dans le quartier qu'on les incitait vivement à aller visiter la chapelle ardente de sir William Asthiner. C'était la curiosité du huitième. On n'avait qu'à se faire inscrire chez le concierge de l'hôtel Asthiner, rue de Berlin, et on se présentait le lendemain dans la matinée, de onze heures à midi, ou dans la journée du dimanche. Tout Paris avait déjà défilé devant le catafalque de lady Asthiner; la chambre ardente et ses quotidiennes folies d'illuminations et de fleurs étaient même notées dans certains guides pour l'étranger, et il n'était pas rare de rencontrer là des trôlées de touristes pilotés par quelques pisteurs d'hôtel.

Ce lord William Asthiner était un vieil Anglais maniaque et millionnaire--oh! combien de fois millionnaire!--qui n'avait jamais pu se résigner à la perte de sa femme. Lady Georgina Asthiner, avait été, paraît-il, une des plus jolies femmes du Royaume-Uni. D'origine irlandaise et sans fortune, elle avait été épousée, toute jeune fille, par lord Asthiner, déjà vieux et d'autant plus affolé de tant de beauté et de fraîcheur.

De larges yeux de violette dans la pâleur éblouissante d'un visage mat et charnu comme un pétale de camélia, la mobilité passionnée de deux narines vibrantes et délicates, et, sous de lourds bandeaux d'un blond fluide, la bouche la plus puérile dans la stupeur un peu figée des lèvres qui s'écartent. Du reste, lord Asthiner l'avait épousée malgré sa famille, son entourage et tous. Son bonheur avait duré dix ans. Dix ans il avait promené, l'hiver, cette radieuse jeune femme de capitale en capitale, et l'été, de villes d'eaux en villes d'eaux, pour l'installer, l'automne, dans quelques-uns de ses châteaux de Galles ou d'Ecosse, à l'inévitable moment des chasses.

Ça avait été l'ivresse d'une maturité déjà lourde tout à coup fleurie d'un invraisemblable amour; et puis l'épouse adorée était morte, fanée, usée, flétrie, on eût dit, dans sa jeunesse par cette desséchante passion de vieillard.

Lady Asthiner était morte à Londres, en pleine _season_, dans la somptueuse demeure qu'ils habitaient dans Piccadilly. Et la douleur de lord Asthiner avait été immense.

Halluciné d'angoisse, en vérité à demi fou, il avait d'abord songé à faire embaumer la morte et à la soustraire à la loi commune de la sépulture; il avait manifesté le désir de garder ce corps idolâtré auprès de lui et de vivre désormais en tête à tête avec ce cadavre. Mais on ne va pas contre l'ordre établi. Dans tous les pays du monde l'homme si puissant, si riche qu'il soit, doit se soumettre au fonctionnement du cérémonial funèbre.

L'obstination de lord Asthiner à conserver la défunte quand même dans son logis avait dû céder devant une intervention de la police: les funérailles eurent lieu, écrasantes de magnificences. Londres se souvient encore de l'apparat déployé aux obsèques de lady Asthiner; mais une sorte de folie funèbre s'était emparée du cerveau du veuf.

Il n'avait pu dérober au tombeau la chair de joies et de regrets de son Irlandaise, il eut la macabre idée d'en garder auprès de lui la presque vivante effigie. Londres n'est pas pour rien la ville du musée Tussaud. Lord Asthiner commandait au cirier le plus en vogue d'alors, à Georges Hennet, la cire grandeur naturelle de la défunte. Le modeleur s'installait auprès du cercueil de lady Asthiner, et dans la chambre mortuaire il cueillait, pour ainsi dire, d'entre les fleurs amoncelées, l'impressionnante et exacte ressemblance du cadavre.

Hennet fit une lady Asthiner étendue, les yeux clos, les longs cils de ses paupières en ombre portés sur l'ivoire transparent des joues, une lady Asthiner moins morte qu'endormie, plus belle encore peut-être dans son sommeil par le caractère grandiose de tous ses traits au repos. Les lourds cheveux de la défunte, coupés par une main hardie, ornèrent le front de la poupée. Lord Asthiner en extase assistait, les mains jointes, à cette lente éclosion d'un fantôme et, le cercueil une fois refermé sur la vraie lady Asthiner, puis descendu dans le caveau de famille, le vieux maniaque installait la lady Asthiner de cire dans une identique bière, doublée de satin blanc, comme l'autre; et la poupée funèbre prenait la place du cadavre sur le catafalque, laissé tel quel, au milieu des tentures de deuil, des cires allumées et des gerbes de lis, d'iris noirs et d'aromes échafaudés autour.

Et la vieille demeure se changeait en chapelle ardente. Retiré derrière les persiennes closes du logis familial, lord Asthiner y vivait seul, en tête-à-tête avec la poupée. Épris d'un vain simulacre, il se plaisait à prolonger l'illusion de ses regrets dans un décor, tous les jours renouvelé de cierges et de fleurs; et pendant des mois il fit ainsi la veillée à une morte illusoire, atrocement heureux de sentir saigner la plaie de son vieux cœur, comme si l'aimée était morte de la veille; puis, un beau jour, lassé de mener ainsi seul le deuil de sa vie, ce deuil, le vieux fou voulut l'imposer au monde. Il ouvrit toutes grandes les portes de son hôtel, et la curiosité des artistes d'abord, celle de la _fashion_ ensuite et puis l'indifférence amusée de la rue furent invitées à venir contempler la belle lady Asthiner dans le satin brodé de son linceul, sous les clartés de six cent mille francs de colliers et de perles, dans le cadre effarant et tragique des chandeliers d'église et des monceaux de fleurs.

Et puis, un autre beau matin, le maniaque en eut assez d'étonner ses compatriotes. Il eut la fantaisie d'aller promener en France sa poupée et son deuil; il louait l'hôtel de la rue de Berlin venait y installer son décor funèbre, sa morte de cire, sa peine inconsolable et surtout son orgueil; et tout Paris défila devant le catafalque de lady Asthiner, comme avait défilé dans Piccadilly tout le snobisme de Londres.

C'est ce puffisme à la Charles-Quint qu'allaient visiter un jour ces dames Mantelot. Elles entraient dans l'hôtel du vieil Anglais du même pas dont elles seraient entrées au Musée Grévin; c'était une poupée comme une autre. Pourtant la mère et les filles eurent un coup dès le seuil. La somptuosité des étoffes, la magnificence et la rareté des fleurs, quoique estimées par elles au plus juste prix, les plongèrent dans une admirante stupeur.

--Il y en avait pour de l'argent! Cet Anglais devait-il être riche!»

Alice Mantelot ne quittait pas des yeux les perles et les diamants de lady Asthiner.

Il n'y a pas loin de la rue Pigalle à la rue de Berlin. Ces dames Mantelot revinrent souvent visiter la chambre ardente. Le luxe de ces fleurs toutes fraîches, de ces cierges toujours renouvelés les ravissait.

Un jour à déjeuner (on était allé le matin voir la poupée de la rue de Berlin), Marguerite, l'aînée des Mantelot, tout en pelant une poire, s'avisait de remarquer une étrange ressemblance.

--Dis donc, maman, regarde donc Alice. Elle ne te rappelle pas quelqu'un?

--Qui ça?

--Moi, ça me saute aux yeux. Cherche.

--Explique-toi. Une devinette! Je déteste ces manières-là, tu sais.

--Mais une personne que nous avons vue ce matin, lady Asthiner, la morte de la rue de Berlin. Mais c'est tout à fait la même figure. Elle a les mêmes cheveux. Mais ce n'est pas possible, Alice, tu as changé ta coiffure... Ah! ça, mais?»

La cadette des demoiselles Mantelot avait, en effet, changé sa coiffure. Elle avait remarqué qu'une persienne s'entre-bâillait au rez-de-chaussée, chaque fois qu'elle et ses sœurs sortaient de l'hôtel de la rue de Berlin, et, derrière cette persienne, la fine mouche avait très bien distingué une face blême de vieillard. Alice Mantelot portait maintenant ses longs cheveux en bandeaux, comme l'effigie en cire de lady Asthiner.

Le fait est qu'Alice rappelait à s'y méprendre la poupée de la rue de Berlin. Comment Mme Mantelot ne s'en était-elle pas avisée plus tôt! La mère et les filles échangeaient un regard complice. Ces dames prirent désormais tous les jours le chemin de l'hôtel Asthiner; on prit même l'habitude d'y laisser Alice agenouillée, en contemplation devant la morte. Elle demeurait là, durant des heures, comme en extase, travaillant une funèbre ressemblance dans la tension de tout son être et de son joli visage offert de profil, et il n'était pas rare qu'un vieux monsieur ne vint rôder à pas de loup autour de la jeune fervente, fervente d'une beauté dont elle semblait l'héritière. Mais le vieux monsieur, comme épeuré, tournait et tournaillait à pas menus autour de cette ardeur adorante et ne se déclarait pas.

--Comme elle était belle! se hasardait à dire un jour la jeune fille, au moment où elle sentait haleter derrière elle le souffle du vieillard.

Alors, lui, avec un élan brusque:

--Et comme vous lui ressemblez!

--Moi, je lui ressemble! Et à qui?

Et Alice Mantelot jouait l'étonnement.

--Mais à elle! à elle! Je l'ai connue, moi, je suis lord Asthiner.»

Et le vieil homme bégayait, et la jeune fille de dire son culte, son admiration, sa véritable religion pour la morte. Comme elle était belle! Comme elle avait dû être aimée! Et quelle bonté, quelle angélique douceur répandue sur ce visage!

Et le veuf l'écoutait avec ravissement.

--Mais moins belle que vous! moins douce que vous! C'est elle plus jeune, que je retrouve. Dieu a permis cette ressemblance. Le ciel est bon.»

Et ils se quittaient enchantés l'un de l'autre.

Et ce fut l'idylle sénile, la machiavélique intrigue ourdie autour de ce vieillard. Alice Mantelot revint encore deux ou trois fois, mais toujours accompagnée. Elle avait présenté sa mère et ses sœurs à lord Asthiner, et puis un jour elle ne revint plus. Mme Mantelot et ses filles aussi s'abstinrent, et, quand le vieux maniaque allumé et navré de leur disparition vint s'enquérir rue Pigalle de la santé de la jeune fille, c'est Mme Mantelot qui le reçut et, la gorge molle dans un peignoir de circonstance, la grosse dame déclarait à l'Anglais stupide qu'on avait remarqué son trouble en parlant à Alice, que ses assiduités auprès d'elle avaient fait jaser dans le quartier, que la réputation d'une jeune fille était chose fragile, qu'ils n'avaient aucune fortune, que lord Asthiner était riche, bref, qu'ils avaient dû cesser toute visite là-bas. M. Mantelot n'admettait pas que l'on pût _causer_ sur son enfant. Lord Asthiner, tout son pauvre corps tremblant sur deux jambes flageolantes, écoutait, l'œil et la lèvre humides, secoué d'un comique bégaiement.

--Mais je l'épouse, moi, votre fille, je l'épouse. Madame, je vous demande sa main.

--Mais Alice a dix-huit ans, monsieur.

Mais lord Asthiner avait près de dix millions. Et ce fut le premier mariage de Mme de Nevermeuse.

DEUIL D'ESCURIAL

--Ah! si vous avez le goût des histoires funèbres, je puis vous en servir une qui n'est pas piquée des vers.

--Quelle horrible plaisanterie! interrompait de Surville.

--Mais c'est votre faute, à vous aussi, mon cher. Vous avez la folie du macabre. Les catafalques, les cadavres dans les bières, les mortes embaumées exposées dans l'apparat des chambres ardentes, les illuminations de cires allumées et l'agonie odorante des fleurs amoncelées autour des tréteaux de deuil, voilà les décors que vous affectionnez et l'atmosphère où vous vous plaisez à échafauder vos histoires. Vous êtes très sadique et très Cour d'Espagne à la fois, mon cher Surville.

--Cour d'Espagne du temps de Charles-Quint et même de Philippe II! soulignait de Bergues.

--Oui, reprenait Grandgèrard, Surville porte en lui toute l'ombre de l'Escurial.»

A quoi Mancherolles, qui marchait à côté de nous:

--Les grands voluptueux sont tristes.

--Et ton histoire, demandait Grandgèrard à de Bergues, les aphorismes de Mancherolles ne sont pas une conclusion.»

Nous suivions, Grandgèrard, de Bergues, de Surville, Mancherolles et moi, les parapets du quai Malaquais.

C'était l'heure exquise où Paris, la journée finie, s'anime, un peu fébrile dans l'apaisante complicité du soir.

L'heure entre toutes où il fait bon descendre le long des quais, les quais uniques de la Rive Gauche, d'où l'œil embrasse, entre les Tuileries et Notre-Dame, tant d'histoires et tant de gloires éparses aux frontons sculptés des palais! Il y a comme une délivrance dans l'air: la joie puérile, on le croirait du moins, de tant de sorties d'ateliers et de bureaux. Les ciels laiteux de nos printemps s'y fardent légèrement de rose, une brève clarté s'allume au faîte des maisons; et dans la monotone uniformité, qu'est la ville d'ardoises et de pierres, la lumineuse agonie du jour éveille un court frisson d'apothéose. Dans l'allégresse du soir nous avions volontairement ralenti le pas, heureux de surprendre, au milieu de tant de flâneries attardées aux étalagistes des quais, la vie si pittoresque de Paris populaire, la vie pépiante et si typique à la tombée de la nuit des rues et des faubourgs.

Une femme nous croisait.

Engoncée dans un long manteau de drap mastic, la face reculée dans l'ombre d'une énorme capote ennuagée de tulle mauve, elle marchait, lente et légère à la fois, d'un pas glissant d'apparition, et c'en était une; car la somptuosité de sa mise, la tache claire allumée dans l'ombre par les nuances infiniment douces, qui la vêtaient, en faisaient dans cette foule anonyme et modeste un être d'une autre race et une rencontre d'exception. Un coupé attelé de deux chevaux la suivait au pas, un valet de pied marchait derrière elle, prêt à lui servir de garde du corps; car flâneurs et passants se retournaient sur l'étrange promeneuse. Le maquillage éclatant du visage, la coupe inusitée trop élégante des vêtements, tout cela faisait émoi dans le public accoutumé des quais à la tombée du jour.

La bizarre rencontre! Elle semblait d'un autre temps et d'un autre monde. Indifférente, elle allait, suivant les parapets, d'un pas un peu automatique, mais savamment alenti, merveilleusement rythmé; et ce pas, elle le ralentissait parfois pour mieux regarder l'eau couler.

De Bergues s'était aussi retourné sur la promeneuse. Il étouffait presque un cri:

--La comtesse de Mératry! c'est à n'y pas croire... C'est l'histoire que je vous voulais conter, mon histoire même qui marche... Ah! les affinités électives, le jeu compliqué des fluides et des atomes crochus... Voilà qui établirait avec preuves à l'appui les théories de Gœthe... C'est à cette femme que je songeais, et la voici qui surgit devant nous, oui, devant nous, comme évoquée, voulue par ma pensée secrète...; et la comtesse de Mératry devrait être à Menton! La comtesse à Paris!--et comme se parlant à lui-même,--les Zélusko ont donc quitté la Riviera?

--Quand tu auras fini ton monologue! interrompait Surville.

--Ah! pardon, cher ami...

La jeune femme était remontée en voiture, l'apparition s'était évanouie. Alors, de Bergues:

--Vous avez tous remarqué, comme moi, l'étrange silhouette de cette femme, le faste démodé et daté de sa mise, cette minceur, cette souplesse exagérée de taille et cette allure à la Constantin Guys? L'atmosphère inquiétante émanée de cette inconnue a une explication terrible.

La comtesse de Mératry porte la défroque d'une morte: le luxe des soies, des velours et des moires qu'elle traîne sur ses pas est emprunté au vestiaire d'une parente depuis longtemps défunte; pis, il est cueilli dans l'ombre d'un caveau funéraire. Ce sont les parures de tombeau.

--Tu dis?

--Voilà déjà dix ans que la comtesse de Mératry s'habille et se fournit dans la garde-robe de Véra Zelusko.

--Qu'est-ce que vous nous chantez là, de Bergues?

--L'exacte vérité, pas plus. Vous vous souvenez tous de Véra Zelusko, cette jolie petite Russe nihiliste et quelque peu millionnaire, venue avec tous les siens, père, mère et toute la smala des oncles et des tantes et des cousines aussi, il y a quelque vingt ans, à la conquête de Paris? Véra Zelusko ne doutait de rien, elle voulait faire du théâtre. La gloire de Sarah et les lauriers de Féghine l'attiraient. La petite Tartare avait rêvé d'éblouir et de dominer le monde.

Les Zelusko étaient de gros marchands de Moscou, immensément riches et surtout inopinément enrichis dans le trafic des fourrures. Ils adoraient d'une adoration exaltée et sauvage leur petite Véra, fille et fleur unique éclose un peu tard dans leur vie de parvenus. C'est de sa naissance que dataient leurs plus gros bénéfices. Ces Zelusko étaient des Asiatiques: la dévotion de leur tendresse pour Véra tenait du fétichisme; ils la vénéraient à la façon d'un _icone_...; et cette effrénée latrie, toute la famille la partageait avec eux. Aussi, quand Véra Zelusko, dont la petite âme artiste et vibrante étouffait d'ennui dans ce morne Moscou, déclara qu'elle voulait vivre à Paris, père et mère d'accéder à ce nouveau caprice, et toute la famille d'obéir, Véra le voulait... Le père Zelusko liquidait sa maison, et tous les Zelusko du monde, y compris les sœurs de Madame, suivirent la future étoile à Paris.

Nul d'entre tous ces braves gens ne mettait en doute que Véra ne conquît la ville et tout l'univers: elle était si jolie, si intelligente, si fine, si _géniale_ surtout; et le fait est que cette petite Tartare était délicieuse. De larges yeux d'agate riaient sous des cheveux mordorés fous et flous, et je vois encore la clarté de ces inoubliables prunelles grises dans une face expressive au teint chaud, presque bis.

Et ce fut la luxueuse installation dans l'hôtel de l'avenue du Bois. Nous y avons tous été reçus à notre heure: les Narismof l'habitent aujourd'hui. Il y défila tout Paris, Paris artiste, Paris littéraire, Paris académique, un peu de Paris politique un moment, mais Paris-cabot surtout. Les Zelusko donnaient des fêtes, recevaient à table ouverte, préparant, arrosant la gloire certaine de leur grande tragédienne. De ces fêtes Véra était l'âme et la joie; elle y récitait d'une voix pénétrée, pénétrante, en s'étreignant des deux mains la poitrine, du Samain, du Baudelaire et jusqu'à du Verlaine, au grand scandale de l'Institut et de la Comédie convoqués et ahuris... Cela se passait il y a quelque vingt ans. Nous nous sommes apprivoisés depuis.

Le matin, un coupé conduisait la jeune élève à ses cours du Conservatoire. Sa cousine Sonia Barisnine, aujourd'hui comtesse de Mératry, celle-là même que nous venons de rencontrer, l'accompagnait...; et la fête, fête qui fut aussi une curée de toutes les convoitises et de tous les appétits, la fête durait jusqu'à la mort du père et alors la débâcle commençait.

Les millions avaient été largement entamés. Paris a les dents longues, surtout le Paris des réclames offertes, des tapeurs titrés, des grands parasites et de la presse payée... Le deuil arrivait à propos pour fermer l'hôtel.

Les Zélusko connurent l'amertume des abandons, l'humiliation des cartes cornées, des shake-hand hâtifs et des saluts trop brefs. Heureusement, entre temps, Sonia Barisnine avait-elle été mariée. La cousine pauvre, généreusement dotée, était devenue la comtesse de Mératry.

Mais, entre temps aussi, la santé de Véra s'était altérée. La petite Tartare s'était trop donnée, elle avait trop vibré, âme et nerfs, dans ce milieu factice et surchauffé de réclame et de grand art. Elle s'était consumée au feu dévorant du Paris théâtral; la Faculté consultée conseillait le climat de la Riviera. Seule, la douceur endormante des hivers de Menton éteindrait l'éclat fiévreux de ces prunelles, l'ardeur enflammée de ces pommettes, apaiserait les quintes exténuantes de cette mauvaise toux. On pressa le départ. C'est une condamnée qui quittait l'avenue du Bois.

La poitrinaire n'y devait plus revenir. Menton la posséda trois ans. Mme Zélusko, tous les Zélusko, les tantes et les cousines, s'installèrent au chevet de la jeune fille. La fortune des Zélusko, si ébranlée qu'elle fût, n'en était pas où la voulait porter l'opinion publique; il y avait déchéance, mais non ruine.

D'abord descendues à l'hôtel, Mme Zélusko et sa fille se fixaient en ville. La comtesse de Mératry venait se réfugier auprès d'elles. Sa dot une fois dilapidée, le comte de Mératry l'avait abandonnée. La jeune femme, enfin libérée par un divorce, se trouvait trop heureuse de venir échouer auprès des siens, et l'agonie de Véra Zélusko s'organisa.

Ce fut d'abord l'ère des interminables promenades en voiture, des promenades au pas, avant le coucher du soleil, sur les routes de Monte-Carlo et de la Mortola; puis vint un moment où l'on ne permit plus à la malade de sortir. Elle vécut désormais dans une atmosphère de serre chaude, cloîtrée derrière les vitres incendiées d'azur et d'une longue véranda; et puis ce furent les étouffements, les crises de toux que rien n'arrête, les angoisses et les spasmes, les yeux chavirés dans une pauvre face de suppliciée qui suffoque, les hémopthisies meurtrières dans le hoquet et le râle final.

Les Zélusko, atterrés, assistèrent à cela; ce fut une stupeur. C'était l'effondrement de leur rêve, l'anéantissement de tous leurs efforts, et celui aussi de leur ultime et fragile espoir. Leur adorée petite Véra était morte; Véra, leur idole et leur gloire; et elles étaient là, la mère et les tantes et la cousine Sonia, debout, les yeux vides de larmes, autour de ce cadavre, isolées en cette terre étrangère, venues de si loin, si loin, de leur sainte Russie pour la carrière et l'avenir de celle qui gisait là, silencieuse à jamais, devenue une chose inerte et froide, elles qui avaient tout quitté pour cette morte, Moscou, et leur foyer et leur passé et tout; et Véra les abandonnait là!

Et alors l'âme asiatique des Zélusko se réveilla; la douleur ramena toutes ces femmes en deuil à leur antique atavisme... Sur huit millions il en restait deux ou trois à la mère; et cette mère douloureuse, toute frustrée qu'elle fût, sous le coup de la destinée se ressaisit, voulut à sa morte, à sa Véra chérie, des funérailles et un tombeau de princesse orientale.

Vous connaissez le tombeau du tsarewitch à Nice, au pied du parc Impérial. Mme Zélusko voulut à Véra le pareil; elle le voulut plus fastueux et plus coûteux encore. Les carrières de Carrare, les sculpteurs de Gênes, toutes les ressources de l'Italie voisine furent requises par cette mère anéantie, mais redressée dans son orgueil; et tout ce que la folie de vanité d'une dynastie, tout ce que la démence de luxe d'une fin de race peuvent vouloir et inventer pour perpétuer en marbre la mémoire d'un des leurs, pour sa fille Mme Zélusko le réalisa. Le cimetière de Menton garde le mausolée. Le Campo-Santo de Gênes n'a rien de pareil. Mais où s'affirma leur vieux sang asiatique, c'est dans l'amoncellement de robes, de fourrures, de dentelles et même de bijoux, que cette mère orgueilleuse entassait dans le caveau de la morte. Toute la garde-robe de Véra, jusqu'à ses moindres accessoires de toilette, ses éventails, ses flacons, ses petits ciseaux d'or, indépendamment des manteaux du soir, des corsages de bal et de toute la série des chapeaux, décora d'une lamentable défroque les parois de marbre du tombeau: puis, comme exténuée de ce suprême effort, Mme Zélusko tombait dans la torpeur. Hypnotisée dans le seul regret de la morte, tout autour d'elle lui devint indifférent. Au lieu de retourner en Russie elle se fixait à Menton, retenue par l'ombre de son cimetière, et toutes les tantes et toutes les sœurs commencèrent avec elle la funèbre veillée de Véra. Veillée qui dure déjà depuis quinze ans, et c'est dans cet Escurial de la côte d'Azur que vit depuis quinze ans Mme de Mératry, dans la stupeur et le silence de toutes ces vieilles figées et lentement retombées en enfance. Dans la demeure, où Mme Zélusko promène sa douleur hallucinée, le service abandonné à des vieux serviteurs impotents a tourné à l'incurie. Mme Zélusko est devenue avare; elle et ses sœurs traînent les mêmes vieilles robes de deuil roussies par l'usure et raidies de taches; personne ne songe à renouveler la garde-robe de Mme de Mératry, qui, au bout de cinq ans, a quitté le deuil.