Le crime des riches

Part 7

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C'est alors que la vague famille, petits cousins et arrières-petits cousins, que le malade possédait dans la colonie russe et dans le monde de l'Empire, se rapprochaient de l'agonisant. Il y avait vingt ans qu'ils l'ignoraient, justement effarés de ses frasques et ne se souciant pas d'avouer un parent aussi compromis. Au ban de la société et de sa famille, ce déséquilibré affligé de quatre millions devenait intéressant au moment de mourir. On savait que Sacha n'avait pas fait de testament; il avait bien trop peur de la mort pour songer à ses dispositions dernières; ce perpétuel moribond aimait frénétiquement la vie et s'y cramponnait désespérément.

Superstitieux comme tous ceux de sa race, ce Russe aurait cru attirer sur lui l'ombre de la «Camarde» en dictant n'importe quel testament. Il ne fallait pourtant pas que cette grosse fortune retournât à l'État ou tombât dans les mains de quelques Petits-Russiens, hypothétiques descendants de Noronsoff que les alliés mondains et officiels de Sacha ignoraient, perdus dans quelques villages de l'Ukraine ou quelques faubourgs de Saint-Pétersbourg.

Les intéressés se consultèrent.

Le duc de Praxéli-Plesbourg réunit chez lui les Marfa-Narimoff et les de Beauvimeuse, cousins comme lui au quatrième degré de l'agonisant. Sa haute situation à l'ambassade, la faveur de Boris, l'aîné des Narimoff, au palais d'Hiver et le rang des Beauvimeuse dans le noble faubourg les mettaient au-dessus de tout soupçon. Il s'agissait de pénétrer auprès du malade, de s'installer à son chevet et lui faire signer un testament; car lui en inspirer ou lui en dicter un, il n'y fallait pas songer. Sacha, malicieux et retors, aurait pris un méchant plaisir à déjouer leur entreprise ou, même pis, les eût fait jeter dehors. Ce parfait dégénéré détestait sa famille. Il aurait dilapidé son bien plutôt que d'en laisser une bribe à l'un des siens. Tels étaient les bons sentiments qui animaient entre eux les membres de cette dynastie. Ce fou consentirait-il seulement à les recevoir? Le duc de Praxéli-Plesbourg se présenta le premier avenue Marceau, Odette de Beauvimeuse l'accompagnait, Noronsoff avait eu jadis un assez violent caprice pour sa cousine et l'on escomptait ce souvenir: le malade ne les reconnut même pas.

Avec l'aplomb que donnent un grand nom et la fortune, le duc de Praxéli s'imposait à la livrée, expédiait le favori, mieux, congédiait les médecins: il était _la famille_. Le duc une fois dans la place, les autres s'y installaient; le tout était d'y avoir pénétré.

Par la porte entre-bâillée les de Beauvimeuse et les de Marfa-Narimoff se glissaient un à un dans l'hôtel de l'avenue Marceau, plus un certain M. de Noisynève, arrière-petit cousin du Noronsoff et que l'on ne put écarter. Il s'incrusta au chevet du malade pour surveiller les autres, manifesta vaguement l'intention de prévenir les parents oubliés en Russie et, après quelques discussions assez aigres, on dut l'admettre dans la rédaction du testament; mais la porte demeura fermée désormais à tout autre visiteur; et ce fut la veillée attentive et sinistre d'une bande d'oiseaux de proie à proximité d'un champ de bataille, attendant les cadavres.

Sacha était tombé dans la torpeur; il n'en sortait que pour réclamer d'une voix éteinte de l'extra-dry et du kummel en attachant sur les siens des yeux vides et vitreux, effroyablement ouverts. Sur le conseil du duc de Praxéli Odette de Beauvimeuse dégrafait parfois son corsage et introduisait la main sèche du moribond dans la tiédeur de ses seins nus; la bouche édentée du neurasthénique alors souriait. Cette absence de lucidité enchantait les héritiers. En Russie la loi n'exige pas que le testament soit écrit de la main du testateur: il suffit qu'il soit dicté en présence de témoins. La signature suffit.

On trouva un notaire. Les intéressés, sous la présidence du duc de Plesbourg, arrêtèrent la rédaction du testament. Sur les quarante millions de Noronsoff le duc s'en préleva quinze. Dix furent dévolus aux Narimoff, dix aux Beauvimeuse et cinq à cet intrus de Noisynève qu'on n'avait pu éviter; mais, entre temps, l'état du malade empirait d'une façon alarmante. Du jour au lendemain il tombait dans le coma, un coma stupéfiant dont rien ne pouvait le tirer. Ils avaient trop attendu, les discussions d'intérêt avaient mangé un temps précieux, le malade et la fortune allaient leur filer entre les doigts; ce fut une consternation. Le duc de Praxéli-Plesbourg relevait les courages abattus, il avait amené avec lui, en remplacement des docteurs congédiés, un petit médecin de quartier, de son quartier à lui, qui voyait ses gens d'écuries et d'offices et au besoin les chevaux. C'était un pauvre hère sans consistance, sans grand talent aussi, voué à la médiocrité par la médiocrité même de son physique, de ses allures et de ses connaissances. Il était tout à la dévotion des Praxéli-Plesbourg qui l'emmenait, même l'été, à la campagne pour surveiller ses gens. C'est ce pauvre docteur Pasquier que le Praxéli avait établi au chevet de son cousin. C'est lui qu'il amenait, ce matin-là, parmi les autres parents attérés.

--La vérité, docteur? Il est très bas, n'est-ce pas?

--En effet, monsieur le duc, le prince n'en a plus que pour quelques heures. S'il va jusqu'à ce soir, ce sera le bout du monde.

--C'est ce que je me disais. Eh! bien, docteur, nous avons besoin de vous. Il faut, coûte que coûte, que vous suspendiez ce coma. Ce coma, il faut l'en faire sortir. Il nous faut une signature, une signature absolument nécessaire et que lui seul peut nous donner. Ne vous inquiétez pas on lui tiendra la main, j'en fais mon affaire, vous avez bien un moyen? Voyons, un réactif, que sais-je, une piqûre?

Le médecin se grattait le front, perplexe.

--Vous n'avez rien?

--Si. On peut toujours quelque chose, mais cela est très scabreux, très périlleux même. Dans l'état, où est le prince, un réactif peut le tuer.

--Le tuer, mais puisqu'il est condamné d'avance. Vous me dites qu'il va mourir.

--Mais nous n'avons pas le droit de hâter la mort, même d'un être condamné.

--Mais puisqu'il va mourir...» et Odette de Beauvimeuse s'emparait des mains du médecin.

--Il va mourir! Il va mourir! mais avec la nature on ne sait jamais! C'est invraisemblable, mais...

--Il peut en réchapper, peut-être! Docteur, seriez-vous un imbécile, me serais-je trompé sur vous?

Et de Praxéli-Plesbourg fouillait le misérable de ses petits yeux clairs.

--Voyons, réveillez le prince; il y a cinquante mille francs pour vous. Vous ne me ferez jamais croire que vous n'avez jamais fait d'avortements.

Le docteur baissait la tête, griffonnait en hâte une ordonnance.

--Vite, Alexis, chez le pharmacien en face, au plus près, faisait le duc en remettant le papier à un valet de pied et, sur un signe du duc, Odette de Beauvimeuse et Nadia de Narimoff découvraient le malade et le dressaient un peu sur son séant. Le docteur préparait la seringue.

--Voilà, docteur, faisait Noisynève en prenant le flacon des mains du valet de pied.

--Une soucoupe; très bien... là, dans le gras de la cuisse.

--Dans le maigre, vous voulez dire, pauvre Sacha!

--Bon, relevez la chemise, tenez-le bien, mesdames.

Le docteur enfonçait l'aiguille dans la chair livide et appuyait. Pssst, la caféine fusait dans un crissement bref, le malade ne bougeait pas.

--Il faudrait le piquer plus près du cœur, docteur.

--Ou à l'épaule.

--Ou dans le cou, près du cerveau.

--Vous le voulez? Soit!

Mais cette fois, subitement redressé dans un brusque sursaut, le moribond se levait tout droit sur son lit et, dans la blancheur de sa chemise, tel un spectre dans un linceul, battait l'air de ses mains pâles et puis s'abattait avec un cri, un petit cri d'oiseau qu'on étouffe, immobile et raidi dans sa nudité verte... mort.

Ce fut une stupeur. Rien ne put ranimer le prince Sacha Noronsoff. C'est ainsi que les quarante millions et les merveilleuses terrasses du domaine de Plagosnof, en Crimée, allèrent à la petite comtesse Véra Noreskine qui, la pauvre enfant, ne s'y attendait guère. Et avouez-le, cette agonie-là vaut bien celle que je lui ai prêtée dans la villa du Mont-Boron, à Nice.

Notre voiture rentrait dans les rues de Menton.

MADAME DE NEVERMEUSE

I

MADAME DE NEVERMEUSE

Le rideau tombait sur le second acte de _Sigefried_. Le divin inconscient, qu'est le héros de Wagner, venait de s'enfoncer, extasié et ravi, dans l'enchantement de la forêt; le chant de l'oiseau magique l'avait illuminée..., et parmi la clarté des feuilles, à travers les ténèbres odorantes et vertes des hêtraies, des clairières, des sources et des étangs, tous les murmures, toutes les voix et tous les souffles aussi, dont est tramé le silence des bois, se répercutaient délicieusement en nous, musique élémentale orchestrée par le génie, qui est aussi une des forces de la Nature.

De Bergues, qui s'était retiré tout au fond de la loge pour mieux sentir, loin de la scène, descendre et couler en lui les ondes sonores du drame, se levait et venait s'asseoir auprès de nous.

--Le fils de Sigemound est parti, mais il n'a pas tué tous les dragons Fafner. Voyez, quelques monstres nous restent: une vraie collection de Muséum. C'est plusieurs opéras de Wagner qu'il faudrait pour assainir cette salle! Les avez-vous comptés? Mais regardez plutôt.

Et, d'un geste horrifié, il embrassait le pourtour des premières et des secondes loges.

A quoi Hector de Grandgirard:

--En effet. Il y a ce soir quelques gargouilles en rupture de cathédrale!

--Et remarquez ce que je vous disais l'autre jour sur cette étonnante société de la Riviera: pas un homme. Convainquez-vous _de visu_. Voyez-vous un jeune homme dans ces loges? Non, rien que des aïeules et des vieux messieurs, et les vieux messieurs paraissent les plus jeunes. Ils ne sont, eux, ni maquillés, ni teints.

--Pardon. Dans cette loge, il y a deux jeunes gens.

--Oui, mais il y a une jeune fille, et cette jeune fille représente huit cent mille francs de dot. Aussi c'est la seule loge, où il y ait des moustaches de vingt-cinq ans.

--Conclusion?

--Les temps sont durs, la lutte est âpre et il faut vivre.

--Très jolie, d'ailleurs, la jeune fille!

--Très jolie. La mère est Russe, le père Italien.

--Ah!

--Fleur de Cosmopolis, millionnaire et nihiliste.

Grandgirard avait pris une jumelle; il fouillait attentivement des yeux le premier rang des loges:

--Le fait est qu'il y a des figures extraordinaires--et, tout à coup, arrêtant sa lorgnette dans un geste de stupeur--oh! celle-là admirable! Qu'est-ce que celle-là?

C'était, paradant au milieu de la grande loge officielle, celle dont l'encorbellement surchargé de guirlandes concentre tous les regards dans le cadre doré de ses hautes colonnes, une étonnante poupée, on aurait dit, surgie d'un conte d'Hoffmann.

La face d'un ovale parfait et d'un ton de pastel s'auréolait de bandeaux de soie floche, d'un blond si invraisemblable et si doux, que les fabriques de Lyon seules avaient pu les fournir.

Coiffée à la jolie femme, cette imprévue beauté émergeait, épaules nues, d'un énorme boa de plumes bleu pâle, mais un boa si impondérable et si flou qu'il parachevait à miracle cette Olympia des brumes. L'élégance des bras minces haut gantés de suède blanc, la longueur d'une nuque pliante et la maigreur de la poitrine en faisaient à la fois un Gavarni de chlorose et le plus vague des Constantin Guys.

Datée comme un dagueréotype, cette aïeule aux langueurs de poitrinaire, mais aux raideurs d'automate, obsédait comme une apparition. Spectre ou poupée?

Son âge? Seize ans peut-être et sûrement plus de soixante-quinze. Avec cela une indéniable aristocratie, un dédain absolu de toute l'assistance et une façon d'écouter le Wagner, de profil et le buste incliné, oh! très peu, en avant, une impertinence d'attitude, que Balzac eût voulue à la duchesse de Maufrigneuse!

D'ailleurs absolument seule dans cette loge et s'y détachant si vaporeuse sur le rouge assourdi des tentures, si macabre aussi par le bleuissement du boa et le faisandage des chairs, si artistement et prestigieusement spectrale, que nous nous taisions tous dans l'émotion que l'on a devant un chef-d'œuvre.

--En effet, admirable! Quelle illustration pour le roman de d'Aurevilly! _Ce qui ne meurt pas._

--Oui, car c'est mieux qu'une nature morte, c'est la Mort qui se prolonge dans la Vie.

--Et non la Vie qui s'attarde dans la Mort. Tu viens de dire, sans t'en douter, Hector, une vérité profonde. Si tu connaissais la vie de cette femme, tu verrais quel prodigieux symbole elle résume dans cette jeunesse immobile et figée. Regarde bien cette fragilité, cette maigreur de phtisique guettée par les courants d'air et par les mauvaises fièvres, et cette pâleur déjà estompée par l'ombre de la Mort!... Eh bien! cette agonie vivante à la résistance et la solidité d'une tige de fer. Cette moribonde a une telle intensité, un tel désir de vivre qu'elle a enterré tous les siens. Père, mère, frères et sœurs et jusqu'à deux maris, cette apparente faiblesse a usé et limé toutes ces existences. Tous ont passé leur vie à trembler pour la sienne.

Sa santé délicate, sa minceur diaphane, tout, jusqu'à sa frêle poitrine secouée chaque hiver d'une opiniâtre toux, les ont, d'années en années, consumés d'inquiétude, exténués d'alarmes. Ils ont toujours craint de la perdre et, dans l'hypnose de ces grands yeux hallucinants de fièvre, ils ont vécu dans l'angoisse et la transe jusqu'à en mourir; car, vous le savez tous aussi bien que moi, il n'y a que les gens bien portants qui trébuchent dans le gouffre. Les vrais malades ne meurent pas: ils se soignent.

Jusqu'à quarante ans, elle a fait le désespoir de toute une famille intéressée à une beauté qui lui assurait fortune et situation, car cette beauté pastellisée a été adorablement jolie.

Née pauvre, elle fut successivement poussée par les siens dans de riches alcôves, officines de bien-être et de luxe pour des ribambelles de frères, de sœurs, de neveux et de petits-cousins. Le mariage, d'ailleurs, légitima toujours l'équivoque de ces opérations familiales. Mme de Nevermeuse fut une courtisane légale. L'étude de notaire et la sacristie furent invariablement le vestibule de ses chambres d'amour.

Ses deux maris morts et les huit millions réalisés, cette fragilité flottante au-dessus de deux veuvages vit se modifier et changer tout d'un coup les sentiments de son entourage. C'est le triste apanage de l'argent: il corrompt tout. On avait craint de la perdre, on désira la voir mourir.

Mme de Nevermeuse, hier encore parente enrichissable, était devenue testamentaire.

Jusque-là elle avait eu des frères, des sœurs et des neveux: elle n'eut plus que des héritiers. Elle devint la tante Nevermeuse, mais une tante décidée à faire longtemps attendre sa succession. Elle fit mieux.

Elle quitta Paris et, prudente, entreprit de grands voyages. Elle mit des centaines et des centaines de lieues entre elle et les indigestions, suite inévitable des grands dîners de famille, et les accidents de voitures et d'autos des promenades concertées et des parties de campagne. Elle devint nomade; des dames de compagnie embellirent sa vie. Elle se refusa toujours au dévouement des cousines pauvres et des neveux fervents, mais très manégée, en femme avertie par l'expérience, elle se garda bien de rompre avec ses plus lointains arrière-petits-cousins; ceux-là seuls pouvaient la défendre contre ses parents plus proches. Dans les familles unies on a toujours la tentation d'enfermer en d'admirables maisons de santé, pour les contraindre à se soigner enfin! les vieilles parentes fortunées, imprudentes et délicates. Mme de Nevermeuse connaissait les siens. De Séville, où elle s'attardait au printemps, et de Venise, où elle passait l'automne, elle ne cessa d'entretenir avec tous une adroite correspondance. Elle y dosait de savantes promesses de testament.

Et, nuancées d'espérances, des lettres intermittentes entretenaient tous ses alliés dans la haine des uns des autres et la tendresse intéressée de cette bonne tante de Nevermeuse. Tous séparés d'elle par des détroits, des chaînes de montagnes et des mers, cuisaient doucement à distance dans l'illusoire attente des millions à venir, des millions à toucher et qu'ils ne toucheraient jamais, car, écoutez bien ceci, Mme de Nevermeuse a tout placé en viager.

Moins pour s'assurer une vieillesse luxueuse en doublant ses rentes que pour éviter de fâcheuses dissensions autour de son cercueil, propriétés et valeurs, elle a tout réalisé, tout vendu à fonds perdu et, son revenu ainsi triplé lui permettant d'être très généreuse et d'envoyer de temps à autre le sensationnel cadeau à qui de droit, était-elle au moins sûre des larmes de regrets. Ah! elle serait pleurée quand elle quitterait ce monde!

On dirait que le hasard a le respect de ceux qui n'ont plus à redouter ses coups.

Vieille, immensément riche, le cœur sec et momifié dans son effrayant égoïsme, telle une conserve inaltérable, elle a vu s'éteindre un à un autour d'elle tous les parents, les proches comme les éloignés, qu'elle espérait frustrer de ses millions. Une invisible machine pneumatique a fait le vide autour d'elle.

Comme indurée dans son effarante solitude, elle leur survit à tous. Elle est celle qui ne meurt pas.

Consciente des convoitises qu'elle allumait, elle les a tous vus partir sans une larme. C'est une joie féroce chez certains vieillards de constater la mort des autres autour de leur verte sénilité. Mme de Nevermeuse est de cette race-là. Heureuse d'être sans enfants, heureuse d'être sans famille, elle a pris plaisir à compter les coups qui décimaient les siens, et croyez que, la nuit, après l'opéra ou l'opérette où elle va tous les soirs, ce lui est une joie en se mettant au lit de songer que sa mort n'enrichira personne et qu'elle, la septuagénaire endurcie, elle est seule, seule échappée à l'hécatombe et qu'elle a enterré les siens.

Elle n'a pas oublié que sa jeunesse sacrifiée a longtemps fait vivre et longtemps entretenu tous ces morts. C'est sur sa beauté, exploitée et poussée dans de riches alcôves conjugales, que tous ces disparus avaient étayé leur fortune, et c'est la rancune, depuis près de soixante ans amassée en elle-même, qui lui met aux lèvres ce sourire immuable.

Sourire de poupée, mais de poupée macabre figée dans une triomphante survie d'au-delà!

Mme de Nevermeuse n'a jamais aimé personne. Instrument docile entre les mains d'une famille cupide, elle a usé deux maris pour en recueillir successivement les millions, puis, veuve, elle a usé dans l'angoisse et l'attente vaine tous les héritiers intéressés à la voir mourir; et c'est ce cœur sans secousse qui lui a fait ce front sans ride..., car dans sa maigreur transparente et le faisandage de ses fards, cette ancestrale poupée est encore jolie, d'une joliesse de morte embaumée et d'automate de grand sculpteur!

Et c'est la sécheresse admirable de cette nature sans sensualité et sans cœur qui la fait si délicieusement vaporeuse, impérieuse et planante.

Mme de Nevermeuse surnage, délicate, hautaine et floue, tel un pastel au-dessus de soixante ans de décès et de deuil.»

L'orchestre entamait le prélude du troisième acte; de Bergues regagnait le fond de loge et du même coup nos trois lorgnettes abandonnaient le pastel vivant et l'énorme boa de plumes bleues qu'elles fixaient.

Nous écoutions de nouveau _Siegfried_.

II

LE MASQUE DE BEAUTÉ

Mme de Nevermeuse, née Alice Mantelot, en premières noces lady Asthiner, était la quatrième fille d'un vague homme de lettres que ni le théâtre ni le journalisme n'avaient fait riche. Six petits Mantelot, quatre filles et deux garçons, pullulaient dans le petit appartement, dont il fallait déménager tous les dix-huit mois parce que devenu trop petit. Mme Mantelot donnait tous les ans à son mari un nouvel héritier, et, à chaque déménagement, la famille Mantelot montait d'un étage. Et Mme Mantelot mère, aujourd'hui boursouflée de lymphe et déformée par ses maternités généreuses, se lamentait le long des jours: le budget du ménage se grevait d'heure en heure, et, seul, le prix de la copie du père Mantelot ne montait pas. Elle baissait même, la copie du pauvre homme; elle baissait comme son talent, qui n'avait jamais été supérieur et qui diminuait de jour en jour, usé et étouffé par les tracas d'argent, les criailleries de Mme Mantelot et les récriminations de ces demoiselles.

On ne songeait qu'à la robe dans l'intérieur Mantelot, la robe qui, en mettant en valeur la taille de ces demoiselles, leur ferait pêcher le mari bien renté qui remettrait à flot toute la famille. C'était, de l'aube au soir, des discussions sans fin sur la coupe d'un manteau, la forme d'une manche, le retroussis d'une paille, le nœud d'une bride et le mouvement d'une plume; et ce pauvre M. Mantelot ne pouvait pénétrer dans le petit réduit, qu'on lui avait assigné comme cabinet de travail, sans déranger des patrons et des journaux de mode empilés sur sa table, et, au hasard des sièges, des pièces d'étoffes, coupons, échantillons, et des lingeries et des cartons posés dans tous les coins.

Des occasions! Ces dames avaient toujours trouvé des occasions. Des magasins de nouveautés, où elles passaient leurs journées, elles rapportaient toujours des soldes acquis à des prix invraisemblables, et ces bons marchés-là obéraient d'autant le budget. C'était l'ordinaire du pauvre homme qui en souffrait, sa garde-robe aussi, car depuis plus de trois ans qu'il traînait le même pantalon et la même redingote, ces demoiselles, elles, moulées dans des étoffes si minces qu'on les aurait cru vêtues de papier, promenaient hiver comme été d'extravagants attifages.

Sveltes à souhait, l'estomac déjà délabré par des nourritures étranges et économiques, et condamnant leur pauvre père à des menus de dinettes, elles couraient les matinées, les spectacles gratuits, les bals d'hôtel avec une frénésie digne d'un meilleur sort, menées dans cette tourbillonnante rotation de toupies par l'ardeur inlassable de Mme Mantelot.

Et les demoiselles Mantelot ne se mariaient pas.

Tel était l'état d'âme de ces demoiselles et telle était la situation du ménage, quand la famille Mantelot, changeant d'appartement pour la huitième fois, venait s'installer dans un cinquième au fond de la cour de la rue Pigalle. Les Mantelot quittaient la rue d'Assas. Au dire de Madame, le Luxembourg ne valait rien pour le mariage: on n'y croisait que des étudiants en mal d'aventures ou des rapins pauvres comme Job. Le Parc Monceau et les Champs-Élysées étaient bien plus fertiles en heureuses rencontres: c'était le quartier des millionnaires et des sportsmen, et M. Mantelot, toujours débonnaire, avait accédé au désir de Mme Mantelot.

Le pauvre mobilier des Mantelot et les cartons à chapeau de ces demoiselles prenaient donc le chemin de Montmartre; une moyenne voiture de déménagement y suffit.

Alice Mantelot allait sur ses dix-neuf ans; c'était la plus jolie des quatre Mantelot, c'était la plus jeune aussi, et Mme Mantelot fondait de grandes espérances sur le physique de sa cadette: «Si celle-là n'épouse pas un prince, c'est que les hommes sont devenus aveugles et qu'il n'y a plus de justice sous la calotte du ciel!» Mme Mantelot avait la fâcheuse habitude d'exprimer ses opinions dans des tours de phrases empruntés à sa concierge. Alice Mantelot était d'une coquetterie et d'une futilité de poupée, encouragée en cela par l'exemple de sa bonne mère.