Le crime des riches

Part 6

Chapter 63,700 wordsPublic domain

Entre tant de manies le vieux Guiçardi nourrissait une folle terreur de la maladie et de la mort. Ses soixante-douze ans hoquetaient dans un perpétuel tremblement à l'idée des bronchites, des refroidissements et des mauvaises fièvres qui guettent plus ou moins les vieillards. Il ne vivait qu'entouré de mille et une précautions, sous la surveillance d'un médecin attaché à sa personne, et, chaque semaine, tout le personnel des Palombes devait subir la visite du docteur. C'était une formalité à laquelle nul ne pouvait se soustraire et qui était stipulée dans les engagements.

Au moindre symptôme d'indisposition, tout domestique était congédié. L'intendant lui payait deux mois de gages en lui intimant l'ordre de ne jamais se représenter, même guéri. Un cordon sanitaire était ainsi établi autour du vieillard.

Dans quels prix on exploitait cette terreur de la maladie, tu le devines aisément! Deux garde-malades se relayaient auprès de lui jour et nuit. Le banquier exigeait toujours une oreille aux écoutes de sa respiration durant son sommeil. Sa peur de mourir était telle que, le précédent hiver, il avait refusé d'entrer dans la chambre de sa fille malade et, pendant les deux mois que dura la bronchite, il pria sa femme de s'abstenir de paraître à table. La baronne Guiçardi, elle, s'était installée près de sa fille et, pendant les trois mois de cet hiver-là, le vieux Levantin haleta dans l'angoisse des microbes et la fureur de ne pas avoir fait transporter Mlle Guiçardi à l'hôpital.

C'est cet effaré trembleur et ce féroce égoïste que la princesse Zénobie quittait trois heures par jour pour aller s'asseoir au chevet d'un nain tuberculeux. La princesse jouait une grosse partie. Elle la perdit.

Le jour où le banquier, réveillé au milieu d'une sieste qui aurait dû durer les trois heures de trois cuillerées de potion, demanda après la naine et apprit que sa poupée était auprès d'un frère malade depuis douze jours d'une fièvre maligne, la colère et la stupeur furent chez ce gros homme d'une telle violence, qu'il faillit étrangler.

--Chez son frère!... Chez un malade! Et elle y va tous les jours! Elle y est encore!»

Et de cramoisi le vieux forban devenait violet. Les yeux chavirés, suffoquant et la gorge sèche au milieu de balbutiements, de mots sans suite et de trépignements de fureur, il arrivait enfin à se faire comprendre et se faisait donner de quoi écrire.

Il ne pouvait parler. Son émotion était trop forte. Zénobie était chez ce nain malade; elle avait osé lui désobéir. Il écrivait; un tremblement secouait ses mains gonflées. Il parvenait enfin à maîtriser ses nerfs et signait la disgrâce de la favorite. L'intendant recevait respectueusement les ordres; la livrée assistait, effarée, riant sous cape, à l'exécution de la princesse.

Toutes les Palombes détestaient Zénobie.

La naine rencontrait l'intendant à mi-route de la villa. Elle regagnait sa geôle au grand trot d'une victoria de louage. Nabulione--c'était le nom du maître-Jacques des Guiçardi--faisait arrêter la voiture. Nabulione était à pied; il accompagnait une charrette encombrée de valises et de petites malles.

Il signifiait à la naine son congé. La décision de M. Guiçardi était irrévocable. Il ne reverrait jamais la princesse; la villa lui était désormais interdite. Il était tout à fait inutile de s'y présenter, elle y trouverait porte close: il était chargé de lui rapporter sa garde-robe. Ses costumes de théâtre et de ville étaient dans les malles; le petit hôtel était déménagé. Si la princesse voulait bien prendre la peine de retourner d'où elle venait, il lui réglerait ses huit jours; il avait sur lui la somme.

La naine était devenue verte. Elle vomissait un flot d'injures à l'adresse de l'intendant et de Guiçardi; sa voix de crécelle, crépitante et rouillée, s'exaspérait dans la solitude de la route. Des ouvriers de retour des champs s'étaient arrêtés. Ce monstre de baraque foraine entachait de grotesque la douceur lumineuse de ce crépuscule d'Italie.

--_Una pupazza_, ricanaient des chuchotements.

L'intendant essayait en vain de lui faire entendre raison: la _pupazza_ ne voulait rien savoir. Elle donnait l'ordre au cocher de la conduire aux Palombes. Elle s'y heurtait à l'hostilité d'une domesticité heureuse d'observer la consigne.

--Le banquier ne recevait pas. M. Guiçardi partait le soir même pour Palerme.»

Et dans l'insolence des regards et des sourires, la princesse Zénobie lisait couramment l'unanime allégresse, son renvoi mettait en fête toute la maison.

Elle devait se résoudre à retourner auprès des siens. Elle y retrouvait l'intendant des Palombes, qui l'attendait entre sa mère effondrée et la stupeur épouvantée du nain. Et ce fut une horrible scène. La mère-barnum, brusquement ramenée au sentiment de la réalité par la vue de Zénobie, se jetait sur le petit être, l'empoignait par la tête et, lui retroussant les jupes, voulait la fouetter. Le nain, recroquevillé d'effroi sous ses draps sales, poussait des piaulements de petit hibou tombé du nid; Zénobie, crispée, rebellée et matée, tapait, griffait, mordait et geignait comme une poulie; la mère poussait des cris d'orfraie, invectivant la fille ingrate, _ce fumier d'enfant qui la ruinait_; et l'intendant se croyait tombé dans un repaire de gnomes et de magiciens.

Il intervenait enfin, comptait à la naine les seize cents francs de ses huit jours, en obtenait bon gré mal gré le reçu, mais ne pouvait éviter la formalité de l'ouverture des malles. La surprise qu'elles réservaient faillit tourner au tragique. Le vieux Guiçardi ne renvoyait à Zénobie que ses costumes de théâtre et son pauvre petit trousseau de phénomène de music-hall, sa lamentable et prétentieuse défroque de _principessa_ de piste et de beuglant; le Levantin avait gardé les somptueuses toilettes des grands faiseurs de Nice et de Monte-Carlo. Il gardait aussi les parures: le collier d'émeraudes offert dans la dernière quinzaine, l'orient fabuleux des perles et l'eau coûteuse des rivières de diamants. Il renvoyait le cheval, mais gardait le harnais. La naine râlait à son tour: une formidable gifle s'abattait sur sa face de monstre et la couchait par terre, évanouie. La mère-barnum s'acharnait sur l'avorton; Scœvola, le plus petit conscrit de France, croyant qu'on égorgeait Zénobie, s'évadait de ses draps moites et se blottissait, tout nu, sous le lit; des voisins accourus mettaient fin à cette tuerie, et l'intendant des Palombes s'échappait de là comme d'un cauchemar.

Cette famille de nains ne se tint pas pour battue. Sur les conseils de sa mère, Zénobie voulut intenter un procès au banquier; mais les faits qu'elle lui imputait étaient si graves que l'affaire criait le chantage; aucun homme de loi ne voulut instrumenter contre le Guiçardi. La Zénobie ne se rebuta pas: elle se rendit au couvent de Saint-Pancrace, et, une première fois, fit tant et tant qu'elle obtint une audience du Révérend Père Ambrosio, le supérieur; mais les confidences dont elle honora le capucin esbrouffèrent tellement le saint homme qu'il refusa absolument de s'entremettre dans la démarche, que la naine réclamait de lui. Il lui promit une seconde audience, mais se garda bien de la lui donner; le monstrillon en fut pour ses deux lieues de montagne et ses trente lires de victoria. Le saint monastère demeura clos pour lui.

Bref, la questure, dit-on, s'en mêla; on pria ces dames de quitter le pays. Une rumeur voulut qu'un viatique de deux mille lires leur fût fourni par les dames Guiçardi.

Et voilà, mon cher ami, comment l'ex-favorite d'un banquier trente fois millionnaire amuse, à l'heure qu'il est, un public de matelots et de chasseurs alpins dans un petit port de la Riviera.

Elle était de ce monde où les plus belles choses Ont le pire destin. Et _rosse_, elle a vécu ce que vivent les _rosses_, L'espace d'un matin.

Moralité: on fait toujours trop sa Zénobie.

LYS D'ALLEMAGNE

--Il y a pis que la peur de mourir: il y a l'horreur de vivre. Vous ne soupçonnez pas quelles agonies tragiques halètent parfois dans le luxe apparent de ces somptueuses villas!

Tout en causant nous étions, Maxence et moi, descendus jusqu'au haut de la promenade des Anglais. Nous avions dépassé le troisième établissement de bains établi presque devant l'avenue Victor-Hugo, et avions atteint le pont Magnan.

Là finit le glorieux alignement des grands hôtels cosmopolites et des villas princières; la promenade des Anglais bifurque et devient, à gauche, une route de banlieue suburbaine bordée de guinguettes et de murs de jardins; à droite, un simple bord de mer longé de cultures maraîchères et planté de cahutes de pêcheurs.

Le paysage est lépreux et hostile, enfariné d'un perpétuel halo de poussière soulevée par les automobiles, et la courbe harmonieuse de la baie des Anges ne rachète pas l'âpreté du décor. Face en arrière, au contraire, c'est le merveilleux panorama de Nice indolemment couchée au pied de ses montagnes et déroulant, comme une écharpe molle, la ligne de ses toits jusques au Mont-Boron. Par les temps clairs la pointe du cap Ferrat y apparaît, entamant de son éperon verdâtre le bleu moiré du large.

Nous faisions demi-tour et redescendions sur la jetée-promenade.

--Oui, il y a pis que la peur de mourir. Si vous saviez quels drames de chair et d'âmes, quels intérêts et quelles affreuses convoitises dérobent parfois aux regards ces somptueuses façades, quels grotesques désespoirs aussi! Ce Nice est une mine inépuisable d'histoires. Quelques-unes, si bien gardées qu'elles soient par l'épaisseur des murailles, néanmoins transpirent et finissent par tomber dans le domaine public.

Il y a trois ans, c'était le scandale des Blukenstarishaen, le plus effrayant chantage qui ait jamais été organisé contre une personnalité princière: Le jeune ménage, le mari et la femme menacés et terrorisés à la fois par un couple d'aigrefins: deux «musicantis» cueillis dans une des innombrables Réserves de la Riviera. Les Blukenstarishaen les avaient attachés à leurs personnes pour couper de tarentelles et de «canzone» napolitaines les heures un peu longues des repas... Cette musique de table dégénéra vite en musique de chambre. La princesse, très négligée par son mari, s'éprit violemment d'un des musiciens; elle s'en éprit jusqu'à en devenir grosse et, reconnaissante au bel Italien d'une maternité que le prince ne lui avait jamais donnée, eut la gratitude épistolaire. Elle écrivit. Le violoniste (car il jouait du violon naturellement) appuya sur la chanterelle. Il gagna prudemment la frontière; et de Vintimille, en échange de sa correspondance, demanda la forte somme à la princesse.

Un _post-scriptum_ machiavélique menaçait d'envoyer le paquet de lettres au mari. Le prince, très au courant de la conduite de sa femme, ne répondit pas plus aux offres de Vintimille que ne l'avait fait la princesse. C'est alors que les deux compères d'Italie s'entendirent. Si la princesse était une amoureuse expansive et reconnaissante, le prince était, de son côté, un ami passionné et, dans les élans d'une ferveur toute platonicienne, avait commis en l'honneur de l'autre musicanti quelques poésies qui, bien que d'inspiration danoise, n'eussent pas déparé les dialogues du _Banquet_. Les associés de Vintimille prévinrent le jeune ménage que, si un chèque de cent mille lires n'était pas remis avant telle date à la banque Polidori de Milan, les élucubrations du prince et la correspondance de la princesse seraient envoyées sous pli cacheté à la Cour de Thuringe, au grand chancelier même du roi ou à un des principaux journaux de l'opposition. L'inspiration de la dernière heure dicterait leur choix.

Le régime du bon vouloir fonctionne, pour ainsi dire encore intact, dans les petits États allemands. En cas de scandale, si le scandale éclatait, c'était, après l'annulation du mariage en Cour de Rome (la Thuringe est très catholique), la confiscation des biens du jeune couple et la relégation de la princesse dans un couvent; le prince, lui, serait certainement prié de résider à l'étranger et réduit à la pension stricte. Libre à lui alors de donner cours à ses fantaisies poétiques et se faire professeur de grec.

Les Blukenstarishaen s'affolaient. Le roi de Thuringe avait laissé mourir de faim sa fille aînée, la princesse Thyra qui avait fui la Cour paternelle et le palais conjugal avec un jeune officier de cavalerie. La duchesse de Manheimberg, toute mère qu'elle fût de trois enfants, n'avait pas pu résister au prestige des épaulettes et des éperons. Les amoureux, après avoir promené en Suisse et sur la Riviera le scandale de leur bonheur, s'étaient échoués à Venise. La gêne avait vite étranglé leurs illusions. Harcelés par les usuriers, les bijoux une fois vendus, les misérables étaient de l'hôtel Dancelli descendus à une _casa privata_ du quartier de l'_Ospedale_. La duchesse de Manheimberg s'y était suicidée. La dureté du roi l'avait acculée à cette horrible fin. Le consulat de Thuringe à Venise n'avait même pas eu pour elle l'aumône qu'il trouve toujours pour ses moindres nationaux en détresse. Deux mois auparavant, le consul de Genève, pour une visite rendue, à l'hôtel du Lac à la princesse royale, avait été immédiatement révoqué... Toute l'Allemagne avait adopté vis-à-vis des fugitifs l'attitude indiquée par la famille.

C'est auprès de ceux de son sang et de sa race que la malheureuse jeune femme avait trouvé l'accueil le plus insultant et les visages les plus fermés, et, pendant ce douloureux calvaire à travers l'Europe, ce calvaire commencé comme une chimérique chevauchée de ballade et de conte

Si tu veux, faisons rêve, Montons sur deux palefrois, Tu m'emmènes, je t'enlèves, L'oiseau chante dans les bois.

la triste adultère avait rencontré partout sur son passage l'hostilité menaçante et l'effroyable ostracisme imposés, il y a quelques années, par le kant anglais sur toutes les routes d'exil d'un de ses plus grands poètes. Pour l'infortunée princesse Thyra la lourde Allemagne avait eu les raffinements de cruauté et les ingéniosités de mépris inventés par l'hypocrisie d'outre-Manche vis-à-vis d'Oscar Wilde.

Dévisagée sur les seuils des hôtels, montrée au doigt, suivie même dans les rues, que dis-je? guettée par la malveillance et la curiosité jusque dans les boutiques de fournisseurs, la duchesse de Mainheimberg avait connu les pires amertumes. Grâce au mot d'ordre donné par la Cour de Thuringe, l'Allemagne en déplacement avait fini par expulser les amants de toutes les villes. Entre temps le roi coupait les vivres, et cela avait été pour le couple romanesque la brève déchéance aggravée de toutes les affres de la gêne. Cette gêne dégénérait bientôt en misère, et la misère en détresse et cela jusqu'au suicide final dans le galetas de Venise.

Rodolphe Ostratten, l'amant de la pitoyable jeune femme, entrait à l'hôpital, à cet _Ospedale_ dont le quartier moisi avait abrité leur fin d'idylle. Il en était extradé le lendemain même de l'exhumation de sa maîtresse; on l'arrachait tout grelottant de son lit de fiévreux pour le jeter dans un fourgon. Une forteresse de Thuringe le retenait maintenant à vie. Il ne fait pas bon en Allemagne de regarder de trop près les princesses.

De cette tragique aventure les Blukenstarishaen n'ignoraient rien. Elle avait éclaté l'année même de leur mariage. La princesse Elaine s'était jetée en vain aux pieds de son père, implorant sa pitié pour sa sœur; le roi n'avait voulu rien entendre. Ces catholiques de Thuringe sont encore plus intraitables sur la morale que tous les protestants de la Prusse Rhénane, et l'affolé ménage de Nice savait trop ce qui l'attendait, si le scandale de leur conduite en Riviera arrivait jusqu'au roi.

La Riviera! C'est de leur arrivée en ce pays que dataient leur folie et leur malheur. C'est là qu'ils avaient connu ces damnés Italiens et l'enveloppement de leurs œillades câlines, le charme dangereux de leur voix persuasive et de leurs gestes caresseurs.

Deux «musicantis»! Lui, le fils d'un chancelier, elle, une princesse royale, étaient à la merci de ces espèces... Protégés par la frontière, les deux coquins dictaient leurs conditions et commandaient en maîtres. Eux, la première aristocratie du monde, tremblaient aux ordres de deux maîtres chanteurs; et, les yeux brusquement dessillés, arrachés en sursaut de leur rêve, le prince et la princesse rejetés dans les bras l'un de l'autre par la conscience du même péril s'hypnotisaient sans oser la mesurer devant la profondeur du gouffre où ils avaient roulé, s'hallucinaient dans une stupeur muette devant l'abîme où ils allaient descendre.

Deux enfants! car lui n'avait pas vingt-six ans, et elle en avait juste dix-neuf.

Ah! cette Riviera, cet admirable pays, cette côte enchantée dans la montée des sèves, la vibration de la lumière et l'épanouissement de tant de fleurs, comme ils en maudissaient maintenant la douceur énervante et traîtresse, quelle rancune ils nourrissaient pour ces décors complices de vergers idylliques et de baies siciliennes!... Oh! les mauvais conseils chuchotés dans l'or des crépuscules, dans les bois de cyprès et les clos d'oliviers.

La Riviera! C'est son climat qui les avait perdus... Oh! la mollesse de ce pays qui dénoue la volonté comme une écharpe, pour la tendre ensuite comme un arc dans la sécheresse ardente de son mistral.

C'est l'âpreté de ses jours de poussière et de bourrasques, la fièvre permanente bercée dans ces vagues sans flux et sans reflux, et, par-dessus tout, ces effluves de rut et de caresses épars dans l'unanime consentement des choses et des êtres à l'amour; c'est toute cette nature aphrodisiaque qui les avait poussés à la chute et à leur perte et les deux égarés n'avaient plus assez de larmes pour pleurer.

Le consul d'Italie tirait le jeune ménage de ce mauvais pas.

Éperdu devant l'impossibilité de se procurer du jour au lendemain les cent mille lires (car la Cour de Thuringe est plutôt serrée), le prince, tout décidé qu'il fût au suicide, avait l'idée d'aller trouver le commissaire central. Le commissaire l'adressait au consul d'Italie. Celui-ci télégraphiait à Gênes, et la questure cueillait à Vintimille les deux coquins et leur correspondance.

Ainsi se termina le chantage. Tout est bien qui finit bien!

Le jeune ménage en fut quitte pour la peur; mais leur villa abrita quelques heures d'agonie. Ce prince et cette princesse passèrent d'assez durs moments, avouez-le. Il y a quelquefois pis que la peur de mourir, il y a aussi l'horreur de vivre.

UNE AGONIE

Nous descendions les pentes de la Mortola. Des touffes de genêts en fleurs incendiaient d'or les éboulis de roches grises; et jusqu'au bleu méditerranéen c'étaient de longues traînées de lumières encore exaspérées par le vert glauque des agaves, le gris épineux des lentisques et argenté des oliviers; toute une végétation bleuâtre, hostile, meurtrière et dardée faisait de ce coin de jardin une petite Afrique. Au loin, c'étaient les montagnes pelées de Vintimille et de San Remo, toute l'aridité de la _Rivière_ de Gênes après la splendeur luxuriante de la _Riviera_ de Nice. Un ciel doux et voilé, presque moite, mélancolisait le paysage; toute la clarté semblait réfugiée dans les fleurs; et dans ce décor à souhait pour un enlèvement de captive, c'étaient des silhouettes de pirates barbaresques, qui s'imposaient à travers le recul des temps chers à tout imaginatif. Malheureusement des couples d'Allemands et d'Anglais de passage, toute la foule anonyme et laide des Cooks en mal d'excursions, étaient les seuls êtres rencontrés au tournant du domaine féerique.

C'était un lundi, un des deux jours par semaine où lord Hambury permet aux visiteurs l'entrée de la Mortola: la Mortola, c'est-à-dire l'enchantement de ce ravin unique de la côte Ligure, jardins d'Italie et de Sénégal aussi, où Wagner aurait pu rêver l'éclosion des filles-fleurs. La Mortola et la fontaine de la Sirène, la Mortola et sa clairière hantée d'agaves monstrueux, énormes, hérissés et coupants, de toutes les nuances et de toutes les formes, pareils à un cénacle de gigantesques pieuvres végétales; la Mortola et ses bois de palmiers, ses champs d'iris et d'anémones où la vision s'impose d'une ronde de nymphes de Botticelli; la Mortola et sa treille en terrasse au-dessus de la mer; sa treille enguirlandée de roses et de clématites, escortée de touffes de primevères, d'héliotropes en arbres et de chimériques orchidées, jaillis comme des étoiles entre les retombées de mouvants chèvrefeuilles; la Pergola et le malaise enivrant, délicieux de son trop de calices et de son trop de parfums... Et entre toutes ces corolles, toutes ces feuilles, toutes ces branches, au tournant de tant d'escaliers et le long de tant de terrasses, le nostalgique horizon de la Méditerranée, la soie moirée de sa nappe immobile avec, au bord de la mer, les quenouilles de bronze de son interminable allée de cyprès... Cimetière d'Orient ou jardin de Gabriele d'Annunzio dans le _Triomphe de la Mort_.

Nous étions arrêtés auprès d'une volière et tout en suivant les mouvements d'automate d'un étrange perroquet, on eût dit, d'émail vert...

--Mais c'est le jardin de Noronsoff! me disait l'ami qui m'accompagnait. Avouez que c'est là que vous avez placé l'agonie de l'écœurant héros de votre _Vice Errant_.

--Non, répondis-je, le domaine où traîne, se convulse et meurt la pourriture princière de Sacha, bien moins important et moins divers d'aspect que celui-ci, a peut-être encore dans son abandon plus de grandeurs que la Mortola. Le domaine existe: il est à Nice, à mi-flanc du Mont-Boron. Trois cents mètres de terrasse dominent et la ville et le port. Au crépuscule, quand le ciel est clair, on y découvre jusqu'à l'Estérel. Je vous le ferai visiter, nous irons ensemble, mais nous aurons peut-être quelque mal à y pénétrer: l'accès en est assez défendu. D'ailleurs Noronsoff n'y a jamais habité, le cadre seul m'a tenté; l'outrance de sa végétation, le trop de luxe des fleurs de collections et d'essences rares, qu'un caprice de millionnaire y a accumulées, s'adaptaient si merveilleusement au déséquilibrement de mon héros... je vous dirai plus, c'est dans l'atmosphère de ce jardin de songe que j'ai rêvé et vécu la vie imaginaire de Sacha. Le prince Noronsoff est mort à Paris après sa mère qui, dans le roman, lui survit. Il est mort dans le coma, entouré et guetté par une troupe d'héritiers dont les intrigues de chevet le torturèrent jusqu'à son dernier râle...

--Et cette agonie de Noronsoff, la vraie, quelle fut-elle? me demandait mon compagnon.

--Oh! décevante et dramatique comme la vie même de l'individu. Après la mort de sa mère, l'état de Sacha, empira. Livré à lui-même, c'est-à-dire à ses pires caprices, sans aucun contrôle et plus personne auprès de lui pour le surveiller et le retenir, il eut vite fait de développer la marche de tant de maladies et de précipiter lui-même un dénouement fatal. Le favori d'alors était un pianiste hongrois, un soi-disant élève de Liszt famélique et poitrinaire, mais dont le réel talent et le jeu poignant et douloureux passionnaient, le long des jours et les nuits aussi, les rares minutes lucides du mourant; mais la fin approchait, car les longues syncopes, dans lesquelles il arrivait au prince de tomber, se succédaient de plus en plus fréquentes et maintenant si prolongées et si profondes, qu'il était à craindre, à chaque évanouissement, qu'il ne se réveillât plus.