Part 2
Ceux de la duchesse avaient plus de durée. Cette Allemande était une passionnée, mais elle avait la main malheureuse et ses amants avaient des fins assez tragiques. Ses amants... c'est-à-dire on en citait deux, le Hongrois, le comte Zicco, mort si malencontreusement à la Pergola dans une promenade matinale, et le beau chevalier Contaldini, tombé dans une crevasse pendant un séjour du duc et de la duchesse à Saint-Moritz. Le nouvel amant accompagnait, cet été-là, le couple dans les Alpes.
La duchesse était, bien entendu, étrangère à tous ces trépas, et jamais un soupçon ne l'avait effleurée, mais elle en gardait une auréole sinistre. Dans le pays cette exsangue et maigre duchesse Wilhena passait pour avoir le mauvais œil. On lui prêtait d'autres aventures.
Un dimanche de Carnaval, où elle s'était risquée sous le loup dans les rues de Cannes et s'était mêlée au corso populaire, en quête, on le voulait..., d'émotions anonymes, elle aurait été reconnue et démasquée par des pêcheurs. L'intervention de la police l'avait seule préservée de l'insulte.
Qu'y avait-il de vrai dans tout cela? L'amant actuel de la duchesse, un Américain à peau blanche tacheté de son, master Thomas Barret, un roux râblé à mufle de dogue avec, dans les yeux bougeurs, la clarté d'eau de deux étranges prunelles vertes, la désespérait de ses frasques et lui coûtait des sommes. L'Américain était coureur et joueur. La misérable était folle de cet amant, le dernier peut-être, car la duchesse n'avait jamais été jolie, et maintenant la quarantaine l'alourdissait. Les sports, le surmenage d'une vie sentimentale et nerveuse, ses coups de tête et de cœur avaient brouillé son teint, flétri ses yeux. Elle se cramponnait à cet ultime amour avec l'énergie désespérée d'une femme qui se noie et n'en était plus à se compromettre. Elle avait déjà tout osé, tout commis pour ce beau Saxon au mufle carré et court.
C'est à tout cela et à bien d'autres choses encore que songeait de Bergues dans le rapide de Nice à Cannes. Il le quitterait à Antibes pour se rendre à l'invitation de la duchesse.
Il s'était enfin décidé à tenter le voyage; une certaine appréhension lui étreignait l'estomac et, plus ému qu'il n'eût voulu se l'avouer, le jeune homme se laissait secouer par la trépidation des freins en se demandant qu'est-ce que pouvait bien lui vouloir l'Allemande de la Pergola.
Sa fatuité n'allait pas jusqu'à redouter pour lui un caprice de l'Altesse. Tout enchanté qu'il fût de sa personne, de Bergues était édifié sur son physique; il n'avait ni l'élégance rare d'un Zicco, ni les yeux admirables d'un Contaldini, ni le rable prometteur d'un Barett... mais tout de même, est-ce qu'on pouvait savoir avec ses créatures! Et décontenancé, de Bergues sentait sourdre en lui des effarements de Joseph.
«Antibes, trois minutes d'arrêt.»
II
UNE AME DE FEMME
De Bergues traversait une enfilade de vastes salons; les mollets cambrés d'un laquais en bas de soie le précédaient; des escarpins à semelles feutrées glissaient sans bruit sur les parquets luisants, miroités de reflets. Des losanges et des rosaces, bois de rose et bois des îles, aggravaient encore la solitude des pièces. Un valet de pied, debout contre une porte, en ouvrait les battants et introduisait de Bergues dans un fumoir.
C'était une haute salle en rotonde et qu'une immense glace sans tain éclairait toute, une glace incurvée, dont l'épaisseur épousait la courbe de la muraille. Le bleu du ciel et le bleu du large entraient à la fois par la baie, on se serait cru en pleine mer. Cette chambre de bord était meublée de confortables sièges anglais, divans de cuir et fauteuils de Maple. Il y régnait une atmosphère de maryland, de tabac turc et d'opoponax; des très beaux tapis d'Orient, fond rose et fond vert, et, sur une lourde table d'acajou, d'énormes roses Paul Néron dans une buire de cristal étaient le seul luxe de ce fumoir.
De Bergues le parcourait d'un regard et presque en même temps une porte latérale s'ouvrait à gauche, livrant passage à une femme. Elle entrait d'un pas délibéré, presque masculin et tendait la main au jeune homme: «Merci d'être venu, monsieur, et pardonnez-moi la liberté grande que j'ai prise en vous priant de venir ici; mais je tenais à vous remercier d'une précédente courtoisie. Vous n'êtes pas inconnu pour moi». Et la duchesse, se laissant tomber dans un fauteuil de cuir, invitait de Bergues à s'asseoir.
Tout cela avait été si prompt et si imprévu, qu'il avait à peine eu le temps de l'examiner. La duchesse avait croisé négligemment une jambe sur l'autre dans une pose abandonnée et virile et se prêtait maintenant à l'examen. C'était une grande femme aux épaules carrées et aux hanches absentes, bâtie comme un uhlan et qui n'avait plus ni fraîcheur ni jeunesse; le teint gâté par le grand air, les paupières meurtries et les lèvres fanées par la fièvre achevaient la disgrâce d'un visage chevalin, mais elle avait des mains admirables, des mains longues et blanches aux doigts fuselés, sans un joyau d'ailleurs...; et ses cheveux, tordus en câble sur une nuque violente, étaient d'un or solide et lourd. Coiffée par eux d'un casque de métal, la duchesse étonnait par le contraste de sa face sombre avec la clarté de cette coruscante toison.
Plus on la regardait, plus on voulait la regarder. Sa laideur n'était qu'apparente. Une souplesse de félin animait et brisait ce corps un peu massif de jeune guerrier; la vivacité de ses gestes, leur brusquerie voulue n'en excluaient pas une langueur passionnée et même dans son attitude garçonnière de sportswoman aux jambes croisées, il y avait comme une ardeur offerte.
Elle était sans grâce, mais non sans charme, inattendue et déconcertante. Ses moindres mouvements avaient de la race et, si la face ravagée et vieillie accusait plus de quarante ans, d'inoubliables yeux vivaient sous ses paupières lasses, des yeux gris et changeants, couleur de sardoine, cette pierre étrange dont l'éclat s'avive dans l'eau. Il y avait dans les prunelles de la duchesse comme une flamme sourde et, quand elle les posait sur vous, c'était la sensation d'une brûlure sur la peau et d'une cuisson au cœur.
Il y eut un silence. La duchesse avait baissé les yeux pour mieux laisser de Bergues la contempler. Elle les relevait brusquement et, les plantant hardiment dans ceux du jeune homme: «Vous ne me reconnaissez pas?» Et sa voix sifflait un peu ironique. «Il faut croire que j'étais bien masquée. Je ne veux pas laisser plus longtemps d'équivoque entre nous, monsieur, je suis le domino du dernier Veglione, le domino jonquille, que vous avez si spontanément et si généreusement défendu contre la goujaterie du public des couloirs. Vous avez été tout simplement héroïque, monsieur, ne vous défendez pas; car, en vous interposant entre moi et la foule, vous affrontiez le pire des dangers, le ridicule. J'étais grotesque, je le sais, volontairement grotesque, je ne voulais pas être reconnue et, quand les hommes d'esprit de cette morne fête me traitaient de travesti et de vieille femme, rien ne me rassurait plus que leurs stupides attaques. Elles me prouvaient combien j'étais loin de leur pensée: mon incognito était bien gardé, mais ces deux dominos blancs sont passés, j'ai cru reconnaître le couple pour lequel j'étais venue, j'ai perdu la tête et j'ai risqué ce malheureux geste. Ce geste a déchaîné la foule et sans vous j'étais perdue. J'ai vu le moment où j'allais être démasquée, déshabillée peut-être par des mains féroces de manants et de mufles et j'ai connu le frisson des misérables femmes tombées au pouvoir de l'émeute, les jours de fureur populaire. Quand, fendant le flot des masques, vous m'avez pris le bras pour me tirer de cette impasse, saviez-vous à quoi je songeais, sous mon loup et mes dentelles? C'est fou et c'est ainsi: à la princesse de Lamballe égorgée par les Septembriseurs; oui, dans ce Veglione, c'est la princesse de Lamballe, assommée et dépecée au seuil de la Force, dont la vision s'imposait obsédante au milieu de toutes ces faces gouailleuses et de ces masques ricaneurs.
«... Et vous, vous êtes venu. Seul entre tous, vous avez deviné mon affreuse détresse, mon angoisse et ma terreur! J'étais si malheureuse ce soir-là, si malheureuse! Et sans me connaître, mais ému de pitié pour l'être douloureux que vous deviniez en moi, vous avez tenu tête à ces brutes, vous avez dit... ce qu'il fallait dire, je ne sais plus quoi et vous m'avez offert votre bras... et le cauchemar s'est dissipé et, vingt minutes après, j'étais à mon hôtel; en sûreté et je pouvais croire que j'avais fait un mauvais rêve... et voilà pourquoi je vous tends mes deux mains, monsieur, en vous disant merci du fond du cœur.»
La duchesse s'était levée et avait pris les mains de de Bergues dans les siennes.
Elle le regardait de haut en bas, le dominant de tout son buste et semblant jouir de sa confusion. «Et nous pourrions en rester là. Vous m'avez sauvée, je vous ai remercié. J'ai tenu à le faire de vive voix et chez moi; le valet de pied pourrait maintenant vous reconduire et tout serait dit, l'aventure serait terminée. Quand vous m'avez délivrée de toute cette racaille, vous ignoriez que vous preniez la défense de la princesse d'Ebernstein Asmidoff. Votre pitié d'homme et votre courtoisie de galant homme vous ont seules poussé à cet acte... Mais je ne me croirai pas, moi, une Scaterberg-Eberfield, si je m'en tenais là.» Et sur un mouvement irréfléchi de de Bergues. «Vous saurez pourquoi j'étais à ce bal, et d'autres choses encore. Il me plaît de me confesser un peu à vous, je suis protestante et j'ignore la confession. Oh! ce n'est pas que je veuille me justifier. Toute gâchée que soit ma vie, tout ce que j'ai fait, je le referais encore si la chose était à refaire, mais cela me soulagera de causer un peu avec vous; cela débridera l'abcès comme disent les chirurgiens. Si je vous prends comme confident, c'est que dans ma vie déjà longue de femme de quarante ans, vous êtes le premier galant homme et le premier honnête homme peut-être qu'il m'ait été donné de rencontrer, oh! je n'excepte même pas le duc. Avant votre rencontre (j'ai eu des amants, pourquoi m'en cacherai-je, toute l'Europe le sait, et ceux, que j'ai eus dans ce pays, ont pris soin de le clamer sur la Riviera). Avant votre rencontre, tous ceux que j'ai connus: des poupées, des ruffians ou des goujats... Je suis mal mariée, je ne suis pas jolie, j'ai des millions et je suis née indépendante, le duc me laisse libre de mes actions. Vous jugez de ma vie, moi qui eusse été une épouse et une mère admirables si j'avais eu un mari et des enfants... Le duc n'est qu'un musicien, n'insistez pas. Oui, c'est ainsi. Des cerveaux vides et de gros appétits de plaisir et d'argent, voilà ce que j'ai trouvé toujours autour de moi. Et la présence de tels êtres dans mon ombre est logique: ma naissance et ma situation ont fait de moi une proie...
«Tayaut! En chasse! la meute des bas instincts est accourue, toutes les convoitises allumées me traquent et m'ont traquée, c'est la curée de la duchesse d'Ebernstein Asmidoff. On me dit si follement généreuse, n'est-ce pas, monsieur?»
Et sur un geste de de Bergues: «Ne protestez pas, vous connaissez Thomas Barett, l'Américain que l'on me prête pour amant et qui l'est en effet. C'est pour lui que j'étais à ce Veglione. On m'avait prévenue qu'il y serait avec une autre femme, et une femme jeune, jolie, et qu'il désire et qu'il aime, car moi... On n'aime pas la duchesse d'Ebernstein, on en est l'amant. Oui, c'est ainsi, je n'ai aucune illusion sur Thomas Barett, je le méprise et je l'adore: c'est de la bassesse, mais c'est aussi de l'amour. Le mépris n'exclut pas la passion, au contraire, et les manuels d'éducation pour jeunes filles établissent seuls qu'on ne peut aimer que ce qu'on estime: leçons de cithare et romances sans paroles de Mendelssohn, cela est du même bateau, comme vous dites dans votre argot français.
«Donc, j'aime Thomas Barett, je l'aime follement, éperdument, avec la frénésie d'une femme qui se meurt, car, après lui, je le sens, je n'aurai plus le courage de renouer une autre intrigue. Les miroirs ne mentent pas, je sais quelle figure m'a faite l'amour de l'amour. Après Barett, que je chéris lâchement pour tout le mal qu'il me fait, je n'aurai plus de liaison et je glisserai froidement au libertinage: ce sera la passade à l'heure ou à la nuit avec les croupiers de cercle, les musicanti, les cochers de grande remise et les coureurs de vélodromes, clientèle habituelle de toutes les vieilles belles échouées en Riviera.»
Et avec une flamme bleue dans ses prunelles apparues agrandies, toute sa pauvre face transfigurée par la passion: «Aussi, quand le lundi gras, un billet anonyme me prévenait que Thomas Barett, que je croyais à Paris (_il avait pris congé de moi le samedi_) se cachait à Nice avec une jeune maîtresse, qu'ils y suivaient les fêtes du Carnaval et assisteraient le mardi au Veglione de l'Opéra, tout mon sang ne faisait qu'un tour.
«Le billet donnait le détail de leur journée de la veille. Ils avaient été à la Redoute après avoir suivi dans la journée la bataille des confettis. On ne savait où ils étaient descendus, mais une indiscrétion de costumier avait révélé la couleur des dominos qu'ils porteraient au Veglione du mardi. Barett et son amie seraient en satin blanc fleuri d'œillets et de mimosas. La lettre était signée: _Une femme qui se venge, car elle l'aimait comme vous_.
Cette lettre! le cœur me chavirait sous les côtes en la lisant, et j'avais dans les veines le froid de la mort et la brûlure de la fièvre. Une angoisse m'étouffait, car cette lettre était la preuve de la double trahison.
«Trompée, certes, je savais qu'il me trompait depuis longtemps, mais pas avec cette duplicité et ce cynisme, dans le pays même, à une heure d'Antibes où personne n'ignore que cet homme est mon amant, et puis je le haïssais pour ce dernier mensonge, ce départ prétexté à Paris! Il avait menti comme une fille, lui que je croyais un homme; alors la fureur m'aveuglait; et décidée à tout, avide de scandale, je partais pour Nice, y descendais à l'hôtel et allais à ce Veglione. Vous m'y avez vue rôder, comme une bête blessée, au milieu des quolibets des couloirs; vous avez vu mon geste et vous avez deviné ma détresse, ma honte et ma douleur. Pourquoi reviendrais-je sur cette scène? Vous m'avez secourue, défendue, sauvée; votre bonté vous a averti, vous, et vous avez eu pitié de l'agonie d'âme que je traînais, ce jour-là, au milieu de ces viveurs.
«On m'avait dupée, bafouée, on avait tablé sur ma passion et ma jalousie; quelqu'un avait pris comme hochet et mon angoisse et ma peine. Et l'instigateur de cette abominable comédie, l'auteur de la lettre dénonciatrice, savez-vous où je le découvrais? Chez moi, le lendemain même, à ma table. A sa façon mielleuse de s'informer de ma santé, à son inquiétude affectée à propos de ma pâleur et de la cernure de mes yeux, à la joie mal dissimulée de son regard faux et cruel, je reconnaissais dans mon mari l'affreux mystificateur de la nuit. C'est le duc qui m'avait fait adresser cette lettre, je n'en pouvais plus douter. Le rayonnement de toute sa face de fourbe le trahissait encore plus que son effort d'obséquiosité. Ebernstein avait ajouté cette lâcheté à tant d'autres, car le duc... si vous saviez, si vous saviez...»
III
IDYLLE PRINCIÈRE
«--Le duc! mais il a été le mauvais génie de mon existence. C'est lui qui m'a faite ce que je suis! Son ombre a pesé sur toute ma vie. Si vous saviez, si vous saviez!...» La duchesse s'était levée et, appuyée des deux mains sur la table, regardait éperdument de Bergues dans les yeux, puis elle se laissait retomber sur le divan, le bras gauche posé sur un coussin; de la main droite elle s'appliquait sur la joue une grosse rose prise à la gerbe de la buire de cristal. Elle rafraîchissait ainsi aux pétales la fièvre de ses pommettes; la honte les avait faites brûlantes. Elle continuait de se tamponner le visage avec la fleur; et ce mouvement machinal, le jeune homme se souvenait l'avoir déjà surpris chez des êtres malades de la poitrine, à l'heure où monte la fièvre du soir.
«Je n'ai pas à me défendre, je ne cherche pas à me justifier, mais pourtant si j'avais eu un autre mari, je ne serais pas descendue où j'en suis... le Duc! Si vous connaissiez l'enfance que j'ai eue dans cette petite cour patriarcale et démodée de Scaterberg, notre éducation et nos jeux de jeunes filles à mes sœurs et moi... Mes sœurs! si vous aviez connu mes sœurs!.., leurs yeux plus grands que l'innocence, leur belle santé d'âme et de corps, leur gaîté de pensionnaires dans ce grand parc d'Emerfield où nous voulait libres et grandies en pleine nature un père imbu des idées de Jean-Jacques et demeuré, en plein XIX^e siècle, enthousiaste des _Confessions_. Et ce domaine d'Emerfield, au cœur du Tyrol autrichien, ses horizons de montagnes et de forêts séculaires, son immense parc aux pentes boisées de sapins, qui descendaient à un petit lac, un lac moiré d'ombre aux eaux bleu paon, comme le Konigsee de Salzbourg, ces paysages de légende et de rêve que célèbrent tous les conteurs allemands, et les mœurs naïves des cœurs braves et simples que sont restés les montagnards de chez nous!... Dire que c'est dans cette fraîcheur et cet apaisement, parmi ces âmes robustes et saines, dans la gravité calme et souriante d'une vie contemplative que je suis née, que j'ai grandi, moi la duchesse d'Ebernstein-Asmidoff. Et le scandale de ma vie actuelle en Riviera a débuté par une enfance de princesse de conte, dans les parfums de résine et de menthe sauvage d'un parc héréditaire, parmi des reflets de neige et de bois de sapins, dans un pays de bûcherons, de pâtres et de chasseurs d'izards, au milieu du songe des lacs et du fracas des torrents!»
La rose rouge que la duchesse appuyait sur ses joues s'était effeuillée. Elle en avait pris une autre et en promenait avidement les pétales sur son visage brun. On eût dit qu'elle respirait le parfum du passé dans celui de la fleur et demandait à cette amie odorante et muette le courage de poursuivre. La duchesse continuait. «--Mes sœurs étaient autrement jolies que moi, mais je passais bien à tort pour la plus intelligente. J'avais surtout plus de décision, j'étais l'énergique de la famille. Il y a du sang espagnol dans notre branche, apporté là par une grand'mère, née Toloza-Cœli, et cette goutte de sang et de soleil, j'ai tout lieu de croire que c'est moi qui l'ai dans les veines. Mes sœurs étaient mélancoliques et douces, moi j'étais volontaire et taciturne et, petite fille, j'avais déjà ce teint de bile qui jure si violemment avec le blond de mes cheveux, et ces yeux d'orage qui autrefois furent beaux. J'étais aussi adroite à tous les sports. La décision de mon caractère, l'énergie que l'on me prêtait et ma réputation d'écuyère accomplie fixèrent le choix du duc régnant de Finlande: il demanda ma main à mon père pour son fils.
«Le duc héritier (il a abdiqué depuis en faveur de son frère) était un grand jeune homme blond, régulièrement beau de cette beauté classique qu'ont tous les Ebernstein. Le duc Otto n'avait alors que vingt-cinq ans, moi j'en avais dix-neuf. Le prince de Finlande était assez sauvage; il vivait éloigné des affaires avec une horreur marquée pour les fêtes de la Cour; il s'occupait passionnément de musique. Très artiste, son indifférence politique faisait craindre en lui une sorte de Louis II de Bavière, et l'assidue présence auprès de lui de Berkestoff, le compositeur russe, n'était pas faite pour endormir les appréhensions des siens. On redoutait fort à Milerschurt l'influence du favori.
«Une femme de tête était nécessaire auprès de ce duc indolent et chimérique et l'on songea à moi. Le duc Otto vint à Emerfield, invité par mon père à la demande du sien; il se présenta en fiancé et j'aimais de suite, moi, de toutes les forces de mon sang et de mon âme ce beau prince mélancolique à la stature de dieu scandinave, au profil grave et fier de héros danois.
«On nous maria...! Ce que furent ce mariage et la nuit de ces noces! L'une et l'autre appartiennent autant au drame qu'à l'opérette, tant le ridicule en fut tragique et déroutant... Le duc n'est pas même un vicieux, c'est pis. C'est un impuissant. Il y a dans le vice une fatalité et une tristesse qui peuvent émouvoir; et dans l'ardeur aveugle de certains aberrés à courir à leur perte apparaît parfois le grandiose des destinées inévitables, toute la détresse des tares héréditaires, magnifiées dans Euripide et Eschyle. Le duc n'est qu'un frigide, comme on disait au grand siècle, mais compliqué d'un exaspéré misogyne. Il a l'horreur et la haine de la femme, pis, il a horreur et la haine de l'amour et c'est là son crime, car sa tare physique et la lâcheté de son mariage, de ce mariage consenti pour complaire aux siens, je les lui aurais pardonnées si dès le premier jour il ne s'était acharné et complu à semer dans ma vie la ruine et le désespoir.
«Le baiser glacé dont il effleurait mon front, le premier soir au seuil de l'appartement nuptial, il ne le renouvela jamais. Je n'avais fait que changer de nom et de résidence et, de princesse de Scaterberg devenue duchesse d'Ebernstein, je n'en demeurai pas moins implacablement jeune fille. Quoique un peu déconcertée et surprise, je me serais résignée à mon sort, si les yeux moqueurs des autres femmes et les questions perfides des princesses ne m'avaient enfin avertie. J'étais seule, sans défense sur une terre étrangère, ou ma qualité d'Autrichienne était presque une offense; il ne me fut bientôt plus permis d'ignorer l'hostilité de la Cour.
«Echos de l'opinion populaire, certains journaux s'enhardirent jusqu'à l'insulte. On s'étonna de la stérilité de l'étrangère; le peuple réclama une grossesse. Je me cabrais et, enfin émue après dix mois d'affronts dévorés et subis, un soir je pris mon courage à deux mains et pénétrai chez le duc. Je l'informais de l'attitude des siens vis-à-vis de sa femme, et lui expliquais clairement ce que son peuple réclamait de moi.
«Je me souviendrai toujours de cette soirée. Le duc était dans son cabinet de travail, installé devant une table où il notait une fugue qu'il avait composée quelques jours auparavant. Je vois encore les grandes orgues régnant au fond de la pièce et leurs tuyaux argentés qui montaient jusqu'au plafond. Il ne levait même pas la tête et continuait d'écrire; je posais une main sur une pile de partitions et, pendant que la plume criait sur le parchemin, je lui exposais ma requête. Ma voix me semblait étrangement changée dans le silence. Le duc daignait enfin lever le front: «Des enfants, mais il ne tient qu'à vous d'en avoir, madame. Arrangez-vous en conséquence. Je vous laisse absolument libre, cela ne me regarde pas.»
«Il s'était mis debout, me faisait un grand salut et, traversant le hall, pénétrait dans sa chambre. Il en poussait le verrou.
«Je demeurai indignée, stupéfaite.
«Et alors... la déchéance commença. Le duc l'avait voulu.