Le crime des riches

Part 13

Chapter 133,623 wordsPublic domain

--Gontran, vous m'aviez promis de me mener voir cette fête auvergnate.

--Oh! cela non. Aller voir un âne hermaphrodite et une vache deux fois vache et une fois taureau, non, je ne vous vois pas là-dedans. C'est un spectacle malsain et dangereux.

--Comment, dangereux?

--Mais oui, je ne me vois pas père d'un phénomène. Voyez-vous que cela vous impressionne!

Et se tournant et prenant à témoin son compagnon de route:

--Les femmes d'aujourd'hui ont le goût du monstrueux. Mais, ma chère amie, votre mère et la mienne auraient hurlé, si on leur avait proposé de voir de pareilles horreurs. Je ne comprends pas cette curiosité de la difformité, c'est de la perversion sexuelle. La police devrait empêcher ces exhibitions. Cela déprave le goût du public.»

A quoi la jeune femme, appuyant le bouquet sur la bouche de son mari:

--Ah! tu nous ennuies! Il était convenu qu'on irait à cette fête. Avec toi on ne peut jamais s'amuser.»

Alors, le mari:

--Vous ne comptiez pas, je suppose, monter sur les autruches ou les cochons des manèges?

--Mais, pourquoi pas? les duchesses le font.

--Mais moi, je ne suis pas duc et vous n'êtes pas Américaine, ma chère; je vous demande comme une grâce de renoncer à ce projet, ne serait-ce que pour les domestiques.

La jeune femme respirait bruyamment.

--Parfaitement, reprenait le mari, pour les domestiques. Je ne me soucie pas que vous soyez demain la fable de l'office; et puis, les autruches et les cochons, il faut laisser cela aux enfants. Jacqueline a neuf ans, ne l'oubliez pas.

--Alors, il était tout à fait inutile de revenir par Neuilly.»

La victoria descendait déjà l'avenue de la Défense. Un halo d'incendie, un fourmillement rougeâtre dénonçaient, au delà du pont, les illuminations de la fête. C'était comme une fournaise, la rougeur incandescente d'un métal en fusion débordant d'une cuve de ténèbres: cela bouillait au pied de l'avenue de Courbevoie et remontait en longs jets de flamme tout le long de l'avenue de Neuilly jusqu'à la porte Maillot, dans la direction de l'Étoile; des dômes et des tours s'estompaient au-dessus, vaguement lumineux dans le bleuissement de la nuit; très haut dans le ciel une lune rouge, barrée par des nuées horizontales, semblait un ballon échappé de la fête. Le spectacle était d'un grandiose si moderne et si imprévu qu'il immobilisait les deux hommes et leur arrachait un cri.

--Mais nous y sommes à la fête! s'exclamait le mari. Quel caprice vous prend! Vous ne voulez plus la traverser, vraiment?

--Si on ne s'arrête nulle part, le beau plaisir!

--Nulle part! comme vous exagérez! Je me suis opposé à cette exhibition de phénomènes auvergnats et à une cavalcade sur les autruches; mais il y a d'autres baraques.

Alors, la jeune femme insinuante:

--Vous me permettez les lutteurs?

--Je m'y attendais. Nous sommes allés déjà trois fois chez Marseille.

--Ce ne sont pas les lutteurs de Marseille que je veux voir--et, scandant chaque syllabe--je veux m'arrêter à la baraque Grosbois, celle où il y a cet homme blond si beau, dont toutes les demoiselles sont folles.

--Parfaitement, cette baraque où il y a eu ce scandale qu'a relaté la presse. Une fille des Acacias a été giflée, je crois, par la maîtresse de ce lutteur.

--La femme, rectifiait l'interpellée, ce Wilhem est marié légitimement.

--Wilhem! Vous savez même son nom! et c'est cet homme ou sa femme qui vous intéresse?

--Les deux.

--Le ménage alors.»

A quoi le voisin de coussin de la jeune femme:

--Mais tu sais bien, Gontran, la baraque où une foraine a si bien engueulé et giflé la grosse Josépha Baster.

A quoi le mari mis en cause:

--Si je sais! Mais depuis huit jours, ma femme et ses amies ne parlent que de ça. Voilà qui les intéresse autrement que les opérations de l'armée japonaise. Une femme amoureuse de son mari au point d'être jalouse et de caloter une rivale, cela nous change des habitudes de notre monde.

--Alors, vous ne vous étonnez pas, mon cher, que je désire la connaître?

Et lui, amusé du ton agressif:

--Mais comment donc! Je trouve cela très naturel. Antoine, prenez par la fête de Neuilly, allez au pas. Vous nous arrêterez devant la seconde baraque des lutteurs.

--Bien, monsieur.

--Vous êtes contente, ma chère?

Et la jeune femme sans même daigner regarder son mari:

--Et ce Wilhem est-il aussi beau que le prétend Mario Steinberg? demandait-elle à son autre compagnon de route.

--Oh! vous savez, Steinberg, lui, voit avec des yeux de peintre. Il a la hantise des Holbein; il découvre des Christ et des saint Sébastien partout. C'est un bluff comme un autre, et ce bon Mario ne manque pas d'une certaine expérience dans l'art de manier le bluff. Ce Wilhem a posé dans son atelier. Steinberg doit avoir quelques études de nu à nous sortir d'après ce Wilhem. Il fait trop de foin autour de cette histoire pour ne pas avoir une idée de derrière la tête.

--Quelle rosse vous faites!

--Moi! Non, je connais mes peintres, voilà tout.

--Alors, cet homme n'est pas beau?

--Si. Il est beau, mais sans plus.

* * * * *

--Voyons, es-tu tranquille, ce soir? tu vois bien qu'elle n'est pas revenue.

--La grande! non, elle n'a pas osé rebiffer; mais les autres, tu ne les vois donc pas? Elles te dévorent toutes des yeux.

--La jalousie te rend loufe! Regarde donc s'il y en a une qui me parle, maintenant!

--Oh! ce n'est pas l'envie qui leur manque; je suis dans la foule, je ne perds pas un de leurs mouvements. Elles ont peur, elles me savent là. L'affaire de l'autre soir a fait du bruit.

--Quelle gosse tu fais, la môme!

--Oh! c'est que la première qui rebiffe, je ne la raterai pas, celle-là! Je n'ai pas quitté la ferme, les vieux et le pays pour qu'on te prenne, mon homme. Tu es bien à moi, comme je suis bien à toi. On m'écraserait plutôt la tête! Je défends mon bien.

--Tu m'amuses. Tu sais bien que je n'aime que toi, Thécla. T'ai-je jamais trompée, depuis que l'on roule les champs de foire ensemble?

--Et que tu as raison, car, si tu me trompais, je ne te raterais pas. Pendant que tu dormirais, là, au cœur, je sais la place.

--Brave nature! Et, tu sais, ne me rate pas, car, si tu me ratais, je ne te raterais pas après.

--Eh! Wilhem, en parade, on commence! faisait une voix.

--On y va, voilà! on y va! A tout à l'heure, la môme.

Et le lutteur, attirant contre lui la femme qui, d'une voix sourde lui parlait et l'adjurait dans l'ombre, l'embrassait longuement sur les lèvres: une brusque étreinte, un baiser de passion éperdue, où la femme frémissante demeurait comme agrafée à la bouche de l'homme, et le lutteur, rajustant son peplum rouge sur la nudité de son torse, regagnait en deux enjambées les tréteaux de la baraque Grosbois.

--Attends-moi chez le marchand de vins, chérie, au lieu de t'énerver dans la foule. Tu te manges les sangs à regarder toutes ces poupées, et puis, tu sais, Grosbois aime autant qu'on ne te voit pas rôder devant la parade. C'est la dernière séance, chérie. A tout à l'heure.

--Un gant, qui veut un gant, messieurs les amateurs? vociférait avec des gestes de matamore M. Alphonse lui-même, le directeur des Arènes Grosbois.

* * * * *

--Ah! nous étions bien sûres qu'on vous retrouverait ici. Bonsoir, comte. Bonsoir, comtesse!»

Tout un groupe de femmes élégantes, manteaux de drap pâle brodés et rebrodés et volumineux chapeaux de gaze de tulle noir, faisait une ovation bruyante à la comtesse de Farandeuil; toute une escouade d'hommes en habit s'empressait autour de la jeune femme; on secouait la main de Durtal et du comte. La victoria venait de s'arrêter devant la parade de la baraque Grosbois. Trois automobiles y stationnaient déjà sous pression.

--Il y a longtemps que vous êtes ici?

--Nous! un bon quart d'heure. Nous avons déjà fait la Ferme auvergnate et deux tours de toboggan.

--Pas trop cahotée sur cette route du Pecq, comtesse?

--Mais non, mais non.

--Et quelle fraîcheur délicieuse! Une nuit idéale.

--Enfin, vous voilà, c'est l'important. Nous allons voir cet homme extraordinaire.

--J'ai bien vu le moment où je ne le verrais pas. Le comte ne voulait plus venir.

--Vous me calomniez, ma chère.

--Naturellement. Mais où est-il, cet homme admirable?

--Là; tenez, il sort de la baraque, au coin, à l'autre coin.

--En effet, il est superbe. Et c'est pour lui que Josépha Baster...

--Pour lui-même.

--Steinberg a raison: c'est un Holbein.

--Nous entrons?

--Est-ce bien nécessaire?

--Mais si, mais si, il faut le voir lutter.

Toutes les femmes s'engageaient sur l'escalier.

--Et dire que sa femme est là qui nous guette et souffre dans l'ombre.

--Pauvre créature!

--Comtesse, une idée. Donnez-lui votre bouquet.

--Mon bouquet à cet homme!

--Mais oui, vos roses. Ce serait très crâne: l'hommage du Faubourg à la Beauté.

--Mais vous êtes folles!

--Vous avez peur, comtesse?

--Moi, peur!

--Je parie que vous n'oserez pas lui donner votre bouquet.

--Certainement non.

--C'est le comte qui vous gène?

--Mon mari! Ah! cela non. Gontran, vous permettez que je donne ces roses à ce lutteur?

--Je n'y vois aucun inconvénient, si ces fleurs vous gênent; mais il aimerait mieux cent sous. Vous êtes tout à fait folle, ce soir!

--Ah! je suis tout à fait folle! Tenez, mon ami.

Et la jeune femme, s'avançant vers Wilhem, lui mettait entre les bras sa gerbe de roses.

--A moi! Je suis blessée! A moi!

Et, dans la même seconde, la jeune femme s'affaissait, retenue à temps dans le vide par le bras de son mari.

--Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il? Elle se trouve mal.

Un frisson de stupeur écartait le groupe des mondaines. Alors une femme hagarde, secouant au-dessus de ces visages blêmes une lame ensanglantée:

--Je me suis fait justice. Arrêtez-moi. Il y a trop longtemps que cela durait.

CONSUL

_C'était à un souper de centième, il y a quelques mois. On sait trop ce que sont ces sortes de fêtes, c'est toujours le plus beau souper du monde. C'était donc à une de ces somptueuses assemblées de talents parisiens et de notoriétés de tous pays. Il y avait à celui-là les plus jolies femmes de Paris, celles du théâtre et celles d'ailleurs, les diva et les divettes, les comédiennes et les théâtreuses, les gloires et les demi-gloires, et les quarts de gloire aussi; les réputations consacrées et les étoiles de demain, les talents arrivés à l'ancienneté et ceux imposés par les subventions du riche bailleur de fonds ou l'engouement un peu badaud qui est un des traits distinctifs de Paris; et, pêle-mêle avec les diamants des belles épaules épanouies et les Lère-Cathelin des maigreurs acides de débutantes, excités et surexcités au frôlement de tant de gazes et de moires, de tant de maquillages et de fards, tout ce que le feuilleton dramatique possède de chauves et de demi-chauves, de glabres et de barbus, d'étiques et de bedonnants. Il y avait donc là toutes les myopies, toutes les lunettes, tous les lorgnons, tous les sourires pincés des jeunes maîtres, toutes les lippes bienveillantes des vieux oncles et, avec l'élite du boulevard, nos plus tragiques jeunes premiers, nos plus sémillants comiques, nos plus brillants jeunes directeurs et nos plus solides actionnaires, et c'était, comme l'a écrit un des critiques du_ Temps, _l'esprit et la beauté de toute une civilisation réunis à un souper d'une splendeur telle, que ne connurent certainement pas ni Aspasie ni Cléopâtre_ (sic).

_Eh bien! on ne devinera jamais ce que ces hommes spirituels avaient imaginé pour amuser toutes ces belles personnes du théâtre et des arts. Il y avait alors dans un music-hall, parmi tant d'exhibitions, un pauvre petit chimpanzé, qui opérait entre dix heures et demie et onze heures. Il n'était même pas adulte, il n'avait pas quatre ans, mais il devait grandir. Ce malheureux petit singe, dont on avait rasé soigneusement les oreilles et le menton pour accentuer une attristante ressemblance humaine, n'était même pas dressé, mais il était, en vérité, merveilleusement intelligent. Affublé d'un habit noir et d'un pantalon de soirée, chemisé comme un clubman et cravaté de blanc, il arrivait à s'asseoir à table, à se servir d'une fourchette et à boire dans un verre, comme un enfant très mal élevé, puis il fumait un cigare de l'air ennuyé des phoques jongleurs et fumeurs des fêtes foraines, marchait tout à coup à quatre pattes (la nature ayant repris le dessus), faisait quelques tours en vélocipède, et triomphe final, se déshabillait en scène et mettait alors en joie toutes les femmes par l'apparition de cuisses plus velues que celles d'un homme ordinaire, entre la blancheur des pans de chemise et la soie rose du caleçon._

_C'était en somme un spectacle assez lamentable. Le public y prenait pourtant un certain plaisir: j'estime que chacun y trouvait une ressemblance avec un parent ou un créancier. «Tiens, c'est mon huissier?», s'écriait couramment la petite dame saisie l'avant-veille. Jean-Hiroux, lui, reconnaissait, et non sans motif, la face du président d'assises qui l'avait condamné jadis; la magistrature possède, en effet, une laideur plutôt simiesque; et les familles, qu'avait déshéritées un oncle d'Amérique, voulaient lui trouver les traits d'un vieux commodore. Pour moi, j'avoue que Consul me rappelait surtout un très gros collectionneur du commerce parisien, il m'en rappelait même deux, que dis-je? trois, tant le physique des vieux messieurs s'achemine diversement vers une laideur unique._

_Pauvre Consul!_

_Le croirait-on? Pour amuser et faire sourire toutes ces jolies femmes de talent, de luxe, de joyaux et de soies, ces messieurs ne trouvèrent rien de mieux que de leur amener ce singe_.

_Consul, piloté par son barnum, prit donc place à une table entre deux charmantes soupeuses, nullement effarouchées, d'ailleurs, des quelques privautés, plutôt lasses, qu'il se permit à leur endroit. On a dit de Consul qu'il n'aimait pas les femmes, la vérité est qu'il ne les aimait pas encore. Consul n'était pas adulte, il n'était encore que fraternel pour la belle moitié du genre humain; la misogynie est un degré de sagesse et de civilisation que n'atteignent pas sitôt les chimpanzés, même dressés par un «manager» de Londres._

_Consul se montra donc plus qu'indiffèrent. Affalé sur la table, le nez dans son assiette, tel un viveur surmené, il se contenta de boire dans le verre de ses voisines et, d'un geste accablé, de leur caresser quelques fois le menton._

_L'œil inattentif et sournois, il parut s'ennuyer sérieusement à cette fête. Uniquement préoccupé des fruits d'un compotier posé devant lui, il fuma machinal et excédé de bruit et de mouvement; bref, il se montra dédaigneux et grossier d'attitude, en cela parfaitement pareil à quelques Yankees milliardaires, tels que l'omnipotent capital les fait tous, pour l'édification des foules; méprisant, familier et méfiant._

_Par contre son succès fut énorme: son mépris affiché de forban enthousiasma les hommes et les femmes, les femmes surtout. Elles retrouvèrent là toutes, avec plus de nature, le cynisme insolent des amants. «J'en ai connu de plus laids», déclara même l'une d'elles, vengeant ainsi d'un mot les sinistres corvées de l'alcôve. Jusqu'à la minute où saoul comme un véritable prince, le pauvre chimpanzé s'étendit sur la table (un homme véritable eût roulé, lui, dessous) et, recroquevillé sur lui-même, les mains jointes et les genoux rapprochés, apparut comme un misérable petit enfant malade oublié par une fille sur la table d'un restaurant de nuit, il eut autour de lui un cercle énamouré, on l'aurait presque dit, de belles bouches fardées, de sourires frais et d'épaules savoureuses. Il fut le «clou» de la soirée et un clou si solidement fiché que la table d'honneur en fut soudain déserte._

_Cette table, qui était présidée par les deux plus spirituels auteurs de comédie de l'année... Cette table, pharamineuse entre toutes par la qualité de ses convives et la beauté de ses soupeuses, cessa immédiatement d'être le point de mire de tous. Ce fut à la table de Consul qu'alla et resta l'attention captivée: le succès fut déplacé, il y eut virement dans l'opinion, l'orgueil de quelques cabotins en souffrit._

_Que trouvait-on donc à ce singe et qu'avait-il d'extraordinaire?_

_--Mais la prévision dans le geste! répondit à un tragédien une caricaturiste plus experte que tout autre à discerner le vrai du faux et le naturel du convenu. Consul a cela de merveilleux qu'il ne fait pas un mouvement inutile; il économise sa force et, chaque fois qu'il peut, la remplace par de la souplesse: c'est la grande école de la Mimique. Ne vous y trompez pas, ce singe est une leçon; mieux, il est un livre._

_--Que tous les comédiens devraient consulter, n'est-ce pas? goguenarda un jeune comique._

_--Peut-être. Regardez-le bien, il a les gestes de Guitry._

_Et, les rosseries commençant, les obscénités éclatèrent._

_--Tu ne trouves pas qu'il ressemble à mon dernier amant? s'esclaffa la blanche Trois-Étoiles, qui ne croyait pas si bien dire._

_A quoi, X.Y..., se vissant son monocle dans l'œil et enveloppant d'un regard circulaire toutes les nuques, les blondes et les brunes, penchées sur Consul:_

_--Avec laquelle va-t-il partir?_

_Et de rire d'un rire bien boulevardier sur cette goujaterie._

_Les soupers de centième sont des événements si essentiellement parisiens!_

_Quand la curiosité de chacune fut bien satisfaite et que toutes les gloires eurent assez contemplé ce singe saoul, le barnum s'approcha du pauvre petit être écroulé sur la nappe, le réveilla en lui touchant l'épaule, et Consul, avec des yeux d'effroi pour toute cette foule amusée, jeta ses petits bras velus autour du cou de son manager et se blottit dans sa poitrine, comme un enfant qui eût retrouvé sa mère..._

_Et ce fut le départ de Consul_.

_--Consul! mais allez donc le voir chez lui, Hôtel Continental, chambre 22. C'est un véritable personnage. Il a sa chambre à lui, comme un riche étranger. Avec votre carte de journaliste, on vous recevra; mais téléphonez, si vous voulez le trouver. La fois que j'y fus, moi, il était au Bois. Il y va tous les jours, de deux à cinq._

_--Non!_

_--Comme je vous le dis, mon cher, c'est à pouffer. Au bureau de l'hôtel, c'était une trôlée de fournisseurs: le chapelier de M. Consul; le chemisier de M. Consul; le huit-reflets du chimpanzé, la dernière commande du ouistiti._

_--Mais c'est odieux et ridicule._

_--Non, c'est très américain. Ah! ces gens la comprennent la réclame._

_--Savez-vous la dernière de son manager?_

_--Dites._

_--Je l'ai croisé, hier, sur le boulevard; je m'informai de son pensionnaire._

_--Consul, m'était-il répondu, Consul est un peu fatigué, il reçoit un peu trop de visites, ce sont des interviews du matin au soir; j'ai dû éliminer, faire un choix; nous attendons demain Mme de Thèbes, qui veut lui lire les lignes de la main.»_

_Et, sur la foi des traités, j'allais voir Consul._

_Je me cassai le nez au Continental, Consul était déménagé._

_Je le trouvai installé dans un hôtel de la rue de Trévise, presque en face des Folies-Bergères. Là, je dénichai l'homme du jour dans une chambre du troisième, tenant à la fois de la ménagerie et du campement bohémien. Consul, à mon arrivée, dormait dans une sorte de malle grillée, qui lui servait de cage en voyage. On l'en fit sortir pour me le présenter._

_Il y avait aussi, dans la chambre, un petit nègre et un chien; le nègre était attaché au service du chimpanzé; le chien lui servait de jouet et de souffre-douleur. Avec quels yeux d'épouvante effarée ce quadrupède regardait ce quadrumane! Il fallait voir Consul torturer et pincer et houspiller ce chien: c'était pis que de la cruauté d'enfant, c'était de la cruauté de singe. Quant au petit nègre, son domestique, Consul partageait à son égard l'opinion des blancs vis-à-vis de la race noire: il ne le commandait que le fouet à la main. Ce singe traitait ce nègre en esclave; Consul était presque digne d'être un homme._

_Le manager, Consul, le nègre et le chien cohabitaient dans cette même chambre, tous les quatre; sur une lampe à esprit de vin mijotait et chantait, léchée par la flamme, une potion pour Consul, qui toussait un peu._

_Consul avait les bronches délicates; cet enfant des tropiques redoutait notre climat. Irait-il à Nice, cet hiver? Il en était question. Son manager préférait les Baléares. Et je songeais vaguement à Consul pour une reprise sensationnelle de la_ Dame aux Camélias; _il aurait, certes, lui, des gestes attendrissants de poitrinaire_.

_Pour me convaincre des talents de son pensionnaire, le barnum, qui m'avait trouvé froid, tendit à l'animal une feuille de papier blanc, qu'il avait froissée avant au préalable; il faut vous dire que Consul, chez lui, était vêtu d'un puyama jaune à carreaux rouges et verts, du plus pur américanisme. Ainsi vêtu, il avait l'air d'un minstrel._

_Consul s'empara du feuillet de papier, nous tourna le dos, se passa la feuille au bas des reins, et puis, délicatement, la rendit d'un geste noble à son cher manager; et ce geste m'apparut sublime._

_Il résumait, dans une attitude, l'état d'âme de Consul vis-à-vis des foules qui l'admiraient._

_Et je fus pénétré de vénération._

_Consul mourut dans le courant de l'année de la phtisie gagnée dans nos climats et quelque peu développée par les londres, les soupers de centième et les exhibitions dans les endroits de plaisir et les pires milieux, bars à la mode, boudoirs cotés et music-halls. Pauvre Consul, des courriéristes bien parisiens comparèrent sa fin précoce à celle de Max Lebaudy._

_Quand ils ont tant d'esprit, les enfants vivent peu._

_Pauvre Consul!_

TABLE DES MATIÈRES

LA RIVIERA 1

AME DE FEMME. I. Suites de Veglione 21 II. Une âme de femme 33 III. Idylle princière 45 IV. Le secret de la duchesse 56

LA VILLA DES CYPRÈS. I. La villa des Cyprès 69 II. La vestale 83

COUR D'ESPAGNE. I. La princesse Zénobie 95 II. Cour d'Espagne 106 III. La peur de mourir 118

LYS D'ALLEMAGNE 133

UNE AGONIE 143

MADAME DE NÉVERMEUSE.

I. Madame de Névermeuse 157 II. Le masque de beauté 169

DEUIL D'ESCURIAL 185

DISPARUES 199

LA VENGEANCE DU MASQUE 211

MADEMOISELLE DE NÉTHISY 225

LA VALSE DE GISÈLE 239

LE DERNIER MASQUE 255

PAR LES ROUTES

FORAINS 267

LA FEMME A WILHEM. I. La femme à Wilhem 279 II. En revenant de Saint-Germain 292

CONSUL 307

ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY