Part 11
Il faut vous dire que le marquis d'Allieuze était un des plus anciens abonnés de l'Opéra; mais c'était peut-être le plus original de la collection, et Dieu sait si parmi ces messieurs il en est de bizarres! Il ne venait jamais que les soirs d'opéra du vieux répertoire, et encore à l'acte du ballet. Dans ceux de la nouvelle école, les seuls ballets de Delibes le trouvaient assis dans son fauteuil; en revanche on le voyait rarement au foyer, mais quand il venait sur scène, il s'attardait dans les allées et venues des machinistes, embusqué comme un chat-huant derrière quelque portant de décor. Jamais il n'adressait la parole à quelqu'une de nous; il ne s'oubliait même pas à offrir des bonbons aux petites, mais rôdait, prétendait-on, assez obstinément autour d'elles, son œil fixe attaché sur leurs jambes grêles. D'ailleurs râpé comme un vieux clerc d'huissier dans un habit démodé, et cravaté de haut à la façon de l'ancien régime, le marquis d'Allieuze avait toutes les allures d'un avare, et avec cela une fortune énorme, paraît-il, une des plus grosses fortunes foncières de France. Il habitait dans l'île Saint-Louis un vieil hôtel, où il ne recevait jamais, ne faisait partie d'aucun cercle, ne quittait même pas Paris l'été pour aller dans ses terres. Tout en lui était mystérieux et nous avions toutes à l'Opéra une crainte superstitieuse de ce vieillard équivoque. On lui prêtait des goûts étranges et l'on chuchotait que l'hôtel de Saint-Louis-en-l'Ile en avait vu de raides autrefois. Au foyer, nous appelions ce vieux maniaque l'_amant de Fanny Essler_, car les aventures de sa jeunesse dataient sûrement de ce temps-là. Le marquis d'Allieuze ne nous quittait pas des yeux. Il nous suivait comme une ombre et nous sentions son regard noir attaché sur nos chevilles et sur nos pieds chaussés de rose. Notre vague appréhension se changeait en malaise et devenait de la terreur folle, quand, se décidant à nous aborder, le vieux libertin nous murmurait dans la nuque: «Mes petits agneaux, vingt-cinq louis pour chacune de vous, un souper fin dans une maison bien close, rien que le souper, pas une caresse, pas un baiser, mais au dessert vous danserez chacune la valse de _Giselle_. Cela va-t-il? Ma voiture est en bas, vous n'avez qu'à me suivre. Je vous préviens que l'on soupe chez moi.»
Nous nous étions arrêtées interloquées. Vingt-cinq louis pour chacune de nous, un billet de mille en une nuit, nous qui gagnions cent cinquante francs par mois!
Ma sœur Laure payait d'audace: «Vingt-cinq louis, nous gardons nos masques. Cinquante louis chacune, si nous les ôtons!»
A quoi le marquis d'une voix aigre et rouillée: «Vous êtes deux petites coquines, mais topez-là pour les cent louis. C'est fait. L'important, c'est que vous dansiez et que je voie travailler ces jolies jambes. Vous danserez avec ou sans vos masques, comme il vous plaira. Je vous connais bien, mes petites Eymann, depuis le temps que je vous vois pousser.--Nous aussi, nous vous connaissons bien, monsieur le marquis.--Oui, nous sommes de vieilles connaissances.»
Et voilà comment le marquis d'Allieuze nous emmena souper cette nuit-là. Dire que nous n'avions pas le cœur un peu serré en montant le grand escalier à double rampe de lourde ferronnerie serait mentir! Le souper était servi au premier, dans un immense salon rocaille, une espèce de galerie aux hautes boiseries sculptées encadrant d'attributs et de fleurs l'étain verdi des glaces. Les appliques d'une grande cheminée et les candélabres de la table éclairaient mal la pièce, des ombres suspectes s'y entassaient dans les angles, et nous nous installions toutes frissonnantes. C'était un souper froid délicatement ordonné: Marennes, consommé, perdreaux sur gelée, chaudfroid de gelinottes et buisson d'écrevisses, le tout arrosé de vin du Rhin et servi dans une ancienne et massive argenterie. Des fruits monstrueux complétaient le menu.
Le marquis nous servait lui-même sans l'aide d'aucun domestique. D'une urbanité exquise, il nous déconcertait par l'élégance, inusitée pour nous, de ses manières de grand seigneur; nous, surexcitées et curieuses, affections une gaieté folle. Nous avions dégrafé nos dominos et posé nos loups sur la nappe. Le marquis, plein de prévenances, semblait s'intéresser autant à nos propos qu'à la jeunesse de nos épaules.
Tout à coup le marquis se levait et, repoussant son assiette, s'inclinait vers ma sœur: «A vous maintenant, mademoiselle, de tenir parole. Je vous attends. Etes-vous disposée à danser cette valse de _Giselle_?--A vos ordres, monsieur le marquis, mais.... la musique?--Qu'à cela ne tienne.» et se dirigeant vers un piano que nous n'avions pas vu, il manœuvrait des boutons et appuyait sur un ressort..., et d'une voix chevrotée et frêle d'épinette l'instrument mécanique égouttait la valse. Nous nous regardions désorientées et ma sœur s'exécutait. Elle avait ôté son domino.
O le côté fantomal et presque funèbre de cette valse de _Giselle_, cette valse de morte qui revient, dansée par une fillette fragile et demi-nue dans le silence et la solitude de ce grand salon inhabité, ce salon d'ancienne demeure seigneuriale, comme hantée de choses d'autrefois!
Le marquis, affalé dans son fauteuil, suivait passionnément chaque attitude, chaque pas et chaque geste. Chose étrange, je ne reconnaissais pas ma sœur. Il me semblait que c'était une autre qui dansait là, une espèce d'automate en jupe de tulle, poupée de contes d'Hoffmann dont le côté impersonnel et mécanique était encore accentué par cette musique surannée et fausse. Je regardais le marquis; son regard fixe ne suivait plus ma sœur. Il était ailleurs, plus loin, plus loin, très loin, attaché sur une grande glace qui l'aurait dû refléter toute... et qui ne la reflétait pas!... Les yeux du marquis étaient embués de larmes.
Ou j'étais grise ou j'avais le cauchemar! Je faisais un mouvement qui arrachait notre hôte à sa rêverie. Il se levait à demi et, s'adressant à moi: «A vous, mademoiselle.» Et d'un geste il rappelait ma sœur.
Laure prenait ma place, le motif de _Giselle_ s'égouttait toujours et, comme mue par un ressort, presque hypnotisée, je me mettais à danser.
Je valsais, faisant face au marquis et à ma sœur, mimant les attitudes et les appels de bras de la valse classique avec, au cœur, l'inquiétude de cette grande glace opaque qui ne reflétait pas; et, tout à coup je voyais ma sœur se dresser, béante d'épouvante, les mains crispées au bras de son fauteuil, hallucinée, elle aussi, avec des yeux fous, comme ceux du marquis, qui regardaient ailleurs et voyaient quelque chose que moi je ne voyais pas.
«Esther?» Ma sœur trouvait enfin un cri. Instinctivement je me jetais dans ses bras. Je me retournais effarée sur la grande glace sombre. Elle stagnait comme une eau morte. Le marquis n'avait pas bougé. Il demeurait assis, le cou tendu, les yeux hallucinés et fixes dans la direction du miroir.
Il dormait!...
--Partons ne restons pas là, sœurette!»
Nous agrafions nos dominos et gagnions précipitamment la porte. Nous descendîmes l'escalier sans rencontrer personne, et le cordon tiré, trouvions dehors le coupé du marquis.
Dans la voiture nous nous aperçûmes que nous avions laissé là-haut, chacune, notre enveloppe de cinquante louis et nos masques. Nous n'eûmes jamais le courage de remonter les chercher dans ce salon lugubre, où dormait ce vieillard.
Le marquis nous les adressait le lendemain avec nos loups.
Qu'est-ce que Laure avait donc vu dans cette glace! Elle ne me le dit qu'un an plus tard. Une forme lui était apparue, une silhouette de danseuse, bien plus grande et plus frêle que moi, et c'était un visage connu, mais sur lequel elle n'avait pu mettre un nom, et cette forme ne pouvait être mon reflet, car elle aussi dansait de face et cette danseuse au visage si blême et aux yeux si caves, cette ballerine spectrale, Laure en avait fait une morte, une morte jadis aimée de notre hôte et qui revenait à son appel.
LE DERNIER MASQUE
--Deux heures du matin! Vous avez juste parlé une demi-heure.
Et Maxence de Vergy, avec une demi-inclinaison vers Népluskoff, se levait de son fauteuil.
--Je crois qu'il serait temps de nous retirer.
--Ai-je abusé? demandait le Russe.
--Non pas. Vous contez à miracle, mais nous avons un peu trop mangé de cadavre, ce soir. Sur trois histoires contées: deux de morts violentes et une de revenant! Vous dirai-je, que le pus attire le pus, et les spectres les spectres? J'ai fait un peu de médecine, moi. Nous partons?
--Deux heures du matin! grognait le petit Baudran campé devant un cartel Louis XVI posé à même une glace, et ce cadran qui marque onze heures et demie. Elle ne marche pas, ta pendule?
--Elle est comme toi, elle est un peu fatiguée. On ne marque pas toujours midi!
Quand on est jeune on a des matins triomphants.
--Si c'est des heures pour rentrer chez soi, grommelait Baudran en enfilant son pardessus. Nous avons l'air de sortir de chez des filles et nous n'avons parlé que de mortes. On m'y repincera chez Quinsonnas!
--Le fait est qu'il est plutôt tard, faisait le maître de la maison en écartant la draperie de soie Liberty de la grande baie vitrée du fond, on n'entend plus rouler une voiture.»
Un flot de lumière bleue pénétrait dans l'atelier où blêmissait la clarté des bougies.
--Le jour! s'écriaient quelques voix.
--Non, le clair de lune, et quel clair de lune! Regardez-moi le Sacré-Cœur dans cette magie, si ça se compose! On dirait un fond de tableau de primitif italien:
Salut, Montmartre, ô ma butte sacrée!
Décidément il n'y a que Paris!
--Et nous ne trouverons pas un fiacre avant la Trinité. Je connais le quartier, bougonnait Faverny.--A moins de remonter place Blanche.--Merci, pour tomber sur les esthètes du Moulin-Rouge! Autant descendre à pied, il fait un temps splendide.--Si nous allions manger des huîtres aux Halles?--Va pour les huîtres. C'est Népluskoff qui paye. Il est millionnaire, lui!--Mais je ne demande que cela, disait le Russe.--Nous le savons bien, boyard!--En voilà du chichi. Allons, ouste! dérapons! Avec ces bougies nous avons l'air de veiller un mort.--Mon petit Baudran, il faut dire macchabée pour rester dans la note.»
Et nous ébauchions tous un mouvement de sortie vers la porte.
--Mais, il fait noir comme dans un puits. Éclaire-nous, Quinsonnas. Tu vas nous faire casser le cou.
--Attendez, je prends mon bougeoir. Naturellement qu'il fait noir. On éteint à onze heures.»
Nous nous mettions lentement à descendre à la file anglaise; l'ami Quinsonnas habite au cinquième et, si son atelier est un des plus vastes de Paris, l'escalier est un des plus raides de ce quartier Saint-Georges où les propriétaires ont certainement escompté la jeunesse et la vigueur des jarrets de leurs locataires. Quinsonnas demeuré le dernier, le bougeoir tenu haut au-dessus de la rampe, présidait à notre exode.
--Ne faites pas de bruit, répétait-il, ne réveillez pas la maison.»
Et c'étaient des pouffements de rire dans le silence de la demeure endormie. Les premiers engagés dans l'escalier obscur trébuchaient en faisant crier des allumettes.
--Pas de blagues! Ne poussez pas!--C'est stupide!--Quelle brute que ce Baudran! faut toujours qu'il chahute.
Et c'était _mezza voce_ toute une joie contenue d'écoliers en partie, surexcités par la crainte de se faire prendre.
--Vois-tu que nous rencontrions là Mlle de Néthisy!--Ou la maîtresse du marquis d'Alieuze.--Ou le spectre de la variole, l'Américain de la grosse dame de Toulouse.--Elles sont gaies, les soirées chez Quinsonnas!--Moi, au fond, j'ai horreur de toutes ces histoires-là. Ça vous serre le ventre.--Et ça peuple l'atmosphère de larves. J'en tiens toujours pour ce que j'ai dit: le pus appelle le pus, et les spectres les spectres.--Assez, Maxence, tu te répètes.»
Les premiers de la bande s'engageaient enfin dans l'allée de sortie.
--Arrivez donc, vous autres, et en même temps Baudran buttait dans l'ombre, poussait un cri affreux et s'étalait par terre.
--Tu t'es fait mal?
On l'aidait à se relever tout tremblant, tout ému; on s'empressait autour de lui, les allumettes criaient de nouveau sur les boîtes.
--Non, tu sais, ça n'est pas fort, clamait Baudran à Quinsonnas resté figé, son bougeoir à la main, sur les dernières marches. Si tu crois m'avoir fait peur! mais je pouvais me flanquer une entorse.
Et d'un ton rageur:
--Elle est assez coco ta farce, et bien roman d'Eugène Sue.
--Mais quoi, qu'est-ce que c'est?--Il y a... et Baudran se frottait les genoux..., il y a que cet imbécile a été coller un mannequin par terre, là, devant la porte et j'ai trébuché dedans.
--Quel mannequin? Qu'est-ce qu'il dit?
Et Quinsonnas se précipitait, nous bousculant.
--Il y a que tu m'as pris pour un autre et que je n'ai pas eu peur de ton macchabée. Qu'est-ce que tu as mis dedans pour qu'il soit froid comme ça? Tâtez, on dirait un cadavre.»
Nous nous penchions tous intrigués.
--Mais je n'ai rien mis! Qu'est que c'est que ça?»
Et Quinsonnas se penchait à son tour.
--Tu n'as rien mis, farceur! Tu lui as même ôté la tête.»
Une nudité de femme s'étalait là, sur le pavé. La chair d'un ton de cire était imitée à s'y méprendre avec la tache violâtre des seins et le bas-ventre ombré d'un fin duvet blond. C'était un corps de femme jeune, aux hanches un peu plates, aux jambes un peu longues, mais aux attaches délicates.
--Un Jean Goujon, faisait Faverny en résumant la beauté du pseudo-cadavre.--Où t'es-tu procuré ça, Quinsonnas?--Mais vous êtes fous, je vous assure.--Et tu l'as décapitée pour rien, n'est-ce pas? L'homme coupé en morceaux. Pas drôle, cette farce inspirée de la Morgue!»
Vergy, lui, pendant notre discussion s'était agenouillé près du mannequin. Il le palpait curieusement et tout à coup d'une voix changée:
--Messieurs, mes amis, c'est pas une blague. C'est une vraie femme, c'est une morte!»
Une morte! Nous nous étions tous reculés, d'instinct! Une morte! Une femme sans tête, assassinée sûrement et déposée là, sous la porte cochère de la maison, et c'est nous qui venions butter dans ce cadavre... Quelque fille surinée par son souteneur! Dans quelle horreur et quelle sinistre aventure venions-nous patauger là? dans quelle sanie et dans quelle boue?
C'était bien une femme décapitée, et la mort devait être récente, car les membres avaient encore une certaine souplesse. La section du cou avait dû être faite par un homme du métier, un chirurgien ou un boucher, car la plaie, saine et bien nette, ne présentait aucune écharde sanglante et, de plus, cette plaie avait été lavée.
Ces remarques, nous les faisions tous en bien moins temps que je ne mets à les écrire. Il y eut une seconde de silence, une minute de stupeur et nous nous précipitions chez le concierge. De Vergy et Baudran s'occupaient de Quinsonnas, tout blême et prêt à se trouver mal.
--Dans ma maison... dans ma maison...! répétait-il en passant ses mains sur son front moite.
Nous eûmes toutes les peines à éveiller le concierge: il s'obstinait à tirer machinalement le cordon. Il sortait enfin de sa loge, ahuri, croyait, lui aussi, à une farce de Quinsonnas:
--Si c'est une heure pour réveiller un honnête père de famille! on a beau être des artistes!...
Il n'ouvrit vraiment les yeux que devant le cadavre:
--Qu'est-ce que c'est que ça? c'est vous qu'avez descendu ça? vous allez me faire perdre ma place!»
Et, dans le trouble du demi-sommeil, il ne consentit enfin à comprendre que lorsqu'on lui eût fait palper la chair souple et froide. Alors, il se mit à hurler de terreur: «Au meurtre! Au secours! à l'assassin! au secours!» éveillant sa femme et ameutant les locataires du premier et du second, un effarement comique emplissait bientôt l'escalier; et puis, c'était l'arrivée de deux sergents de ville qu'avait été requérir Népluskoff.
Une terreur grandissante agitait la maison, tout le monde parlait à la fois: «Bien sûr que ce n'était pas un locataire qui avait fait le coup. Il connaissait ses locataires, il n'y en avait pas un capable de lui causer un tel ennui... Il connaissait leur cœur. Ce cadavre-là venait de dehors: il y avait tant de fripouilles sur cette Butte.» Et, son bonnet grec à la main, suant et geignant, M. Bézuchet se démenait et s'attardait dans des récriminations burlesques. Les bougeoirs des locataires éclairaient cette scène falote et mettaient un grand creux d'ombre entre les seins mûrs de la concierge, apparus dans l'ouverture de sa camisole.
--Avec ça qu'il est si sûr de ses locataires, insinuait la femme de chambre du second, il loge du drôle du monde dans ses mansardes.»
M. Bézuchet se décidait à donner le gaz et, sur ces entrefaites, le commissaire de police arrivait. Un roulement de voiture, et il entrait en coup de vent, l'air rageur d'un homme qu'on dérange la nuit. Il nous enveloppait tous d'un regard soupçonneux, cherchant des coupables; mais, dès qu'il eut vu le corps, il rectifiait aussitôt son attitude et prenait une physionomie grave.
Il faisait replacer le cadavre dans la position où nous l'avions trouvé quand Baudran avait butté contre, puis se faisait raconter en termes explicites comment nous l'avions trouvé là, notait l'heure exacte de la découverte, scrutait du regard tous les spectateurs et dressait la liste des locataires.
Pour lui, comme pour nous, le cadavre venait de dehors. On l'avait apporté là, et de loin pour dérouter la police, et sûrement en voiture; il prenait le concierge à partie:
--A qui avait-il ouvert cette nuit?
Mais M. Bézuchet ne se souvenait pas. Il tirait machinalement son cordon et passait les nuits dans un demi-sommeil.
--Mais enfin, qui est rentré en voiture?... Puisque tous les locataires sont là, c'est facile de savoir. A partir de onze heures?...»
Les gens du premier avaient été à l'Opéra et étaient rentrés à minuit et quart, et le corps n'était pas encore là.
--La dame du quatrième était allée au bal avec sa fille et était revenue, elle, à une heure et demie, même qu'elle leur avait servi un reste de gigot pour souper. (C'était leur cuisinière qui parlait.)
Le cadavre avait donc dû être introduit et déposé entre une heure et demie et deux heures, et pourtant Quinsonnas, quelques minutes avant de descendre, avait fait cette remarque: «Il doit être tard, on n'entend pas rouler de voitures.»
Bref, l'affaire s'instruisit et poursuivit son cours; nous fûmes tous les dix appelés à l'instruction et dérangés, combien de fois, mon Dieu! Et l'affaire enfin fut classée..., classée, malgré le bluffage de la presse et les fortes primes promises. La morte demeura inconnue, le cadavre demeura exposé près d'un mois à la Morgue, mais personne ne put mettre un nom sur la décapitée; et, pourtant, la trouvaille coïncidait avec quelques disparitions de femmes dans Paris; mais, des femmes et des hommes, il en disparaît et il s'en retrouve tous les jours.
Un journal du matin alla même jusqu'à insinuer que c'était une maîtresse de Romain Daurignac, qui en savait trop long sur la _Rente Viagère_, et que le Syndicat Humbert avait cru devoir supprimer. Néanmoins l'opinion des magistrats opta pour une fille galante et une fille d'assez bas étage, car, malgré l'élégance des formes et la taille élancée, si les doigts portaient des traces de bagues, les pieds étaient justes soignés, les ongles n'en étaient ni polis ni poncés, et la chair de la cuisse, au-dessus du genou, portait des marques de jarretières; et la peau d'une fille cotée eût été indemne de par le culte de la jarretelle.
Cette affaire, qui passionna un mois tout Paris, fut finalement classée parmi les basses vengeances et les crimes anonymes de la pègre amoureuse et demeura la plus belle histoire de masques d'une soirée consacrée à parler des méprises, surprises et emprises de déguisements.
PAR LES ROUTES
FORAINS
--Et dire que la fête de Neuilly bat son plein, que les manèges de cochons font rage, qu'on s'étouffe aux montagnes suisses et qu'entre le théâtre Lisbonne et les fauves de chez Bidel le Tout-Paris des premières se bouscule et s'écrase autour des lutteurs de Marseille, et nous, nous sommes dans cette solitude et ce calme!»
Quoi de plus calme, en effet, que le village de pêcheurs où nous nous trouvions, Charles Huchard et moi? Moins par curiosité que pour éviter la chaleur du jour et couper un peu la monotonie du voyage, nous nous étions arrêtés au Lavandou.
La monotonie et la somnolence de l'endroit nous gagnaient. Tout le Lavandou faisait la sieste; les pianos eux-mêmes respectaient le silence des hôtels. Les pieds nus, une bande de jeunes pêcheurs courait et se poursuivait sur le sable sans pouvoir mettre en train une partie de boules. Un peu à l'écart de la route, une roulotte de saltimbanques dressait ses deux brancards vides dans le bleu nacré du ciel; le cheval devait paître dans quelque pré voisin; mais la roulotte, nette à l'œil et nouvellement peinte, n'éveillait aucune idée de misère. Il y avait des rideaux blancs aux petites fenêtres, des pots de géraniums en fleurs sur le palier d'entrée, et la porte était tout égayée par une cage d'oiseaux accrochée en dehors; le gazouillement de deux canaris y pétillait éperdument sous le soleil.
--La fête de Neuilly du Lavandou, lançait Huchard en me faisant remarquer l'inscription peinte sur la roulotte: _Tournée artistique Anatole Sicart_.
Et, comme évoqué, on aurait dit, par l'inscription même, un grand gaillard surgissait du fond de la voiture, mis à la dernière mode, pantalon et souliers blancs, et, presque en même temps que lui, se dressait dans son ombre une assez jolie fille en cheveux, le chignon haut sur la nuque et les seins libres sous un peignoir de percale.
--Anatole Sicart et sa troupe, faisais-je en souriant.
Je ne croyais pas si bien dire, car, l'homme ayant soufflé dans une espèce de trompette, la bande des pêcheurs lâchait la partie de boules et venait faire cercle autour du forain; des indigènes se joignaient à eux, des commères se montraient aux portes. Tout le Lavandou s'animait, et, campé solidement sur ses reins, Anatole Sicart d'une voix de camelot commençait son boniment:
«Ce soir, à huit heures et demie, grande représentation au Café des Bains. Mme Eliane de Florespont dans son répertoire. Je tiendrai, moi, Anatole Sicart, l'emploi de _Monsieur Marius Pomadour congédié_, pantomimes et chansonnettes. Le _Million des Chartreux_, la dernière création de la Boîte à Fursy, et _A bon chat_, _bon rat_, l'_Entôleuse entôlée_, du théâtre du Grand-Guigui. Le spectacle est gratuit. Nous nous en remettons à la générosité du public.
«Et toi, Eliane, un coup de trompette.»
Cinq minutes après, nous roulions vers Cavalère.
--Ces chanteurs ambulants, ces comédiens nomades, pensait à voix haute Huchard, quelle existence heureuse est la leur, en cette saison et surtout dans ce pays!
D'ailleurs, vous l'avez vu. Etait-il assez bien vêtu, chaussé, lingé! Et la roulotte fleurie, et cette jolie fille pour maîtresse, et quel aplomb, quelle désinvolture! Ah! le _manager_ de la tournée artistique Sicart sait organiser sa vie! Il couche où ça lui plaît, il part quand il veut; son _home_ voyage avec lui, et il vit au grand air. C'est peut-être nous qui sommes des imbéciles!
Il y eut un silence.
--Oh! pour une jolie fille aujourd'hui rencontrée! Les femmes de ces tournées sont généralement hideuses.
--Dans le Nord, oui, et dans l'Ouest aussi; mais pas dans le Midi.»
Et, élevant tout à coup la voix:
--J'ai couché une nuit dans une roulotte, et c'est un des souvenirs les plus étranges et des plus précis de ma vie de garçon... Oh! pour une nuit troublante, ce fut une nuit troublante. Rien n'y manqua, la volupté et la terreur. C'était sur une petite plage comme celle que nous venons de quitter, mais bien moins pittoresque, à Palavas, Palavas-les-Flots, les bains de mer de Montpellier.