Le crime des riches

Part 10

Chapter 103,747 wordsPublic domain

Le lendemain, vers trois heures, harnachés de dominos et affublés de masques de combat, nous étions avenue de la Gare en pleine bataille de confetti...

Comme nous nous trouvions devant la pharmacie, théâtre, la précédente année, des exploits de Mme Campalou, celle-ci se retournait involontairement sur deux pénitents rouges surgis derrière elle. Une main indiscrète venait de la palper... Interloquée, la grosse dame ébauchait un geste de défense. Un des pénitents la saisissait à bras le corps et Mme Campalou, hypnotisée, retenait mal un cri d'épouvante. L'autre pénitent venait de se démasquer.

Une face purulente, toute de croûtes et de sanies, avec, à la place de l'œil gauche, un trou rouge et saigneux, se penchait sur elle: «La petite vérole noire, madame, la variole en personne. Vous l'avez», et, en même temps, une main glacée lui mettait dans la main un affreux œil de verre.

Mme Campalou s'effondrait comme une masse; à son tour on la portait chez le pharmacien.

Elle mourut le soir même, sans avoir repris connaissance, stupide et muette, d'une congestion au cerveau.

Les deux Américains avaient quitté l'hôtel à deux heures. On ne retrouva que leurs valises; les noms inscrits sur les registres n'étaient pas ceux de l'hôtel West End.

N'est-ce pas une belle vengeance de masque?

MADEMOISELLE DE NÉTHISY

Faverny s'était levé et, s'arrêtant devant une armoire normande convertie en bibliothèque, bibliothèque provisoire où s'entassaient pêle-mêle les derniers livres parus de l'année et du mois, il en ouvrait les vantaux tendus de vieux brocart olive et en bousculait les rayons.

Il revenait vers nous, un volume à la main et, le feuilletant: «--Psychologie de bal masqué et de veglione de Nice. Avez-vous lu ce roman?» Et il nous en montrait le titre: _Vierge faible_. «Il y a là quelques pages d'autant plus curieuses qu'une femme en est l'auteur. C'est écrit un peu plus que _de visu_, jugez-en.» Et, se campant au milieu de l'atelier, Faverny lisait à voix haute:

«Familiarisé avec ces travestis, toujours les mêmes, almées, colombines, Espagnoles, bébés, Xavier reconnaissait les diverses catégories de femmes qui viennent pour se montrer, pour frôler, pour embrasser.

«Pour se montrer, les demi-mondaines somptueusement dévêtues. Pour frôler, ces vieilles femmes qui s'attardent dans les couloirs étroits et sombres. Pour souper, la fille de joie qui, affublée d'un minable locati, songe à la dette grossissante près de sa logeuse, à son amant qui l'a _plaquée_, à la mauvaise toux qui la secoue. Pour souper, celle qui n'a pas dîné!

«Pour embrasser, les femmes honnêtes qui, négligées par leur mari et n'ayant pas d'amant, regrettent de voir leur jeunesse agoniser tristement inutile, et, furtives, viennent là recueillir les baisers qui y traînent par milliers. Tendres et voluptueux, passionnés et pervers, ils volètent, tels une nuée de papillons, ces baisers qui cherchent des lèvres pour s'y poser; baisers de jeunes gens timides qui n'osent pas, de vieux marcheurs qui ne peuvent plus. Glaneuses de ces baisers anonymes, les femmes honnêtes, un peu ivres de la brutalité des convoitises, écoutent, à demi-pâmées, le cynisme des propositions. Car les désirs qui les frôlent d'ordinaire, enveloppés de respect, montent vers elles, comme l'encens vers l'idole en les effleurant seulement, et c'est pourquoi au fond de leur âme, un doute persiste. Toute cette vénération ne serait-elle pas de l'indifférence? Mais ce soir de fête libre, où elles ne sont plus que des femmes tout simplement, elles ont une joie de se voir aussi désirables que l'autre, l'ennemie, la femme de joie, qu'on méprise en la jalousant.

«Puis un obscur désir de revanche contre le mari s'y satisfait. Elles ont l'illusion de le trahir un peu, sans risques, avec une féminine lâcheté. Rien n'est plus effrayant et mystérieux que ces transformations de personnalité.»

--La féminine lâcheté même de l'auteur, remarquait assez judicieusement Frantz Heusey. Mlle d'Ulmès (c'est bien son nom) a mangé là un peu le morceau, les autres femmes lui sauront gré, elles, de sa sincérité? O l'intense et périlleuse émotion de la trahison! C'est pis qu'un aveu, ce documentaire exposé de la faiblesse des autres. Mlle d'Ulmès a dû prendre un douloureux et certain plaisir à écrire ces pages.

--Elles sont plutôt bien venues, ses pages, déclarait le petit Jacques Baudrant.--C'est où je voulais vous amener. Etant établie l'atmosphère d'aventures, de désirs inavoués et de luxure affichée de ces sortes d'assemblées, je vais vous raconter une histoire de bal masqué, et une histoire tragique et cruellement vraie, celle-là. Elle s'est dénouée à Nice pour ne pas changer de cadre et c'est peut-être une des plus lamentables méprises qu'ait jamais autorisées le masque.

Faverny avait repris sa place sur le divan. Il nous enveloppait d'un lent regard circulaire et, nous jugeant suffisamment allumés:

--Vous souvenez-vous de Mlle de Néthisy, cette grande et souple jeune fille blonde, plus que blonde, alezane, que sa mère promenait et exhibait dans tous les endroits où Paris se rencontre.--Si nous nous en souvenons! Nous serions gâteux. L'avons-nous assez vue!--Jolie, hein! vous me l'accordez?--Oh! cela d'emblée, une peau et des cheveux! On n'est pas blonde comme cela... De la soie jaune dans du soleil, de la neige teintée par l'aube, des fraises dans du lait, de la pulpe de camélia rose, tout le stock des comparaisons clichées était vrai pour elle et en même temps faux à côté de la réalité. C'était une des créatures les plus comestibles que j'aie connues.--En effet elle devait sentir la framboise, et quels beaux cils noirs frémissants et inquiets, lustrés comme des plumes sur ses yeux d'un bleu sombre.--Oui, les yeux étaient bien, mais elle avait besoin de cela, car le visage était plutôt fade: nez régulier, bouche trop petite, menton ovale et sans caractère. Elle avait un peu l'air d'une poupée dont les yeux seuls auraient vécu.--Soit, mais quel éclat, quelle fraîcheur, quelle créature de joie et de lumière! Et avec cela mouvante sous ses robes et d'une arabesque tentante avec cette taille étroite et ses hanches renflées!--En effet, une agréable chute de reins! Si je me souviens de Mlle de Néthisy!... mais elle marchait, c'était plus qu'une demi-vierge. On ne rencontrait qu'elle aux Acacias, dans les couloirs des premières et à tous les vernissages. Sa mère, à Nice, la traînait dans tous les bals de cercles, on la croisait aux veglioni, aux redoutes.--Avec sa mère?--Naturellement, la brocanteuse et le bibelot de prix. La mère aussi était à vendre, mais elles ne faisaient guère leurs affaires, car elles étaient minables, les pauvres, elles ont toujours raté le grand client et je ne leur ai jamais vu qu'une cour de gigolos.--Elle est morte, il y a quatre ans, à Nice, à la suite d'un avortement. Cette hypothèse était, cela va de soi, lancée par Jacques Baudrant.

--C'est ce qui vous trompe, et Faverny scandait lentement tous les mots. Mlle de Néthisy est morte empoisonnée. Mlle de Néthisy s'est tuée. Bobette, comme on l'appelait ici dans un certain milieu, Bobette était une honnête fille.--Et elle est morte vierge, ricanait la voix pincharde de Jacques.--Elle est morte de ne plus l'être, déclarait Faverny devenu grave, Mlle de Néthisy a été violée en plein veglione, dans une loge de cercle. Vous me permettrez de ne pas dire lequel. Trois hommes, dont deux mariés, trois clubmen très connus et dont je tairai les noms, ont à se reprocher la mort de cette enfant. Mlle de Néthisy avait vingt-quatre ans. Oh! la salauderie des mâles! Il est vrai que les trois violeurs croyaient avoir affaire à une fille. Qui d'entre nous aurait pu croire à la vertu de Bobette! Mlle de Néthisy ne s'en est pas moins tuée le lendemain de cette nuit-là, et ses meurtriers continuent de faire des femmes et de l'automobile. Il est des crimes que la loi n'atteint pas.

Pour un effet, Faverny avait obtenu un effet; nous nous regardions tous comme des complices. Le silence était devenu gênant.

Le petit Baudrant l'interrompait et, campé, les pouces dans les entournures de son gilet:--Ah ça, Faverny, tu te paies nos têtes! Mlle de Néthisy vierge! Bobette honnête!--Tu l'as eue, toi? demandait Faverny.--Moi non, mais d'autres.--Ecoutez. Nous sommes dix hommes ici, et dix viveurs assez tuyautés sur les choses et les femmes de Paris, eh bien! quelqu'un d'entre nous a-t-il été l'amant de Mlle de Néthisy? Mieux, quelqu'un a-t-il eu parmi ses amis un homme qui lui ait dit avoir obtenu les faveurs, ce qu'on appelle les faveurs de la jeune fille? Pas de blagues, disons la vérité. Nous médisons assez des vivantes pour respecter une fois les mortes.

Un silence plus profond encore était la seule réponse à cette question.

Faverny reprenait:

--Nous sommes dix ici, qui comptons bien, chacun, dans nos connaissances cinquante hommes de club et de boudoir, de tables de baccara ou de champs de courses. Cela fait une moyenne de cinq cents connaissances de Monte-Carlo, de Trouville ou d'Ostende, associés d'une heure d'Auteuil ou d'un jour de Maisons-Laffitte. Ces cinq cents mâles-là représentent bien une bonne moitié de Tout-Paris. Eh bien, si Mlle de Néthisy avait été la maîtresse d'un de ces gens-là, nous le saurions, n'est-il pas vrai? Or, moi, de mon côté, j'ai fait une enquête et une très minutieuse enquête. Mlle de Néthisy était honnête, et la preuve, c'est qu'elle est morte pauvre. Elle aurait eu d'autres robes et d'autres amants, si elle s'était vendue. Le luxe attire le luxe et les imbéciles, et si nous avons eu si souvent un sourire devant ses perles fausses et ses dessous pas toujours frais, c'est que la mère et la fille avaient juste quinze mille francs de rentes pour mener cette soi-disant grande vie.--Les Néthisy honnêtes, ça ne tient pas debout. Voyons, elles dînaient toujours au cabaret, acceptaient les invitations du premier venu; on se faisait présenter à elles plus facilement qu'à des grues. J'ai vu la fille défiler, au veglione, entre Emilienne d'Alençon et Marguerite de Transes. Elles faisaient l'atrium à Monte-Carlo, elles n'ont jamais payé de leur poche une voiture, elles se faisaient reconduire tout le temps.--Quand on les reconduisait encore! L'année de sa mort, je les ai rencontrées, à dix heures du soir, avenue de la Gare, se rendant à pied au bal de la Méditerranée; c'était la dèche noire. Si la petite s'est tuée, c'est qu'elles n'avaient plus le sou. Une fausse Yvette, Mlle de Néthisy.--C'est ce qui vous trompe, messieurs, interrompait Faverny, Mme de Néthisy, la mère, n'était pas une madame Obardi. Elle était tout ce qu'il y a de plus veuve et tout ce qu'il y a de plus née. Le père, M. de Néthisy, avait été procureur de la République à Paris même. Il a laissé au Palais la réputation d'un magistrat de haute valeur; mais Mme de Néthisy, une cervelle d'oiseau et une imagination de pensionnaire, avait toujours rêvé le beau mariage pour sa fille. Il leur était si facile de vivre avec leur quinze mille francs de rentes et d'attendre le parti honorable et même le beau parti qui se serait présenté; la petite était si jolie.--Oh! cela, comme un cœur!

Mais voilà, Mme de Néthisy avait de la littérature! Elle avait lu dans les romans qu'on peut atteindre à tout avec de la beauté; et avec son inexpérience de la vie, elle alla de l'avant, convaincue qu'elle ferait faire le grand mariage et même le mariage princier à sa jolie Aliette, car c'est Aliette et non Bobette que s'appelait Mlle de Néthisy.

Cette mère de Néthisy avait une âme de Mme Cardinal, mais d'une Mme Cardinal pour le bon motif. Elle tabla sur le physique de sa fille et, persuadée qu'il faut montrer les perles aux clients, elle lança l'enfant à la poursuite des épouseurs, mais en se trompant de porte, comme elle l'eût lancée dans la prostitution.

Leurs crêpes de deuil à peine éclaircis, elles commencèrent cette vie de retapes et d'exhibitions qui, en moins de quatre ans, les discréditèrent et les démonétisèrent d'Ostende à Nice et de Trouville à Paris; et, avec leur peu de ressources, leur gêne croissante malgré les petits logements et les hôtels de cinquième ordre, cette jolie fille et cette femme bien née eurent bientôt le pitoyable et comique aspect de deux laissés pour compte. A ces existences de représentation et de parade il faut le luxe du cadre, les installations somptueuses, des élégances et des raffinements de toilettes et de décors, la poudre aux yeux jetée à toute volée dans le nez des imbéciles et la demi-prostitution qui, les mauvais jours venus, peut au moins tabler sur la valeur des écrins. Mais vous les avez connues comme moi, se pavanant en gants nettoyés et en robes de l'année précédente (retape et retapages) et se gorgeant avidement, la mère surtout, des consommés et des sandwichs des buffets et des _five o'clock tea_; c'était navrant! La dernière année de leur séjour ici, elles n'avaient plus qu'une cour de tout petits jeunes gens; cette jolie fille qui n'accordait rien avait fini par rebuter les vrais viveurs. Fini le temps des invitations à souper. On ne les priait même plus aux bals des cercles. Les autres femmes détournaient la tête au passage de la mère et de la fille; il fallait être étranger ici pour prendre pour deux aventurières ces deux lamentables attardées de la chasse au mari, perpétuelles candidates refusées. C'est cette méprise qui fut leur perte.

Un grand seigneur russe et deux richissimes Américains de Monte-Carlo, allumés par la beauté de Mlle de Néthisy et trompés par ses allures, s'attelèrent à son fiacre. Ce fut une série de parties en mail, de dîners au cabaret et de déjeuners dans les réserves où la jeune fille se laissait emmener, rassurée par la présence de son inévitable mère; les bouquets et les écrins commencèrent à pleuvoir et Bobette n'accordait rien. Cette fille madrée qui se refusait toujours et cette mère qui ne s'en allait jamais finirent pas exaspérer les trois hommes. Ils résolurent de brusquer les choses: le carnaval arrivait avec sa suite de veglioni.

Une bande de filles et de joyeux fêtards fut enrôlée et mise dans le secret. Tous trouvèrent très drôle de forcer la main à cette mijaurée de Bobette.

Le soir du Mardi Gras, après un dîner fortement arrosé de vin du Rhin et d'Extra-Dry, ces dames de Néthisy faisaient leur entrée à l'Opéra, escortées des trois hommes. On y rencontrait presque aussitôt une bande d'amis et de femmes masquées avec lesquels on fusionnait; l'entente des nouveaux venus activait le train des choses; on sablait le champagne dans les loges et, vers deux heures du matin, après maintes escarmouches de couloir, pendant que Mme de Néthisy un peu grise était retenue au buffet, Mlle de Néthisy, elle, était entraînée et enfermée dans une loge et là, dans le clair-obscur du petit salon, les écrans relevés et le gaz baissé, dans des froissements de soie et sous l'étouffement du masque, malgré ses pleurs et ses prières et dans l'effroi du scandale, Mlle de Néthisy était violentée par trois brutes, fortes de leurs muscles, de leurs millions et de la complicité tumultueuse du bal. Le troisième ne posséda qu'une femme inanimée et froide, pareille à une morte: Mlle de Néthisy s'était évanouie. C'est alors que les trois hommes prirent peur, ils allèrent chercher du secours; on prévint la mère: Mlle de Néthisy venait de se trouver mal. Une voiture de remise reconduisait les deux femmes à leur hôtel.

Mlle de Néthisy mourait le lendemain soir, à huit heures, d'une imprudente absorption de laudanum. Dans un billet bref, libellé dans les mêmes termes à chaque homme, la victime retournait leurs écrins à ses assassins.

Vous voyez bien qu'il peut y avoir des larmes sous un masque.

LA VALSE DE GISELLE

Toutes nos joies sont imaginées, nos douleurs seules sont vraies.

Jean DOLENT.

--Une histoire de masque! J'en sais une bien plus extraordinaire.

Et Serge Népluskoff, ayant remonté sous sa manchette la gourmette d'or fermée d'un gros saphir, qu'il portait en bracelet, et à laquelle il venait de consulter sa montre.

--Il n'est qu'une heure et demie du matin. J'ai tout le temps de vous la raconter.

Et du ton traînard et chantant de ses compatriotes:

C'était à Vienne, il y a deux ans. Esther Eymann de l'Opéra était en représentations au Burgh Theater; elle y avait dansé comme une abeille, à ravir les yeux et les cœurs, et nous fêtions le plus souvent possible, c'est-à-dire chaque fois qu'elle le voulait bien, l'harmonieuse et séduisante jeune femme dans les restaurations de la ville. Nous la traitions toujours après le spectacle, et des femmes de la noblesse et de la haute aristocratie même daignaient paraître à ces soupers. La cour chez nous est devenue si triste depuis ces morts affreuses du prince héritier et de l'impératrice.

A un de ces soupers, l'avant-dernier, je crois, offert à la danseuse par les officiers du 3^e hussards blancs et présidé par le prince Égrégori, la conversation roulait sur le suicide d'un jeune lieutenant du 12^e dragons en garnison aussi à Vienne, et qui venait de se tuer dans des circonstances tout à fait romanesques... Ça avait été l'événement de la semaine. Le comte Stéphane Adriani s'était brûlé la cervelle sur la tombe de sa fiancée, un mois, jour pour jour, après la mort de celle-ci; le suicide se compliquait de racontars singuliers, de manifestations d'au-delà et d'apparitions de la morte...

...Pour aller s'entretenir avec sa bien-aimée le comte Adriani escaladait, chaque nuit, le mur du cimetière, dont les portes se fermaient à six heures; et c'est par la plus belle nuit d'étoiles qu'il s'était tiré son coup de revolver. On l'avait trouvé, le matin, affalé contre le grillage de la tombe, sa tunique de drap blanc toute trempée de sang: le comte s'était tué en uniforme, et toute l'aventure exhalait une sentimentale odeur de brume et de vergismeinicht de vieux conte allemand.

--Cela vous étonne un peu, madame, n'est-ce pas? faisait le prince Égrégori à la danseuse appuyée du coude à la table, vaguement attentive et le regard ailleurs, et cela vous change des aventures de votre pays, ces tragiques histoires d'amour et de revenants. A Paris, on hausserait les épaules et l'on dirait ce pauvre Adriani victime d'hallucinations. Ici, non. La petite fleur bleue croît toujours dans notre vieille Allemagne. En France, on se tue quand on n'a plus d'argent; ici, quand on n'a plus de raison de vivre; et notre seule raison de vivre est l'amour. Vous me répondrez que c'est folie d'aimer des fantômes, et vous nous en offrez, madame, l'argument le plus convaincant.»

La danseuse ne souriait même pas à cette galanterie. Elle était devenue songeuse, son beau front blanc s'était barré d'une ride sous l'ondulation de ses cheveux bruns; elle se taisait, comme rentrée en elle-même, ses larges prunelles bleues devenues sombres et comme phosphorescentes, pourtant.

Elle sortait enfin de son mutisme et d'une voix grave:

--C'est ce qui vous trompe, messieurs. Il y a encore des amoureux en France, et des amoureux fidèles au delà de la mort. Il ne faut pas nous juger sur des chansons de Montmartre et des refrains d'opérette. L'amour peut exister même chez des viveurs; pour ma part, je crois préférer à ceux qui meurent de leur amour ceux qui peuvent en vivre et même se survivre.--Mais vous parlez comme un poète, hasardait le comte Bathianko.--J'en ai connu, souriait la ballerine, montrant cette fois toutes ces dents; et s'adressant au prince Égrégori. Il y a aussi des fantômes en France et des mortes qui reviennent. Les morts reviennent toujours quand on les évoque. Appelez-les vraiment! ils se manifesteront, et sentant tous les regards posés sur elle. «J'ai assisté, moi, Esther Eymann, à une manifestation d'outre-tombe, et j'ai vu revenir une morte d'amour.--Vous!--Moi et à un souper comme aujourd'hui; mais il y avait moins de monde. Nous étions trois.--Vous avez vu?--Presque. En tout cas, une autre a vu, et je ne mets pas en doute qu'une chose merveilleuse ne se soit passée cette nuit-là. D'ailleurs je vais vous raconter le fait, et avec une malice charmante. Il faut bien payer mon écot.

Il y a huit ans de cela, je n'étais pas encore l'Esther Eymann dont la photographie et les illustrés ont popularisé les attitudes et la silhouette. J'étais simplement Eymann première, comme ma sœur Laure était Eymann seconde. Le _Burg-Theater_ de Vienne, pas plus que le _Covent-Garden_ de Londres, ne nous faisaient de propositions pour venir créer ici un ballet de Strauss et là-bas une œuvre d'Isidore Lara; nous étions dans les quadrilles du fond. Vous avez tous, à Vienne, trop le culte de la danse pour ignorer la médiocrité de l'emploi. Bref, nous étions encore deux petits rats d'Opéra, mais nous n'étions pas moins, ma sœur et moi, infiniment jolies, beaucoup plus jolies même que maintenant (ne protestez pas, messieurs), car, en toute sincérité, le galbe de ces hanches et l'opulence de ces épaules ne valent ni la gracilité de la nuque ni les seins menus et délicats que nous avions alors; mais notre jeunesse n'avait ni perles, ni diamants et, en dehors de quelques vieux allumés sur nos grâces de fillettes, à peine si les hommes nous regardaient. Gailhard tenait alors à ce que le corps de ballet fît acte de présence aux bals de l'Opéra. L'espoir d'y rencontrer les danseuses applaudies en scène y attirait pas mal d'hommes de clubs; les abonnés y venaient pour nous. Tant de curiosités s'allument autour d'un tutu de ballerine; nous étions presque toutes jolies dans notre promotion, et notre jeunesse animait la salle. Bref, le directeur savait gré à celles qui voulaient bien paraître aux fêtes du Carnaval, et il faut toujours ménager son directeur, et puis Laure et moi, nous aimions assez les aventures. Nous en avons gardé le goût.

Un samedi gras, que nous rôdions, ma sœur et moi par les couloirs, elle en domino de moire bleu pâle et moi en domino de satin jonquille (nos costumes même du troisième de _Don Juan_, sous lesquels nous avions gardé nos jupes pailletées de danseuses, très amusées de laisser entrevoir la nudité de nos jambes et le rose de nos maillots); nous nous aperçûmes que nous étions filées et suivies par un vieux à favoris blancs, un vieux très mince et très sec, dont l'insistant regard noir finit par nous être une obsession. Il se postait toujours à dix pas de nous, soit en avant, soit en arrière, et nous dévisageait sans mot dire; et cette poursuite silencieuse nous énervait à la longue plus qu'une attaque brutale. Que nous voulait ce vieil échassier en rupture de marais? Tout à coup, Laure éclatait de rire et se penchant à mon oreille: «Nous sommes folles! Tu ne l'as pas reconnu? C'est le marquis d'Allieuze.--Non! Mais tu as raison, c'est lui. Où avions-nous la tête. Qu'est-ce que nous veut cet oiseau de cimetière? Sais-tu que j'ai presque peur!»