Part 1
_Le Crime des Riches_
ŒUVRES DE JEAN LORRAIN
=Les Lépillier=, roman. Paris, Giraud, 1885, in-18. =Très Russe=, roman. Paris, Giraud, 1886, in-18. =Dans l'Oratoire= (portraits de gens de lettres). Paris, Dalou, 1888, in-18. =Sonyeuse.= Paris, E. Fasquelle, 1891, in-18. =Sensations et Souvenirs.= Paris, E. Fasquelle, 1895, in-18. =Un Démoniaque.= Paris, Dentu, 1895, in-18. =Une femme par jour=, illustrations de Mittis. Paris, Borel. 1896, in-18. =Ames d'Automne=, illustrations d'Heidbrinck. Paris, E. Fasquelle. 1897, in-18. =Heures d'Afrique= (Notes de voyage). Paris, Fasquelle, 1899, in-18. =Madame Baringhel.= Paris, E. Fayard, 1899, in-18.
_Librairie Ollendorf._
=La Petite Classe=, préface de Barrès. =Histoires de Masques= (Couverture de Henry Bataille). =Monsieur de Phocas= (Couverture de Geo-Dupuis). =Poussières de Paris.= =Princesses d'Ivoire et d'Ivresse= (Couverture de Manuel Orazi). =Le Vice Errant= (Couverture de Lorant-Helbron). =Monsieur de Baugrelon.= =Propos d'âmes simples= (Couverture de Sem). =Fards et Poisons= (Couverture de Maignien). =L'Ecole des Vieilles Femmes.=
_Librairie universelle, 33, rue de Provence._
=La Maison Philibert=, roman.
POÈMES
=L'Ombre ardente.= Fasquelle, 1897. =Modernités.= Savine, Paris, 1885. =Les Griseries.= Tresse et Stock, 1887. =Le Sang des dieux=, Lemerre, 1882. =La Forêt bleue.=
THÉATRE
=Brocéliande=, 1 acte, joué à l'Œuvre. =Yauthis=, 2 actes joué à l'Odéon.
JEAN LORRAIN
_Le Crime des Riches_
PARIS PIERRE DOUVILLE, ÉDITEUR 42, RUE DE TRÉVISE, 42
1905
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
DIX EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER DE HOLLANDE
DÉDICACE
_A vous, mon cher Valdagne qui, dans la_ Confession de Nicaise, _avez si cruellement indiqué l'inique oppression de l'argent, sa tyrannie dissolvante et sa féroce emprise sur la bêtise hypnotisée des foules_.
_A vous l'évocateur de la petite bourgeoise aux appétits de catin, du mari lâche et complaisant aux frasques lucratives de sa femme, et de l'amant moderne, associé de sa maîtresse et bon conseilleur des faiblesses qui le font vivre et du crime qui l'enrichira, je dédie ce_ Crime des riches _qui pourrait être aussi le Crime d'être riche, car les caprices monstrueux, nés de la veulerie et de l'ennui des millions usurpés, entraînent physiquement et physiologiquement toutes les tares, et, si le_ Crime des riches _échappe à la loi, protégé qu'il est par la lâcheté des gouvernements et des masses, la nature, elle, plus vraie que la société, donne l'exemple de l'anarchie en abandonnant les misérables forçats du capital à la folie et à la honte des pires aberrations._
_Trouvez ici toute ma joie d'avoir pu les constater et tout mon orgueil de vous les offrir en hommage d'admiration et d'amitié._
JEAN LORRAIN.
Nice, ce 21 avril 1905.
LE CRIME DES RICHES
LA RIVIERA
_--Et ce vieux monsieur à cheveux blancs, l'air d'un clergyman, qui se retire avec cette vieille dame engoncée de pelleteries magnifiques vingt-cinq mille francs au moins de perles aux oreilles, la dame? Monsieur votre père les reconduit jusqu'au seuil du salon._
_--Les Dombrokine, une des plus belles villas de la côte et une des plus grosses fortunes de la Riviera, mais toute une histoire, le petit-fils de Serge l'Assassin._
_--Vous dites?..._
_--Oui, le petit-fils de Serge l'Assassin. Le grand-père était courrier. Il voyageait avec je ne sais quel grand seigneur et l'aurait expédié dans une auberge; les Calabres étaient alors discrètes autant que périlleuses. Le Dombrokine était très beau et se mit à visiter les Cours; il réussit à celle de Galice, jusqu'à se faire aimer de la reine ou sinon d'une infante; le portrait de l'amie royale orne la galerie de la villa, je vous y conduirai quand vous voudrez. C'est une fortune toute personnelle et qui ne date pas d'un siècle. Le titre est encore plus récent: grabat d'auberge et alcôve princière, c'est de la noblesse de ciel de lit. Le comte actuel fait de l'usure, c'est la providence des décavés de Monte-Carlo. Quand voulez-vous que nous allions chez lui?_
_--Nous attendrons, si vous le voulez bien. Et cette grande dame, cette somptueuse vieille dame en fracassante robe de moire mauve, et plus diamantée qu'une vitrine de chez Morgan? Eh! matoche! quel luxe de bagues!_
_--La marquise de Penafiore, noblesse espagnole. A débuté dans les Flandres en figurant à la_ Grotte de Calypso _d'Anvers, au fameux Rydeck aujourd'hui disparu, possède d'authentiques bibelots, sinon d'authentiques parchemins. Personne n'a jamais vu ni connu le marquis._
_D'ailleurs, salon très fermé et pour cause, une vieille habitude que la marquise n'a pas dépouillée en vieillissant, mais si bonne et si généreuse est adorée des pauvres. Voulez-vous que je vous présente? Elle raffole des jeunes gens._
--_Non, merci, je la trouve un peu trop blonde._
--_Alors laissez-moi vous présenter à Lady Sandrigham. Trois maris véridiques, celle-là, les deux derniers enterrés dans son merveilleux jardin d'Antibes. Elle donne des fêtes superbes, c'est un des clous de la Riviera. Vous admirerez les mausolées des conjoints; le comte Zicco s'est suicidé, lord Sandrigham est mort d'une chute de cheval, c'est une femme à accidents. Elle a marié ses filles selon son cœur (ce sont des ennemis qui l'affirment) et ses gendres vivent à demeure chez elle tous les hivers; c'est la maison la plus hospitalière de la côte, et quelles serres d'orchidées! Elles coûtent bon an mal an près de quarante mille francs d'entretien; il faut absolument aller chez Lady Sandrigham._
--_Nous irons donc, mais remettons la présentation, je ne me sens pas en forme aujourd'hui. Et ce vieux beau, campé comme un cavalier d'Antonio le More, tudieu! Il ne lui manque que la cape et la fraise, et quel regard. Un vrai portrait des Ufizzi. Un prince italien pour le moins?_
_--Pis, Sicilien. A éviter. Sans fortune, vit d'expédients, est l'homme de toutes les combinaziones et dangereux comme l'aqua-tofana, est soupçonné d'avoir un peu hâté la fin de la vieille comtesse Meningen, une ancienne dame d'honneur de la Cour d'Autriche, qui raffolait du prince Grégorino. Il l'avait emmenée en Sicile pour l'épouser dans la chapelle Palatine, elle n'est jamais revenue de Palerme._
_--Et il vit, ce beau prince Ruffiano?_
_--D'une vieille danseuse, la Merutti de la Scala de Milan, une épave de Nice, qui le tient par les petits plats italiens qu'elle lui confectionne dans son troisième de la rue d'Amérique, là-bas dans le quartier de la Gare; mais il la bat comme plâtre_, la povera, _et la trompe avec toutes les souillons des brasseries voisines; d'ailleurs spirituel comme Goldoni lui-même et plein d'anecdotes, un charmeur_...
_--Nous l'éviterons donc. Et ce jeune homme là-bas, appuyé en cariatide au chambranle de la cheminée, l'air d'une élégie et d'un mal blanc avec ses yeux liquoreux et sa pâleur bouffie?_
_--Jacopo Amforti, un poète corse, fumeur d'opium pour la galerie, vit en concubinage avec une coiffeuse, professe le dédain de l'argent, des plaisirs et des femmes et se fait nourrir dans les bars: il dirige un petit journal. Condamné deux fois pour diffamation._
_--Et vous le recevez?_
_--Il faut bien, il nous traînerait dans la boue. Nous lui faisons faire par an deux conférences à cinq louis et lui prenons dix abonnements, coût quinze louis. Et l'on dort tranquille._
_--Tout un an._
_Dans le salon, d'autres femmes évoluaient et d'autres hommes aussi, redingotes et jaquettes du côté mâle, longues pelisses de zibelines ou lourds manteaux bossués de broderies pour le beau sexe. La glace sans tain d'une grande baie vitrée encadrait les groupes d'un mouvant et réel décor: un enchevêtrement de palmiers, de roseaux d'Espagne et de glauques agaves, dominés par les cimes tournoyantes de hauts cyprès secoués par le mistral; car le mistral faisait rage pendant cette matinée offerte aux hiverneurs de la Riviera dans cette ville de la Pointe Saint-Jean; et sur un ciel froid de bourrasque, se rebroussait, luisante et convulsée, la verdure en émoi d'une forêt d'oliviers._
_Oh! ce moutonnement blêmissant et bleuâtre de trois hectares de vergers siciliens! Leurs frissons argentés descendaient en lueurs courtes jusqu'au bleu de la mer. En face, le rocher l'Eze, la cime de la Turbie avançaient leurs éperons dans la turquoise liquide des golfes, et jusqu'à la pointe de l'Italie, délicieusement atténuée et lumineuse, c'était, surplombée par la crête énorme du Carnier, une courbe héroïque de caps et de promontoires. Au fond de la baie, le rivage de Beaulieu s'émaillait de villas._
_--Pourquoi me gâtez-vous ce paysage, disais-je au fils de la maison, vous m'attristez avec vos racontars. Avouez-moi que vous vous êtes payé ma tête, d'ailleurs comment ces gens-là seraient-ils chez vous? Votre père ne supporterait pas toutes ces tares.--Des tares! mais cela n'a aucune importance ici, et puis il est très possible que ce soit des calomnies. La médisance est dans l'air du pays, il y a une poussée de sève et une générosité du sol qui font fleurir les aventures dans le passé des gens, comme, les anémones aux talus et aux noms roturiers des titres de noblesse. La marquise de Penafiore est peut-être une très honnête femme, lady Sandrigham n'a sans doute jamais assassiné aucun mari et il est plus que probable que le grand-père de Dombrokine n'a jamais dévalisé personne; mais cela fait plaisir à tout le monde de rapporter et de colporter ces petites histoires, cela amuse qui les écoute et on a l'air bien informé. Du reste, cela n'empêche personne de les recevoir, au contraire. Cela ajoute au prestige des gens: un passé criminel est une telle auréole. La Riviera est le pays des légendes; jamais mauvaise réputation n'y a nui à personne. On y est curieux de scandales et avide de nouveautés; une presse spéciale y vit aux frais des imbéciles et l'audace y tient lieu de solvabilité et d'orthographe. Les diffamations y ont si peu d'importance, que les tribunaux mêmes ne poursuivent pas. Ce sont propos de bals masqués; et pour cause, car s'il fut jamais société extravagante et drôlatique à faire pouffer même un mort avancé, c'est bien celle que l'on rencontre ici, de Saint-Raphaël à Menton, en comptant Antibes et le Cap Martin._
_Toutes les folles et tous les fous de la terre, tous les déséquilibrés et tous les hystériques se donnent ici rendez-vous, oui, tous en vérité. Il en vient de Russie, il en vient d'Amérique, il en vient du Thibet et de l'Afrique australe; et quel choix de princes et de princesses, de marquises et de ducs, les vrais et les faux, les plus solidement rivés dans l'opinion publique comme les plus notablement compromis! Et que de Majestés, les régnantes et les déchues, les_ celles _en exil, les déposées et celles à la veille de l'être! les rois sans liste civile et les ex-reines encombrées de budgets, les vrais budgets, ceux des économies du règne. Et que sais-je encore! toutes les unions morganatiques, toutes les anciennes maîtresses d'empereurs, tout le stock des ex-favorites! Et des croupiers épousés par de millionnaires Yankees, et des tziganes enlevés par des princesses, et des ex-marmitons devenus secrétaires de princes, et des pianistes déconcertants pour tous les concerts intimes, Liszt, Franck et Chopin toutes les phtisies roucoulantes de Schumann, des artilleurs aimés par de grandes tendresses, des cochers pour baronnes moscovites et des Alpins pour boyards nihilistes, théosophistes et voyageurs; et là-dessus quel inénarrable lot de vieilles dames! les vieilles dames!!! Et Vanonges scandait les mots: les vieilles dames!_
_La Riviera est leur patrie imméritée; nulle part vous ne rencontrerez pareille collection de jeunes centenaires et d'autruches pavoisées. Certains matins soleilleux de la Promenade des Anglais valent les fresques d'Orcagna au Campo Santo de Pise. Pas besoin d'aller en Italie, vous avez ici le même ciel et les mêmes ostéologies récrépites à neuf, retapées et fardées. Le climat les prolonge, mais notre œil en souffre. Et certains soirs, à l'Opéra de Nice donc, il y a des entr'actes où la salle apparaît macabre avec tous ces siècles dans les loges entassés. C'est à croire qu'on ne ferme pas les cimetières, la nuit, et que les macchabées s'en échappent; et le maquillage de ces belles ancestrales! Il y en a de si blêmes sous leurs bouclettes blondes qu'on les croirait poudrées avec de la râclure d'ossements; mais leurs modes sont si charmantes et leurs diamants d'une eau si pure qu'il faut bien leur pardonner. Toutes, du reste, sont nobles: baronnes, vicomtesses, comtesses et marquises. Voyez ici chez mon père, sauf Amforti et vous, nous sommes tous titrés. O Riviera, Riviera, bleu paradis des rastaquouères et des déséquilibrés, les faux nez y fleurissent encore plus que le mimosa, les faux nez et les faux noms et les faux titres. Cela nous vient en traversant le Var, ce Rubicon des Alpes-Maritimes._
_A part cela, le pays est divin; il le serait peut-être moins sans cela. C'est l'ombre nécessaire au tableau, bien petites ombres dans l'étincellement de lumière et les immenses nappes de ciel de ce prestigieux climat. Attendez seulement un mois, quand les amandiers seront en fleurs et que le bleu du large s'éclaboussera de floconnements roses qui seront autant de branches de pruniers et de pêchers; c'est alors que vous sentirez monter des golfes et des promontoires la poésie virgilienne de nos vergers d'oliviers. Avril sur la Riviera! Ah! la silhouette violâtre du rocher d'Ezet et du Carnier, les arabesques d'or de l'Estérel dans le couchant, là-bas, à l'extrémité de la baie des Anges, la nostalgie des voiles latines tachant de rouille l'horizon, et sur le bloc des môles cette eurythmie antique: les pieds nus des pêcheurs! C'est alors que vous les retrouverez à tous les tournants de route, les coins d'Italie, de Sicile et d'idylles dont nous portons en nous le rêve ou le souvenir. Avril, quand les affreux Cooks du carnaval ont disparu, emportés par les derniers trains de plaisir et que les Altesses sont signalées. Avril, quand Édouard VII à Cannes et Léopold à Beaulieu déchaînent à toute vitesse, le long de la Corniche, toutes les courses à l'abîme des grands automobiles._
_Martingales et poudres de riz, soda-water et relents de pétrole, cake-walks, gigues et tarentelles, tableaux vivants et premières de Gunsbourg, comptes rendus du_ Petit Niçois, _de l'_Éclaireur _et du_ Monde Élégant, _annonçant vingt-cinq matinées par jour et, le soir, les cinquante débuts de cinquante chanteuses mondaines toutes étrangères, de Boston, de Milan, de Varsovie ou de Berlin; réceptions annoncées, clamées et réclamées de toutes les noblesses d'hier, d'aujourd'hui et de demain; soirées privées et bals d'hôtels, prose enchantée du_ Nice littéraire _et du_ Petit Monégasque _célébrant l'arrivée du trust de charbon, du roi du cuivre et de l'empereur du bœuf salé, iris noirs de Suze, iris verts de Menton, œillets du Var et violettes de Parme, c'est alors que toute la Riviera flamboie, rutile, grouille et poudroie dans de la clarté, dans du vacarme, dans des parfums et du mistral._
_O les grandes orgues du vent dans les sapins du cap d'Antibes et les élégies de Mme de Montgommery à travers les chines verts du cap Martin!_
AME DE FEMME
I
SUITES DE VEGLIONE
--Tu n'es pas encore couchée, grand'mère? A ton âge? Tu vas prendre mal.--Les cimetières sont donc ouverts la nuit?--Le service de la voirie est bien mal fait!--Il n'y a pas de police de morts, à Nice?--Un beau domino, mais un fichu corset.--De 1840 au moins? Il date.--Madame est riche.--N'ôte pas ton masque! Comme tu regardes les hommes, mâtin! quels yeux!--Ceux de ton temps étaient mieux, avoue-le.--Combien tu regrettes... Ton temps perdu.--Laissez donc, madame en guette un petit de son âge.»
Les sarcasmes pleuvaient sur le domino réfugié, cerné, acculé dans un angle du couloir. C'était au dernier veglione de Nice: une bande de joyeux fêtards avait fait cercle autour du camail et de la robe de moire d'un masque hermétiquement clos: deux tours d'Alençon soigneusement ramenés et rabattus sur un loup, dont le satin jaune luisait.
La femme qui se dissimulait sous ce double voile n'était pas, ce soir de mardi gras, en quête d'aventure. Engoncée de soie roide, la taille volontairement volumineuse... et méconnaissable sous les plis d'un domino ample, le masque dévisageait obstinément tous les hommes et d'un œil de policier fouillait les recoins de la salle et des couloirs. L'inconnue allait, uniquement préoccupée de découvrir quelqu'un, et ce quelqu'un, le hasard s'obstinait à ne pas le mettre sur ses pas. Déjà depuis deux heures, le domino jonquille rôdait inquisiteur, en arrêt devant tous les groupes, inventoriant dans un forcené pourchas les consommateurs du buffet, les flirteurs du foyer et les danseurs du bal.
Son manège avait fini par intriguer quelques habits noirs. Indifférente à toutes les attaques, à la moindre tentative d'emprise la femme se dégageait prestement, glissait comme une anguille entre les mains fureteuses, et, murée dans son silence, poursuivait sa chasse à la porte des loges et dans les plus infimes couloirs.
Piqués au vif, quelques noceurs avaient résolu d'en avoir le cœur net. Ils avaient guetté le domino jaune et, le cernant au bas d'un petit escalier, l'avaient acculé dans un coin. Le domino était devenu cible, on le criblait maintenant de saillies mordantes. La main finement gantée, l'étroitesse du pied moulé dans les jours d'un bas de soie noire avaient trahi une élégante. La femme traquée ne disait pas un mot: à petits coups cinglants d'éventail elle décourageait les mains entreprenantes et tenait en respect les oseurs: mais aux pires hypothèses sur son physique et sur son âge elle opposait un mutisme obstiné. En vain la lâcheté des mâles surexcités l'insultait-elle maintenant à cœur joie; la goujaterie de ses agresseurs ne faisait pas tressaillir un pli du domino. Seulement, parfois, sous les dentelles et le satin du loup deux yeux d'acier flambaient étrangement.
Des gens avaient fini par s'attrouper autour de ce combat d'une femme isolée contre huit hommes, et de Bergues avait fait comme les autres, curiosité ou désœuvrement, dans la tristesse tumultueuse et morne de ce bal.
D'autres dominos s'étaient mis de la partie: «Démasquez-le, braillait une fille à demi-nue dans les velours ciselés et les brocarts déteints d'une dogaresse de louage, c'est un homme! Démasquez-le!» Et chatouillée par deux cavaliers à faux nez, la Vénitienne d'occasion se renversait et s'offrait avec un rire hystérique.
Le domino se taisait toujours, mais les ripostes de son éventail étaient devenues rageuses. Un énervement gagnait l'inconnue, ses coups maintenant faisaient mal.
«Tu te fâches...», mais, bousculant le groupe qui l'emprisonnait, la femme venait de se frayer un brusque passage vers deux dominos de satin blanc, tout à coup surgis à la porte du foyer. Depuis leur apparition, ses étranges yeux clairs ne quittaient plus le couple.
Le domino jonquille allait droit à eux et d'un geste emporté, sans que rien n'eût fait prévoir une telle violence, en un clin d'œil arrachait aux deux déguisés leurs loups. Démasqués, les deux dominos, un jeune homme et une jeune femme demeuraient figés de stupeur. C'était un tollé général. On huait l'incorrection du domino jonquille.
La femme qui venait de commettre cet acte inqualifiable, balbutiait, tremblante et d'une voix étranglée: «Pardon, pardon, je me suis trompée.» Le couple qu'elle venait d'insulter si gravement n'était pas celui qu'elle cherchait; mais le public n'admettait pas sa méprise. Celle qui venait de s'en rendre coupable était assiégée, insultée, molestée par la foule; on s'ameutait dans les couloirs.
«Démasquez-le, démasquez-le, braillaient des voix devenues peuple, c'est un homme!» Déjà des mains se tendaient vers les dentelles et le loup du masque.
La femme, atterrée, ne se défendait plus. De Bergues, poussé maintenant au premier rang des curieux, lisait dans la pâleur des yeux devinés un tel effroi, une telle détresse qu'il s'en sentait tout remué. Il écartait les agresseurs, et, s'emparant du bras de la misérable: «Laissez, je connais madame. C'est une malade, une malheureuse malade. De grâce, messieurs, un peu de courtoisie, ne molestez pas une femme... Vous étouffez madame! je vous garantis que c'est une femme...»
L'assurance de son ton, son encolure et sa prestance en imposaient; la voix de de Bergues faisait taire les murmures. De vagues engueulades, des gouailleries de bal masqué s'éteignaient dans une rumeur.
Le domino jaune avait posé son bras sur celui de de Bergues. «Appuyez-vous sur moi, madame, soyez sans crainte. Où dois-je vous conduire?--A ma voiture, répondit moins une voix qu'un râle, le numéro 1.229.
La femme maintenant défaillait: de Bergues devait la soutenir. Il descendait lentement l'escalier, un chasseur hélait le fiacre, le jeune homme mettait le domino en voiture.--Votre nom, votre carte, monsieur, implorait un souffle, que je sache au moins à qui je dois... Merci, merci. Voulez-vous dire au cocher de retourner où il m'a prise, à l'hôtel d'où je viens.»
Et la portière se refermait sur l'inconnue.
De Bergues avait tout à fait oublié cette aventure, quand, à trois semaines de là, le courrier du matin lui apportait une longue enveloppe de bristol résistant et bleuâtre timbrée d'argent mat; l'écriture lui était complètement étrangère.
Le jeune homme faisait sauter le cachet.
_La Pergola. Antibes._
_La duchesse d'Eberstein-Asmidof serait heureuse de recevoir M. Henri de Bergues à la Pergola. Elle lui serait même reconnaissante de vouloir bien ne pas trop différer sa visite. La duchesse sera chez elle le lundi, le mercredi et le vendredi de la semaine prochaine, de trois à sept. M. Henri de Bergues sera le bien venu. Inutile que M. Henri de Bergues prévienne la duchesse de sa visite. On ose absolument compter sur lui._
Le billet laissait le jeune homme rêveur.
La Pergola, la duchesse d'Eberstein-Asmidof.
De Bergues ne connaissait que trop de réputation la châtelaine de la Pergola. Ses déportements étaient depuis dix ans la fable et le scandale de la Riviera; le domaine d'Antibes avait lui-même sa légende.
On y montrait la place où le comte Zicco, un des amants de la duchesse, s'était tué dans une chute de cheval, et cela dans une des allées du parc. La monture emballée avait buté contre un cactus géant, et l'homme désarçonné, pris entre sa bête et les dards onglés et coupants de la plante, était mort. La duchesse avait fait enterrer son amant à la place même du désastre. En Riviera on ne refuse rien aux millions et surtout aux millions des personnalités princières, et la duchesse était par sa mère une Scatelberg-Emerfield.
De branche allemande, elle avait épousé à seize ans le duc d'Eberstein-Asmidof qu'on disait impuissant. Les Asmidof n'avaient pas d'enfants. A la cour de Finlande on avait tout d'abord excusé les écarts de la jeune femme, mais le scandale de ses caprices avait pris un tel retentissement, que le grand-duc régnant avait dû prier le jeune ménage d'aller donner ailleurs le spectacle de ses fantaisies.
La Riviera en avait hérité. Depuis dix ans cette Allemande, qui devait avoir maintenant dépassé la quarantaine, trouvait moyen d'étonner la Côte d'Azur; et la côte est pourtant assez blasée sur les excentricités de ses hôtes.
Le duc d'Eberstein n'existait pas pour sa femme. Musicien accompli, piqué même de la folie de la composition et tout acquis à la manière de Wagner, il passait ses journées et une partie de ses nuits à élaborer de pénibles opéras que ne montait pas Monte-Carlo. Sa femme n'existait pas pour lui. Toutes ses préférences étaient pour l'harmonie, le contre-point, la fugue et quelques vagues compositeurs ou musicastres qu'il hébergeait à tour de rôle à la Pergola, jusqu'à concurrence de quelque nouveau favori, car les engouements du duc étaient plutôt brefs.