Le crime de Lord Arthur Savile

Chapter 8

Chapter 83,984 wordsPublic domain

C'était un grand jardin solitaire avec un doux gazon vert. Çà et là, sur le gazon, de belles fleurs brillaient comme des étoiles et il y avait douze pêchers qui, au printemps, fleurissaient une délicate floraison rose et blanche et à l'automne portaient de beaux fruits.

Les oiseaux perchaient sur les arbres et chantaient si délicieusement que les enfants d'ordinaire arrêtaient leur jeu pour les écouter.

--Comme nous sommes heureux ici! s'écriaient-ils les uns aux autres.

Un jour, le géant revint.

Il avait été visiter son ami l'ogre de Cornouailles et il avait séjourné sept ans chez lui. Après que ces sept années furent révolues, il avait dit tout ce qu'il avait à dire, car sa conversation avait des limites et il résolut de rentrer dans son château.

En arrivant, il vit les enfants qui jouaient dans le jardin.

--Que faites-vous là? cria-t-il d'une voix très aigre.

Et les enfants s'enfuirent.

--Mon jardin est à moi seul, reprit le géant. Tout le monde doit comprendre cela et je ne permettrai à personne qu'à moi de s'y ébattre.

Alors il l'entoura d'une haute muraille et y plaça un écriteau.

Défense d'entrer sous peine de poursuites

C'était un géant égoïste.

Les pauvres enfants n'avaient plus de lieu de récréation.

Ils essayèrent de jouer sur la route, mais la route était très poudreuse et pleine de pierres dures et ils ne l'aimaient pas.

Ils avaient pris l'habitude, quand leurs leçons étaient terminées de se promener autour de la haute muraille et de parler du beau jardin qui était par delà.

--Que nous y étions heureux! se disaient-ils les uns aux autres.

Alors le printemps arriva et par tout le pays il y eut de petites fleurs et de petits oiseaux.

Dans le jardin seul du géant égoïste, c'était encore l'hiver.

Les oiseaux ne se souciaient plus d'y chanter depuis qu'il n'y avait plus d'enfants et les arbres oubliaient de fleurir.

Une fois, une belle fleur leva sa tête au-dessus du gazon, mais quand elle vit l'écriteau, elle fut si attristée à la pensée des enfants qu'elle se laissa retomber à terre et se rendormit.

Les seules à se réjouir, ce furent la neige et la glace.

--Le printemps a oublié ce jardin, s'écriaient-elles. Alors nous allons y vivre toute l'année.

La neige étala sur le gazon son grand manteau blanc et la glace revêtit d'argent tous les arbres.

Alors elles invitèrent le vent du Nord à faire un séjour chez elles.

Il accepta et vint.

Il était enveloppé de fourrures. Il rugissait tout le jour par le jardin et renversait à chaque instant des cheminées.

--C'est un endroit délicieux, disait-il. Nous demanderons à la grêle de nous faire visite.

La grêle arriva, elle aussi.

Chaque jour, pendant trois heures, elle battait du tambour sur le toit du château jusqu'à ce qu'elle eût brisé beaucoup d'ardoises et alors elle tournait autour du jardin aussi vite qu'il lui était possible. Elle était habillée de gris et son souffle était de glace.

--Je ne puis comprendre pourquoi le printemps est si long à venir, disait le géant égoïste quand il se mettait à la fenêtre et regardait son jardin blanc et froid. Je souhaite que le temps change.

Mais le printemps ne venait pas. L'été non plus.

Dans tous les jardins, l'automne apporta des fruits d'or, mais il n'en donna aucun au jardin du géant.

--Il est par trop égoïste, dit-il.

Et toujours c'était l'hiver chez le géant et le vent du Nord, et la grêle, et la glace, et la neige, qui dansaient au milieu des arbres.

Un matin, le géant, déjà éveillé, était couché dans son lit, quand il entendit une musique délicieuse. Elle fut si douce à ses oreilles qu'il crut que les musiciens du roi devaient passer par là.

En réalité, c'était une petite linotte qui chantait devant sa fenêtre, mais il y avait si longtemps qu'il n'avait entendu un oiseau chanter dans son jardin qu'il lui sembla que c'était la plus belle musique du monde.

Alors la grêle cessa de danser sur la tête du géant et le vent du Nord de rugir. Un délicieux parfum arriva à lui à travers la croisée ouverte.

--Je crois qu'enfin le printemps est venu, dit le géant.

Et il sauta du lit et regarda.

Que vit-il?

Il vit un spectacle étrange.

Par une petite brèche dans la muraille, les enfants s'étaient glissés dans le jardin et s'étaient juchés sur les branches des arbres. Sur tous les arbres qu'il pouvait voir, il y avait un petit enfant et les arbres étaient si heureux de porter de nouveau des enfants qu'ils s'étaient couverts de fleurs et qu'ils agitaient gracieusement leurs bras sur la tête des enfants.

Les oiseaux voletaient de l'un à l'autre et gazouillaient avec délices et les fleurs dressaient leurs têtes dans l'herbe verte et riaient.

C'était un joli tableau.

Dans un seul coin, c'était encore l'hiver, dans le coin le plus éloigné du jardin.

Là il y avait un tout petit enfant. Il était si petit qu'il n'avait pu atteindre les branches de l'arbre et il se promenait tout autour en pleurant amèrement.

Le pauvre arbre était encore tout couvert de glace et de neige et le vent du Nord soufflait et rugissait au-dessus de lui.

--Grimpe donc, petit garçon, disait l'arbre.

Et il lui tendait ses branches aussi bas qu'il le pouvait, mais le garçonnet était trop petit.

Le coeur du géant fondit quand il regarda au dehors.

--Combien j'ai été égoïste, pensa-t-il. Maintenant je sais pourquoi le printemps n'a pas voulu venir ici. Je vais mettre ce pauvre petit garçon sur la cime de l'arbre; puis je jetterai bas la muraille et mon jardin sera à jamais le lieu de récréation des enfants.

Il était vraiment très repentant de ce qu'il avait fait.

Alors il descendit les escaliers, ouvrit doucement la porte de façade et descendit dans le jardin.

Mais quand les enfants le virent, ils furent si terrifiés qu'ils prirent la fuite et le jardin redevint hivernal.

Seul le petit enfant ne s'était pas enfui, car ses yeux étaient si pleins de larmes qu'il n'avait pas vu venir le géant.

Et le géant se glissa derrière lui, le prit gentiment dans ses mains et le déposa sur l'arbre.

Et l'arbre aussitôt fleurit; les oiseaux y vinrent percher et chanter et le petit garçon étendit ses deux bras, les passa autour du cou du géant et l'embrassa.

Et les autres enfants, quand ils virent que le géant n'était plus méchant, accoururent et le printemps arriva avec eux.

--C'est votre jardin maintenant, petits enfants, dit le géant.

Et il prit une grande hache et renversa la muraille.

Et quand les gens s'en allèrent au marché à midi, ils trouvèrent le géant qui jouait avec les enfants dans le plus beau jardin qu'on ait jamais vu.

Toute la journée, ils jouèrent, et, le soir ils vinrent dire adieu au géant.

--Mais où est votre petit compagnon, dit-il, le garçon que j'ai huché sur l'arbre?

C'était lui que le géant aimait le mieux parce qu'il l'avait embrassé.

--Nous ne savons pas, répondirent les enfants: il est parti.

--Dites-lui d'être exact à venir ici demain, reprit le géant.

Mais les enfants dirent qu'ils ne savaient pas où il habitait et qu'avant ils ne l'avaient jamais vu.

Et le géant devint tout triste.

Chaque après-midi, à la sortie de l'école, les enfants venaient jouer avec le géant, mais on ne revit plus le petit garçon qu'aimait le géant. Il était très bienveillant avec tous, mais il regrettait son premier petit ami et souvent il en parlait.

--Que je voudrais le voir, avait-il l'habitude de dire.

Les années passèrent et le géant vieillit et s'affaiblit. Il ne pouvait plus prendre part au jeu; il demeurait assis sur un grand fauteuil et regardait jouer les enfants et admirait son jardin.

--J'ai beaucoup de belles fleurs, disait-il, mais les enfants sont les plus belles des fleurs.

Un matin d'hiver, comme il s'habillait, il regarda par la fenêtre. Maintenant il ne détestait plus l'hiver; il savait qu'il n'est que le sommeil du printemps et le repos des fleurs.

Soudain il se frotta les yeux de surprise et regarda avec attention.

Certes, c'était une vision merveilleuse.

A l'extrémité du jardin, il y avait un arbre presque couvert de jolies fleurs blanches. Ses branches étaient toutes en or et des fruits d'argent y étaient suspendus et sous l'arbre se tenait le petit garçon qu'il aimait.

Le géant dégringola les escaliers, transporté de joie et entra dans le jardin. Il se hâta à travers le gazon et s'approcha de l'enfant. Et, quand il fut tout près de lui, son visage rougit de colère et il dit:

--Qui donc a osé te blesser?

Sur les paumes des mains de l'enfant il y avait les empreintes de deux clous et aussi les empreintes de deux clous sur ses petits pieds.

--Qui a osé te blesser? cria le géant, dis-le moi. Je vais prendre une grande épée et je le tuerai.

--Non, répondit l'enfant, ce sont les blessures de l'amour.

--Qui est-ce? dit le géant.

Et une crainte respectueuse l'envahit et il s'agenouilla devant le petit garçon.

Et le garçon sourit au géant et lui dit:

--Vous m'avez laissé jouer une fois dans votre jardin. Aujourd'hui vous viendrez avec moi dans mon jardin qui est le Paradis.

Et, quand les enfants arrivèrent cet après-midi-là, ils trouvèrent le géant étendu mort sous l'arbre, tout couvert de fleurs blanches.

NOUVELLES PUBLIÉES EN AMÉRIQUE

Ces trois nouvelles _Ego te Absolvo_, _Old Bishop's_, _La Peau d'orange,_ ont été publiées dans une revue américaine après la mort d'Oscar Wilde, et sous sa signature. Nous les traduisons ici bien que l'authenticité nous en paraisse éminemment suspecte.

EGO TE ABSOLVO

I

Sous leurs bérets bleus noircis par la poudre, souillés par la poussière des chemins, les soldats de Miralles ont des mines de bandits, avec leur peau bistrée, leurs barbes et leurs cheveux incultes. Depuis cinq longues semaines, ils traînent les routes, presque sans sommeil, presque sans repos, faisant à toute heure le coup de feu avec une rage croissante.

N'en finira-t-on pas avec ces bandits républicains? Don Carlos leur avait, cependant, promis qu'après les fatigues d'Estella, l'Espagne serait à eux.

Tous, ils ont soif de vengeance et de sang, et c'est la joie de verser le sang qui les maintient debout, si las, si épuisés qu'ils se sentent.

Basques, Navarrais, Catalans, fils d'exilés morts de faim et de misère sur le sol étranger, ils ont des colères de fauves contre ces réguliers qui leur disputent la route des plateaux de Castille, la voie des palais où ils ont juré de replacer le roi légitime pour se partager, sur les marches du trône rétabli, les dignités du royaume et les richesses des vaincus.

Entre ces montagnards et les hommes des nouveaux partis, il n'y a pas que des rancunes politiques: il y a surtout et avant tout un vieux compte de meurtres impunis, de pillages sans rançon, d'incendies sans revanche.

Aussi, quand un soldat de Concha leur tombe aux mains, malheur à lui! Il paie pour les autres, pour ceux qui s'échappent.

--Frère, il faut mourir, lui dit-on en le collant à une roche.

L'homme esquisse un signe de croix et, sitôt que sa main redescend dans un plus lent _ainsi soit-il,_ les fusils, alignés à dix pas de sa poitrine, crachent la mort.

L'homme s'affaisse comme une vieille chiffe et l'on n'en parle plus.

Les vautours des Pyrénées font le reste.

Si, sa soutane retroussée, le curé Miralles, un petit homme replet et courbé, les yeux bridés, passe à portée des fusilleurs, il accroche son fusil à sa ceinture et absout ou bénit le mourant d'un geste rapide.

Parfois, sans enlever de ses yeux la lunette marine, qui lui sert à inspecter rochers ou bois de chênes, il confesse le prisonnier.

Dame, un général est responsable de la vie de sa troupe!

Républicain soit, mais catholique, le régulier ne semble pas surpris de cet étrange double rôle du prêtre soldat.

Il faut bien qu'on le confesse puisqu'on va lu fusiller et n'est-il pas tout naturel qu'on le fusille, puisqu'il s'est laissé prendre et que s'il avait pris il fusillerait.

Cette logique satisfait pleinement les faibles exigences de son cerveau de paysan arraché à la glèbe pour se courber sous le harnais militaire.

Puis, à quoi bon raisonner avec ce fait brutal, la mort menaçante, immédiate, inéluctable!

Puisque cela doit arriver, il s'agit uniquement de bien faire ses paquets pour se présenter en bon ordre quand on fera son entrée dans l'inévitable là-bas.

II

Ce soir-là, comme le soleil se couchait, Pedro Carrega était en sentinelle au chaos de Mallorta quand une femme et un mulet tournèrent le sentier de Buenavista.

Au hasard il tira.

Ce fut le mulet qui tomba. La femme courut à lui avant qu'il n'eut le temps de recharger son coup et, quand il la tint au bout de son fusil, le Navarrais ne sut point tirer.

La femme était belle, désirable, avec ses longs cheveux, noirs descendant en cascade jusqu'à ses mollets, ses lèvres rouges, ses yeux brillants.

Pedro Carrega, pour sa prisonnière, oublia la querelle de don Carlos et de la République.

La femme, qui avait peur, lui jura d'ailleurs qu'elle adorait le _rey neto_. Elle lui prouva qu'elle ne détestait pas les caresses parfumées à la poudre de guerre et que Pedro Carrega était sinon le plus beau des mortels, du moins le plus choyé des vainqueurs, entre les grosses masses de pierre du chaos de Mallorta.

Les deux bras de la prisonnière enserraient encore d'un collier presque mordoré le cou halé de Carrega, quand Joaquin Martinez vint prendre sa faction.

--Eh! doucement, fit-il, part à deux, señor caballero. Les nuits sont fraîches. Il n'est pas bon de dormir sans manteau, camarade. Je vois que tu es homme de précaution: pavillon de cheveux, pour mouchoir de cou des bras tièdes et couverture de chair molle. A mon tour, l'ami!

Carrega se leva et poussant derrière lui sa prisonnière:

--Ton tour, freluquet. Où règne Carrega, il n'y a pas deux rois. Si les nuits sont fraîches, va te chauffer contre cette mule que ma carabine a abattue, ou bien abats-en une autre. Mon butin est à moi, comme la Navarre est au roi Carlos, fils de Juive!

Joaquin Martinez épaula son arme et il allait tirer quand la femme, d'un bond de sauvagesse, détourna le fusil et envoya la balle se perdre dans les nuages.

Haussant les épaules, Martinez jeta l'arme déchargée et, d'un coup de navaja en plein ventre, coucha à terre la prisonnière de Carrega.

--Corps de Dieu! hurla le Navarrais se lançant en avant en brandissant sa carabine.

Mais un nouveau coup de la terrible _navaja_ suspendit sur ses lèvres la kyrielle des blasphèmes.

Une écume blanche au coin de la bouche, il s'affaissa dans la mare de sang que rendait le corps de la femme éventrée.

Au bruit du coup de feu, Miralles, suivi de quelques hommes, accourait.

Martinez n'essaya pas de nier la querelle.

De ses yeux aux arcades presque dénudées de sourcils par un crachement de mauvais fusil, le curé bandoulier embrassa toute la scène.

--Porcs! grommela-t-il. Voyons la femelle! Belle fille mal accommodée d'un sale coup de couteau! Ça t'a bien servi, beau niais! Au moins Carrega en a eu pour son plaisir. Allons, mon garçon, reprit-il en s'adressant à Martinez, dont l'oeil ne le quittait pas, c'est du joli de vouloir voler le butin de son camarade. Holà! vous autres, laissez-moi confesser ce païen: on n'a pas besoin de vous par ici. Dis ton _confiteor_, Martinez, et fais ton acte de contrition.

--_Ego te absolvo_, murmura Miralles dans un geste de bénédiction... Porcs, satanés fils de catins, qui s'égorgent pour une femelle!

Puis, braquant brusquement son fusil sur l'homme, il lui brûla la cervelle sur les deux cadavres.

--Si on laissait faire ces gaillards, bougonna-t-il, bientôt le roi Carlos n'aurait plus d'armée!

OLD BISHOP'S

C'était un soir à l'Épatant.

Ce vieux maniaque de Loiselier causait sur un des grands canapés avec lord Stephen Algernon Sydney, l'étrange exilé volontaire, qui a fui de ce côté de la Manche les dénonciations furieuses d'un père, comme on n'en voit guère.

Tout à coup, Algernon Sydney, jetant la cigarette qu'il roulait toujours entre ses doigts, sans jamais l'allumer, éleva la voix:

--Connaissez-vous Nottingham, messieurs? À moins que vous ne soyez fabricant de dentelles, tisseur de tulle ou marchand de charbon, il y a bien des chances pour que vous me répondiez par la négative?

--Permettez, interrompit de Cerneval, le globe-trotter que les lauriers de Philéas Fogg ont si souvent empêché de dormir qu'il a réussi, l'an passé, après trois tentatives moins heureuses, à faire son tour du monde en 76 jours 22 heures 37 minutes 9 secondes, permettez, je ne suis ni fabricant, ni tisseur, ni charbonnier et je connais Nottingham. «Nottingham, chef-lieu du comté de ce nom, au confluent de la Leen et de la Trent, à 200 kilomètres N.O. de Londres, ville fort ancienne fortifiée par Guillaume le Conquérant, siège de plusieurs parlements. Fabriques de châles, soieries, lainages, tulles, dentelles, faïences, grains, fer, charbons, fromages et bestiaux. Ruines, château et musée, magnifiques hôpitaux. 193,591 habitants.» Ceci pour vous prouver, mon cher lord, qu'il y a au moins un Français à l'Épatant qui sait sa géographie.

--Croyez bien, mon cher comte, que je n'ai nullement songé à contester vos connaissances géographiques, pas plus que je n'ignore que vous avez parcouru probablement dix fois plus de chemin que je n'en parcourrai dans les années qu'il me reste à vivre, mais la science géographique ou la vue dans l'espace des édifices d'une ville sont choses différentes, et je ne m'attendais pas à trouver ici un homme pour qui la caverne de Robin Hood et The Forest n'ont plus de secrets.

De Cerneval, qui était de méchante humeur, ce soir-là, esquissa un geste railleur:

--Les beaux secrets que ceux de la caverne, disons la grotte de Robin Hood, ou que ceux de cette forêt qui n'est qu'un vulgaire champ de course.

--Un champ de course, mon cher comte, où l'on... flirte à 9 heures du soir, comme on ne flirte pas sur le champ de course de Longchamps, et si je dis _flirte_, c'est parce que nous sommes en Angleterre, au pays du cant. En Italie, cela s'appellerait autrement. Peu importe, d'ailleurs, car, si l'on y flirte à 9 heures du soir, à la face de la lune et des policemen qui, pour un peu, s'excuseraient de déranger les flirteurs, à minuit on y égorgille ou plutôt on y égorgillait, il y a encore quelques lustres, car les bonnes traditions se perdent partout, vous le savez, mon cher comte, vous qui avez traversé les _plazas_ de Montevideo et les _calles_ de Buenos-Ayres sans redouter le lazzo des _caballeros de la noche_.

--Si vous nous promenez de la sorte, Algernon, nous visiterons ce soir en votre compagnie les campos-santos de l'Italie, les plazas de la Constitucion de toutes les capitales de l'Amérique du Sud, et nous ne serons pas plus avancés, interjeta à son tour le gros Loiselier, que l'antipathie bien connue de Cerneval pour lord Algernon ne semblait plus amuser. Vous avez une façon de conter parfaitement anglaise, quoiqu'elle ressemble fort à celle de l'Intimé.

Il dit fort posément ce dont on n'a que faire Et court le grand galop quand il est à son fait,

Et cette façon-là est absolument désagréable à un homme qui digère. Contez, je le veux bien, mais contez d'une manière harmonique, comme disait cet animal de Lippmann.

--Ne vous fâchez pas, Loiselier, ne vous fâchez pas. Se fâcher est encore plus mauvais pour un homme qui digère et, vous le savez, mon cher, à la première colère, c'est l'apoplexie qui vous guette. Ainsi écoutez-moi, calmement, posément, gracieusement, comme si j'étais la gentille Jeanne Printemps ou votre petite farceuse de Melcy. Voyons, la bouche en cul de poule, mon gros père... Je suis, d'ailleurs, au coeur de mon sujet et, quand je vous parle des _caballeros de la noche_ de Montevideo, il faut votre myopie pour me croire éloigné des cavaliers du brouillard de Nottingham, qui sont les héros de mon anecdote,--car ce n'est qu'une anecdote.

Vous le savez, j'ai fréquenté bon nombre de gens mal famés dans mon existence.

Je n'ai pas à ce sujet les préjugés vulgaires.

J'ai plus d'estime pour un Jack l'éventreur quelconque que pour l'opulent bijoutier aux aiguilles. Était-ce un bijoutier, Loiselier? Ce devait être plutôt un banquier, n'est-ce pas, mon cher? Je serre plus volontiers la main d'un professionnel que celle d'un escroc comme ce Ladislas Téligny que vous avez expulsé l'autre mois et qui avait dupé jusqu'à monsieur de Cerneval.

J'ai cependant rarement connu dans ce monde fort peu chrétien un personnage qui m'inspirât de prime abord autant d'antipathie que l'ancien geôlier Dickson, mais cette honnête crapule, cent fois pire à coup sûr que le pire de ceux qu'il avait charge de maintenir sur la paille humide des «cachots,» avait un répertoire de souvenirs tous plus attrayants les uns que les autres et quand on l'avait chambré en compagnie de deux ou trois bonnes bouteilles de rhum authentique, il vous en dégoisait une vraie fanfare.

J'ai lu les mémoires de notre bourreau Barry, l'homme qui avait pendu en quinze ans 973 criminels. Eh bien! c'est de la petite bière à côté des souvenirs de mon Dickson. Je ne parle pas du talent du conteur. Barry ou son teinturier n'en n'ont aucun. L'éducation des bourreaux est singulièrement négligée de notre temps. Dickson, au contraire, avait au suprême degré le don de la présentation: il faisait vivre les héros de ses historiettes.

Pauvre Dickson, il était comme la vierge de votre poète, celle qui aimait trop le bal, il goûtait trop le rhum, c'est ce qui l'a tué. Moi je goûtais trop ses récits. De la sorte un jour nous avons entamé la cinquième bouteille, Dickson en resta ivre mort et ne s'est plus réveillé.

Ce fut vraiment dommage, car je ne doute pas qu'il n'eut encore matière à quelques semaines de récits, rien qu'avec ses souvenirs du Old Bishop's de Nottingham où s'était écoulée son enfance près de son geôlier de père.

J'avais pensé à lui élever une statue en face de celle de William Morfield, le philanthrope qui gagnait 400 mille livres sterlings par an à exploiter ses ouvriers et voulait bien leur en restituer 500 sous forme de subventions aux hôpitaux et aux asiles de vieillards.

La municipalité de Nottingham a jugé déplacé ce rapprochement du grand homme local et du grand ivrogne non moins local; moi, c'est ce rapprochement qui me charmait.

Mon excellent père, dans son mémoire contre moi a mis cette proposition, qu'il qualifie d'infâme, au premier rang des preuves irréfutables de mon immoralité.

Loiselier grimaça un sourire, tandis que de Cerneval partait d'un franc éclat de rire.

--Eh bien? messieurs, j'en reviens aux cavaliers du brouillard de The Forest. Il y en avait, voici 80 ou 100 ans, je ne sais plus au juste, une demi douzaine confiés aux bons soins du père de mon ami Dickson sous les voûtes épaisses de Old Bishop's, quand il reçut la visite d'un chirurgien connu de Nottingham.

Il faut vous dire, messieurs, qu'en Angleterre on a un culte obstiné pour ce que l'on appelle les droits personnels.

Chez vous, quand on parle de la dignité humaine, c'est, je crois, à un point de vue tout moral: de l'autre côté du détroit, on place la dignité humaine ailleurs. Simple question de latitude.

Cela n'empêche ni de guillotiner ni de pendre: si je ne vois pas bien au fond la différence pour le guillotiné ou le pendu.

Mais tandis qu'à Paris le corps d'un guillotiné est en quelque sorte livré de droit aux expériences de la faculté, de même que les morts de vos hôpitaux appartiennent aux amphithéâtres d'autopsie,--ce qui est bien plus naturel puisqu'étant miséreux ils sont plus coupables que les scélérats,--en Angleterre on n'oserait disposer sans express consentement du corps d'un pendu.

D'où la nécessité pour les chirurgiens, qui ont le goût de l'étude, de visiter nos prisons et d'y faire leur cour aux gentlemen condamnés, afin de les décider à passer un bon petit acte en forme pour vendre non pas leur âme, mais leur guenille.

C'est là que mène le respect de la dignité du pays de mon vénéré père.