Le crime de Lord Arthur Savile

Chapter 7

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--Ce soir je pars pour l'Égypte, se disait l'Hirondelle.

Et, à cette perspective, elle était toute joyeuse.

Elle visita tous les monuments publics et se reposa longtemps sur le sommet du clocher de l'église.

Partout où elle allait, les pierrots gazouillaient. Ils se disaient les uns aux autres:

--Combien cette étrangère est distinguée!

Cela la remplissait de joie.

Quand la lune se leva, elle retourna à tire d'ailes vers le Prince Heureux.

--Avez-vous quelques commissions pour l'Égypte? lui cria-t-elle. Je suis sur mon départ.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince, ne resterez-vous pas avec moi encore une nuit?

--On m'attend en Égypte, répondit l'Hirondelle. Demain mes amies s'y envoleront vers la seconde cataracte. Là l'hippopotame se couche parmi les joncs et le Dieu Memnon se dresse sur un grand trône de granit. Toute la nuit il guette les étoiles, et, quand l'étoile du matin brille, il pousse un cri de joie et ensuite il se tait. A midi, les lions jaunes descendent boire au bord du fleuve. Ils ont des yeux comme des aigues marines vertes et leurs rugissements sont bien plus éclatants que les rugissements de la cataracte.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, tout là-bas de l'autre côté de la ville, je vois un jeune homme dans un grenier. Il est penché sur un bureau couvert de papiers et, dans un verre à côté de lui, il y a un bouquet de violettes fanées. Sa chevelure est brune et frisée. Ses lèvres sont rouges comme des grains de grenade. Il a de grands yeux rêveurs. Il s'efforce de finir une pièce pour le directeur du théâtre, mais il a trop froid pour écrire davantage. Il n'y a pas de feu dans le galetas et la faim l'a abattu sans forces.

--Je demeurerai encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, qui avait réellement un bon coeur. Dois-je lui porter un autre rubis?

--Hélas! je n'ai plus de rubis, dit le Prince. Mes yeux sont la seule chose qui me reste. Ce sont de rares saphirs qui furent rapportés des Indes il y a un millier d'années. Arrachez l'un d'eux et prenez-le pour lui. Il le vendra à un joaillier. Il achètera de quoi se nourrir et de quoi se chauffer et finira sa pièce.

--Cher Prince, dit l'Hirondelle, je ne puis faire cela.

Et elle se mit à pleurer.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce que je vous commande.

Alors l'Hirondelle arracha l'oeil du Prince et s'envola vers le galetas de l'étudiant.

Il était facile d'y pénétrer, car il y avait un trou dans le toit.

L'Hirondelle y entra comme un trait et sautilla par la pièce.

Le jeune homme avait la tête plongée dans ses mains. Il n'entendit pas le trémoussement des ailes de l'oiseau et, quand il releva la tête, il vit le beau saphir couché sur les violettes fanées.

--Je commence à être apprécié, s'écria-t-il. Ceci vient de quelque riche admirateur. Maintenant je puis finir ma pièce.

Et il semblait tout à fait heureux.

Le jour suivant, l'Hirondelle s'envola vers le port.

Elle se reposa sur le mat d'un grand navire et contempla les matelots qui halaient d'énormes caisses hors de la cale avec des cordes.

--Ah-hisse! criaient-ils à chaque caisse qui arrivait sur le pont.

--Je vais en Égypte, leur cria l'Hirondelle.

Mais personne ne prenait garde à elle et, quand la lune se leva, elle retourna vers le Prince Heureux.

--Je suis venue vous dire adieu, lui dit-elle.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Ne resterez-vous pas avec moi encore une nuit?

--C'est l'hiver, répliqua l'Hirondelle, et la neige glaciale sera bientôt ici. En Egypte, le soleil est chaud sur les palmiers verts. Les crocodiles, couchés dans la boue, regardent paresseusement les arbres au bord du fleuve. Mes compagnes construisent des nids dans le temple de Baalbeck. Les colombes roses et blanches les suivent des yeux et roucoulent alternativement. Cher Prince, il faut que je vous quitte, mais je ne vous oublierai jamais et, le printemps prochain, je vous apporterai de là-bas deux beaux joyaux pour remplacer ceux que vous avez donnés. Le rubis sera plus rouge qu'une rose rouge et le saphir sera aussi bleu que la grande mer.

--Là-dessous, dans le square, répliqua le Prince Heureux, stationne une petite marchande d'allumettes. Elle a laissé tomber ses allumettes dans le ruisseau et elles sont toutes gâtées. Son père la battra, si elle ne rapporte pas quelque argent au logis, et elle pleure. Elle n'a ni souliers ni bas et sa petite tête est nue. Arrache-moi mon autre oeil et donne-le lui, et son père ne la battra pas.

--Je passerais encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, mais je ne puis vous arracher un oeil. Alors vous seriez tout à fait aveugle.

--Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce que je vous commande.

Alors l'Hirondelle arracha le second oeil du Prince et prit son vol en l'emportant.

Elle s'abattit sur l'épaule de la petite marchande d'allumettes et glissa le joyau dans la paume de la main.

--Le joli morceau de verre! s'écria la petite fille.

Et, toute rieuse, elle courut chez elle.

Alors l'Hirondelle revint encore vers le Prince.

--Maintenant vous êtes aveugle, dit-elle. Alors je vais rester avec vous pour toujours.

--Non, petite Hirondelle, dit le pauvre Prince. Il faut que vous alliez en Egypte.

--Je resterai toujours avec vous, dit l'Hirondelle.

Et elle s'endormit entre les pieds du Prince.

Le jour suivant, elle se campa sur l'épaule du Prince et lui conta des récits de ce qu'elle avait vu dans des pays étranges.

Elle lui parla d'ibis rouges qui se tiennent, en longues rangées, sur les rives du Nil et pêchent à coups de bec des poissons d'or, du Sphynx qui est aussi vieux que le monde, vit dans le désert et connaît toutes choses; des marchands qui marchent lentement près de leurs chameaux et roulent des chapelets d'ambre dans leurs mains; du roi des montagnes de la Lune, qui est noir comme l'ébène et adore un grand bloc de cristal; du grand serpent vert qui dort dans un palmier et que vingt prêtres sont chargés de nourrir de gâteaux de miel; et des pygmées qui naviguent sur un grand lac sur de larges feuilles plates et sont toujours en guerre avec les papillons.

--Chère petite Hirondelle, dit le Prince, vous me dites de merveilleuses choses, mais plus merveilleux est ce que supportent les hommes et les femmes. Il n'y a pas de mystère aussi grand que la misère. Vole par ma ville, petite Hirondelle, et dis-moi ce que tu y vois.

Alors la petite Hirondelle vola par la grande ville et vit les riches qui se réjouissaient dans leurs Palais superbes tandis que les mendiants étaient assis à leurs portes.

Elle vola par les ruelles sombres et vit les visages pâles d'enfants mourant de faim qui regardaient avec insouciance les rues noires.

Sous les arches d'un pont, deux petits enfants étaient couchés dans les bras l'un de l'autre pour tâcher de se tenir chaud.

--Comme nous avons faim! disaient-ils.

--Il ne faut pas rester couchés ici! leur cria le sergent de ville.

Et ils s'éloignèrent sous la pluie.

Alors l'Hirondelle reprit son vol et alla dire au Prince ce qu'elle avait vu.

--Je suis couvert d'or fin, dit le Prince; détachez-le feuille à feuille et donnez-le à mes pauvres. Les hommes croient toujours que l'or peut les rendre heureux.

Feuille à feuille, l'Hirondelle arracha l'or fin jusqu'à ce que le Prince Heureux n'eût plus ni éclat ni beauté.

Feuille à feuille, elle distribua l'or fin aux pauvres et les visages des enfants devinrent roses, ils rirent et jouèrent par la rue.

--Maintenant nous avons du pain, criaient-ils.

Alors la neige arriva, et après la neige la glace.

Les rues semblaient être ferrées d'argent tant elles brillaient et étincelaient. De longs glaçons, tels que des poignards de cristal, étaient suspendus aux toits des maisons. Tout le monde se couvrait de fourrures et les petits garçons portaient des toques écarlates et patinaient sur la glace.

La pauvre petite Hirondelle avait froid, toujours plus froid, mais elle ne voulait pas quitter le Prince; elle l'aimait trop pour cela. Elle picorait les miettes à la porte du boulanger, quand le boulanger ne la regardait pas, et essayait de se réchauffer en battant des ailes.

Mais, à la fin, elle vit qu'elle allait mourir. Elle eut tout juste la force de voler encore une fois sur l'épaule du Prince.

--Adieu, cher Prince! murmura-t-elle. Permettez que je baise votre main.

--Je suis heureux que vous partiez enfin pour l'Egypte, petite Hirondelle, dit le Prince. Vous avez séjourné trop longtemps ici, mais il faut me baiser sur les lèvres, car je vous aime.

--Ce n'est pas en Egypte que je vais aller, dit l'Hirondelle. Je vais aller dans la maison de la Mort. La Mort, c'est la soeur du Sommeil, n'est-ce pas?

Et elle baisa le Prince Heureux sur les lèvres et tomba morte à ses pieds.

A ce moment, un singulier craquement résonna à l'intérieur de la statue comme si quelque chose s'était brisé.

Le fait est que le coeur de plomb s'était fendu en deux.

Vraiment il faisait un terrible froid.

De bonne heure, le lendemain, le maire se promenait dans le square sous la statue avec les conseillers de la ville.

Comme ils dépassaient le piédestal, il leva la tête vers la statue.

--Dieu! dit-il. Comme le Prince Heureux semble déguenillé!

--Il est vraiment déguenillé! dirent les conseillers de ville qui étaient toujours de l'avis du maire et eux aussi levèrent la tête pour regarder la statue.

--Le rubis de son épée est tombé, ses yeux ne sont plus en place et il n'est plus du tout doré, dit le maire. Bref, il ne vaut guère plus qu'un mendiant.

--Guère plus qu'un mendiant! firent écho les conseillers de ville.

--Et voici qu'il a à ses pieds un oiseau mort, continua le maire. Vraiment il faudra faire promulguer un arrêté pour défendre aux oiseaux de mourir ici.

Et le secrétaire de ville prit note de cette idée.

Alors on renversa la statue du Prince Heureux.

--Comme il n'est plus beau, il ne sert plus à rien! dit le professeur d'art à l'Université.

Alors on fondit la statue dans une fournaise et le maire réunit le conseil en assemblée pour décider ce que l'on ferait du métal.

--Nous pourrions, proposa-t-il en faire une autre statue. La mienne par exemple.

--Ou la mienne, dit chacun des conseillers de ville.

Et ils se querellèrent.

La dernière fois que j'ai entendu parler d'eux, ils se querellaient toujours.

--Quelle étrange chose! dit le contre-maître de la fonderie. Ce coeur de fonte ne veut pas fondre dans le fourneau, il nous faudra le jeter aux rebuts.

Les fondeurs le jetèrent sur le tas de détritus où gisait l'Hirondelle morte.

--Apporte-moi les deux choses les plus précieuses de la ville, dit Dieu à l'un de ses anges.

Et l'ange lui apporta le coeur de plomb et l'oiseau mort.

--Tu as bien choisi, dit Dieu. Dans mon jardin du Paradis, ce petit oiseau chantera éternellement et, dans ma cité d'or, le Prince Heureux redira mes louanges.

LE ROSSIGNOL ET LA ROSE

--Elle a dit qu'elle danserait avec moi si je lui apportais des roses rouges, gémissait le jeune étudiant, mais dans tout mon jardin il n'y a pas une rose rouge.

De son nid dans l'yeuse, le rossignol l'entendit.

Il regarda à travers les feuilles et s'émerveilla.

--Pas de roses rouges dans tout mon jardin! criait l'étudiant.

Et ses beaux yeux se remplissaient de larmes.

--Ah! de quelle chose minime dépend le bonheur! J'ai lu tout ce que les sages ont écrit; je possède tous les secrets de la philosophie et faute d'une rose rouge voilà ma vie brisée.

--Voici enfin l'amoureux vrai, dit le rossignol. Toutes les nuits je l'ai chanté, quoique je ne le connusse pas; toutes les nuits je redis son histoire aux étoiles, et maintenant je le vois. Sa chevelure est foncée comme la fleur de la jacinthe et ses lèvres sont rouges comme la rose qu'il désire, mais la passion a rendu son visage pâle comme l'ivoire et le chagrin a mis son sceau sur son front.

--Le prince donne un bal demain soir, murmurait le jeune étudiant et mes amours seront de la fête. Si je lui apporte une rose rouge, elle dansera avec moi jusqu'au point du jour. Si je lui apporte une rose rouge, je la serrerai dans mes bras. Elle inclinera sa tête sur mon épaule et sa main étreindra la mienne. Mais il n'y a pas de roses rouges dans mon jardin. Alors je demeurerai seul et elle me négligera. Elle ne fera nulle attention à moi et mon coeur se brisera.

--Voilà bien l'amoureux vrai, dit le rossignol. Il souffre tout ce que je chante: tout ce qui est joie pour moi est peine pour lui. Sûrement l'amour est une merveilleuse chose, plus précieuse que les émeraudes et plus chère que les fines opales. Perles et grenades ne peuvent le payer, car il ne paraît pas sur le marché. On ne peut l'acheter au marchand ni le peser dans une balance pour l'acquérir au poids de l'or.

--Les musiciens se tiendront sur leur estrade, disait le jeune étudiant. Ils joueront de leurs instruments à cordes et mes amours danseront au son de la harpe et du violon. Elle dansera si légèrement que son pied ne touchera pas le parquet et les gens de la cour en leurs gais atours s'empresseront autour d'elle, mais avec moi elle ne dansera pas, car je n'ai pas de roses rouges à lui donner.

Et il se jetait sur le gazon, plongeait son visage dans ses mains et pleurait.

--Pourquoi pleure-t-il? demandait un petit lézard vert, comme il courait près de lui, sa queue en l'air.

--Mais pourquoi? disait un papillon qui voletait à la poursuite d'un rayon de soleil.

--Mais pourquoi donc? murmura une pâquerette à sa voisine d'une douce petite voix.

--Il pleure à cause d'une rose rouge.

--A cause d'une rose rouge. Comme c'est ridicule!

Et le petit lézard, qui était un peu cynique, rit à gorge déployée.

Mais le rossignol comprit le secret des douleurs de l'étudiant, demeura silencieux sur l'yeuse et réfléchit au mystère de l'amour.

Soudain il déploya ses ailes brunes pour s'envoler et prit son essor.

Il passa à travers le bois comme une ombre et, comme une ombre, il traversa le jardin.

Au centre du parterre se dressait un beau rosier et, quand il le vit, il vola vers lui et se campa sur une menue branche.

--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus douces chansons.

Mais le rosier secoua sa tête.

--Mes roses sont blanches, répondit-il, blanches comme l'écume de la mer et plus blanches que la neige dans la montagne. Mais allez trouver mon frère qui croît autour du vieux cadran solaire et peut-être vous donnera-t-il ce que vous demandez.

Alors le rossignol vola au rosier qui croissait autour du vieux cadran solaire.

--Donnez-moi une rose rouge lui cria-t-il, et je vous chanterai mes plus douces chansons.

Mais le rosier secoua sa tête.

--Mes roses sont jaunes, répondit-il, aussi jaunes que les cheveux des sirènes qui s'assoient sur un tronc d'arbre, plus jaunes que le narcisse qui fleurit dans les prés, avant que le faucheur ne vienne avec sa faux. Mais allez vers mon frère qui croît sous la fenêtre de l'étudiant et peut-être vous donnera-t-il ce que vous demandez.

Alors le rossignol vola au rosier qui grandissait sous la fenêtre de l'étudiant.

--Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus douces chansons.

Mais l'arbre secoua sa tête.

--Mes roses sont rouges, répondit-il, aussi rouges que les pattes des colombes et plus rouges que les grands éventails de corail que l'océan berce dans ses abîmes, mais l'hiver a glacé mes veines, la gelée a flétri mes boutons, l'ouragan a brisé mes branches et je n'aurai plus de roses de toute l'année.

--Il ne me faut qu'une rose rouge, cria le rossignol, une seule rose rouge. N'y a-t-il pas quelque moyen que j'en aie une?

--Il y a un moyen, répondit le rosier, mais il est si terrible que je n'ose vous le dire.

--Dites-le moi, fit le rossignol. Je ne suis pas timide.

--S'il vous faut une rose rouge, dit le rosier, vous devez la bâtir de notes de musique au clair de lune et la teindre du sang de votre propre coeur. Vous chanterez pour moi, votre gorge appuyée à des épines. Toute la nuit vous chanterez pour moi et les épines vous perceront le coeur: votre sang vital coulera dans mes veines et deviendra le mien.

--La mort est un grand prix pour une rose rouge, répliqua le rossignol, et tout le monde aime la vie. Il est doux de se percher dans le bois verdissant, de regarder le soleil dans son char d'or et la lune dans son char de perles. Elle est douce, l'odeur des buissons d'aubépines. Elles sont douces, les clochettes bleues qui se cachent dans la vallée et les bruyères qui couvrent la colline. Pourtant, l'amour est meilleur que la vie et qu'est-ce que le coeur d'un oiseau comparé au coeur d'un homme?

Alors il déploya ses ailes brunes et prit son essor dans l'air. Il passa à travers le jardin comme une ombre et, comme une ombre, il traversa le bois.

Le jeune étudiant était toujours couché sur le gazon là où le rossignol l'avait laissé et les larmes n'avaient pas encore séché dans ses beaux yeux.

--Soyez heureux, lui cria le rossignol, soyez heureux, vous aurez votre rose rouge. Je la bâtirai de notes de musique au clair de lune et la teindrai du sang de mon propre coeur. Tout ce que je vous demanderai en retour, c'est que vous soyez un amoureux vrai, car l'amour est plus sage que la philosophie, quoiqu'elle soit sage, et plus fort que la puissance, quoiqu'elle soit forte. Ses ailes sont couleur de feu et son corps couleur de flammes, ses lèvres sont douces comme le miel et son haleine est comme l'encens.

L'étudiant leva les yeux du gazon, tendit l'oreille, mais il ne put comprendre ce que lui disait le rossignol, car il ne savait que les choses qui sont écrites dans les livres.

Mais l'yeuse comprit et s'attrista, car il aimait beaucoup le petit rossignol qui avait bâti son nid dans ses branches.

--Chantez-moi une dernière chanson, murmura-t-il. Je serai si triste quand vous serez parti.

Alors le rossignol chanta pour l'yeuse et sa voix était comme l'eau jaseuse d'une fontaine argentine.

Quand il eut fini sa chanson, l'étudiant se releva et tira son calepin et son crayon de sa poche.

--Le rossignol, se disait-il en se promenant par l'allée, le rossignol a une indéniable beauté, mais a-t-il du sentiment? Je crains que non. En fait, il est comme beaucoup d'artistes, il est tout style, sans nulle sincérité. Il ne se sacrifie pas pour les autres. Il ne pense qu'à la musique et, tout le monde le sait, l'art est égoïste. Certes, on ne peut contester que sa voix a de fort belles notes. Quel malheur que tout cela n'ait aucun sens, ne vise aucun but pratique.

Et il se rendit dans sa chambre, se coucha sur son petit grabat et se mit à penser à ses amours.

Un peu après, il s'endormit.

Et, quand la lune brillait dans les cieux, le rossignol vola au rosier et plaça sa gorge contre les épines.

Toute la nuit, il chanta sa gorge appuyée contre les épines et la froide lune cristalline s'arrêta et écouta toute la nuit.

Toute la nuit, il chanta et les épines pénétraient de plus en plus avant dans sa gorge et son sang vital fluait hors de son corps.

D'abord, il chanta la naissance de l'amour dans le coeur d'un garçon et d'une fille et, sur la plus haute ramille du rosier, fleurit une rose merveilleuse, pétale après pétale, comme une chanson suivait une chanson.

D'abord, elle était pâle comme la brume qui flotte sur la rivière, pâle comme les pieds du matin et argentée comme les ailes de l'aurore.

La rose, qui fleurissait sur la plus haute ramille du rosier, semblait l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, l'ombre d'une rose dans un lac.

Mais le rosier cria au rossignol de se presser plus étroitement contre les épines.

--Pressez-vous plus étroitement, petit rossignol, disait le rosier, ou le jour reviendra avant que la rose ne soit terminée.

Alors le rossignol se pressa plus étroitement contre les épines et son chant coula plus éclatant, car il chantait comment éclot la passion dans l'âme de l'homme et d'une vierge.

Et une délicate rougeur parut sur les pétales de la rose comme rougit le visage d'un fiancé qui baise les lèvres de sa fiancée.

Mais les épines n'avaient pas encore atteint le coeur du rossignol, aussi le coeur de la rose demeurait blanc, car le sang seul d'un rossignol peut empourprer le coeur d'une rose.

Et la rose cria au rossignol de se presser plus étroitement contre les épines.

--Pressez-vous plus étroitement, petit rossignol, disait-il, ou le jour surviendra avant que la rose ne soit terminée.

Alors le rossignol se pressa plus étroitement contre les épines, et les épines touchèrent son coeur, et en lui se développa un cruel tourment de douleur.

Plus amère, plus amère était la douleur, plus impétueux, plus impétueux jaillissait son chant, car il chantait l'amour parfait par la mort, l'amour qui ne meurt pas dans la tombe.

Et la rose merveilleuse s'empourpra comme les roses du Bengale. Pourpre était la couleur des pétales et pourpre comme un rubis était le coeur.

Mais la voix du rossignol faiblit. Ses petites ailes commencèrent à battre et un nuage s'étendit sur ses yeux.

Son chant devint de plus en plus faible. Il sentit que quelque chose l'étouffait à la gorge.

Alors son chant lança un dernier éclat.

La blanche lune l'entendit et elle oublia l'aurore et s'attarda dans le ciel.

La rose rouge l'entendit; elle trembla toute d'extase et ouvrit ses pétales à l'air froid du matin.

L'écho l'emporta vers sa caverne pourpre sur les collines et éveilla de leurs rêves les troupeaux endormis.

Le chant flotta parmi les roseaux de la rivière et ils portèrent son message à la mer.

--Voyez, voyez, cria le rosier, voici que la rose est finie.

Mais le rossignol ne répondit pas: il était couché dans les hautes graminées, mort le coeur transpercé d'épines.

A midi, l'étudiant ouvrit sa fenêtre et regarda au dehors.

--Quelle étrange bonne fortune! s'écria-t-il, voici une rose rouge! Je n'ai jamais vu pareille rose dans ma vie. Elle est si belle que je suis sûr qu'elle doit avoir en latin un nom compliqué.

Et il se pencha et la cueillit.

Alors il mit son chapeau et courut chez le professeur, sa rose à la main.

La fille du professeur était assise sur le pas de la porte. Elle dévidait de la soie bleue sur une bobine et son petit chien était couché à ses pieds.

--Vous aviez dit que vous danseriez avec moi si je vous apportais une rose rouge, lui dit l'étudiant. Voilà la rose la plus rouge du monde. Ce soir, vous la placerez près de votre coeur et, quand nous danserons ensemble, elle vous dira combien je vous aime.

Mais la jeune fille fronça les sourcils.

--Je crains que cette rose n'aille pas avec ma robe, répondit-elle. D'ailleurs le neveu du chambellan m'a envoyé quelques vrais bijoux et chacun sait que les bijoux coûtent plus que les fleurs.

--Oh! ma parole, vous êtes une ingrate! dit l'étudiant d'un ton colère.

Et il jeta la rose dans la rue où elle tomba dans le ruisseau.

Une lourde charrette l'écrasa.

--Ingrate! fit la jeune fille. Je vous dirai que vous êtes bien mal élevé. Et qu'êtes-vous après tout? un simple étudiant. Peuh! je ne crois pas que vous ayez jamais de boucles d'argent à vos souliers comme en a le neveu du chambellan.

Et elle se leva de sa chaise et rentra dans la maison.

--Quelle niaiserie que l'amour! disait l'étudiant en revenant sur ses pas. Il n'est pas la moitié aussi utile que la logique, car il ne peut rien prouver et il parle toujours de choses qui n'arriveront pas et fait croire aux gens des choses qui ne sont pas vraies. Bref, il n'est pas du tout pratique et comme à notre époque le tout est d'être pratique, je vais revenir à la philosophie et étudier la métaphysique.

Là dessus, l'étudiant retourna dans sa chambre, ouvrit un grand livre poudreux et se mit à lire.

LE GÉANT ÉGOÏSTE

Chaque après-midi, quand ils revenaient de l'école, les enfants avaient l'habitude d'aller jouer dans le jardin du géant.