Le crime de Lord Arthur Savile
Chapter 5
--Une planche! s'écria le meunier. Parfait! c'est justement ce qu'il me faut pour le toit de ma grange. Il y a un grand trou et mon blé sera tout humide si je ne le bouche pas. Comme vous avez dit cela à propos! Il est vraiment à remarquer qu'une bonne action en engendre toujours une autre. Je vous ai donné ma brouette et maintenant vous allez me donner votre planche. Naturellement la brouette vaut beaucoup plus que la planche, mais l'amitié sincère ne remarque jamais ces choses-là. Veuillez me donner tout de suite la planche et je me mettrai aujourd'hui même à l'ouvrage pour réparer ma grange.
--Certainement! répliqua le petit Hans.
Et il courut à son appentis et en sortit la planche.
--Ce n'est pas une très grande planche, dit le meunier en la regardant, et je crains que lorsque j'aurai réparé le toit de ma grange, il n'en reste pas assez pour que vous raccommodiez la brouette, mais ce n'est naturellement pas ma faute... Et maintenant, comme je vous ai donné ma brouette, je suis sûr que en retour vous voudrez me donner quelques fleurs... Voici le panier, vous aurez soin de de le remplir presque entièrement.
--Presque entièrement? dit le petit Hans presque chagrin, car le panier était de grandes dimensions et il se rendait compte que, s'il le remplissait, il n'aurait plus de fleurs à porter au marché. Or, il était très désireux de racheter ses boutons d'argent.
--Ma foi, répondit le meunier, comme je vous ai donné ma brouette, je ne pensais pas que ce fût trop de vous demander quelques fleurs. Je puis me tromper, mais je croyais que l'amitié, l'amitié vraie était affranchie d'égoïsme de quelque espèce que ce soit.
--Mon cher ami, mon meilleur ami, protesta le petit Hans, toutes les fleurs de mon jardin sont à votre disposition, car j'ai un bien plus vif désir de votre estime que de mes boutons d'argent.
Et il courut cueillir ces jolies primevères et en remplir le panier du meunier.
--Adieu, petit Hans! dit le meunier en remontant la colline sa planche sur l'épaule et son grand panier au bras.
--Adieu! dit le petit Hans.
Et il se mit à bêcher gaiement: il était si content d'avoir la brouette.
Le lendemain, il attachait un chèvre-feuille sur sa porte, quand il entendit la voix du meunier qui l'appelait de la route. Alors il sauta de son échelle, courut au bas du jardin et regarda par dessus la muraille.
C'était le meunier avec un grand sac de farine sur son épaule.
--Cher petit Hans, dit le meunier, voudriez-vous me porter ce sac de farine au marché?
--Oh! j'en suis fâché, dit Hans, mais je suis vraiment très occupé aujourd'hui. J'ai toutes mes plantes grimpantes à fixer, toutes mes fleurs à arroser, tous mes gazons à faucher à la roulette.
--Ma foi, répliqua le meunier, je pensais qu'en considération de ce que je vous ai donné ma brouette, il serait peu aimable de votre part de me refuser.
--Oh! je ne refuse pas! protesta le petit Hans. Pour tout au monde, je ne voudrais pas agir en ami à votre égard.
Et il alla chercher sa casquette et partit avec le gros sac sur son épaule.
C'était une très chaude journée et la route était atrocement poudreuse. Avant que Hans eût atteint la borne marquant le sixième mille, il était si fatigué qu'il dut s'asseoir et se reposer. Néanmoins il ne tarda pas à continuer courageusement son chemin et arriva enfin au marché.
Après une attente de quelques instants, il vendit le sac de farine à un bon prix et alors il s'en retourna d'un trait chez lui, car il craignait s'il s'attardait trop de rencontrer quelque voleur en route.
--Voilà certes une rude journée, se dit Hans en se mettant au lit, mais je suis content de n'avoir pas refusé, car le meunier est mon meilleur ami et, en outre, il va me donner sa brouette.
De très bon matin, le lendemain, le meunier vint chercher l'argent de son sac de farine, mais le petit Hans était si fatigué qu'il était encore au lit.
--Ma parole! fit le meunier, vous êtes bien paresseux. Quand je pense que je viens de vous donner ma brouette, il me semble que vous pourriez travailler plus vaillamment.
La paresse est un grand vice et, certes, je ne voudrais pas qu'un de mes amis soit paresseux ou apathique. Ne jugez pas mon langage sans façon avec vous. Je ne songerais certes pas à parler de la sorte si je n'étais votre ami. Mais que servirait l'amitié si on ne pouvait dire nettement ce qu'on pense? Tout le monde peut dire des choses aimables, s'efforcer de plaire et de flatter, mais un ami sincère dit des choses déplaisantes et n'hésite pas à faire de la peine. Tout au contraire, s'il est un ami vrai, il préfère cela, car il sait qu'ainsi il fait du bien.
--Je suis bien fâché, répondit le petit Hans en frottant ses yeux et en enlevant son bonnet de nuit, mais j'étais si fatigué que je croyais que je m'étais couché il y a peu de temps et j'écoutais chanter les oiseaux. Ne savez-vous pas que je travaille toujours mieux quand j'ai entendu chanter les oiseaux?
--Bon! tant mieux! répliqua le meunier en donnant à Hans une claque dans le dos, car j'ai besoin que vous répariez le toit de ma grange.
Le petit Hans avait grand besoin d'aller travailler dans son jardin, car ses fleurs n'avaient pas été arrosées de deux jours, mais il ne voulut pas refuser au meunier, car c'était un bon ami pour lui.
--Pensez-vous qu'il ne serait pas amical de vous dire que j'ai à faire? demanda-t-il d'une voix humble et timide.
--Ma foi, répliqua le meunier, je ne pensais pas que ce fût beaucoup vous demander, étant donné que je viens de vous faire cadeau de ma brouette, mais naturellement si vous refusez j'irai le faire moi-même.
--Oh! nullement, s'écria le petit Hans en sautant de son lit.
Il s'habilla et se rendit dans la grange.
Il y travailla toute la journée jusqu'au coucher du soleil et au coucher du soleil le meunier vint voir où il en était.
--Avez vous bouché le trou du toit? petit Hans, cria le meunier d'une voix gaie.
--C'est presque fini, répondit le petit Hans descendant de l'échelle.
--Ah! dit le meunier, il n'y a pas de travail plus délicieux que celui que l'on peut faire pour autrui.
--C'est à coup sur un privilège de vous entendre parler, répondit le petit Hans qui s'arrêta et essuya son front, un très grand privilège, mais je crains de n'avoir jamais d'aussi belles idées que vous.
--Oh! elles vous viendront, fit le meunier, mais vous devriez prendre plus de peine. A présent vous n'avez que la pratique de l'amitié. Quelque jour vous aurez aussi la théorie.
--Le croyez-vous vraiment? demanda le petit Hans.
--Je n'en doute pas, répondit le meunier. Mais maintenant que vous avez réparé le toit, vous feriez mieux de rentrer chez vous et de vous reposer; car, demain, j'ai besoin que vous conduisiez mes moutons à la montagne.
Le pauvre petit Hans n'osa protester et, le lendemain, à l'aube, le meunier amena ses moutons près de sa petite ferme et Hans partit avec eux pour la montagne. Aller et revenir lui prirent toute la journée et quand il revint il était si fatigué qu'il s'endormit sur sa chaise et ne se réveilla qu'au jour.
--Quel temps délicieux j'aurai dans mon jardin! se dit-il, et il allait se mettre à la besogne.
Mais, d'une manière ou d'autre, il n'eut pas le temps de jeter un coup d'oeil à ses fleurs: son ami le meunier arrivait et l'envoyait faire de longues courses ou lui demandait de venir aider au moulin. Parfois le petit Hans était aux abois à la pensée que ses fleurs croiraient qu'il les avait oubliées, mais il se consolait en songeant que le meunier était son meilleur ami.
--En outre, avait-il coutume de dire, il va me donner sa brouette et c'est un acte de pure générosité.
Donc le petit Hans travaillait pour le meunier et le meunier disait beaucoup de belles choses sur l'amitié qu'Hans écrivait dans un livre de raison et qu'il relisait le soir, car il était lettré.
Or, il arriva qu'un soir le petit Hans était assis près de son feu quand on frappa un grand coup à la porte.
La nuit était très noire. Le vent soufflait et rugissait autour de la maison si terriblement que d'abord Hans pensa que c'était l'ouragan qui heurtait la porte. Mais un second coup résonna, puis un troisième plus rude que les autres.
--C'est quelque pauvre voyageur, se dit le petit Hans, et il courut à la porte.
Le meunier était sur le seuil, une lanterne d'une main et une grosse trique de l'autre.
--Cher petit Hans, cria le meunier, j'ai un grand chagrin. Mon gamin est tombé d'une échelle et s'est blessé. Je vais chercher le médecin. Mais il habite loin d'ici et la nuit est si mauvaise que j'ai pensé qu'il vaudrait mieux que vous alliez à ma place. Vous savez que je vous donne ma brouette. Ainsi il serait gentil à vous de faire en échange quelque chose pour moi.
--Certainement, s'écria le petit Hans. Je suis heureux que vous ayez songé à venir me chercher et je vais partir tout de suite. Mais vous devriez me prêter votre lanterne, car la nuit est si sombre que je crains de tomber dans quelque fossé.
--Je suis désolé, répondit le meunier, mais c'est ma nouvelle lanterne et ce serait une grande perte si quelque accident lui arrivait.
--Bon! n'en parlons plus! Je m'en passerai, fit le petit Hans.
Il endossa son grand manteau de fourrure et sa chaude casquette rouge, noua son cache-nez autour de sa gorge et partit.
Quelle terrible tempête il soufflait. La nuit était si noire que le petit Hans y voyait à peine et le vent si fort qu'il avait peine à marcher. Néanmoins il était très courageux et, après qu'il eut marché près de trois heures, il arriva chez le médecin et frappa à sa porte.
--Qui est là, cria le médecin en mettant sa tête à la fenêtre de sa chambre.
--Le petit Hans, docteur!
--Que désirez-vous, petit Hans?
--Le fils du meunier est tombé d'une échelle et s'est blessé et il faut que vous veniez sur l'heure.
--Très bien! répliqua le docteur.
Et il harnacha sur-le-champ son cheval, mit ses grandes bottes, prit sa lanterne et descendit l'escalier. Il partit dans la direction de la maison du meunier, le petit Hans allant à pied derrière lui.
Mais l'orage grossit. La pluie tomba à torrents et le petit Hans ne pouvait ni voir où il allait ni tenir pied au cheval. A la fin il perdit son chemin, erra sur la lande qui était un endroit dangereux plein de trous profonds et où le pauvre Hans se noya.
Le lendemain, des bergers trouvèrent son corps flottant sur une grande mare et le portèrent à sa petite ferme.
Tout le monde alla à l'enterrement du petit Hans, car il était très aimé, et le meunier figura en tête du deuil.
--J'étais son meilleur ami, dit le meunier; il est de droit que j'aie la place d'honneur.
Il prit donc la tête du cortège en long manteau noir et, de temps en temps, il essuyait ses yeux avec un grand mouchoir de poche.
--Le petit Hans est à coup sûr une grande perte pour nous tous, dit le ferblantier, quand les funérailles furent terminées et que le deuil fut confortablement assis à l'auberge à boire du vin aux épices et à manger de bons gâteaux.
--C'est surtout une grande perte pour moi, répondit le meunier. Ma foi, j'étais assez bon pour me proposer de lui donner ma brouette et maintenant je ne sais qu'en faire. Elle me gêne à la maison et elle est en si mauvais état que si je la vendais je n'en tirerais rien. Certainement je ne donnerai désormais plus rien à personne. On pâtit toujours d'avoir été généreux.
--C'est très juste, fit le rat d'eau après une longue pause.
--Parfait! C'est le mot de la fin, dit la linotte.
--Et que devint le meunier? dit le rat d'eau.
--Oh! je n'en sais vraiment rien, répliqua la linotte, et certes cela m'est égal.
--Il est évident que vous n'êtes pas d'une nature sympathique, dit le rat d'eau.
--Je crains que vous n'ayez pas vu la morale de l'histoire, répliqua la linotte.
--La quoi? cria le rat d'eau.
--La morale.
--Voulez-vous dire que l'histoire a une morale.
--Certainement, affirma la linotte.
--Ma foi! fit le rat d'eau d'un ton colère, vous auriez dû me le dire avant de commencer. Si vous l'eussiez fait, certainement je ne vous aurais pas écoutée. Certainement je vous aurais dit: «Peuh!» comme le critique. Mais je puis le dire maintenant.
Et il cria son «Peuh!» de toute sa voix, donna un coup de queue et rentra dans son trou.
--Et que dites-vous du rat d'eau? demanda la cane qui arriva en patrouillant quelques minutes après. Il a beaucoup de qualités, mais pour ma part, j'ai les sentiments d'une mère et je ne puis voir un célibataire endurci sans que les larmes me viennent aux yeux.
--Je crains de l'avoir ennuyé, répondit la linotte. Le fait est que je lui ai conté une histoire qui a sa morale.
--Ah! c'est toujours une chose très dangereuse, dit la cane.
Et je suis absolument de son avis.
LA FAMEUSE FUSÉE
Le fils du roi était sur le point de se marier. Aussi les réjouissances étaient-elles générales.
Il avait attendu, une année entière, sa fiancée et, à la fin, elle était arrivée.
C'était une princesse russe et elle avait fait route depuis la Finlande dans un traîneau attelé de six rennes.
Le traîneau avait la forme d'un grand cygne d'or et la petite princesse y était couchée entre les ailes du cygne.
Son long manteau d'hermine retombait droit sur ses pieds.
Sur sa tête, elle avait un petit bonnet tissé d'argent, et elle était pâle comme le palais de neige, dans lequel elle avait toujours vécu.
Elle était si pâle que, quand elle passait par les rues, les gens s'en étonnaient.
--Elle ressemble à une rose blanche, criait-on.
Et, des balcons, on jetait des fleurs sur elle.
A la porte du château, le prince l'attendait pour la recevoir. Il avait des yeux violets et rêveurs et ses cheveux étaient comme de l'or fin.
Quand il la vit, il fléchit le genou et baisa sa main.
--Votre portrait était beau, murmura-t-il, mais vous êtes plus belle que votre portrait.
Et la petite princesse rougit.
--Elle ressemblait tout à l'heure à une rose blanche, dit un jeune page à son voisin, mais maintenant elle ressemble à une rose rouge.
Et toute la cour fut dans le ravissement.
Les trois jours qui suivirent, tout le monde se disait:
--Rose blanche, rose rouge; rose rouge, rose blanche!
Et le roi donna des ordres pour que la solde du page fût doublée.
Comme il ne recevait aucune solde, sa position n'en fut pas bien améliorée, mais on considéra cela comme un grand honneur et le décret royal fut dûment publié dans la _Gazette de la Cour_.
Les trois jours écoulés, le mariage fut célébré.
Ce fut une superbe cérémonie.
Le marié et la mariée se promenèrent, la main dans la main, sous un dais de velours pourpre, brodé de petites perles.
Puis, il y eut un banquet officiel qui dura cinq heures.
Le prince et la princesse étaient assis au bout du grand hall et burent dans une coupe de pur cristal. Seuls, les vrais amoureux peuvent boire dans cette coupe, car si des lèvres menteuses y touchaient, le cristal se ternirait et deviendrait gris et nuageux.
--Il est visible qu'ils s'aiment l'un et l'autre, dit le petit page. C'est clair comme le cristal.
Et le roi doubla de nouveau sa solde.
--Quel honneur! s'exclamèrent tous les courtisans.
Après le banquet, il y eut un bal.
Le marié et la mariée devaient danser ensemble la danse des roses et le roi jouer de la flûte.
Il jouait très mal, mais jamais personne n'avait osé le lui dire, parce qu'il était roi. Néanmoins, il ne savait que deux airs et n'était jamais bien sûr lequel il jouait, mais peu importait, car quoi qu'il fît, tout le monde criait:
--C'est charmant! c'est charmant!
Le dernier article du programme était un grand déploiement de feux d'artifice qui devait terminer exactement à minuit.
La petite princesse n'avait jamais vu un feu d'artifice de sa vie. Aussi le roi avait-il enjoint au pyrotechnicien royal de mettre en jeu toutes les ressources de son art, le jour du mariage de la princesse.
--A quoi ressemblent les feux d'artifice? avait-elle demandé au prince, un matin, comme elle se promenait sur la terrasse.
--Ils ressemblent à l'aurore boréale, dit le roi qui répondait toujours aux questions qu'on adressait aux autres. Seulement ils sont plus nature. Moi, je les préfère aux étoiles, car on sait toujours quand ils vont commencer à briller et ils sont aussi agréables que ma musique de flûte. Vous les verrez certainement.
Donc, au fond du jardin royal un stand avait été préparé et aussitôt que le pyrotechnicien royal eut tout rangé en place, les feux d'artifice se mirent à causer entre eux.
--Le monde est à coup sûr très beau, dit un petit pétard. Regardez plutôt ces tulipes jaunes. Ma foi! ce serait de vrais marrons qu'elles ne seraient pas plus jolies. Je suis bien heureux d'avoir voyagé. Les voyages développent étonnamment l'esprit et jettent bas tous les préjugés qu'on a pu concevoir.
--Le jardin du roi n'est pas le monde, jeune fou, dit une grosse chandelle romaine. Le monde est un énorme espace, et il vous faudrait trois jours pour le parcourir tout entier.
--Tout endroit que vous aimez est pour vous le monde, dit un soleil attaché jadis à une vieille boîte de sapin et très orgueilleux de son coeur brisé, mais l'amour n'est pas à la mode; les poètes l'ont tué. Ils ont tant écrit là-dessus que personne ne les croit plus, et je n'en suis pas surpris. Le véritable amour souffre et se tait... Je me souviens que moi-même une fois... mais il ne s'agit pas de cela ici. Le roman est une chose du passé.
--Stupidité! s'écria la chandelle romaine, le roman ne meurt jamais. Il ressemble à la lune! Il vit toujours; certes, le marié et la mariée s'aiment tendrement. J'ai tout appris sur eux ce matin d'une cartouche de papier brun qui s'est trouvée dans le même tiroir que moi et qui connaît les dernières nouvelles de la cour.
Mais le soleil secoua sa tête.
--Le roman est mort! Le roman est mort! Le roman est mort! murmura-t-il.
Il était de ces gens qui pensent que si vous répétez un certain nombre de fois la même chose, elle finit par devenir vraie.
Soudain, on entendit une toux sèche et perçante, et tous regardèrent autour d'eux.
C'était une petite fusée au regard hautain qui était attachée au bout d'un bâton. Elle toussait toujours avant de faire une observation comme pour attirer l'attention.
--Hum! Hum! fit-elle.
Et tout le monde l'écouta, sauf le pauvre soleil qui secouait toujours sa tête et murmurait:
--Le roman est mort!
--A l'ordre! A l'ordre! cria un marron.
Il avait quelque chose d'un politicien.
Il avait toujours pris une part importante dans les élections locales. Aussi connaissait-il toutes les expressions qu'on emploie au Parlement.
--Tout à fait mort! soupira le soleil.
Et il se rendormit.
Aussitôt que le silence fut parfait, la fusée toussa une troisième fois et commença.
Elle parlait d'une voix distincte et très lente, comme si elle dictait ses mémoires et regardait toujours par dessus l'épaule de la personne à laquelle elle parlait.
En fait, elle avait des manières très distinguées.
--Comme le fils du roi est heureux! remarqua-t-elle, de se marier le jour même où je dois être lancée. Vraiment, si cela a été combiné de longue main, cela ne pouvait tourner mieux pour lui, mais les princes ont toujours de la chance.
--Ah! bah! dit le petit pétard, je pensais que c'était tout juste le contraire et que vous étiez lancée en l'honneur du prince.
--C'est peut-être là votre cas, répliqua la fusée, et même je n'en doute pas, mais pour moi c'est différent. Je suis une fusée de qualité et je suis issue de parents de qualité. Ma mère était la plus célèbre girandole de son temps. Elle était réputée pour la grâce de sa danse. Quand elle fit sa grande apparition publique, elle tourna dix-neuf fois avant de s'éteindre et, à chaque tour, elle jetait en l'air sept étoiles rouges. Elle avait trois pieds et demi de diamètre et était composée de la meilleure poudre. Mon père était fusée comme moi et d'extraction française. Il volait si haut que l'on craignait de ne pas le voir redescendre. Il redescendait, cependant, parce qu'il était d'une excellente constitution et il fit une très brillante chute en une pluie d'étincelles d'or. Les journaux s'exprimèrent à son sujet en termes très flatteurs et même la _Gazette de la cour_ dit de lui qu'il marquait le triomphe de l'art pylotechnique.
--Pyrotechnique, c'est pyrotechnique que vous voulez dire, intervint le feu de bengale. Je sais que c'est pyrotechnique, parce que j'ai vu le mot écrit sur ma boîte de fer-blanc.
--Ma foi, je dis pylotechnique, répliqua la fusée sur un ton de voix sévère.
Et le feu de bengale en fut si anéanti qu'il commença aussitôt à malmener les petits pétards pour montrer qu'il était, lui aussi, une personne de quelque importance.
--Je disais... continua la fusée...--Je disais... Qu'est-ce que je disais?
--Vous parliez de vous, reprit la chandelle romaine.
--Naturellement. Je sais que je discourais sur quelque intéressant sujet quand j'ai été si grossièrement interrompue. Je déteste la grossièreté et les mauvaises manières de toute espèce, car je suis extrêmement sensible. Nul au monde n'est aussi sensible que moi, j'en suis certaine.
--Qu'est-ce qu'une personne sensible? dit le marron à la chandelle romaine.
--Une personne qui, parce qu'elle a des cors, marche toujours sur les orteils des autres, répondit la chandelle dans un faible murmure.
Et le marron éclata presque de rire.
--Pardon! De quoi riez-vous? demanda la fusée. Je ne ris pas.
--Je ris parce que je suis heureux, répliqua le marron.
--C'est là un motif bien égoïste, dit la fusée avec colère. Quel droit avez-vous d'être heureux? Vous devriez penser aux autres. En fait, vous devriez penser à moi. Je pense toujours à moi et j'estime que tout le monde devrait faire de même. C'est là ce qu'on appelle la sympathie. C'est une belle vertu et je la possède à un haut degré. Supposez, par exemple, qu'il m'arrive quelque accident ce soir. Quel malheur ce serait pour vous tous! Le prince et la princesse ne pourraient plus être heureux: ça en serait fait de leur vie de ménage. Et quant au roi, je crois qu'il ne pourrait supporter cela. Vraiment quand je commence à réfléchir à l'importance de mon rôle, je suis presque émue aux larmes.
--Si vous désirez plaire aux autres, s'écria la chandelle romaine, vous feriez mieux de vous tenir au sec.
--Certainement! exclama le feu de bengale qui n'était pas de très bonne humeur, c'est simplement là du sens commun.
--Du sens commun vraiment? repartit la fusée indignée. Vous oubliez que je n'ai rien de commun et que je suis très distinguée. Ma foi, tout le monde peu avoir du sens commun, pourvu qu'on n'ait pas d'imagination. Mais j'ai de l'imagination, car je ne vois jamais les choses comme elles sont. Je les vois toujours très différentes de ce qu'elles sont. Quant à me tenir au sec, c'est qu'il n'y a évidemment ici personne qui sache apprécier à fond une nature délicate. Heureusement pour moi peu m'importe. La seule chose qui soutient quelqu'un dans la vie, c'est la conscience de l'immense infériorité de ses semblables et c'est là un sentiment que j'ai toujours entretenu en moi. Mais aucun de vous n'a de coeur. Vous criez et vous réjouissez comme si le prince et la princesse n'étaient pas en train de se marier.
--Eh! s'exclama un petit globe à feu. Pourquoi pas? C'est une joyeuse occasion et quand je rugirai dans l'air, je me propose d'en faire part à toutes les étoiles. Vous les verrez briller quand je leur parlerai de la jolie mariée.