Le crime de Lord Arthur Savile

Chapter 4

Chapter 43,907 wordsPublic domain

«Reggie l'a donc emportée à l'école et là elle continue à produire de petites explosions tout le long de la journée.

«Pensez-vous qu'Arthur aimerait un cadeau de noces de ce genre? Je suppose que cela doit être tout à fait à la mode à Londres.

«Papa dit que ces horloges sont propres à faire du bien, car elles montrent que la liberté n'est pas durable et que son règne doit finir par une chute. Papa dit que la liberté a été inventée au temps de la Révolution française. Cela semble épouvantable.

«Je vais aller tout à l'heure chez les Dorcas et je leur lirai votre lettre si instructive. Combien est vraie, ma tante, votre idée qu'avec leur rang dans la vie ils voudraient porter ce qui ne leur sied pas. Je dois dire que leur souci du costume est absurde quand ils ont tant d'autres graves soucis dans ce monde et dans l'autre.

«Je suis bien heureuse que votre popeline à fleurs aille si bien et que votre dentelle ne soit pas déchirée. Mercredi, je porterai chez l'évêque le satin jaune dont vous m'avez si gracieusement fait don et je crois qu'il fera le meilleur effet.

«Avez-vous des noeuds ou non? Jennings dit que maintenant tout le monde porte des noeuds et que les chemisettes se font à jabot.

«Reggie vient d'avoir une nouvelle nouvelle explosion. Papa a ordonné de transporter l'horloge à l'écurie. Je ne crois pas que papa l'apprécie autant qu'au premier moment, bien qu'il soit très flatté d'avoir reçu un présent si gentil et si ingénieux. Cela prouve qu'on lit ses sermons et qu'on en tire profit.

«Papa vous envoie ses amitiés, James, Reggie et Maria s'unissent à lui, espérant que la goutte de l'oncle Cécil va mieux.

«Croyez-moi, ma chère tante, votre nièce affectionnée.

«JANE PERCY.»

_P. S._ Répondez-moi au sujet des noeuds. Jennings soutient avec insistance qu'ils sont à la mode.

Lord Arthur regarda la lettre d'un air si sérieux et si malheureux que la duchesse éclata de rire.

--Mon cher Arthur, lui déclara t-elle, je ne vous montrerai plus une lettre de jeune fille! Mais que dire de cette pendule? Cela me semble une invention vraiment curieuse et j'aimerais d'en avoir une semblable.

--Je n'ai pas grande confiance dans ces horloges, dit lord Arthur avec son sourire triste.

Et, après avoir embrassé sa mère, il quitta la pièce.

En arrivant au haut de l'escalier, il se jeta sur un fauteuil et ses yeux se remplirent de larmes.

Il avait fait de son mieux pour commettre le meurtre, mais en deux occasions ses tentatives avaient échoué, et cela, sans qu'il y eût de sa faute. Il avait essayé de faire son devoir, mais il semblait que la destinée le trahissait.

Il était accablé par le sentiment de la stérilité des bonnes intentions, de l'inutilité des efforts pour une belle action.

Peut-être eût-il mieux valu rompre le mariage. Sybil aurait souffert, c'est vrai; mais la souffrance ne ruine pas un caractère aussi noble que le sien.

Quant à lui qu'importait! Il y a toujours quelque guerre où un homme peut se faire tuer, quelque cause à laquelle un homme peut donner sa vie et si la vie n'avait pas de plaisir pour lui, la mort ne l'effrayait pas.

Que la destinée ourdisse son sort à sa guise! Il ne ferait rien pour la conjurer.

A sept heures et demie passées, il s'habilla et se rendit au club.

Surbiton y était, avec une société de jeunes gens, et lord Arthur fut obligé de dîner avec eux. Leur conversation banale, leurs lazzis oiseux ne l'intéressaient pas et, sitôt que le café fut servi, il les quitta, inventant le prétexte d'un rendez-vous pour expliquer sa retraite.

Comme il sortait du club, le laquais de service à la porte lui remit une lettre.

Elle était d'Herr Winckelkopf, qui l'invitait à venir, le lendemain soir, voir un parapluie explosif qui éclatait aussitôt qu'on l'ouvrait. C'était le dernier mot des inventeurs. Le parapluie venait d'arriver de Genève.

Lord Arthur déchira la lettre en menus fragments. Il était déterminé à ne plus avoir recours à de nouvelles tentatives.

Puis, il s'en alla errer le long des quais de la Tamise et, pendant des heures, il demeura assis près du fleuve.

La lune se montra à travers un voile de nuages fauves, comme un oeil de lion derrière une crinière et d'innombrables étoiles pailletèrent l'abîme des cieux, comme la poussière d'or qu'on a semée sur un dôme pourpre.

A certains moments, un bateau se balançait sur le fleuve bourbeux et poursuivait sa route dérivant au gré du courant.

Les signaux du chemin de fer, de verts, devenaient rouges, à mesure que les trains traversaient le pont avec des sifflements aigus.

Un peu plus tard, minuit tomba avec un bruit lourd de la petite tour de Westminster, et, à chaque coup de la cloche sonore, la nuit sembla trembler.

Puis, les lumières du chemin de fer s'éteignirent. Une lampe solitaire continua seule à briller comme un grand rubis sur un mat gigantesque et la rumeur de la cité s'éteignit.

A deux heures, lord Arthur se leva et flâna du côté de Blackfriars.

Que tout lui paraissait irréel, semblable à un rêve étrange!

De l'autre côté de la rivière, les maisons semblaient immerger des ténèbres. On eût dit que l'argent et l'ombre avaient modelé le monde à nouveau.

L'énorme dôme de Saint-Paul s'esquissait comme une bulle à travers l'atmosphère noirâtre.

Comme il approchait de l'Aiguille de Cléopâtre, lord Arthur vit un homme penché sur le parapet et quand il s'approcha, la lumière du réverbère tombant en plein sur son visage, il le reconnut.

C'était M. Podgers.

Nul n'eut pu oublier le visage gras et flasque, les lunettes d'or, le faible sourire maladif, la bouche sensuelle du chiromancien.

Lord Arthur s'arrêta.

Une idée l'illumina soudain, comme un éclair.

Il se glissa doucement vers M. Podgers.

En une seconde il le saisit par les jambes et le jeta dans la Tamise.

Un grossier juron, un clapotis d'éclaboussures, et ce fut tout.

Lord Arthur regarda avec anxiété la surface du fleuve, mais il ne put rien voir du chiromancien que son petit chapeau qui pirouettait dans un tourbillon d'eau argentée par le clair de lune. Au bout de quelques minutes, le chapeau coula à son tour et plus aucune trace de M. Podgers ne demeura visible.

Un instant, lord Arthur crut qu'il apercevait une grosse silhouette déformée qui s'élançait sur l'escalier près du pont, et un affreux sentiment d'échec s'empara de lui, mais bientôt cette image s'accentua en reflet et quand la lune brilla de nouveau, après s'être dégagée des nuages, elle disparut à la fin.

Alors il lui sembla qu'il avait réalisé les décrets du destin. Il poussa un profond soupir de soulagement et le nom de Sybil monta à ses lèvres.

--Avez-vous laissé tomber quelque chose dans l'eau, monsieur? dit soudain une voix derrière lui.

Il se retourna brusquement et vit un _policeman_ avec une lanterne oeil de boeuf.

--Rien qui vaille, sergent, répondit-il en souriant.

Et, hélant un fiacre qui passait, il sauta dedans et ordonna au cocher de le conduire à Belgrave square.

Les quelques jours qui suivirent, il fut alternativement joyeux et inquiet.

Il y avait des moments où il s'attendait presque à voir M. Podgers entrer dans sa chambre et, pourtant, d'autres fois il sentait que la fortune ne pouvait être aussi injuste à son égard.

Deux fois, il se rendit à l'adresse du chiromancien à West-Moon street, mais il ne put prendre sur lui de faire tinter la sonnette.

Il languissait d'avoir une certitude et il la redoutait.

A la fin, elle vint.

Il était assis dans le fumoir du club. Il prenait du thé, en écoutant avec un peu d'ennui Surbiton qui lui rendait compte de la dernière opérette de la Gaîté, quand le valet de pied apporta les journaux du soir.

Il prit la _Gazette de Saint-James_ et il en feuilletait les pages d'un air distrait quand ce titre singulier frappa ses yeux.

SUICIDE D'UN CHIROMANCIEN

Il devint pâle d'émotion et se mit à lire.

L'entrefilet était ainsi conçu.

«_Hier matin, à 7 heures, le corps de M. Septimus R. Podgers, le célèbre chiromancien, a été rejeté sur le rivage à Greenwich en face du Ship Hotel.

»Le malheureux gentleman avait disparu depuis quelques jours et les milieux de la chiromancie éprouvaient de grandes inquiétudes à son égard.

»On suppose qu'il s'est suicidé sous l'influence d'un dérangement momentané de ses facultés mentales causé par le surmenage et le jury du coroner a rendu, à cet effet, un verdict conforme cet après-midi.

»M. Podgers venait de terminer un traité complet relatif à la main humaine. Cet ouvrage sera prochainement publié et soulèvera, sans nul doute, beaucoup de curiosité.

»Le défunt avait 65 ans et ne paraît pas laisser de famille._»

Lord Arthur s'élança hors du club, le journal à la main, au grand ahurissement du laquais chargé de la conciergerie qui essaya vainement de l'arrêter.

Il courut droit à Park Lane.

Sybil, qui était à sa fenêtre, le vit arriver et quelque chose lui dit qu'il apportait de bonnes nouvelles. Elle courut à sa rencontre et, quand elle regarda son visage, elle comprit que tout allait bien.

--Ma chère Sybil, s'écria lord Arthur, marions-nous demain!

--Jeune fou, et le gâteau nuptial qui n'est même pas commandé! répliqua Sybil en riant au milieu de ses larmes.

VI

Quand le mariage eut lieu, environ trois semaines plus tard, Saint-Peter fut envahi d'une vraie cohue de gens du meilleur monde.

Le service fut lu d'une façon très émouvante par le doyen de Chichester et tout le monde était d'accord pour reconnaître qu'on n'avait jamais vu de plus beau couple que le marié et la mariée.

Ils étaient plus que beaux, car ils, étaient heureux.

Jamais lord Arthur ne regretta ce qu'il avait souffert pour l'amour de Sybil, tandis qu'elle, de son côté, lui donnait les meilleures choses qu'une femme peut donner à un homme, le respect, la tendresse et l'amour.

Pour eux, la réalité ne tua pas le roman.

Ils conservèrent toujours la jeunesse des sentiments.

Quelques années plus tard, quand deux beaux enfants leur furent nés, lady Windermere vint leur rendre une visite à Alton Priory,--un vieux domaine aimé qui avait été le cadeau de noces du Duc à son fils,--et une après-midi qu'elle était assise, près de lady Arthur, sous un tilleul dans le jardin, regardant le garçonnet et la fillette qui jouaient à se promener par le parterre de roses comme des rayons de soleil incertains, elle prit soudain les mains de son hôtesse dans les siennes et lui dit:

--Êtes-vous heureuse, Sybil?

--Chère lady Windermere, certes oui, je suis heureuse! Et vous, ne l'êtes-vous pas?

--Je n'ai pas le temps de l'être, Sybil. J'ai toujours aimé la dernière personne qu'on me présentait, mais d'ordinaire, dès que je connais quelqu'un, j'en suis lasse.

--Vos lions ne vous donnent-ils plus de satisfaction, lady Windermere?

--Oh! ma chère, les lions ne sont bons qu'une saison! Sitôt qu'on leur a coupé la crinière, ils deviennent les créatures les plus assommantes du monde. Eu outre, si vous êtes vraiment gentille avec eux, ils se conduisent très mal avec vous. Vous souvenez-vous de cet horrible M. Podgers? C'était un affreux imposteur. Naturellement, je ne m'en suis pas aperçue tout d'abord et même quand il avait besoin d'emprunter de l'argent, je lui en ai donné, mais je ne pouvais supporter qu'il me fit la cour. Il m'a vraiment fait haïr la chiromancie. Actuellement c'est la télépathie qui me charme. C'est bien plus amusant.

--Il ne faut rien dire ici contre la chiromancie, lady Windermere. C'est le seul sujet dont Arthur n'aime pas qu'on rie, je vous assure que, là-dessus, ses idées sont tout à fait arrêtées!

--Vous ne voulez pas dire qu'il y croit, Sybil?

--Demandez-le lui, lady Windermere. Le voici.

Lord Arthur arrivait, en effet, à travers le jardin, un grand bouquet de roses jaunes à la main et ses deux enfants dansant autour de lui.

--Lord Arthur?

--A vos ordres, lady Windermere.

--Vraiment oserez-vous me dire que vous croyez à la chiromancie.

--Certes oui, fit le jeune homme en souriant.

--Et pourquoi?

--Parce que je lui dois tout le bonheur de ma vie, murmura-t-il en se renversant dans un fauteuil d'osier.

--Mon cher lord Arthur, que voulez-vous dire par là?

--Sybil, répondit-il en tendant les roses à sa femme et en la regardant dans ses yeux violets.

--Quelle stupidité! s'écria lady Windermere. De ma vie, je n'ai jamais entendu stupidité Pareille!

CONTES

_A Carlos Blacker_

O. W.

Les _Contes_ qui suivent ont été publiés en mai 1888 par David Nutt dans une édition illustrée par Walter Crane et Jacomb Hood. Ils ont été réimprimés en janvier 1889, puis en février 1902, toujours par le même éditeur et avec les mêmes illustrations.

L'AMI DÉVOUÉ

Un matin, le vieux rat d'eau mit sa tête hors de son trou. Il avait des yeux ronds très vifs et d'épaisses moustaches grises. Sa queue semblait un long morceau de gomme élastique noire.

Des petits canards nageaient dans le réservoir, semblables à une troupe de canaris jaunes et leur mère, toute blanche avec des jambes rouges, s'efforçait de leur enseigner à piquer leur tête dans l'eau.

--Vous ne pourrez jamais aller dans la bonne société si vous ne savez pas piquer votre tête, leur disait-elle.

Et, de nouveau, elle leur montrait comment il fallait s'y prendre. Mais les petits canards ne faisaient nulle attention à ses leçons. Ils étaient si jeunes qu'ils ne savaient pas quel avantage il y a à vivre dans la _société_.

--Quels désobéissants enfants! s'écria le vieux rat d'eau. Ils mériteraient vraiment d'être noyés!

--Le Ciel m'en préserve! répliqua la cane. Il faut un commencement à tout et des parents ne sauraient être trop patients.

--Ah! je n'ai aucune idée des sentiments que peuvent éprouver des parents, dit le rat d'eau. Je ne suis pas un père de famille. En fait, je ne me suis jamais marié et je n'ai jamais songé à le faire. Sans doute l'amour est une bonne chose à sa manière, mais l'amitié vaut bien mieux. Certes, je ne sais rien au monde qui soit plus noble ou plus rare qu'une amitié dévouée.

--Et quelle est, je vous prie, votre idée des devoirs d'un ami dévoué? demanda une linotte verte perchée sur un saule tordu et qui avait écouté la conversation.

--Oui, c'est justement ce que je voudrais savoir, fit la cane, et elle nagea vers l'extrémité du réservoir et piqua sa tête pour donner à ses enfants le bon exemple.

--Quelle question niaise! cria le rat d'eau. J'entends que mon ami dévoué me soit dévoué, parbleu!

--Et que ferez-vous en retour? dit le petit oiseau, s'agitant sur une ramille argentée et battant de ses petites ailes.

--Je ne vous comprends pas, répondit le rat d'eau.

--Laissez-moi vous conter une histoire à ce sujet, dit la linotte.

--L'histoire est-elle pour moi? demanda le rat d'eau. Si oui, je l'écouterai volontiers, car j'aime les contes à la folie.

--Elle vous est applicable, répondit la linotte.

Elle s'envola et, s'abattant sur le bord du réservoir, elle conta l'histoire de l'Ami dévoué.

«Il y avait une fois, dit la linotte, un honnête garçon nommé Hans.

--Était-ce un homme vraiment distingué? demanda le rat d'eau.

--Non, répondit la linotte. Je ne crois pas qu'il fût du tout distingué, sauf par son bon coeur et sa brune et plaisante figure ronde. Il vivait dans une pauvre maison de campagne et tous les jours il travaillait son jardin. Dans tout le terroir, il n'y avait pas de jardin aussi joli que le sien. Il y poussait des oeillets de poète, des giroflées, des bourses à pasteur, des saxifrages. Il y poussait des roses de Damas, des roses jaunes, des crocus lilas et or, des violiers rouges et blancs. Selon les mois y fleurissaient à tour de rôle églantines et cardamines, marjolaines et basilics sauvages, primevères et iris d'Allemagne, asphodèles et oeillets-girofles. Une fleur prenait la place d'une autre fleur. Aussi y avait il toujours de jolies choses à regarder et d'agréables odeurs à respirer.

Le petit Hans avait beaucoup d'amis, mais le plus dévoué de tous était le grand Hugh le meunier. Vraiment le riche meunier était si dévoué au petit Hans qu'il ne serait jamais allé à son jardin sans se pencher sur les plates bandes, sans y cueillir un gros bouquet ou une poignée de salades succulentes ou sans y remplir ses poches de prunes ou de cerises selon la saison.

--De vrais amis possèdent tout en commun, avait l'habitude de dire le meunier.

Et le petit Hans approuvait de la tête, souriait et se sentait tout fier d'avoir un ami qui pensait de si nobles choses.

Parfois, cependant, le voisinage trouvait étrange que le riche meunier ne donnât jamais rien en retour au petit Hans, quoiqu'il eut cent sacs de farine emmagasinés dans son moulin, six vaches laitières et un grand nombre de bêtes à laine; mais Hans ne troubla jamais sa cervelle de semblables idées. Rien ne lui plaisait davantage que d'entendre les belles choses que le meunier avait coutume de dire sur la solidarité des vrais amis.

Donc, le petit Hans travaillait son jardin. Le printemps, l'été et l'automne, il était très heureux; mais quand venait l'hiver et qu'il n'avait ni fruits ni fleurs à porter au marché, il souffrait beaucoup du froid et de la faim et souvent il se couchait sans avoir mangé autre chose que quelques poires sèches et quelques mauvaises noix. L'hiver aussi, il était extrêmement isolé, car le meunier ne venait jamais le voir dans cette saison.

--Il n'est pas bon que j'aille voir le petit Hans tant que dureront les neiges, disait souvent le meunier à sa femme. Quand les gens ont des ennuis, il faut les laisser seuls et ne pas les tourmenter de visites. Ce sont là du moins mes idées sur l'amitié et je suis certain qu'elles sont justes. Aussi j'attendrai le printemps et alors j'irai le voir: il pourra me donner un grand panier de primevères et cela le rendra heureux.

--Vous êtes certes plein de sollicitude pour les autres, répondait sa femme assise dans un confortable fauteuil près d'un beau feu de bois de pin. C'est un vrai régal que de vous entendre parler de l'amitié. Je suis sûre que le curé ne dirait pas d'aussi belles choses que vous là-dessus, quoiqu'il habite une maison à trois étages et qu'il porte un anneau d'or à son petit doigt.

--Mais ne pourrions-nous engager le petit Hans à venir ici? interrogeait le jeune fils du fermier. Si le pauvre Hans a des ennuis, je lui donnerai la moitié de ma soupe et je lui montrerai mes lapins blancs.

--Quel niais vous êtes! s'écria le meunier. Je ne sais vraiment pas à quoi il sert de vous envoyer à l'école. Vous semblez n'y rien apprendre. Parbleu! si le petit Hans venait ici, s'il voyait notre bon feu, notre excellent souper et notre grosse barrique de vin rouge, il pourrait devenir envieux. Or l'envie est une bien terrible chose et qui gâterait les meilleurs caractères. Certes je ne souffrirai pas que le caractère d'Hans soit gâté. Je suis son meilleur ami et je veillerai toujours sur lui et aurai soin qu'il ne soit exposé à aucune tentation. En outre, si Hans venait ici, il pourrait me demander de lui donner un peu de farine à crédit, et cela je ne puis le faire. La farine est une chose et l'amitié en est une autre, et elles ne doivent pas être confondues. Ma foi! ces mots s'orthographient différemment et signifient des choses toutes différentes. Chacun sait cela.

--Comme vous parlez bien, dit la femme du meunier en lui tendant un grand verre de bière chaude. Je me sens vraiment tout endormie. C'est tout à fait comme à l'église.

--Beaucoup agissent bien, répliqua le meunier, mais peu savent bien parler, ce qui prouve que parler est de beaucoup la chose la plus difficile et aussi la plus belle des deux.

Et il regarda sévèrement par dessus la table son jeune fils qui se sentit si honteux de lui-même qu'il baissa la tête, devint presque écarlate et se mit à pleurer dans son thé.

Il était si jeune que vous l'excuserez.

--C'est là la fin de l'histoire? demanda le rat d'eau.

--Non pas, répliqua la linotte. C'est le commencement.

--Alors vous êtes tout à fait en arrière sur votre temps, reprit le rat d'eau. Tout bon conteur, aujourd'hui, débute par la fin, reprend au début et termine par le milieu. C'est la nouvelle méthode. J'ai entendu cela de la bouche d'un critique qui se promenait autour du réservoir avec un jeune homme. Il traitait la question en maître et je suis sûr qu'il devait avoir raison, car il avait des lunettes bleues et la tête chauve; et, quand le jeune homme lui faisait quelque observation, il répondait toujours: «Peuh!» Mais continuez, je vous prie, votre histoire. J'aime beaucoup le meunier. J'ai moi-même toute sorte de beaux sentiments: aussi y a-t-il une grande sympathie entre nous.

--Bien! fit la linotte sautillant tantôt sur une patte et tantôt sur l'autre. Sitôt que l'hiver fut passé, dès que les primevères commencèrent à ouvrir leurs étoiles jaune pâle, le meunier dit à sa femme qu'il allait sortir et faire visite au petit Hans.

--Ah! quel bon coeur vous avez! lui cria sa femme. Vous pensez toujours aux autres. Songez à emporter le grand panier pour rapporter des fleurs.

Alors le meunier attacha ensemble les ailes du moulin avec une forte chaîne de fer et descendit la colline, le panier au bras.

--Bonjour, petit Hans, dit le meunier.

--Bonjour, fit Hans s'appuyant sur sa bêche et avec un sourire qui allait d'une oreille à l'autre.

--Et comment avez-vous passé l'hiver? reprit le meunier.

--Bien, bien! répliqua Hans, c'est gentil à vous de vous en informer. J'ai bien eu du mauvais temps à passer, mais maintenant le printemps est de retour et je suis presque heureux... Puis, mes fleurs vont bien donner.

--Nous avons souvent parlé de vous cet hiver, Hans, continua le meunier, et nous nous demandions ce que vous deveniez.

--C'est bien bon à vous, dit Hans... Je craignais presque que vous m'ayez oublié.

--Hans, je suis surpris de vous entendre parler de la sorte, fit le meunier. L'amitié n'oublie jamais. C'est ce qu'elle a d'admirable, mais je crains que vous ne compreniez pas la poésie de la vie... Comme vos primevères sont belles, entre parenthèses.

--Certes elles sont vraiment belles, fit Hans, et il est heureux pour moi que j'en aie beaucoup. Je vais les porter au marché et les vendre à la fille du bourgmestre et avec l'argent je rachèterai ma brouette.

--Vous rachèterez votre brouette? Voulez-vous dire que vous l'avez vendue? C'est un acte bien niais.

--Certes, oui, mais le fait est, répliqua Hans, que j'y étais obligé. Vous le savez, l'hiver est pour moi une très mauvaise saison et je n'avais vraiment pas le sou pour acheter du pain. Donc j'ai vendu d'abord les boutons d'or de mon habit des dimanches, puis j'ai vendu ma chaîne d'argent et ensuite ma grande flûte. Enfin j'ai vendu ma brouette. Mais maintenant je vais racheter tout cela.

--Hans, dit le meunier, je vous donnerai ma brouette. Elle n'est pas en très bon état. Un des côtés est parti et il y a quelque chose de tordu aux rayons de la roue, mais malgré cela je vous la donnerai. Je sais que c'est généreux de ma part et beaucoup de gens me trouveraient fou de m'en dessaisir, mais je ne suis pas comme le reste du monde. Je pense que la générosité est l'essence de l'amitié et, en outre, je me suis acheté une nouvelle brouette. Oui, vous pouvez être tranquille... Je vous donnerai ma brouette.

--Merci, c'est vraiment généreux de votre part, dit le petit Hans et sa plaisante figure ronde resplendit de plaisir. Je puis aisément la réparer, car j'ai une planche chez moi.