Le crime de Lord Arthur Savile

Chapter 3

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--Dieu du ciel, lady Clem! se récria lord Arthur s'emparant de sa main, il ne faut rien faire de semblable. C'est de la médecine homéopathique. Si vous la prenez sans avoir mal à l'estomac, cela ne vous fera aucun bien. Attendez d'avoir une crise et alors ayez-y recours. Vous serez surprise du résultat.

--J'aurais aimé de prendre cela tout de suite, dit lady Clementina en regardant à la lumière la petite capsule transparente avec sa bulle flottante d'aconitine liquide. Je suis sûre que c'est délicieux. Je vous l'avoue, tout en détestant les docteurs, j'adore les médecines. Cependant, je la garderai jusqu'à ma prochaine crise.

--Et quand surviendra cette crise? demanda lord Arthur avec empressement, sera-ce bientôt?

--Pas avant une semaine, j'espère. J'ai passé hier une fort mauvaise journée, mais on ne sait jamais.

--Vous êtes sûre alors d'avoir une crise avant la fin du mois, lady Clem?

--Je le crains. Mais comme vous me montrez de la sympathie aujourd'hui, Arthur! Vraiment l'influence de Sybil sur vous vous fait beaucoup de bien. Et maintenant il faut vous sauver. Je dîne avec des gens ternes, des gens qui n'ont pas des conversations folichonnes et je sens que si je ne fais pas une sieste tout à l'heure, je ne serais jamais capable de me tenir éveillée pendant le dîner. Adieu, Arthur. Dites à Sybil mon affection et grand merci à vous pour votre remède américain.

--Vous n'oublierez pas de le prendre, lady Clem, n'est-ce pas? dit lord Arthur en se dressant de sa chaise.

--Bien sûr, je n'oublierai pas, petit nigaud. Je trouve que c'est fort gentil à vous de songer à moi. Je vous écrirai et je vous dirai s'il me faut d'autres globules.

Lord Arthur quitta la maison de Lady Clementina, plein d'entrain, et avec un sentiment de grand réconfort.

Le soir, il eut un entretien avec Sybil Merton. Il lui dit qu'il se trouvait soudainement dans une position horriblement difficile où ni l'honneur ni le devoir ne lui permettaient de reculer. Il lui dit qu'il fallait reculer le mariage, car jusqu'à ce qu'il fût sorti de ses embarras, il n'avait pas sa liberté.

Il la supplia d'avoir confiance en lui et de ne pas douter de l'avenir. Tout irait bien, mais la patience était nécessaire.

La scène avait lieu dans la serre de la maison de M. Merton à Park Lane où lord Arthur avait dîné comme d'habitude.

Sybil n'avait jamais paru plus heureuse, et, un moment, lord Arthur avait été tenté de se conduire comme un lâche, d'écrire à lady Clémentina au sujet du globule et de laisser le mariage s'accomplir, comme s'il n'y avait pas dans le monde un M. Podgers.

Cependant, son bon naturel s'affirma bien vite, et, même quand Sybil se renversa en pleurant dans ses bras, il ne faiblit pas.

La beauté, qui faisait vibrer ses nerfs, avait aussi touché sa conscience. Il sentit que faire naufrager une si belle vie pour quelques mois de plaisir serait vraiment une vilaine chose.

Il demeura avec Sybil jusque vers minuit, la réconfortant et en étant à son tour réconforté et, le lendemain de bonne heure, il partit pour Venise après avoir écrit à M. Merton une lettre virile et ferme au sujet de l'ajournement nécessaire du mariage.

IV

A Venise, il rencontra son frère lord Surbiton qui venait d'arriver de Corfou dans son yacht.

Les deux jeunes gens passèrent ensemble une charmante quinzaine.

Le matin, ils erraient sur le Lido, ou glissaient ça et là par les canaux verts dans leur longue gondole noire. L'après-midi, ils recevaient d'habitude des visites sur le yacht et, le soir, ils dînaient chez Florian et fumaient d'innombrables cigarettes sur la Piazza.

Pourtant d'une façon ou de l'autre, lord Arthur n'était pas heureux.

Chaque jour, il étudiait dans le _Times_ la «colonne des décès», s'attendant à y voir la nouvelle de la mort de lady Clementina, mais tous les jours il avait une déception.

Il se prit à craindre que quelque accident ne lui fût arrivé et regretta maintes fois, de l'avoir empêchée de prendre l'aconitine quand elle avait été si désireuse d'en expérimenter les effets.

Les lettres de Sybil, bien que pleines d'amour, de confiance et de tendresse, étaient souvent d'un ton très triste et, parfois, il pensait qu'il était séparé d'elle à jamais.

Après une quinzaine de jours, lord Surbiton fut las de Venise et se résolut de courir le long de la côte jusqu'à Ravenne parce qu'il avait entendu dire qu'il y a de grandes chasses dans le Pinetum.

Lord Arthur, d'abord, refusa absolument de l'y suivre, mais Surbiton, qu'il aimait beaucoup, lui persuada enfin que, s'il continuait à résider à l'hôtel Danielli, il mourrait d'ennui; et, le quinzième jour au matin, ils mirent à la voile par un fort vent du nord-est et une mer un peu agitée.

La traversée fut agréable.

La vie à l'air libre ramena les fraîches couleurs sur les joues de lord Arthur, mais après le vingt-deuxième jour il fut ressaisi de ses préoccupations au sujet de lady Clementina et en dépit des remontrances de Surbiton, il prit le train pour Venise.

Quand il débarqua de sa gondole sur les degrés de l'hôtel, le propriétaire vint au devant de lui avec un amoncellement de télégrammes.

Lord Arthur les lui arracha dans les mains et les ouvrit en les décachetant d'un geste brusque.

Tout avait réussi.

Lady Clementina était morte subitement dans la nuit cinq jours avant.

La première pensée de lord Arthur fut pour Sybil et il lui envoya un télégramme pour lui annoncer son retour immédiat pour Londres.

Ensuite, il ordonna à son valet de chambre de préparer ses bagages pour le rapide du soir, quintupla le paiement de ses gondoliers et monta l'escalier de sa chambre d'un pas léger et d'un coeur raffermi.

Trois lettres l'y attendaient.

L'une était de Sybil, pleine de sympathie et de condoléances; les autres de la mère d'Arthur et de l'avoué de lady Clementina.

La vieille dame, paraît-il, avait dîné avec la duchesse, le soir qui avait précédé sa mort. Elle avait charmé tout le monde par son humour et son _esprit_[17], mais elle s'était retirée d'un peu bonne heure, en se plaignant de souffrir de l'estomac.

[Note 17: En français dans le texte.]

Au matin, on l'avait trouvée morte dans son lit, sans qu'elle parût avoir aucunement souffert.

Sir Mathew Reid avait été appelé alors, mais il n'y avait plus rien à faire et, dans les délais légaux on l'avait enterrée à Beauchamp Chalcote.

Peu de jours avant sa mort, elle avait fait son testament. Elle laissait à lord Arthur sa petite maison de Curzon street, tout son mobilier, ses effets personnels, sa galerie de peintures à l'exception de sa collection de miniatures qu'elle donnait à sa soeur, lady Margaret Rufford, et son bracelet d'améthystes qu'elle léguait à Sybil Merton.

L'immeuble n'avait pas beaucoup de valeur; mais M. Mansfield, l'avoué, était très désireux que lord Arthur revînt, le plus tôt qu'il lui serait possible, parce qu'il y avait beaucoup de dettes à payer et que lady Clementina n'avait jamais tenu ses comptes en règle.

Lord Arthur fut très touché du bon souvenir de lady Clementina et pensa que M. Podgers avait vraiment assumé une lourde responsabilité dans cette affaire.

Son amour pour Sybil, cependant, dominait tout autre émotion et la conscience, qu'il avait fait son devoir, lui donnait paix et réconfort.

En arrivant à Charing Cross, il se sentit tout à fait heureux.

Les Merton le reçurent très affectueusement, Sibyl lui fit promettre qu'il ne supporterait pas qu'aucun obstacle s'interposât entre eux, et le mariage fut fixé au 7 juin.

La vie lui paraissait encore une fois belle et brillante et toute son ancienne joie renaissait pour lui.

Un jour, cependant, il inventoriait sa maison de Curzon street avec l'avoué de lady Clementina et Sybil, brûlant des paquets de lettres jaunies et vidant des tiroirs de bizarres vieilleries, quand la jeune fille poussa soudain un petit cri de joie.

---Qu'avez-vous trouvé, Sybil? dit lord Arthur levant la tête de son travail et souriant.

--Cette jolie petite _bonbonnière_[18] d'argent. Est-ce gentil et hollandais? Me la donnez-vous? Les améthystes ne me siéront pas, je le crois, jusqu'à ce que j'aie quatre-vingts ans.

[Note 18: En français dans le texte.]

C'était la boite qui avait contenu l'aconitine.

Lord Arthur tressaillit et une rougeur subite monta à ses joues.

Il avait presque oublié ce qu'il avait fait et ce lui sembla une curieuse coïncidence que Sybil, pour l'amour de qui il avait traversé toutes ces angoisses, fût la première à les lui rappeler.

--Bien entendu, Sibyl, ceci est à vous. C'est moi-même qui l'ai donné à la pauvre lady Clem.

--Oh, merci, Arthur. Et aurais-je aussi le _bonbon_[19]? Je ne savais pas que lady Clementina aimât les douceurs: je la croyais beaucoup trop intellectuelle.

[Note 19: En français dans le texte.]

Lord Arthur devint terriblement pâle et une horrible idée lui traversa l'esprit.

--Un _bonbon_, Sybil! Que voulez-vous dire? demanda-t-il d'une voix basse et rauque.

--Il y en a un là-dedans, un seul. Il paraît vieux et sale et je n'ai pas la moindre envie de le croquer... Qu'y a-t-il, Arthur? Comme vous pâlissez!

Lord Arthur bondit à travers le salon et saisit la bonbonnière.

La pilule couleur d'ambre y était avec son globule de poison.

Malgré tout, lady Clementina était morte de sa mort naturelle.

La secousse de cette découverte fut presque au-dessus des forces de lord Arthur.

Il jeta la pilule dans le feu et s'écroula sur le canapé avec un cri de désespoir.

V

M. Merton fut très navré du second ajournement du mariage et lady Julia, qui avait déjà commandé sa robe de noce, fit tout ce qu'elle put pour amener Sybil à une rupture.

Si tendrement cependant que Sybil aimât sa mère, elle avait fait don de toute sa vie en accordant sa main à lord Arthur et rien de ce que put lui dire lady Julia ne la fit chanceler dans sa foi.

Quant à lord Arthur, il lui fallut bien des jours pour se remettre de sa cruelle déception et, quelque temps, ses nerfs furent complètement détraqués.

Pourtant, son excellent bon sens se ressaisit bientôt et son esprit sain et pratique ne lui permit pas d'hésiter longtemps sur la conduite à tenir.

Puisque le poison avait fait une faillite si complète, la chose qu'il convenait d'employer était la dynamite ou tout autre genre d'explosifs.

En conséquence, il examina à nouveau la liste de ses amis et de ses parents et, après de sérieuses réflexions, il résolut de faire sauter son oncle, le doyen de Chichester.

Le doyen, qui était un homme de beaucoup de culture et de savoir, raffolait des horloges. Il avait une merveilleuse collection d'appareils à mesurer le temps qui s'étendait depuis le XVe siècle jusqu'à nos jours. Il parut à lord Arthur que ce dada du bon doyen lui fournissait une excellente occasion de mener à bien ses plans.

Mais se procurer une machine explosive était naturellement un tout autre problème.

Le _London Directory_[20] ne lui donnait aucun renseignement à ce sujet et il pensa qu'il lui serait de peu d'utilité d'aller aux informations à Scotland Yard[21]. Là on n'est jamais informé des faits et gestes du parti de la dynamite qu'après qu'une explosion a eu lieu et encore n'en sait-on jamais bien long là-dessus.

[Note 20: L'équivalent de notre Bottin pour le commerce anglais. (_Note du traducteur_.)]

[Note 21: La préfecture de police. (_Note du traducteur_.)]

Soudain il pensa à son ami Rouvaloff, jeune Russe de tendances très révolutionnaires, qu'il avait rencontré, l'hiver précédent, chez lady Windermere.

Le comte Rouvaloff passait pour écrire une vie de Pierre le Grand. Il était venu en Angleterre sous prétexte d'y étudier les documents relatifs au séjour du Tzar dans ce pays en qualité de charpentier de marine; mais généralement on le soupçonnait d'être un agent nihiliste et il n'y avait nul doute que l'Ambassade Russe ne voyait pas d'un bon oeil sa présence à Londres.

Lord Arthur pensa que c'était là tout à fait l'homme qui convenait à ses desseins, et un matin, il poussa jusqu'à son logement à Bloomsbury pour lui demander son avis et son concours.

--Voilà donc que vous songez, à vous occuper sérieusement de politique, dit le comte Rouvaloff, quand lord Arthur lui eut exposé l'objet de sa démarche.

Mais lord Arthur qui haïssait les fanfaronnades, de quelque genre que ce fût, se crut obligé de lui expliquer que les questions sociales n'avaient pas le moindre intérêt pour lui et qu'il avait besoin d'un exploseur dans une affaire purement familiale et qui ne concernait que lui-même.

Le comte Rouvaloff le considéra quelques instants avec surprise.

Puis, voyant qu'il était tout à fait sérieux, il écrivit une adresse sur un morceau de papier, signa de ses initiales et le tendit à lord Arthur à travers la table.

--Scotland Yard donnerait gros pour connaître cette adresse, mon cher ami.

--Ils ne l'auront pas, cria lord Arthur en éclatant de rire.

Et, après avoir chaleureusement secoué la main du jeune Russe, il se précipita en bas de l'escalier, regarda le papier et dit à son cocher de le conduire à Soho square.

Là il le congédia et suivit Greek street jusqu'à ce qu'il arriva à une place que l'on appelle Bayle's court. Il passa sous le viaduc et se trouva dans un curieux _cul-de-sac_[22] qui paraissait occupé par une buanderie française. D'une maison à l'autre, tout un réseau de cordes s'allongeait chargé de linge et, dans l'air du matin, il y avait une ondulation de toiles Blanches.

[Note 22: En français dans le texte.]

Lord Arthur alla droit au bout de ce séchoir et frappa à une petite maison verte.

Après quelque attente, durant laquelle toutes les fenêtres de la cour se peuplèrent de têtes qui paraissaient et disparaissaient, la porte fut ouverte par un étranger, d'allure assez rude, qui lui demanda en très mauvais anglais ce qu'il désirait.

Lord Arthur lui tendit le papier que lui avait donné le comte Rouvaloff.

Sitôt qu'il le vit, l'homme s'inclina et engagea lord Arthur à pénétrer dans une très petite salle au rez-de-chaussée, en façade.

Peu d'instants après, Herr Winckelkopf, comme on l'appelait en Angleterre, fit en hâte son entrée dans la salle, une serviette souillée de taches de vin à son cou et une fourchette à la main gauche.

--Le comte Rouvaloff, dit lord Arthur en s'inclinant, m'a donné une introduction près de vous et je suis très désireux d'avoir avec vous un court entretien pour une question d'affaires. Je m'appelle Smith... Robert Smith et j'ai besoin que vous me fournissiez une horloge explosive.

--Enchanté de vous recevoir, lord Arthur, répliqua le malicieux petit Allemand en éclatant de rire. Ne me regardez donc pas d'un air si alarmé. C'est mon devoir de connaître tout le monde et je me souviens de vous avoir vu un soir chez lady Windermere. J'espère que sa Grâce est bien portante. Voulez-vous venir vous asseoir à côté de moi, tandis que je finis de déjeuner? J'ai un excellent _pâté_[23] et mes amis sont assez bons pour dire que mon vin du Rhin est meilleur qu'aucun de ceux qu'on peut boire à l'Ambassade d'Allemagne.

[Foonote 23: En français dans le texte.]

Et, avant que lord Arthur fût revenu de sa surprise d'avoir été reconnu, il se trouvait assis dans l'arrière-salle, buvait à petits traits le plus délicieux Marcobrünner dans une coupe jaune pâle marquée aux monogrammes impériaux et bavardait de la façon la plus amicale qu'il fût possible avec le fameux conspirateur.

--Des horloges à exploseur, dit Herr Winckelkopf, ne sont pas de très bons articles pour l'exportation à l'étranger, même lorsque l'on réussit à les faire passer à la douane. Le service des trains est si irrégulier que, d'ordinaire, elles explosent avant d'être arrivées à destination. Si, cependant, vous avez besoin de quelqu'un de ces engins pour un usage intérieur, je puis vous fournir un excellent article et vous garantir que vous serez satisfait du résultat. Puis-je vous demander à quel usage vous le destinez. Si c'est pour la police ou pour quelqu'un qui touche en quoi que ce soit à Scotland Yard, j'en suis désolé, mais je ne puis rien faire pour vous. Les détectives anglais sont vraiment nos meilleurs amis. J'ai toujours constaté qu'en tenant compte de leur stupidité nous pouvons faire absolument tout ce que nous voulons; je ne voudrais toucher à un cheveu de la tête d'aucun d'eux.

--Je vous assure, repartit lord Arthur, que cela n'a rien à faire avec la police. En réalité, le mouvement d'horlogerie est destiné au doyen de Chichester.

--Eh la! Eh la! Je n'avais nulle idée que vous soyez si prononcé en matière de religion, lord Arthur. Les jeunes gens d'aujourd'hui ne s'échauffent guère là-dessus.

--Je crois que vous me prisez trop, Herr Winckelkopf, dit lord Arthur en rougissant. Le fait est que je suis absolument ignorant en théologie.

--Alors c'est une affaire tout à fait personnelle.

--Tout à fait.

Herr Winckelkopf haussa les épaules et quitta la salle.

Quatre minutes après, il reparut avec un gâteau rond de dynamite de la dimension d'un penny et une jolie petite horloge française surmontée d'une figurine de la Liberté piétinant l'hydre du Despotisme.

Le visage de lord Arthur s'éclaira à cette vue.

--Voilà tout à fait ce qu'il me faut. Maintenant apprenez-moi comment elle explose?

--Ah! ceci est mon secret, répondit Herr Winckelkopf, contemplant son invention avec un juste regard d'orgueil. Dites-moi seulement quand vous désirez qu'elle explose et je réglerai le mécanisme pour l'heure indiquée.

--Bon! aujourd'hui c'est mardi et si vous pouvez me l'expédier tout de suite...

--C'est impossible. J'ai un tas de travaux, une besogne très importante pour certains amis de Moscou.

--Oh! il sera encore temps si elle est remise demain soir ou jeudi matin. Quant au moment de l'explosion, fixons-la à vendredi à midi. A celle heure-là, le doyen est toujours à la maison.

--Vendredi à midi, répéta Herr Winckelkopf.

Et il prit une note à ce sujet sur un grand registre ouvert sur un bureau près de la cheminée.

--Et maintenant, dit lord Arthur, se levant de sa chaise, veuillez me faire savoir de combien je vous suis redevable.

--C'est une si petite affaire, lord Arthur, que je vais vous compter cela au plus juste. La dynamite coûte sept shellings six pences, le mouvement d'horlogerie trois livres dix shellings et le port environ cinq shellings. Je suis trop heureux d'obliger un ami du comte Rouvaloff.

--Mais votre dérangement, Herr Winckelkopf?

--Oh! ce n'est rien. C'est un plaisir pour moi. Je ne travaille pas pour l'argent: je vis entièrement pour mon art.

Lord Arthur déposa quatre livres deux shellings six pences sur la table, remercia le petit Allemand de son amabilité et, déclinant de son mieux une invitation à rencontrer quelques anarchistes à un thé à la fourchette le samedi suivant, il quitta la maison de Herr Winckelkopf et se rendit au Park.

Pendant les deux jours qui suivirent, lord Arthur fut dans un état de très grande agitation nerveuse. Le vendredi à midi, il se rendit au Buckingham, club pour y attendre les nouvelles.

Toute l'après-midi, le stupide laquais de service à la porte monta des télégrammes de tous les coins du pays, donnant le résultat des courses de chevaux, des jugements dans des affaires de divorce, l'état de la température et d'autres informations semblables, tandis que le ruban dévidait les détails les plus fastidieux sur la séance de nuit de la chambre des communes et une petite panique au Stock Exchange[24].

[Note 24: La Bourse de Londres.]

A quatre heures, arrivèrent les journaux du soir et lord Arthur disparut dans le salon de lecture avec la _Pall Mall Gazette_, la _James's Gazette_, le _Globe_ et l'_Echo_, à la grande indignation du colonel Goodchild, qui désirait lire le compte rendu d'un discours prononcé par lui, le matin, à l'hôtel du lord-maire, au sujet des missions sud-africaines et de la convenance d'avoir, dans chaque province, des évêques nègres.

Or le colonel, pour une raison ou une autre, avait un préjugé très vif contre les _Evenings News_.

Aucun des journaux, cependant, ne contenait la moindre allusion à Chichester et lord Arthur comprit que l'attentat avait échoué.

Ce fut pour lui un terrible coup, et, quelques minutes, il demeura tout à fait abattu.

Herr Winckelkopf, qu'il alla voir le lendemain, se répandit en excuses laborieuses et offrit de lui fournir une autre horloge à ses propres frais ou une caisse de bombes de nitro-glycérine au prix coûtant.

Mais lord Arthur avait perdu toute confiance dans les explosifs et Herr Winckelkopf reconnut que toutes choses sont si sophistiquées aujourd'hui qu'il est difficile d'avoir même de la dynamite non frelatée.

Cependant, le petit Allemand, tout en admettant que le mouvement à horlogerie pouvait être défectueux sur quelques points, n'était pas sans espoir que l'horloge pût encore se déclancher. Il citait à l'appui de sa thèse le cas d'un baromètre qu'il avait envoyé, une fois, au gouverneur militaire d'Odessa, réglé pour exploser le dixième jour. Ce baromètre n'avait rien produit au bout de trois ans. Il était également tout à fait exact que, lorsqu'il explosa, il ne réussit qu'à réduire en bouillie une servante, car le gouverneur avait quitté la ville six semaines avant, mais du moins cela prouvait que la dynamite, en tant que force destructive, sous le commandement d'un mouvement d'horlogerie, était un agent puissant, bien qu'un peu inexact.

Lord Arthur fut un peu consolé par cette réflexion, mais même à ce point de vue, il était destiné à éprouver une nouvelle déception. Deux jours plus tard, comme il montait l'escalier, la duchesse l'appela dans son boudoir et lui montra une lettre qu'elle venait de recevoir du doyenné.

--Jane m'écrit des lettres charmantes, lui dit-elle, vous devriez lire la dernière: elle est aussi intéressante que les romans que nous envoie Mudie.

Lord Arthur lui prit vivement la lettre des mains.

Elle était ainsi conçue:

LE DOYENNÉ, CHICHESTER

27 Mai.

«Ma bien chère tante,

«Je vous remercie beaucoup de la flanelle pour la société Dorcas et aussi pour le guingamp.

«Je suis tout à fait d'accord avec vous pour estimer absurde leur besoin de porter de jolies choses, mais aujourd'hui tout le monde est si radical, si irréligieux qu'il est difficile de leur faire voir qu'ils ne doivent pas avoir les goûts et l'élégance des hautes classes. Vraiment je ne sais où nous allons! Comme papa le dit souvent dans ses sermons, nous vivons dans un siècle d'incrédulité.

«Nous avons eu une bonne histoire au sujet d'une petite pendule qu'un admirateur inconnu a envoyée à papa jeudi dernier. Elle est arrivée de Londres, port payé, dans une caisse de bois et papa pense qu'elle lui a été expédiée par quelque lecteur de son remarquable sermon «_La Licence est-elle la Liberté?_», car la pendule est surmontée d'une figure de femme avec ce qu'on appelle un bonnet phrygien sur la tête.

«Moi, je ne trouve pas cela très convenable, mais papa dit que c'est historique. Je suppose donc qu'il n'y a rien à redire.

«Parker a dépaqueté l'objet et papa l'a placé sur la cheminée de la bibliothèque.

«Nous étions tous assis dans cette pièce vendredi matin, quand, au moment même où la pendule sonnait midi, nous entendîmes comme un bruit d'ailes; une petite bouffée de fumée sortit du piédestal de la figure et la déesse de la Liberté tomba et se cassa le nez sur le garde-feu.

«Maria était tout en émoi, mais c'était vraiment une aventure si ridicule que James et moi nous avons fait une bonne partie de rire. Papa même faisait chorus.

«Quand nous avons examiné l'horloge, nous avons vu que c'était une espèce de réveille-matin et qu'en plaçant l'arrêt sur une heure déterminée et en mettant de la poudre et une capsule de fulminate sous un petit marteau, l'éclatement se produisait quand on le voulait.

«Papa a dit que c'était une pendule trop bruyante pour demeurer dans la bibliothèque.