Le Crépuscule des Dieux

Part 9

Chapter 93,720 wordsPublic domain

Ils en vinrent à se haïr, à se lâcher des duretés, des mots amers, tant leurs souffrances s'augmentaient. Souvent, assis face à face, une sécheresse soudaine les laissait glacés, pendant des heures, sans que ni l'un ni l'autre pût produire la moindre pensée de tendresse. Oh! que n'eût pas donné Hans Ulric, pour une de ces effusions, où son âme autrefois, se tenait comme suspendue à sa sœur! Farouches, indifférents à tout, Christiane et lui faisaient pitié. Ils recouraient à la nature, mais les champs, les forêts, le soleil n'étaient plus une joie pour leurs yeux; ils se réfugiaient dans l'art, mais ils avaient en eux, un vide énorme, où la musique et la poésie n'entraient plus. Comme une eau gelée et brillante qui, le moment d'après, n'est plus que de la boue, leurs occupations d'autrefois, sitôt qu'ils y touchaient à présent, se changeaient en un néant obscur. Dévorés d'une infinité qui ne pouvait être assouvie, leur amour lui-même semblait fuir et s'effacer dans leur âme.--Christiane ne m'aime pas! se répétait alors Hans Ulric éperdument; il voulait la tuer, se tuer lui-même; et chaque instant de leur vie, chaque battement de leur pouls, chaque éclair de leur pensée, avait maintenant plus de tortures, et l'on peut dire plus de durée, que tant d'années de leur intimité.

* * * * *

Les journées s'écoulaient cependant, avec une effroyable vitesse, et le Duc qui mourait d'impatience, semblait encore pousser les heures de ses mains, à force de courir et de trépigner dans les derniers préparatifs. La machine matérielle était presque terminée. On avait remplacé Karl Doëry par l'un des barytons du théâtre Lyrique: Wagner enfin, sur un second billet flatteur de Son Altesse, accorda l'autorisation qu'on lui demandait; si bien que, lorsqu'on eut rangé dans la salle, trois cents fauteuils pour pareil nombre d'invités, il ne resta plus qu'à marquer le jour de la répétition générale, à laquelle le Duc voulut assister, et qui tomba le samedi, 21 janvier.

Christiane et Hans Ulric essayèrent leurs costumes, dans l'après-midi; ce n'était pour lui, qu'un sayon de cuir, et pour elle, une longue tunique de laine blanche, avec une plaque d'or qui serrait ses cheveux. La Belcredi vint les chercher sur les huit heures; et ils descendirent tous trois, à un petit salon fort éclairé, qu'on avait ménagé en arrière des coulisses, et qui rendait chez Christiane, par un degré dérobé.

--Ah! mon Dieu! comtesse, dit Giulia, vous avez oublié vos pendants d'oreilles.

C'était une nouvelle galanterie du Duc, deux dents de lion montées en or; rude bijou, que Son Altesse avait fait ciseler pour Sieglinde.

--Vous les trouverez dans le secrétaire, dit Christiane à Hans Ulric qui remonta.

La chambre était déserte et tranquille; deux grosses lampes l'éclairaient. Hans Ulric avait ouvert le curieux meuble, incrusté d'écaille et d'ivoire; et comme il l'allait refermer, et descendre avec l'écrin, tout à coup, dans le fond d'un tiroir, il aperçut ses pistolets, car Christiane redoutant quelque frénésie désespérée, les avait enlevés de chez lui, sans qu'il y prît garde.

Il ouvrit la cassette d'argent, blasonnée du Cheval-Passant, comme tout ce qui sortait des mains de Charles d'Este, et vint regarder ces belles armes, à la clarté d'une des lampes. Alors, le silence qui l'environnait, soudain, lui parut extraordinaire; des souvenirs profonds et confus l'assaillirent, tandis que son cœur s'affaissait dans un vague de souffrance intolérable; et machinalement, le jeune homme continuait de charger l'un des pistolets, en passant à droite et à gauche, des regards éperdus.

--Ulric! Ulric! appela Christiane d'en bas.

Il fit un bond, repoussa la boîte dans le secrétaire, et descendit précipitamment.

La marche des _Hussards de Blankenbourg_, que l'orchestre jouait, pour tirer du Duc quelque royale gratification, annonçait déjà l'arrivée de la compagnie, dans la salle. Charles d'Este se montra en tête, donnant le bras à la Belcredi; elle avait les épaules nues, une aigrette de diamants, et un habit d'étoffe magnifique, or et blanc, chamarré de diamants et de perles; puis venaient, en un seul peloton, les deux bâtards, Arcangeli, M. d'Œls tout bardé de ses croix, avec les autres familiers, et enfin, seul derrière tous, qu'il dominait de la pleine tête, le colossal habit sang de bœuf où suait M. d'Andonville. Le Duc s'assit sur un fauteuil, au premier rang; il mit Giulia à sa droite, et Otto de l'autre côté, quelque peu en arrière de lui.

L'orchestre préluda; une tempête grondait; puis le rideau se sépara par le milieu, et l'habitation apparut, avec des épieux aux murailles, sa massive porte à peine équarrie, et le toit soutenu d'un frêne géant, aux flancs duquel brillait la garde d'or du glaive promis au Walsung. Ulric-Siegmund fit son entrée; Christiane entonna les premières notes du chant de Sieglinde,--et tous deux, au milieu du calme violent qu'ils essayaient de s'imposer, sentaient revenir à leur âme, ainsi que par confuses bouffées, le temps où ils jouaient jadis à Herrenhausen, des comédies et des drames enfantins.

--Cher seigneur! souffla la Belcredi à l'oreille du Duc, parmi les battements de main qui accueillaient la fin de la scène, voyez comme la comtesse joue bien son rôle.

Immobile à un coin du théâtre, tandis que du seuil, le farouche Hunding faisait un geste de surprise en apercevant l'étranger, Christiane attachait sur son frère, des regards absorbés et noirs. Elle l'aimait, elle l'aimait! Que servait de lutter plus longtemps?... Les énormes lustres flambaient au-dessus de la salle déserte, toute préparée et rangée; d'éclatants applaudissements se succédaient presque sans relâche.--Oui! l'on pouvait les applaudir, les misérables! Ce qu'ils jouaient, c'était leur propre cœur; cette musique dont ils amusaient les oreilles des indifférents, c'étaient les cris mêmes de leur passion. Un flot de larmes lui monta aux paupières. Puisque les dieux, puisque Wotan poussait Siegmund dans les bras de sa sœur, l'inceste était-il donc un crime?... Et, défaillante, les regards fixes, abîmée au fond d'elle-même, où il se coulait à cette pensée, une angoisse de volupté, Christiane continuait de songer profondément.

--Bravo! bravo! exclama le Duc, claquant des deux mains à Sieglinde, quand elle se retira d'un pas lent.

La nuit s'était répandue sur le théâtre; Hans Ulric restait seul maintenant, auprès du foyer qui se mourait. La symphonie douce que jouait l'orchestre, n'arrivait pas à son oreille; il s'élevait en lui violemment, mille imaginations, mille désirs; son âme, déjà toute prête au crime, dévorait l'inceste par la pensée. Une porte s'ouvrit; c'était Sieglinde.

Elle avait endormi son époux, en lui versant à boire un narcotique; elle venait pour montrer à Siegmund, l'épée plantée dans le frêne; et cependant que tous les deux, ils parcouraient le vaste théâtre où, dans l'obscurité, Sieglinde avait l'air d'un fantôme blanc, il semblait de nouveau à Hans Ulric, que tout cela ne fût qu'un rêve.--Eh! le savait-il, après tout, s'il dormait ou s'il veillait? Le monde lui apparaissait comme à travers des yeux troubles et vagues, cachés bien avant au fond de son âme. Ce qu'on appelle souffrir et vivre, est-ce autre chose, se demandait-il, qu'une partie un peu plus excitée d'un morne et continuel sommeil? Mais une mélodie s'éleva, forte et héroïque comme le printemps; l'énorme porte, en sursaut, s'ouvrit avec un grand fracas; la blancheur de la nuit inonda la chaumière.

Alors, selon que le veut le poème, Hans Ulric enlaça Christiane dans ses bras; et il sentait battre contre son cœur, ce cœur plein de lui. Leurs voix s'élevèrent à l'unisson, suivies d'un silence d'extase, où l'on n'entendit plus que le murmure inquiet, la rumeur gonflée et palpitante de cette belle nuit de printemps. Tout était volupté, frémissements, tourments d'amour; et la lune, au plus haut du ciel, éclatante et fluide comme le lait, répandait partout un immense philtre, qui forçait les êtres d'aimer. La forêt vivait et soupirait, les ruisseaux s'enflaient de tendresse, des frissons remuaient les amants, enlacés au fond de la scène; dans cet embrassement redoublé, ils prenaient possession d'eux-mêmes. Un instinct leur donna comme un branle secret, pour s'avancer chanter au moment marqué; et cette musique toujours plus chaude, plus pétrie de flamme et de passion, les embrasait, les enivrait: hésitations, scrupules, remords, les deux amants sentaient je ne sais quoi de lourd qui s'envolait, de toutes les parties de leur âme. Ils chantaient, ils chantaient encore; tout ce qu'ils n'avaient jamais pu dire, ils se le criaient par ce chant, qui était leur aveu nuptial; ils triomphaient, ils s'adoraient, ils haletaient de ce rassasiement surhumain de leur amour; et l'âme roulée l'une sur l'autre, soulevés par un transport puissant qui les faisait être au delà d'eux-mêmes, goûtant un orgueil colossal à soutenir leur crime en face, ils ne se souciaient plus de rien. En trois pas, d'un seul geste, Hans Ulric arracha le glaive qu'il brandissait; puis levant dans ses bras, son amante, il s'enfuit impétueusement, et le rideau se referma.

On releva la flamme des lustres, et le Duc, suivi de son cortège, revint dans la serre d'hiver, où il fit appeler Hans Ulric avec sa sœur, aussitôt qu'ils auraient changé d'habit. Une collation y était servie, de gibier, de poisson, de fruits, et de différentes sortes de vins du Rhin, dont Son Altesse porta des toasts; puis, pour remettre Christiane de quelque peu d'étourdissement, car elle avait paru si changée en entrant, que tout le monde s'était écrié, le Duc proposa la partie d'aller voir aux flambeaux, dans le jardin, la cascade de rocailles qui était gelée. Cela fit quelques jeux de lumière dont la compagnie s'amusa, jusqu'au moment où le froid qui augmentait, chassa le Duc vers la maison. Hans Ulric et sa sœur marchaient les derniers, par le sentier couvert de neige épaisse; puis tous deux, sans se dire un seul mot, ils montèrent à leur cabinet.

Elle s'assit dans un fauteuil; le pâle Hans Ulric se mit à la vitre. La lune, toute pleine et sinistre au ciel, semblait le regarder avec des yeux vivants; et il songeait confusément, voyant les étoiles sans cesse, au delà les unes des autres, à cette profondeur infinie des mondes. Il tressaillit soudain, Christiane s'était dressée; et ces pas derrière son dos, ces pas légers le terrifiaient, comme si la Mort eût marché vers lui. D'affreux lambeaux d'un rêve l'assaillirent. Il revit des cierges allumés, un cercueil noir voltigeant çà et là, et lui debout, les yeux fixés sur ses pieds nus, où il comptait cinq pustules livides. Son cœur battait à se rompre; il la sentait derrière lui, peut-être avec un horrible visage, une tête de morte rongée des vers. Fou de terreur, il se retourna, et ils étaient tous deux, face à face. Alors, avec un long frisson, elle s'abattit dans ses bras, en collant sa bouche sur la sienne.

Vers les quatre heures et demie du matin, deux détonations, coup sur coup, réveillèrent l'hôtel en sursaut. Giulia, qui venait enfin de se mettre au lit, après avoir vu sortir Hans Ulric de l'appartement de sa sœur, prit rapidement un déshabillé, et courut à la chambre du comte. Tout y était dans une extrême confusion, portes ouvertes, et les valets éperdus, qui couraient et se poussaient l'un l'autre. Le comte Ulric avait commencé par se tirer dans la poitrine, un des pistolets du duc Charles, puis se retrouvant encore vivant, il s'était brûlé la cervelle.

VI

Il y eut des tables à l'hôtel, où nombre de gens vinrent s'inscrire, et juste autant d'aunes de drap noir qu'en exigeaient les strictes bienséances. Pour du chagrin, le Duc n'avait jamais aimé le «fils de la serve,» comme il le nommait, de sorte qu'on ne perdit pas le temps à s'amener des larmes au bord des yeux, et que, les obsèques réglées, et les valets vêtus d'enterrement, il ne fut plus question de Hans Ulric, ni d'affliction. Bien mieux, la terrible tragédie eut un contraste ridicule, par la farce qui lui succéda.

Un soir donc, précisément comme il rentrait des funérailles, Franz trouva Emilia disparue. Il interrogea les femmes de chambre; elles se regardèrent, et lui dirent ensuite, qu'après beaucoup de pleurs et de cris, à la suite de la scène du déjeuner...

--Oui! oui! après! interrompit le comte, qui savait bien que ce déluge provenait d'un nouveau refus d'épouser...

--Mademoiselle, tout à coup, avait demandé une voiture, et donné l'ordre au cocher, croyait-on, pour un embarcadère de chemin de fer. Franz envoya chercher Arcangeli, mais le cher frère fit l'aveugle, qui n'avait rien vu, ne savait rien.

--Allons, Giovan, dis-moi où est ta sœur?

--Hé! bonne Vierge; l'avait-il dans sa poche! et n'y tenant plus, l'Italien s'exclama contre de tels soupçons, protesta de son ignorance, et se déchaîna même contre Emilia, avec peu de ménagement.

Le lendemain pourtant, d'assez bonne heure, il se présenta chez le seigneur comte, et après une verbeuse préface, Arcangeli nomma Saint-Germain, où s'était enfuie Emilia, et qu'il venait, à l'instant même, disait-il, d'apprendre par un court billet.

Franz partit tout de suite, à la chaude, n'ayant dans le cœur et dans la tête, que de revoir sa maîtresse. Il comptait avoir recours là-bas, à l'un de ses intimes amis, le marquis de Courson, lieutenant aux hussards, qui lui aiderait ses recherches; mais en sortant de wagon, le doute lui vint justement, si la maison du marquis n'était pas le refuge de son Hélène. Rien d'impossible au _sproposito_, quelque déconcertant qu'il parût. Le jeune homme, en maintes occasions, avait rendu à l'Italienne des soins et des attentions, qui avaient été bien reçus; et d'ailleurs, le désir de se faire chercher et de piquer la jalousie de Franz, avait peut-être autant de part à l'étrange fuite d'Emilia, que ce grand efflanqué de Courson, avec le jaune, la laideur et les bourgeons dégoûtants de son visage. Ce fut à quoi Franz s'en alla rêver, dans l'allée de la Terrasse, et les nombreuses vraisemblances qu'il trouvait à cette explication, le défrayèrent sur le chemin. Il visita ensuite le château, rôda quelques instants, aux abords de l'hôtel du marquis, d'où la frayeur d'une scène publique, en cas qu'Emilia sortît, ne tarda pas à le chasser; puis, après avoir déjeuné, le comte rentra gaiement à Paris, persuadé qu'on se jouait de lui.

Franz se mit au lit de bonne heure, et passa une soirée charmante à raisonner de cette escapade, cœur à cœur, avec Louis, son valet de chambre. Il trouva, en se réveillant, une lettre de la fugitive, qui donna toute la lumière dont l'affaire avait encore besoin, et curieuse aussi, dans sa sécheresse, pour bien connaître l'Italienne, de qui, si les actions étaient fort romanesques, le style n'y répondait pas toujours:

«François,

«Vous êtes venu aujourd'hui ici pour prendre des renseignements; vous avez eu tort de retourner sans voir le marquis, car je suis dans sa maison. Je suis venue lui demander un abri pour quelques jours, jusqu'à dimanche; vous savez que je ne voulais pas rester votre maîtresse, à offenser la Vierge et les Saints.. Mais il serait inutile de répéter toutes les raisons.

Si donc vous n'êtes pas décidé à m'épouser, je serai dimanche, la maîtresse du marquis. Je vous jure à genoux sur l'âme bienheureuse de mon père, que jusqu'à présent, rien ne s'est passé.

Pour le cas où vous me refusez comme votre femme légitime, renoncez dès à présent, à toutes relations avec moi. Adieu! j'attends votre réponse. Réfléchissez, ma résolution ne changera pas».

--Tra, la, la, la, tra, la, la, chantonna le comte entre ses dents, et ce fut sa seule colère contre l'insolente alternative, que lui présentait Emilia. Sa gaieté redoubla encore, sur un billet du marquis de Courson, où celui-ci racontait plaisamment la tombée des nues de l'Italienne, ses sanglots, ses transports, ses déplorations, les pistolets dont sa chasteté était gardée, et que, ne voyant pas d'issue à cette scène grotesque, il avait fini par aller se loger d'emprunt, chez un ami, laissant la dame, par courtoisie, maîtresse du champ de bataille.

Inutile victoire pourtant! Dans cette maison abandonnée, Emilia se dévorait de voir s'écouler sans effets, un temps si précieux et si palpitant. A bout de patience, elle écrivit; mais Franz renvoya la missive, avec ces seuls mots ajoutés en marge de la signature:

«_La manière dont vous avez agi, ne dénote pas une personne comme il faut_».

C'était pour qui connaissait le comte, si amoureux des bienséances, le plus hautain reproche qu'il pût faire; et Giovan, qui survint peu d'heures après, confirma que tout était perdu, et qu'en cherchant à s'opiniâtrer, il n'y aurait rien d'avancé que de causer sûrement, l'éclat d'une rupture irrémédiable. Un dernier reste de comédie fit écrire à Emilia, une lettre désolée; après quoi, soufflant dans sa main pour sécher ses yeux, et quittant ce Saint-Germain funeste, la jeune femme s'installa rue d'Orléans, près du bois de Boulogne, où Giovan, provisoirement, lui donna le pot et le logis, encore qu'elle fût à son cou une lourde meule de plus.

Le temps était passé, en effet, de la faveur que l'Italien avait trouvée longtemps, près du Duc. Les amusettes, avec lesquelles il menait auparavant son maître, les bouffonneries qui servaient aux choses les plus sérieuses, perdaient de leur saveur, pour être du réchauffé:

--Va! c'est bien! mon pauvre Giovan, disait Charles d'Este, languissamment; et ce ton même se haussa, et devint de journée en journée, plus impérieux et plus aigre, après l'étrange aventure de Saint-Germain. Les cravates vert-pomme d'Arcangeli, son esprit bas, étroit, mesquin, et qui puait par trop, la sale coque d'où il sortait, jusqu'à ses breloques de corail, commençaient à fatiguer le Duc, et à le mettre à contre-poil de tout ce que faisait son bouffon. L'Italien semblait se résigner, tendait le dos sous la gouttière. Son cœur, cependant, saignait en secret, d'un si entier renversement. Lui, qui avait été l'homme unique dans l'hôtel, et bon à tout, depuis vider le pot de chambre de Son Altesse, jusqu'à reconquérir ensemble le duché, après dîner, se voyait réduit présentement à la seule toilette du maître, sèche, contrainte, silencieuse;--ou bien, s'il risquait la gambade, le Duc l'arrêtant d'un regard glacé, revenait aussitôt à ses chiffres, et aux gens de loi, qui faisaient, en ce moment, son unique et fort peu plaisante compagnie.

Tous ces tracas qui l'infestaient subitement, n'avaient d'autre guêpier que l'hôtel Beaujon lui-même. Après avoir, dans ses premiers transports, envoyé des présents superbes aux deux architectes, le duc Charles, avant de payer, s'était avisé de vérifier leurs grimoires. Il fut épouvanté des voleries, et l'ambition d'y voir clair lui croissant avec l'esprit de chiffres, notre homme, un beau jour, fit charrier dans son appartement, les inventaires généraux, les baux, les mémoires, les contrats, l'état des recettes et des dépenses, sur lesquels il passa bientôt les matinées, en compagnie de M. Smithson, à dérouiller sa plus abstruse et sa plus profonde arithmétique.

Il en apportait chez la Belcredi, un cerveau encore tout offusqué; si bien qu'assommé d'étiquette, et comme Giulia mettait son souci à tâcher de le divertir, et à faire fleurir pour lui, sa table et son appartement, Charles d'Este prit l'habitude de déjeuner tête-à-tête avec elle. Ils avaient là chacun leurs plats; elle abondamment, car elle aimait à manger et de toutes choses; le Duc assez peu, et toujours les mêmes: force fruits à l'entrée du repas, surtout des melons et des figues, des chapons, pigeons et gibier rôtis et bouillis, et quotidiennement, quelque pâtisserie, avec des farces de fromage, de caviar, ou de graines de pavot; mais tout cela, tellement plein de jus et relevé d'épices, qu'on n'était presque plus surpris des torrents de bière glacée, dont le Duc éteignait tout ce feu; jamais de salade ni de venaison, rarement du poisson, qu'il déclarait fade, et le petit coup de liqueur ou de très vieux cognac après table, tout en maniant ses écrins, que la Belcredi allait lui quérir.

C'était le temps, effectivement, où le Duc avait entrepris de dresser le _Catalogue officiel_ de sa collection de pierreries. Il y fut aidé tout du long, par le sieur Van Moppes, expert-joaillier, lequel avait vendu jadis quelques bagatelles à Giulia, et qu'elle fit connaître à Son Altesse. Qui entrait, apercevait le Juif, juché sur une chaise haute, son gros œil collé contre un diamant, le museau livide, tout ramassé, et ressemblant fort à une grenouille: et toujours, devant lui, son éternelle paire de balances, dont deux énormes bosses qu'il avait, dans la poitrine et dans le dos, semblaient l'étui. Cependant, le lit de repos, de dessus lequel Charles d'Este dominait les assistants, disparaissait sous plus de vingt millions de pierreries de toutes sortes, diamants, rubis, monstrueuses turquoises, émeraudes de la grosseur d'une prune de la reine-Claude; et, à la lueur des candélabres, le Duc barbu et immobile, tous les doigts, jusqu'au pouce même, scintillant de mille feux, et des colliers plein la poitrine, semblait comme un roi de théâtre sur son estrade.

Tant de tracas que se donnaient M. Smithson et l'expert-joaillier, à passer des chiffres au crible et à peser des diamants, était pour un dessein venu à Charles d'Este, après la mort de Hans Ulric, et qui voulait qu'il mît de l'ordre dans sa fortune: celui de faire son testament. Il n'eut pas la joie toutefois, de si bien nettoyer ses affaires, qu'il ne lui restât au milieu, une vingtaine de puants procès, car, las de se fatiguer l'esprit, le Duc attaqua d'un seul coup, tous les mémoires des entrepreneurs; mais qu'étaient les quelques cents mille francs en litige, au prix du monstrueux argent que révéla le testament: cinq millions à Christiane, en se mariant, cinq autres, à la mort du Duc; au comte Franz, quinze millions; et le surplus, près de trois cent trente millions, _id est_, disait le précieux brouillon:

_Nos châteaux, nos domaines, nos forêts, nos mines, nos salines, hôtels, maisons, nos parcs, nos bibliothèques, jardins, carrières, diamants, joyaux, argenterie, tableaux, chevaux, voitures, porcelaines, meubles, argent comptant, fonds publics, billets de banque, et particulièrement, cette partie importante de notre fortune, qui nous a été prise et retenue de vive force, depuis 1866, dans notre duché de Blankenbourg_,

le Duc les laissait à son cher Otto, à la charge pour celui-ci de payer quelques legs, qui seraient désignés dans des codicilles postérieurs.

* * * * *

Le trouble et le bourdonnement furent extrêmes à l'hôtel, dès qu'on y apprit le testament. Ne sachant rien qu'en gros et par rumeurs contradictoires, que M. d'Œls s'amusait à répandre, chacun tremblait que le voisin n'eût mordu sur sa part du gâteau, jusqu'à cette bonne Augusta, qui brava le péril des courants d'air, pour venir se jeter aux pieds de la chanteuse, la suppliant qu'elle lui conservât la faveur de ses bonnes grâces. C'est que la Belcredi paraissait dans le plus radieux état, où personne eût jamais été, auprès de Son Altesse. Même appartement, même lit; Charles d'Este ne bougeait plus guère, de derrière la jeune femme. Ils étaient ensemble à présent, sur le tour de mignardise et de tendresse, et Giulia, vingt fois le jour, prenait les ordres de son «cher seigneur,» pour sa parure ou son occupation.