Part 7
Et pendant plusieurs jours après cet éclat, une sorte de timidité farouche lui mit un cachet sur les lèvres, sans que ce silence prolongé pût rebuter la Belcredi. Frivole et oisive devant Charles d'Este, elle se montrait avec les jeunes gens, toute Shakespeare et toute Beethoven. La chanteuse savait beaucoup; elle jugeait des ouvrages d'art avec goût et discernement, et simulait d'entrer dans les émotions des livres, aussi ardemment que le faisaient ces deux âmes enthousiastes. Ce fut Giulia qui leur révéla le sombre _Manfred_ de Byron et la partition de Schumann qu'ils avaient toujours remis de lire. Elle leur en déclama des passages, l'invocation à Astarté: _Entends-moi! Entends-moi, Astarté! Ma bien-aimée, réponds-moi, j'ai tant souffert, je souffre tant!_ et la scène entre le frère et le fantôme de la sœur. Elevée par sa mère anglaise, elle avait joué quelque temps à Londres, car ses gestes et son pathétique n'étaient pas moins admirables que son chant; et elle parla si fréquemment de certaines tragédies du temps de Shakespeare, _le Cœur brisé_ de Ford, _le Diable blanc_ de Webster, les citant comme des chefs-d'œuvre, qu'elle fit naître à Hans Ulric et à Christiane le désir pressant de les connaître.
Une après-midi donc, cédant à leurs instances, elle leur en apporta les volumes, et leur débita les plus belles scènes du _Juif de Malte_, de Marlowe, du _Valentinien_, de Fletcher, et du _Volpone_, de Ben Jonson. Virile et d'un esprit hardi, elle aimait ces pièces singulières, dont le sang, la terreur, les épées, le tumulte et les cris dont elles sont pleines, lui faisaient rugir l'âme à l'aise. La lecture se prolongea: à chaque fois que Giulia pensait finir, Hans Ulric et sa sœur s'écriaient, jusqu'au moment où ils convinrent enfin que «cette scène-ci» serait la dernière. Elle les enveloppa tous deux d'un sourire et d'un regard cruel, leur dit:
--Soit! c'est vous qui le voulez!
Et se déployant avec son volume, en femme qui prend son parti, lentement, sans nommer le titre, et uniquement l'auteur qui était Ford, elle commença:
GIOVANNI.
Voyons, ma sœur, donnez-moi votre main. J'espère qu'une promenade avec moi ne va pas vous faire rougir; il n'y a personne ici que vous et moi.
ANNABELLA.
Pourquoi me dites-vous cela?
GIOVANNI.
En vérité, je ne pense pas à mal.
ANNABELLA.
A mal?
GIOVANNI.
Non, non, en vérité!... Comment vous portez-vous?
ANNABELLA, à part.
J'espère qu'il n'a pas perdu la raison! (Haut.) Je vais très bien, mon frère.
GIOVANNI.
Moi, je suis malade, et si malade, je le crains, que j'y laisserai ma vie.
ANNABELLA.
La bonté divine nous en préserve! Ce n'est pas vrai, j'espère!
GIOVANNI.
Je crois que vous m'aimez, ma sœur.
ANNABELLA.
Oui! vous le savez bien.
GIOVANNI.
C'est vrai, je le sais!... Vous êtes très belle...
Elle avait récité ce prélude d'un ton bas et glacé, et qui faisait pressentir quelque mystère. Alors la Belcredi reprit haleine. Il s'était peint un rouge sombre, avec des yeux étincelants, sur la figure tartare de Hans Ulric, et la tête en avant, le cœur battant, suspendu, il attendait avidement chacune des phrases du dialogue: Christiane en face de lui, les joues pâles, la bouche entr'ouverte, présentait un visage comme effrayé... Mais la voix de la Belcredi s'éleva, disant ces paroles:
GIOVANNI.
Annabella, je suis perdu! L'amour que j'ai pour toi, ma sœur, et la vue journalière de ton immortelle beauté ont détruit l'harmonie de ma vie et de mon repos.
ANNABELLA.
O mes justes craintes! Eloignez ce malheur! Si ce que vous dites est vrai, il vaut mieux que je meure!
GIOVANNI.
Vrai! Annabella, est-ce le temps de plaisanter? J'ai trop longtemps étouffé les flammes cachées qui m'ont consumé. Combien de nuits silencieuses j'ai dépensées en soupirs et en sanglots! J'ai passé au crible toutes mes pensées, j'ai défié la destinée, j'ai plaidé contre ma passion, j'ai fait enfin tout ce que pouvait me conseiller la noble vertu, mais ce fut inutile: mon destin veut que vous m'aimiez ou que je meure!
ANNABELLA.
Dites-vous votre pensée?
GIOVANNI.
Que le malheur m'écrase à l'instant, si je la déguise!
ANNABELLA.
Vous êtes mon frère, Giovanni.
GIOVANNI.
Et vous ma sœur, Annabella, je le sais.
Alors, Giulia s'arrêta et leva la tête, et cela fit un long silence où l'on eût entendu un ciron marcher. Christiane toute blanche, les yeux mourants, s'était renversée dans son fauteuil; de grosses larmes s'amassaient au bord de ses paupières. Lui, le regard farouche et contraint, et sur les traits quelque chose d'éperdu, paraissait frappé de la foudre. Quel secret de leur âme angoissée retrouvaient-ils donc dans ces cris de Giovanni et d'Annabella? Ce je ne sais quoi de poignant qu'ils sentaient en eux soudainement, à travers les détours tortueux et les ténèbres de leur cœur, allonger la main sur leur blessure, ah! savaient-ils déjà que c'était du remords et l'horreur de leur coupable paix? Des nuages enflammés s'éteignaient au couchant; les oiseaux ne pépiaient plus; la lune se levait au haut du ciel, avec son croissant d'un argent pâle, et il se répandait de tous côtés, une sérénité extraordinaire. Cependant Giulia poursuivait:
ANNABELLA.
Vis! tu as vaincu sans combattre: ce que tu me demandes, mon cœur captif l'a depuis longtemps résolu. Je rougis de te l'avouer, mais je veux le dire pourtant: pour l'un de tes soupirs, je poussais dix soupirs, pour chacune de tes larmes, je répandais vingt larmes, non point tant parce que je t'aimais, que parce que je n'osais le dire; à peine osais-je le penser!
GIOVANNI.
Que cette musique ne soit pas un rêve; ô dieux, je vous en prie, au nom de la pitié!
ANNABELLA, s'agenouillant.
A deux genoux, mon frère, et par les os de notre mère, je vous en conjure; ne livrez point mon secret à votre raillerie, ou bien à votre haine; aimez-moi, ou tuez-moi, mon frère.
GIOVANNI, s'agenouillant.
A deux genoux, ma sœur, et par les os de notre mère, je vous en conjure; ne livrez point mon secret à votre raillerie, ou bien à votre haine; aimez-moi, ou tuez-moi, ma sœur.
ANNABELLA.
Ainsi vous disiez vrai?
GIOVANNI.
Oui! vrai, et toi aussi, j'espère; dis, je parle sérieusement.
ANNABELLA.
Je le dis et je le jure.
GIOVANNI.
Moi aussi je le jure, par ce premier baiser... un autre... un autre... encore un...
La Belcredi se tut, laissa tomber sa voix; quelque peu de pitié lui prenait enfin à considérer Christiane, tandis que Hans Ulric, blême et suffoqué, se remuait impétueusement sur sa chaise. Il voulut parler... sa voix s'étrangla; un orage de pleurs, de sanglots, de cris se déborda de sa poitrine, et il s'enfuit afin de les cacher... Christiane ne remuait point, deux ruisseaux de larmes silencieuses coulaient de ses paupières fermées; le crépuscule descendait, et couvrit le départ furtif de la Belcredi.
Elle épargna dès lors, pendant quelque temps, la contrainte de la revoir à Hans Ulric et à sa sœur. La chanteuse se donna pour indisposée;--et cette vie obscure, tranquille, qui semblait s'écouler sans volupté, au milieu des plaisirs qui sollicitaient Giulia, comme sans ambition parmi les richesses qui l'environnaient, formait un contraste saisissant avec le tapage et les folies dont Emilia emplissait l'hôtel, à ce moment même.
* * * * *
Le temps ordinaire de fleurs et de miel de ces sortes de liaisons n'avait guère duré pour le comte Franz. Aux premiers avis qu'il donna, l'Italienne s'était rebiffée avec aigreur, et les chapeaux, les plumets, les grands airs, bien loin qu'elle les corrigeât, avaient redoublé d'extravagance. Le pauvre patito haussait les épaules, se contentait de murmurer:
--Quelle Marphise! ou bien: Quelle Bradamante! et s'avouait, tout en lissant ses moustaches, qu'il n'avait su ce qu'il faisait, de se passer au cou cette corde.
Emilia rêvait mariage à présent, et sommait le jeune homme de ses promesses. Après les avoir reçues en l'air, ainsi que Franz les prononçait, l'Italienne en était à les tenir pour valables, à jurer qu'on l'avait abusée. Elle voulut se dire grosse, comptant probablement sur l'effet de la tendresse paternelle. Ce fut une assez longue comédie de joie, et des bavardages intarissables sur le poupon, dont elle protestait par avance, qu'il aurait les yeux bleus, «et le grand appétit de son père». Mais la tranquillité de Franz, et le peu de peine qu'il prit pour cacher son incrédulité, convainquirent à la fin l'Italienne que là n'était pas la fibre sensible, et ne pouvant, tout bien considéré, servir à rien, cet enfant postiche disparut, aussi promptement qu'il s'était formé.
Elle ne savait que résoudre, que devenir, où tourner sa vue. Elle imagina de se retrancher derrière des scrupules de piété; Franz était boudé, traité comme un nègre, et chaque soir, la porte fermée, quand il frappait chez sa maîtresse; mais à force de discours moraux, et de simuler la religion, l'Italienne en sentit soudain, réellement, un réveil cuisant et douloureux. Des riens lui devinrent des hydres; prières, macérations, jeûne rigoureux, les pratiques les plus austères suffisaient à peine à son repentir, à son horrible frayeur du diable. Elle donna une scène tragique, en s'allant jeter aux pieds d'Augusta, la supplier de ne point la maudire, de quoi l'autre bien étonnée, ne faisait que lui répéter:
--_Aber! aber! chère temoiselle..._
Puis finalement, se mit à pleurer avec la pauvre Madeleine. Dès lors, les visites se succédèrent; Augusta montrait à l'Italienne comment connaître l'avenir par des calculs et des petits points, la caressait, lui contait les romans de fées dont elle était pleine, et quelquefois, lui faisait fête de quelque cuisine à l'allemande, soupe aux choux, boulettes de farine nageant dans un brouet d'épices, et toujours des farces de chair à saucisse.
Alors, voyant que rien ne l'avançait, Emilia éprouva soudain de furieux emportements. Elle brisa ses vierges, lacéra ses scapulaires, et elle injuriait les saints, disant que ces grands _coglioni_ n'avaient aucun pouvoir. Les manières soumises de Franz ne le mirent pas à couvert de l'orgueil et de l'insolence de cette impérieuse Junon. On l'entendait de deux pièces maintenant; ce parler haut ne baissait pas de ton, même pour les choses les plus intimes. L'ordinaire devint promptement trois ou quatre scènes par jour. Epuisée, elle avait recours à se faire peigner par sa femme de chambre, ce qui la calmait, l'assoupissait; sa chevelure lourde et soyeuse dégageait des étincelles par les temps d'orage, et ce fut ainsi qu'il lui naquit une de ces idées extravagantes, qui obligeaient parfois de douter si elle était de sens commun. Elle s'imagina follement que la résistance de Franz venait peut-être de prétentions, de chimères d'aristocratie, et tout du même élan, ne réfléchissant point, adressa au comte d'Œls les lignes suivantes. Il faut dire que selon la mode des cours, et sans que personne le prît pour bon, le Duc appelait son chambellan, familièrement, «mon cousin.»
«Comte, on me nomme Porte-Bonheur, je veux vous porter bonheur et vous rendre la santé; voici ce que je ferai pour vous: je suis catholique, je me ferai protestante, cela vous portera bonheur, puis j'ai tant de magnétisme en moi, et surtout dans mes cheveux, que ma présence dans la même chambre, suffira pour faire partir vos douleurs.
En revanche, je vous demande un tout petit service, j'ai envie d'être la cousine de François; adoptez-moi comme votre fille, je ne demande que votre nom, j'ai l'idée que François se réconciliera plus facilement avec moi, si je suis sa cousine.
Croyez-moi, cher comte, une bonne action vous portera bonheur, songez-y bien! gagner une âme pour votre religion!»
EMILIA CATANA.
On peut penser les gorges chaudes, et l'éclat de risée qui accueillit cet étrange galimatias. M. d'Œls, prisonnier dans son lit, et non par grimace cette fois, expédia aussitôt l'épître à Son Altesse, car sa goutte, chez le chambellan, rendait plus âcre encore le venin. Il n'en arriva pas toutefois, ce que le bon sire espérait; trop de soucis domestiques harcelaient Charles d'Este, pour qu'il songeât à cette bagatelle. Il était en effet, vers ce milieu d'octobre, en plein travail de s'installer à l'hôtel Beaujon.
Les premières journées s'écoulèrent à finir d'ajuster mille petits coins, et entre temps, à parcourir la maison, suivi du fidèle Arcangeli, lequel écrivait à mesure, tout ce qui passait par l'esprit du maître, pour singulariser et embellir. Les fenêtres leur découvraient tout près, l'Arc-de-Triomphe, et le Duc riait quelquefois de se voir logé, lui, petit-fils du généralissime prussien, devant ce superbe trophée de la «Marseillaise», qui criait éternellement la guerre et le défi à son aïeul.
La survenue du comte Otto, dont l'entresol était achevé, donna à Son Altesse une autre sorte d'occupation, et déchaîna, à travers l'hôtel, comme un tourbillon furieux, sans que le Duc en marquât moins de complaisance, et l'on peut dire de soumission, envers le jeune homme.
Ce fils chéri promenait maintenant, partout avec lui, un bas valet de dix-huit ans, qui répondait au nom ou au sobriquet mythologique de Saint-Amour. Le plaisir de donner ensemble du cor de chasse avait introduit auprès d'Otto cette crapule d'écurie; la fantaisie insensiblement, s'était tournée en goût déclaré, et bientôt le jeune comte se montra jaloux de son compagnon, jusqu'à la fureur. Des plus petites choses même, Saint-Amour n'en fut plus le maître: tantôt prêts à sortir tous deux, son capricieux tyran le renvoyait, d'autres fois il l'accablait d'injures, et le faisait pleurer, pour des rivaux dont il prenait ombrage. Les coups de pied, les soufflets n'étaient pas rares, suivis de raccommodements; tout cela tellement public, que M. d'Œls qui commençait à se remettre, demanda un jour, ironiquement:
--Si c'était là le grec que le baron de Cramm avait enseigné à son élève?
Petit, leste, rousseau, des cheveux filasse, Saint-Amour déconcertait à première vue par une laideur particulière, mais avec des yeux verts et clairs, et un minois chiffonné qui pétillait de tant de vice, de promesses et d'effronterie, qu'il était pire que joli. Le Ganymède ne tarda guère à se montrer paré des plus riches cravates et des habits les plus collants, plein d'argent, de pommades, de bagues--et des bijoux partout où il en pouvait étaler; glouton d'ailleurs, crapuleux, se plaisant aux ordures, et fait comme exprès pour Otto.
De l'un à l'autre cependant, les derniers travaux prenaient fin, et durant une quinzaine, ce fut des installations qui se succédèrent: la Belcredi, le comte Franz, les chambellans, bref le gros de la troupe, et tous, assez peu charmés de leur nouveau séjour. Partout des niveaux différents, des montées, des recoins, des tourelles, des pièces doublées, aveuglées en débarras et en garde-robes, et parmi tant de magnificence, d'extrêmes incommodités, et les vues des appartements les plus noires, les plus écrasées, les plus puantes. Emilia même en lâcha des plaintes indiscrètement, qui, si le Duc les eût apprises, auraient sans doute empêché la grâce qu'il lui fit, d'ignorer son intrigue aussi parfaitement qu'il en était informé, et de la garder à son service. Mais en souvenir de Claribel, il voulait traiter l'Italienne autrement qu'il n'eût agi avec une autre. Il l'établit donc sur un pied régulier, en la nommant en double d'Augusta, dame d'honneur de la comtesse Christiane.
Finalement, à force d'émigrer, il ne resta plus dans l'ancien hôtel que quelques valets qui pillaient tout, la visionnaire Augusta, afin de retarder le moment d'avoir les prémices de ce plâtre neuf, et Hans Ulric avec sa sœur, heureux, peut-être, de cette solitude. Elle ne put durer toutefois; un ordre du Duc arriva, si impatient et si absolu qu'il fallut obéir au plus vite, et passer à l'hôtel Beaujon; et celui des Champs-Elysées fut affiché à vendre, dès cet instant même.
* * * * *
Le lendemain, sur les deux heures, Charles d'Este fit appeler autour de lui ses quatre enfants, Giulia Belcredi, Arcangeli, avec ses autres familiers en grand uniforme, et prenant la tête du cortège, Son Altesse se régala de les mener partout, à travers le nouvel hôtel. Les stations furent infinies dans les jardins, dans la faisanderie, garnie de toute espèce d'oiseaux rares, et surtout aux fameuses caves superbement éclairées. Le Duc piaffait d'aise, portait haut la tête, et poussait à chaque moment de gros rires, qui devinrent du braire à force d'éclat, lorsque M. de Cramm, en heurtant par mégarde un des lambris du dernier caveau, éveilla de tous les côtés, de retentissantes sonneries d'alarme:
--Ah! ah! de Cramm, répétait le duc Charles, je vous y prends, vous essayiez de me voler!
Et il brandissait ses clefs, les larmes aux yeux. Puis voilà Son Altesse qui pousse une porte, dans l'épaisseur du mur, si exactement coupée, et la serrure tellement perdue, qu'il n'était pas possible de la découvrir. Un escalier bas et gironné, d'une quarantaine de marches, muni de grilles et se terminant par une porte en fer, à secret, conduisait à un réduit voûté, qui était la cache des trésors.
Là, dans des coffres de fer scellés à la muraille et bien armés de grosses barres, dormait un immense argent comptant: ducats, doublons, pistoles à l'effigie des ancêtres de Charles d'Este, vieilles guinées de tous les règnes, depuis l'avénement au trône d'Angleterre de la branche cadette de Blankenbourg, frédérics, louis, napoléons, qui avaient fait maintes campagnes, parmi les équipages de l'oncle du Duc; tout cela dans des sacs étiquetés et entassés, dont le total allait à des monts d'or. Un seul coffre, rien qu'en lingots d'argent, et en billes de platine empilées, passait le million et demi. Le Duc se plut à ouvrir, entre beaucoup d'autres, plusieurs caisses emplies de monnaies neuves et frappées sous son règne, et pris de générosité, en fit un présent considérable à d'Andonville et à M. d'Œls. Il fallut essuyer en revanche de terribles explications, comment le caveau pouvait être inondé en cas d'incendie, l'épaisseur des voûtes et des murailles, et des calculs du bout de sa canne, sur le pavé de pierres plates, à la lueur du gaz qui dansait. Charles d'Este crevait de joie et de tendresse pour son hôtel; on le voyait aller de l'un à l'autre, tout radieux, et comme porté sur les airs.
Ils revinrent dans l'antichambre, gardée par deux valets intérieurs, fort haute, dorée, magnifique, et qui leur réservait une surprise nouvelle, à ce bas bout de la salle où le Duc les avait entraînés. Joseph poussa un ressort caché, et la muraille de s'ouvrir, présentant une cage vitrée, et dans la cage un somptueux fauteuil, garni d'un marchepied de velours. Outre que par cet ascenseur, c'était du chemin, des escaliers et de la fatigue d'épargnés, Charles d'Este s'en trouvait encore touché à un endroit bien plus sensible. Esprit puéril et faussé, il adorait ces moyens romantiques, et tout ce qui sentait la machine, le théâtre et l'extraordinaire lui paraissait la marque qu'on était nourri dans un air de grandeur et de luxe.
Tous s'assirent l'un après l'autre, et le fauteuil les déposa au milieu même d'un escalier, devant une assez vilaine porte. Le Duc monta cinq ou six degrés à travers l'épaisseur du mur, traversa une étroite antichambre tendue de vieilles tapisseries représentant des villes italiennes, et soulevant une portière:
--Messieurs, dit-il, voici ma chambre.
En face d'eux, sous un dais d'ancien velours de Gênes couleur vin, chargé de plumes, de falbalas et de broderies de vieil or, se voyait un superbe lit, doré et majestueux comme un trône. Une balustrade à hauteur d'appui, la dorure épaisse et foncée, qui régnait au pied même du lit, d'un bout à l'autre de la chambre, la retranchait au moins d'un bon tiers, dans sa longueur. Là dedans, tout éblouissait, tout riait aux yeux; l'or, la peinture, la sculpture, les ornements les plus exquis et les plus riches répandus partout; une somptuosité effrénée, le plafond d'argent et d'or mat, les murs brodés d'un dessin magnifique, or et pourpre, en relief d'or massif, le merveilleux tapis de Perse posé sur une natte épaisse de bourre de soie; les carreaux, les fauteuils, les meubles admirables et sans prix. La nature s'était épuisée, tous les métiers et tous les arts avaient sué pendant des années, pour venir à bout de parer ce plafond, ces portes, ces murailles, et que ce fou y pût faire la roue et y promener comme par le nez, ses enfants et ses domestiques.
--Mais le coffre-fort, où est-il donc? se demanda soudain entre ses dents, le comte d'Œls, tout plein de la pensée commune.
Alors, prenant un air de sérieux et de majesté inaccoutumés, Son Altesse les conduisit à l'extrémité de la vaste chambre, dans un grand cabinet ouvert qui y tenait, et plus bas de trois marches. Il était, jusqu'au plafond même, matelassé d'un satin flamme de soufre, où le Duc eut besoin d'attention pour retrouver ce qu'il cherchait. Enfin, un carillon retentit, des charnières et des ressorts cachés jouèrent si subtilement, qu'en un clin d'œil, le panneau entier s'était replié sur lui-même, comme les lames d'un paravent, et le coffre-fort apparut.
Il y eut quelques cris de surprise, répandus par les surprises voisines; après quoi, plus rien qu'un frémissement, des ondulations de murmures étouffés, tandis que Charles d'Este combinait les divers secrets de l'immense porte, où brillait, émaillé au centre, le Cheval-Passant de Blankenbourg. Tous cependant, attachaient dessus une prunelle étincelante, le concentrement, l'air d'attention redoublèrent sur les visages; le plus profond silence s'établit, au moment où Son Altesse ouvrit enfin la dernière serrure.
Ils reculèrent instinctivement; jamais spectacle si éclatant, si fastueux, si effrayant, ne s'était présenté à leurs yeux, pas même à leur imagination. Dans le compartiment d'en bas, large et profond à lui seul, comme une médiocre alcôve, des monceaux de billets de banque, mille sortes de papiers d'Etats, de Villes et de Compagnies, entassés et jetés en désordre, composaient un chaos de richesses prodigieuses, en attendant M. Smithson, le seul capable de le débrouiller.
Les espèces se montraient au-dessus, en grosses piles de louis, quelques-unes écroulées et formant une mare, de laquelle le Duc puisait chaque jour, son argent de poche; et le haut immense du coffre-fort était destiné pour les bijoux, la vaisselle et les orfèvreries, étalés avec une pompe admirable. Ce qu'il y avait là de joyaux, de diamants, de fils de perles, de montures inestimables provenant du trésor des anciens ducs, de sacs de velours vert pleins de pierreries, de curiosités et de raretés, eût lassé plusieurs heures de patience à entreprendre de les nombrer. Mais le plus beau était le fond, capitonné de satin aurore, et qui éblouissait d'émeraudes, de saphirs, de brillants superbes, et de grands tours de merveilleux rubis. Il est incroyable la clarté que donnait cet amas de diamants; leur arrangement composait comme une espèce de soleil mystérieux, dont la splendeur étonnait les yeux; et dans la lumière crépusculaire, devant ces richesses inouïes, le silence extrême annonçait assez de quelle occupation profonde tous les esprits étaient saisis.
--En cas de danger, reprit le Duc d'une voix étouffée, et désignant le coffre béant, il peut, au moyen de chaînes et de contrepoids, descendre au fond du grand caveau.