Part 5
Il exécrait l'Italien en effet, et celui-ci le fuyait de peur, connaissant les emportements et la violence du jeune comte. C'était comme une trombe toujours allante, pleine de cris, de coups, de furie, et devant laquelle tout se cachait. Le pauvre bonhomme de Cramm, à la chaîne de son terrible élève, tremblait sous lui, n'osait pas souffler, ni lever les yeux, heureux d'être oublié, en se limaçonnant. Par deux fois déjà, les farces féroces du jeune comte avaient manqué coûter la vie au précepteur, d'abord quand Otto lui avait vidé du vitriol dans son verre plein, puis le jour où, du haut du perron, il lui tira dessus un pistolet, lequel se trouva bel et bien chargé.
Mais autant l'enfant étalait de sauvagerie et de démence, autant le Duc se montrait indulgent, attribuant ces violences à l'âge qui bouillonnait et l'affolait. En quelques mois, Otto venait de grandir d'un bon pied. Ce n'était plus ce visage blanc, clair et rose; la face lui avait grossi, toute brouillée de taches de son, barbouillée de brun et de livide, sous son précoce duvet roux, et l'air continuellement furieux. La houssine à la main, suivi de sa meute, et le bonnet écossais en tête, on le voyait passer, allant aux écuries, d'où il ne bougeait point que pour rapporter dans les chambres, la plus forte odeur de fumier, de pissat, de sueur de chien. Ses goûts de bassesse et de crapule se satisfaisaient là pleinement, au milieu des palefreniers. Il s'exerçait à la lutte avec eux, maniait la fourche et l'étrille, assistait à la saillie des juments, et commettait cent ordures affreuses. Et telle était sa frénésie de cheval, qu'au retour de ses promenades, il se plaisait encore pendant une heure, à volter et faire des passades, devant les fenêtres de Claribel, écrasant les semis de fleurs, défonçant les plates-bandes et les pelouses,--et même, il s'en fallut de bien peu, une après-dînée, qu'il ne passât, dans son galop aveugle, sur le Duc, qui ne se fâcha point.
C'était le moment en effet, où Charles d'Este, affamé d'air pur, après le long emprisonnement de l'hiver, et aussi, pour tenir compagnie à la petite Claribel que l'on descendait au jardin, dans un grand fauteuil à roues, doré, s'y promenait pendant des heures. Bientôt même, il prit l'habitude, quelque peu champêtre qu'il parût, d'aller tous les matins en carrosse, jusqu'aux parcs de Sèvres ou de Saint-Cloud. Au sortir de ces mornes journées grises, le renouveau semblait meilleur encore. On était à la première pointe du printemps, et je ne sais quoi de jeune et de gai, une sorte d'étincelant circulait épandu dans l'air vif, avec le soleil et la brise. Le Duc, vaguement réjoui, parcourait à pas lents les bosquets, s'arrêtait aux vases et aux statues, contemplait les bassins solitaires. Même, il fit une fois ou deux à la Belcredi, la galanterie imprévue de l'emmener avec lui, tête à tête. Mais ces marques de faveur naissante,--comme aussi, dans le temps qui suivit, les menus présents de bijoux, d'éventails, de gants, de colifichets, qu'il lui faisait porter de fois à autre--ne modifièrent en rien, les allures de la jeune femme.
Jamais en effet, Son Altesse n'avait eu de maîtresse en titre, aussi modeste, aussi effacée, aussi désireuse, semblait-il, de vivre en bon accord avec tous. On ne voyait que sa robe sombre avec l'éclair de ses yeux bleus, quand on venait à la rencontrer; néanmoins, toujours des merveilles de linge et quelques belles pierreries. Cette grande simplicité s'harmoniait parfaitement à son air doux et respectueux. Le duc Charles la trouvant telle, extrêmement fine et caressante, la voix et le parler charmants, une conversation intarissable, par tout ce qu'elle avait vu de gens et de pays, noble, polie, spirituelle, et l'on peut dire, une sirène enchanteresse, finissait par s'accoutumer à Giulia, aux _lieder_ de Schumann qu'elle lui chantait, et aux heures qu'il passait chez elle, autant peut-être qu'à sa perruche, et aux pantalonnades de son bouffon.
C'était ce que voulait d'abord la Belcredi. Tant de sourires, d'appas et de fleurs cachaient d'horribles monstres de vices: la passion de dominer, la soif des richesses, une effrayante perfidie, des machinations infernales. Sous cet extérieur réservé, indifférent, la chanteuse brûlait de l'ambition la plus ardente, et méditait sombrement et profondément. Un orgueil superbe, une hauteur démesurée que trahissait par instants l'audace de ses yeux, ne lui empêchaient point, quand il le fallait, l'assiduité, le ton bas et humble et la flatterie; tous les moyens elle les trouvait bons, pour ténébreux, pour exécrables qu'ils pussent être, pourvu que, par ces souterrains, elle arrivât au but qu'elle se proposait.
Point galante et de cerveau mâle, autant que les Laura de Dianti et les Vittoria Accorambona du seizième siècle, c'était une femme faite exprès pour vivre dans ces temps sanglants, dominer sur quelque cour italienne, s'occuper de guerres, de politique, d'intrigues, de poisons, de sonnets, avec un Vinci qui l'eût peinte. Née maîtresse de rois et de princes, Giulia n'avait jamais dérogé. On parlait encore à Moscou de son roman avec le grand-duc Vladimir Michaëlovitch, le propre neveu de l'Empereur, et du mariage qu'eût consenti le fol aveuglement du jeune homme, si un ordre de Pétersbourg n'avait chassé soudainement la chanteuse hors de Russie,--et défense d'y oser rentrer.
Mais cette fois, la Belcredi tenait sa proie; elle avait tout loisir de combiner et d'arranger ses trames. L'entreprise était obscure, hasardeuse, et il y fallait, semblait-il, une patience de plusieurs vies, car ce que rêvait cette Médée blonde, c'était le titre de duchesse et la fortune des Blankenbourg, et tant que ses enfants seraient autour du Duc, on ne pouvait guère espérer que ramasser à peine les miettes qui tomberaient de dessus la table. La fortune est changeante heureusement; et se fiant à son génie, à ses noires ressources d'invention, elle attendait, soigneuse à dissimuler, à épaissir la glace qui couvrait tout ce qui bouillait en elle, et uniquement occupée à divertir le Duc, lui plaire et peu à peu le conquérir.
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Mais un événement inopiné lui prouva une fois de plus la prodigieuse inconstance de Charles d'Este, et sur quel roseau vacillant c'était s'appuyer que de faire fond sur cet homme. Le Duc avait toujours paru aimer son hôtel des Champs-Elysées; à Blankenbourg, il en parlait fréquemment, et souhaitait parfois d'y pouvoir vivre: la structure, la situation, le plain-pied des appartements, la commodité des divers degrés, tout lui en semblait admirable, jusqu'aux murailles blindées de fonte de fer, qui lui gardaient ses millions, répétait-il, de l'incendie et des voleurs. Ces derniers toutefois, sont gens tenaces. Un soir, comme Charles d'Este rentrait des Tuileries où il y avait eu gala, il trouva béant son coffre-fort, qu'il avait fermé avant de partir, mais sans y mettre le secret, le tapis tout jonché de diamants, et force sacs de pierreries disparus. Voilà la police en émoi, les dépêches de courir, et dès l'aube, l'on arrêtait master Jackson, le cocher voleur, avec le groom Joë, à Boulogne, au moment où tous deux s'embarquaient.
Les diamants rentrèrent donc là d'où ils n'auraient jamais dû sortir, mais le duc Charles n'en prit pas moins l'affaire amèrement, et peu à peu, son hôtel en défiance, comme après une trahison. Dans ce désastre où tout avait péri, excepté sa bourse, fallait-il encore qu'il tremblât pour elle?... Et au milieu de ces dégoûts, une seconde catastrophe, bien plus fâcheuse que la première, acheva de combler la mesure. Par suite d'un remaniement administratif, l'hôtel qui portait jusque-là le numéro 59, reçut le numéro 77. C'en fut assez pour décider le Duc à le vouloir quitter au plus vite: depuis de longues années déjà, il montrait pour le chiffre 7 une aversion superstitieuse, et le prétendait mêlé d'une façon maligne à toutes les calamités de sa vie.
M. Smithson, qui venait d'arriver, reçut donc l'ordre d'acheter une maison nouvelle pour Son Altesse, et se mit en campagne aussitôt. Il visita plusieurs quartiers, parcourut les alentours de Monceaux, découvrit, non loin du Parc des princes, une sorte de château de cartes, avec une perspective enchantée, mais dont le Duc ne voulut point, et le pressa enfin de visiter l'ancien hôtel de Lola Montès, la fameuse comtesse de Lansfeld.
Presque toujours inhabité et entouré d'une palissade, à cette extrémité des Champs-Elysées où il s'élevait, on en avait pris peu de soin, et le jardin en parut d'abord à Son Altesse fort sauvage et broussailleux. Les clefs à la fin apportées, ce fut bien pis dans les appartements. Une odeur de relent s'exhalait des tentures flétries; les chambres servaient de resserres à des meubles délabrés, les châssis des fenêtres crevées tombaient de pourriture. Le Duc s'arrêtait court par moments, à frapper du doigt quelque plinthe, ou à examiner le dessus d'une porte, puis haussait les épaules sans dire mot. Le dépit lui croissait de perdre son temps ainsi, dans ce palais de poussière et d'araignées, endormi, semblait-il, depuis le siècle des fées, et tout émietté de vétusté. Il marmottait, tapait du pied, passait ses doigts dans les moustaches de sa barbe, signe de colère contenue, et devenait très rouge.
--Je vois, dit froidement M. Smithson, en se tournant à demi vers lui, que ceci déplaît à Votre Altesse Sérénissime.
--Me déplaît... me déplaît..... cria le Duc, soulagé de pouvoir enfin éclater et trouver de quoi contredire. Souhaiteriez-vous par hasard que cela me déplût?... En ce cas, vous y êtes trompé, monsieur..... car je l'achète.
Les travaux commencèrent immédiatement, avec un nombre d'ouvriers prodigieux, quantité de logettes suspendues aux murailles de l'hôtel, des chaudières, des rails, des machines, et des ateliers dans le jardin même, où l'on travaillait le jour et la nuit. Il y fallait bien cette multitude et cette activité renforcée, le Duc, d'un changement à l'autre, n'ayant guère laissé intacts dans la maison, que la cage de l'escalier, les quatre parements et le toit. C'était par lui que tout passait, plans, traités, devis, estimations. Son ennui les engloutissait pour s'y occuper, et bientôt même, il se mit sur le pied de venir surprendre inopinément les travailleurs.
Il assista ainsi à la mise en place des acrotères de bronze doré et autres ferrailles pseudo-grecques, dont il s'était entêté à décorer la ligne de couronnement de son toit, car il n'était pas né pour rien à la plus belle époque des Parthénons bâtards, glypcothèques et pinacothèques. Tout se mêlait d'ailleurs dans son esprit, toutes les sortes de mauvais goût y vivaient ensemble pêle-mêle, en sorte que, sans souci des styles postiches cousus ensemble, il exigea sur la façade en marbre rose de l'hôtel, deux médaillons de mosaïque, représentant Henri le Lion, et l'empereur Othon, ses ancêtres.
La singularité de sa livrée, la beauté de ses attelages, ses cochers, ses piqueurs, ses postillons, commençaient à faire distinguer le Duc, même au milieu de la foule de princes, que réunissait à ce moment l'Exposition Universelle. C'en était la plus brillante période, et la ville entière se mit en fête pour recevoir le roi de Prusse. Le pauvre Duc en eut le cœur percé, et des transports de colère et de dépit, quand il apprit que son ennemi, dans une visite au Champ-de-Mars, s'était justement arrêté devant les fameuses épaulettes de diamants jaunes, qui figuraient, prêtées par Charles d'Este. Il ne consentit à les aller voir lui-même, que lorsque le roi fut parti, et l'aspect du canon monstrueux que la Prusse avait exposé ralluma sa fureur, tellement qu'il ne retourna plus à «ce bazar», comme il le nommait.
Il était morose d'ailleurs, et dévoré de bile et d'ennui. Souvent, au milieu de la nuit, il s'éveillait, sonnait l'Italien, envoyait chercher M. Smithson, et daignait leur faire part à tous deux de quelque fantaisie nouvelle, qui lui était venue en dormant. Ce furent ainsi, successivement, des serres immenses pour l'hôtel Beaujon, car le Duc l'appela de ce nom, une salle de bain à la turque, les bustes des douze Césars, un portique romain dans le parc, lequel devint une futaie de cèdres, qui se changea vite en pièce d'eau, puis, qui fut remis en forêt; mille rêves enfin, si chimériques et si ruineux, en bâtiments, en orangeries, en pavillons de marbre et de porphyre, en fontaines, en vases et en statues, que les vouloir réaliser n'eût pas demandé moins qu'une Armide avec sa baguette.
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Mais une inquiétude plus grave occupa de nouveau le duc Charles. Il était visible en effet, que le rayon de mieux de la pauvre Claribel s'éteignait, comme le soleil d'été qui l'avait fait naître. Déjà l'on ne promenait plus l'enfant dans sa roulette, qu'à l'intérieur des appartements, et le moment vint, bientôt après, où elle dut garder la chambre.
Triste, elle regardait la pluie ruisseler contre les vitres, et les nuages courir au ciel. Les journées qui s'accourcissaient, ce déluge qui ne cessait point, la lumière décolorée de cette pâle et lugubre automne, et le silence universel, tout navrait l'âme de la mourante d'une indicible mélancolie. Elle était courageuse pourtant, et cachait et dévorait ses pleurs. Les grâces n'avaient point quitté son visage, exténué par la maladie; elle voulait qu'on la parât, qu'on eût soin d'elle encore plus qu'auparavant, et ses caprices d'ajustement forçaient souvent Emilia de puiser dans les richesses héréditaires des comtesses de Blankenbourg: satins, brocards, dentelles, joyaux, gorgerettes de pierreries, mousselines et damaras des Indes, robes de lampas de Lyon surbrodées de fleurs d'or et d'argent, points de Bruxelles et d'Alençon, tout le plus admirable trousseau, et tel qu'en possèdent seulement en Europe, deux ou trois images de Notre-Dame.
Alors, sa toilette achevée, Claribel demeurait à rêver, blottie au fond de sa niche de soie, ses maigres bras perdus dans ses grandes manches bouffantes, frissonnante et morne. Mais au crépuscule, surtout, quand les tisons de l'âtre consumés ne formaient plus entre les landiers, qu'un tas ardent de braise rouge, quand la nuit lentement appâlissait tout, depuis les roses bleues du tapis gris de lin, jusqu'aux fronces de satin bleu clair des tentures et du plafond, soudain les larmes lui débordaient, pauvre cœur noyé de tristesse! Elle appelait Emilia, se réfugiait contre son sein, et quelquefois, l'interrogeant:
--Ah! qu'est-ce que font les morts, _mamaccia_? Souffrent-ils, ont-ils faim et froid, sont-ils malheureux comme les vivants?
--Non! ma petite sœur, ils dorment, répondit un jour Hans Ulric.
--Oh! alors, que ne suis-je morte! reprit-elle.
Et à partir de ce moment, Claribel sembla goûter un amer plaisir à s'entretenir de sa fin prochaine. Elle retrouva cependant quelques faibles et languissants sourires, quand Christiane, pour la distraire, s'avisa de lui amener une petite fille de dix ans, dont le père avait un emploi dans les cuisines de Son Altesse. On étala devant Frida, afin qu'elle eût de quoi y choisir, une profusion de joujoux, mais elle, stupide et comme éperdue de ce tas de choses magnifiques, les considérait les yeux béants, puis se prit tout à coup à pleurer. Il fallut passer plusieurs journées à l'apprivoiser quelque peu, lui décoller les bras de ses jupes, et lui ôter ces tremblantes révérences, par lesquelles l'enfant répondait aux moindres paroles, aux regards, et même aux histoires merveilleuses, que Claribel la voyant si simple, se divertissait à lui faire accroire.--Chut! on devait répondre très bas, se souffler les mots à l'oreille, lorsqu'il y avait de grosses mouches dans la chambre:
--Elles entendent ce qu'on dit, et ne manquent pas de le répéter...
Et cent autres imaginations pareilles, à propos des chiens, des nuages, des oiseaux, des arbres. Frida l'écoutait, bouche béante, et cette naïve pauvresse, cette enfant qui levait sur elle des yeux sans pensée, était la dernière poupée qui amusât un peu la petite comtesse. Claribel la baisait, la mignotait, la gorgeait de bonbons ou la mettait en pénitence, l'habillait, la déshabillait, l'affublant d'antiques falbalas, de coiffures d'un empan de haut, et d'immenses rondaches de crinolines; ou bien, elle gardait son dîner dans sa chambre, elle qui n'avait jamais appétit, afin d'en bourrer sa menine. Pâle, diaphane, et si maigre qu'elle eût passé, semblait-il, par un anneau, c'était un contraste plein de pitié de voir devant elle, Frida, rouge et joufflue, qui dévorait à belles dents, perdrix, poules faisanes, hures d'esturgeons mouillées de tokai, tandis que Claribel qui, maintenant, ne pouvait plus quitter le lit, avait peine à sucer un demi-quartier de mandarine.
Elle se mourait, trop nerveuse, trop fine, consumée d'ardeur et d'intelligence, et déjà lasse de la vie. Comblée de tout ce que la fortune a de faveurs et de miel, elle en avait senti l'amertume, et compris, si jeune qu'elle fût, le vide et la fugacité des choses. Son père! mais n'importe quel colifichet suffirait à le consoler, une cravate, un ragoût nouveau, quoi encore? la caisse de citrons doux qu'il attendait de Palerme dans quelques jours, et qui provenaient d'un arbre planté de ses mains, comme il se plaisait à le raconter. Franz, après tant d'assiduité, paraissait à peine maintenant; et pour Emilia, l'enfant sentait trop bien qu'il ne restait guère chez l'Italienne qu'un extérieur d'affection, mais que sa pensée était ailleurs, et l'indifférence de ses caresses. Oh non! personne ne l'aimait.. Hélas! que n'avait-elle un frère comme Christiane, Hans Ulric! Un frère! et, dans son innocence, Claribel se demandait souvent si l'on pouvait s'aimer plus qu'ils faisaient. Comme Hans tressaillait et pâlissait, lorsque Tina, avec espièglerie, lui venait passer ses bras au cou, et quels bons sourires de tendresse! Mais pourquoi donc la Belcredi fixait-elle sur lui ces yeux singuliers? Qu'avait-elle à les percer du regard?... Avec son air modeste, son réel talent, le dos des cahiers de musique qu'on voyait dans sa chambre, et surtout grâce à un choral de Haendel, où il avait fallu trois voix, elle venait de réussir à pénétrer chez Christiane; et ces visites assez fréquentes, cette intimité qui commençait, la petite comtesse en était jalouse. Sa sœur et son frère ne l'aimaient donc pas, pour si bien traiter qui elle détestait. Oh non! personne ne l'aimait. Qu'aurait-elle fait sur la terre? elle pouvait mourir sans regrets!
Elle voulut vivre encore pourtant, voir au moins un dernier Noël, dont la journée s'approchait en effet, et qu'elle attendait si joyeusement autrefois. Et il sembla que son esprit hautain, dominateur, se fit obéir de la mort, car épuisée comme elle l'était,--des nuits fiévreuses, un perpétuel assoupissement, les réveils courts et souvent égarés,--elle atteignit néanmoins le jour désiré. L'obscurité était tombée de bonne heure, dans cette brumeuse après-midi de décembre, et, sans attendre jusqu'au soir, le Duc fit porter chez la malade son présent accoutumé de Noël, un arbre immense, illuminé de trente girandoles de bougies de cire, et dont les branches étaient chargées de jouets, de pantins, d'étuis, de boîtes, de bagues, de bijoux, et de toutes les galanteries que l'on donne, en cette occasion. L'appareil et l'éclat des lumières rappelèrent l'enfant à elle. Alors un sourire de joie se peignit parmi la mort de son visage, et avec une volonté extraordinaire presque au milieu des affres de l'agonie, elle commanda qu'on l'habillât, pour célébrer la fête, elle aussi. On lui étagea au cou ses colliers, ses fils de perles, ses jaserons; aux doigts, tout ce que contenait son baguier de turquoises, d'opales de Hongrie, de saphirs et d'émeraudes; et l'Italienne lui entremêla ses cheveux blonds de nœuds et de rubans de pierreries, tandis que Frida tenait le miroir, debout près du lit.
Elle s'y revoyait une dernière fois, la petite comtesse, le nez busqué, les yeux vagues et vitreux, les places des sourcils pelées, et si décomposée sous ses parures, qu'elle eut peur de ce livide affreux, et comme afin de se le cacher, demanda qu'on lui mît du rouge. Emilia lui tacha de fard les deux pommettes, et l'enfant ayant achevé sa toilette de mort, commença de contempler son arbre, au milieu du flamboiement qui l'environnait. Plusieurs poupées pendaient aux branches; elle les fit apporter sur son lit, puis, en se tournant vers Frida, et ce fut son suprême sourire:
--Mettons coucher celle-là, dis, veux-tu? puis, nous jouerions qu'elle meurt...
Et comme l'autre la regardait avec de grands yeux étonnés:
--Non, tout de bon! reprit la petite comtesse; les poupées meurent aussi bien que nous.
L'enfant eut un rire d'incrédulité, et secouait sa grosse tête; alors Claribel dit, d'une voix très basse:
--Je t'assure que si, qu'elles meurent; crois-moi, Frida, il n'y a rien de plus vrai.
Et retombant sur l'oreiller, épuisée qu'elle était et à bout de forces, elle ferma les yeux, entra en agonie qui fut courte et sans connaissance, et mourut.
Le Duc accourut aussitôt. Dans le désarroi des premiers instants, la chambre restait toute vide, éclairée des bougies de l'arbre, comme d'une gloire de chapelle ardente, et personne auprès du corps, que le comte Otto. L'enfant, trahi par une glace, s'amusait à des révérences d'insulte au chevet et au pied du lit, et à contrefaire grotesquement, face à face avec sa sœur morte, les grimaces des agonisants.
IV
La pompe des obsèques fut magnifique. Couronnes, lampadaires, catafalque, l'appartement tendu de velours blanc avec des lés de moire d'argent, le char funèbre couvert de plumes, de bouquets, de crépines et d'écussons, et plus de deux mille écus de cierges qui brûlaient continuellement, ce fut au milieu de cet apparat dont Son Altesse avait réglé les moindres détails, et parmi une foule énorme, amassée le long des rues et aux fenêtres, comme pour le passage d'une reine, que Claribel quitta son lit de parade et tous ceux qu'elle avait aimés, et le septième jour après sa mort, fut portée au Père La Chaise.
Le duc Charles drapa pour six mois. Il avait l'âme fort noircie et remuée, peut-être moins de la mort de sa fille, que de ces parfums, ces flambeaux, et tout cet appareil lugubre dont l'hôtel venait d'être enveloppé; si bien que, comme le ciel gris et la neige qui chargeait les toits s'harmoniaient à son chagrin, il s'ensevelit tout à coup, dans une tristesse épouvantable. Toute voix fut étouffée autour de lui, et jusqu'aux sourires retenus; parler haut, marcher, rire, siffler, devint un crime capital; et morne, entouré de lampes, tête-à-tête avec l'urne de plomb qui contenait le cœur de Claribel, et sur laquelle il avait fait graver:
ET FILIOLÆ ET MEUM
(_Ci-gît mon cœur, avec celui de ma fille_)
Charles d'Este passait ses journées à se rassasier de deuil, ne levant la tête de temps à autre, que pour dire, au milieu d'un soupir effroyable:
--Vois-tu, mon pauvre Arcangeli, rien de tout cela ne fût arrivé sans ce renumérotage maudit.
Il revint souvent sur cette chimère; sa tristesse sécha, et disparut; les mouvements artificiels de sa douleur se défirent promptement, comme ils s'étaient faits; mais il ne guérit de son deuil que pour vivre, à partir de ce jour, sous la frayeur croissante et continuelle du chiffre 7, comme d'une effroyable meule, suspendue au-dessus de sa tête, et qui pouvait à chaque instant, l'écraser. Ce fut un spectacle nouveau, où la chaise percée du Duc joua son rôle, car il n'avait plus, comme l'on dit, qu'un agonisant, dans sa chemise. Vapeurs, épreintes, accablements, le ton bas, geignard, pleurard, un perpétuel «si j'y suis encore» quand il parlait du lendemain, enfin, tous les hélas! des poltrons renforcés, rien ne fit défaut à la comédie, pas même des querelles sur ce sujet, et quotidiennes, avec Arcangeli:
--_Oun noumero_, disait l'Italien, _ouna cosa inerté, inanimée!_