Le Crépuscule des Dieux

Part 20

Chapter 202,097 wordsPublic domain

Des moments de demi-sommeil, dans la lourde chaleur qu'il faisait, suspendaient pour un temps, ses pensées; et le spectacle et la musique les détournaient aussi, quelquefois, sans qu'il pût demeurer longtemps attentif. Un visage, un ruban, la plaque d'un ordre qu'il voyait briller, lui mettaient aux mains sa lorgnette; et tandis qu'il en parcourait les files pressées des spectateurs, en face de lui, le Duc retombait dans ses réflexions. Certes, une fête si fameuse, annoncée depuis de longs mois, et à laquelle tant de gens avaient mis leur point d'honneur de figurer et d'être vus, était comme un congrès de l'Europe assemblée, dont tous les puissants, les arbitres, et si l'on peut dire, les premières têtes, en noblesse, en art, en capacité, devaient se trouver là réunis; et cependant, qu'y voyait Charles d'Este? Beaucoup d'industriels, enrichis dans leurs forges ou leurs filatures; des hommes d'affaires, des légistes, qui s'étaient poussés peu à peu, par les plus vils emplois de plume, ou d'aboyeurs devant un tribunal; quantité de ces beautés galantes des diverses capitales de l'Europe, admises partout maintenant, à exercer leur sale métier; et le reste, des gens de lettres, ou des reporters de gazettes: tout mêlé, nivelé, confondu, devenu peuple, grands et petits, connus et inconnus, dans la parité des habits. Plus de règle, plus de hiérarchie! Une arrogante bourgeoisie, des suppôts brouillons de politique, des écrivassiers besoigneux, se mêlaient, comme bon leur semblait, aux seigneurs et aux souverains mêmes, tant l'esprit de révolte et d'innovation avait comme enivré le monde.

Alors, par une sorte d'élan, le Duc qui, depuis trois journées, s'obstinait, de façon affectée et scandaleuse, à tourner le dos à la «Fürstenloge», se leva,--tandis que la salle entière, à la fin de ce second entr'acte, acclamait l'Empereur qui rentrait,--et s'inclinant fort bas, avec lenteur, Charles d'Este salua Sa Majesté. Il lui pardonnait maintenant, d'avoir anéanti les souverains d'Allemagne, et écrasé les derniers débris de cette noble et grande féodalité. Contre les peuples turbulents, les violences de l'esprit nouveau, et la licence débordée et triomphante, qu'eussent fait ces princes vides de tout, et ne formant nul corps ensemble? Au lieu qu'un seul chef et un guide unique, avec ses tentes, ses pavillons, son armée de soldats dévoués, pouvait se ranger en bataille contre tant de sectes nouvelles, les écraser et remettre tout, dans la soumission et dans le devoir.

Mais en se rasseyant, Charles d'Este vit près de lui et peu éloignés l'un de l'autre, deux juifs à nom fameux, qui faisaient en Europe, le plus gros commerce d'argent, et il devint blême de dépit. C'était à eux, non pas à lui, que s'adressait le salut particulier, rendu par l'empereur Guillaume; et cette espèce de prostitution de ce prince si avare de ses grâces, à deux hommes d'une telle sorte, marquait assez la puissance qu'ils avaient. Oui! les Juifs étaient à présent, montés par dessus la tête des Rois. Cette tribu vorace et ennemie, et sans cesse occupée à sucer les peuples par les cruelles inventions que l'avarice peut imaginer, avait, siècle à siècle, amassé, dans la doublure de ses guenilles, tous les trésors et l'or du monde; et par là, maintenant, rois, prélats, empereurs, la terre, le travail, le commerce, et même la paix et la guerre, quelques juifs immondes les tenaient captifs, et en disposaient souverainement. Leurs rapines, tournées en science et en stratégie financières, leur avaient asservi ce temps, qui rend un culte au Veau d'or: tout pliait, tout courbait la tête devant eux; leurs filles entraient au lit des princes, et mêlaient au plus pur sang chrétien, la boue infecte du Ghetto.

Le Duc détourna ses regards avec dégoût, de ces usuriers à nez crochu; mais ses yeux tombèrent, au même moment, sur un groupe de gens habillés en désordre, l'air impudent, les mains énormes, le plastron étalé et cassé, et la barbe de bouc du Yankee. Ils étaient des Américains, et les plus opulents personnages du monde entier, prétendait-on: celui-ci, possédant des puits à pétrole, cet autre, d'immenses bazars, un troisième, des troupeaux de bœufs, et cet autre, court et rougeaud, que l'on surnommait le Commodore, les _steamers_ de l'Atlantique. Tous ces «milliardaires,» visiblement, sortaient de la plèbe du peuple, et Dicky Bennett portait encore, de petites boucles d'oreille. Ils avaient dû être là-bas, avant leur brusque enrichissement, gardiens de porcs, flotteurs de bois, pilotes d'une barque marchande, conducteurs de railways, pionniers. Et, rien qu'à les apercevoir, cyniques et vautrés à leur place, on découvrait en eux, du premier coup d'œil, l'arrogance la plus affectée, un orgueil de grossièreté étalé dans tout leur maintien, et un mépris stupide et superbe, pour les arts et les élégances de la vieille Europe.

Alors le Duc vit tout à coup, cette multitude infinie de peuples, d'ouvriers et de misérables, comme un abîme immense, d'où allaient s'élever des flots furieux. L'indépendance et l'indocilité entraient par trop d'endroits, dans les sociétés, pour pouvoir être arrêtées, de toutes parts. Qu'on bouchât cette eau d'un côté, aussitôt, elle pénétrait de l'autre; elle bouillonnait même, par dessous la terre. Oui! le temps fatal approchait. Tous les signes de destruction étaient visibles sur l'ancien monde, comme des anges de colère, au-dessus d'une Gomorrhe condamnée. Et ensuite, qu'y aurait-il? Quel sombre avenir attendait les hommes? Désormais libres et égaux, sujets de personne, pas même de Dieu, contre qui leurs savants leur créeraient des prestiges, comme les magiciens de Pharaon, ils bouleverseraient la terre par des trous et des mécaniques, pour percer à travers les montagnes, et abréger les continents; mais, enflés par l'orgueil de la matière, ils en seraient pour ainsi dire, crevés. Toute fleur de la vie flétrie, les Grâces réfugiées au ciel, nulle tête ne s'élevant sous le niveau pesant d'une monstrueuse égalité, la terre allait, en peu de temps, devenir une auge immonde, où le troupeau des hommes se rassasierait.

Au milieu du profond silence, une marche solennelle se déroulait, la marche de la mort des Dieux, car le héros Siegfried venait d'être tué, et tous les Dieux mouraient de cette mort. Et le Duc écoutait, stupéfait, cette lamentation funèbre, qui l'étonnait par une horreur et une majesté surhumaines. Il lui semblait qu'elle menait le deuil de tout ce qu'il avait connu et aimé, le deuil de ses enfants, le deuil de lui-même, et le deuil des Rois, dont il voyait l'agonie en quelque sorte, et le crépuscule de ces dieux.

Et jusqu'au dernier accord de la pièce, Charles d'Este demeura dans ses réflexions. Wagner parut sur le théâtre, appelé par les cris de l'assemblée entière; ses yeux d'aigle étincelaient, toute sa face tourmentée, et comme pétrie de génie, était blême d'émotion. Il disparut, après avoir parlé, et le Duc se hâtant de sortir, gagna aussitôt sa voiture, qui le tira très heureusement de la foule, de sorte qu'il ne mit pas un quart d'heure, par les rues désertes de Bayreuth, pour rentrer chez lui.

* * * * *

Charles d'Este trouva Arcangeli qui l'attendait dans le salon, avec une collation de gâteaux, de raisins et de pêches. Il mangea quelques grains de muscat, et but un peu de vin d'Espagne, tout en se plaignant fort d'une excessive fatigue; mais le Duc voulut toutefois, avant que de s'aller mettre au lit, écrire à son notaire, à Genève. On a conjecturé depuis, que c'était pour lui expédier quelques lignes de testament, ou, tout au moins, pour annuler celui qu'il avait déposé dans son étude. Quoi qu'il en soit, quand l'Italien revint, avec une écritoire, le Duc était sur sa chaise percée, entre deux laquais qui l'y avaient mis; et ne dit mot, le voyant approcher. Soudain, on s'aperçut qu'il balbutiait, et au même instant, il se laissa tomber de côté, en apoplexie, sur Arcangeli qui le retint.

Tout l'hôtel, en un moment, fut sur pied. On courut chercher du secours, mais le Duc était sans espérance. Le premier médecin qui vint, l'étendit à la hâte, sur un canapé, et l'y saigna; mais on ne parvint à tirer de lui, que de faibles signes de vie. En moins de deux heures, tout fut fini, pendant lesquelles, Arcangeli fut assez justement soupçonné de s'être bien garni les mains, par avance; car on ne retrouva que peu d'argent, dans le secrétaire de Son Altesse. La précaution d'ailleurs, vint à propos. En effet, ni lui, ni Franz, ni Christiane, ni le prince Wilhelm, ni le roi de Hanovre, ni aucun membre de la famille, pas un ami, pas un serviteur, n'eut une obole du testament. M. Smithson, le seul excepté, était inscrit pour un legs d'un million. Il convient d'ailleurs, d'insérer ici cette pièce, telle qu'elle a paru dans divers journaux, car elle peint, jusqu'après la mort, le caractère de Charles d'Este.

TESTAMENT OLOGRAPHE DE S. A. S. CHARLES D'ESTE, DUC DE BLANKENBOURG.

_Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit._

_Etant présentement dans la ville de Genève, à l'hôtel Beaurivage où je suis logé, le quatorze décembre, mil huit cent soixante-quinze, moi, Ferdinand, Charles d'Este, duc souverain de Blankenbourg, Lunebourg, Wolfenbuttel etc... par la grâce de Dieu, sain de corps et d'esprit, j'ai écrit de ma main, le présent testament olographe, qui contient mes dernières volontés._

_Je veux qu'après ma mort, on me mette dans un cercueil, dont voici la description:_

_Qu'il soit fait d'une forme semblable à celui de mon père, seulement plus grand encore; qu'il soit du meilleur bois, doublé du plus beau velours de Gênes rouge foncé, garni de galons et de franges d'or._

_Qu'il y ait des deux côtés, mes armes complètes, avec toutes mes décorations brodées en or, telles qu'elles sont peintes sur mon carrosse d'Etat blanc; aux deux extrémités, en haut et en bas, un K allemand, avec la couronne royale._

_Sur le dessus du cercueil, il y aura une couronne eu argent doré, reposant sur un coussin de velours, garni également de galons et de franges d'or très riches; au-dessous, mon sabre de chevalier, en or, avec sa coquille et son ceinturon, mes étoiles et décorations, c'est-à-dire les grandes, qui n'ont pas besoin d'être renvoyées aux grands-maîtres._

_Qu'il y ait également, en haut du cercueil, mon portrait peint par Funica._

_Que, à l'intérieur, le cercueil soit disposé comme un lit, avec ce qui en fait partie._

_Je veux que mon corps soit embaumé, et si mieux est pour sa conservation, pétrifié, d'après le procédé imprimé, ci-joint._

_Que mes funérailles soient conduites avec toute la cérémonie et la splendeur dues à mon rang de souverain._

_Je veux que mon corps soit déposé dans un mausolée au-dessus de terre, qui sera érigé à Genève, dans une position proéminente et digne._

_Le monument sera surmonté par ma statue équestre, et entouré par celles de mes père et grand-père de glorieuse mémoire, d'après le dessin attaché à ce testament, en imitation de celui des Scaligeri, à Vérone. Mes exécuteurs testamentaires feront construire le dit monument, ad libitum des millions de ma succession, et en bronze et marbre, par les artistes les plus renommés._

_Je déclare laisser et léguer ma fortune entière sans exception, et particulièrement, cette partie importante d'icelle, qui m'a été prise de vive force et retenue depuis 1866, avec tous les intérêts, dans mon duché de Blankenbourg, à la ville de Genève, à la charge pour elle, de payer le legs d'un million que je fais à M. Smithson, mon grand-trésorier, qui m'a toujours, bien et fidèlement servi. Si on ne lit pas bien, parce que j'ai récrit la somme, c'est un million que je lui donne._

_Je fais la condition que mes exécuteurs testamentaires n'entreront dans aucune espèce de transaction avec mes parents dénaturés, le prince Wilhelm de Blankenbourg, l'ex-roi de Hanovre, le duc de Cumberland, son fils, le duc de Modène, ou qui que ce soit de ma prétendue famille._

_Je veux que, après ma mort bien constatée, mes exécuteurs, parmi lesquels je nomme M. Smithson, (et les autres seront désignés par la ville) fassent examiner mon corps par cinq médecins et chirurgiens, pour s'assurer si je n'ai pas été empoisonné, et faire un rapport exact, écrit et signé par eux, de la cause de ma mort._

_Lequel présent testament, écrit entièrement par moi, j'ai signé de ma main, aux dits lieu, an, mois et jour que dessus._

CHARLES D'ESTE, DUC DE BLANKENBOURG.

L'ouverture du corps fut faite à Genève, selon le testament du Duc, en présence de M. Smithson; et toutes les parties s'en trouvèrent si malsaines et gâtées, que les physiologistes s'étonnèrent que Charles d'Este eut vécu jusque-là. Le cerveau pesé, était plus lourd que celui du commun des hommes, la capacité de l'estomac grande, le foie et les poumons engorgés. Une urne, où l'on avait placé les entrailles mal embaumées, qui fermentèrent, éclata avec une odeur intolérable, pendant la cérémonie des funérailles, et causa une grande frayeur, parmi les assistants.

1877-1882.

FIN

Imprimerie Générale de Châtillon-sur-Seine.--A. Pichat.

End of Project Gutenberg's Le Crépuscule des Dieux, by Élémir Bourges