Le Crépuscule des Dieux

Part 18

Chapter 183,718 wordsPublic domain

--Il y a là, cinquante mille francs; nous attendons le reste, monsieur Romero.

--C'est tout ce que j'ai sur moi, fit l'Espagnol, avec furie.

Cette réponse excita de nouveau des éclats de dérision, et une bruyante huée, qui recommença à plusieurs reprises. Romero fut pressé, bousculé. On lui mit le poing sous le nez; peu s'en fallut que la Barucci ne le frappât de toutes ses forces. Au milieu de la confusion, quelqu'un, resté inconnu, renversa une des lampes d'applique; et la tapisserie, qui était de Beauvais, à Cupidons chasseurs et à colombes, s'en trouva vilainement gâtée. Les femmes, pour mieux voir, avaient escaladé les fauteuils, autour de la chambre; et là, en pied, elles ricanaient, se démenaient, faisaient tapage, répétant:

--Fouillez-le! Fouillez-le! Le commissaire de police! puis, tout à coup, recommencèrent à applaudir, comme frénétiques. Et un grand battement de mains emplit l'hôtel, pendant quelques instants, les hommes, pour applaudir, aussi, s'écartant tous, et formant un cercle, autour du blême Romero.

Alors Schonen qui, durant cette scène, ne perdait pas de l'œil le misérable, vit sortir, du bas de son pantalon, une liasse de billets de banque; et il s'élança pour les ramasser, tandis que l'Espagnol s'écartait avec précipitation.

--Oh! c'est inutile, dit Feuillade, nous savons maintenant, où est le nid.

--Je vous dis que je me sens malade, cria furieusement, Romero.

--Hé! laissez-le aller, dit le duc de Lussan, avec un ton compatissant. Vous voyez bien que M. Romero a un flux de billets de banque.

L'Espagnol sortit du petit salon, suivi pas à pas, par la foule; et les billets, comme à un enchanteur, apparaissaient, où il marchait. Lussan les ramassait à mesure, et après les avoir comptés, en annonçait l'addition, à voix haute:--Soixante-cinq mille.... soixante-dix mille.... quatre-vingt mille.... Cette sorte de chasse parut, on ne peut plus divertissante; et ne se fit pas, comme on pense bien, sans un feu roulant de quolibets, et la plupart, assez grossiers. Mais, par malheur, l'amusement ne fut pas de très longue durée. Arrivé au bout du salon jaune, Romero s'assit sur un fauteuil, et refusa d'en bouger. Le pauvre sire, pâle et les yeux fermés, paraissait près de se trouver mal.

--Allons! finissons-en, dit Feuillade, entendant trois heures sonner... Il faut que M. Romero ait passé à quelque compère, le reste de l'argent qu'il a gagné. Messieurs, vous êtes tous d'avis de vous laisser fouiller, n'est ce pas?

--Sans doute... sans doute, répondit-on.

Là dessus, Feuillade et Lussan, après avoir eux-mêmes, ouvert leur gilet, et montre le dedans de leurs poches, s'approchèrent du vieux marquis de Vivarens, qui les imita de bonne grâce. Le reste de la compagnie ne se montra pas moins empressée. Et, tout en faisant la cérémonie de retourner son gilet et ses poches, ces jeunes gens étaient en train de plaisanter, sur ce qu'il faudrait contraindre les dames, et principalement, Flora qui était grasse, à se laisser aussi fouiller, quand tout à coup, on entendit les éclats d'une voix furieuse:

--Jamais! jamais!..... disait le comte Franz. On s'efforçait de le calmer, mais lui, tout pâle et les yeux hors de la tête:

--Jamais je ne supporterai que l'on me fasse un tel outrage!

--Puisque j'ai souffert que l'on me fouillât, dit d'un ton piqué, le vieux Vivarens, vous pouvez bien le souffrir aussi.

--Je vous ai montré mon portefeuille, criait Franz; c'est là tout ce que j'ai, tout, absolument.

On entourait le comte; on demeurait en groupe, à l'exhorter, tandis qu'il passait des yeux égarés sur les assistants, en répétant: Jamais! jamais! Enfin, comme on le serrait de moins près, l'on aperçut tout d'un coup, à ses pieds, un paquet de billets de banque.

--Voici des billets, lui dit le duc, en les ramassant, qui viennent de tomber à vos pieds; prenez-les, ils sont à vous.

--Ils ne sont pas à moi, vous pouvez les garder, répondit Franz, qui les repoussa; et il changea tout à fait, de couleur.

Ces vingt mille francs une fois comptés, il n'en manquait plus que trente mille, pour parfaire la somme totale; et peu d'instants après, M. de Poix, qui rôdait dans le petit salon, les découvrit derrière un fauteuil. Alors, Courson prit une plume, et il fit le compte des pertes. On restitua à Villalba, en sus des mille louis qui lui restaient, environ quatre-vingt mille francs, sept mille cinq cents francs à de Poix, cent cinquante louis à Constance Meyer, et enfin, au sieur Romero, à peu près, vingt-cinq mille francs. L'Espagnol, une dernière fois, voulut faire donner parole aux assistants, de ne rien divulguer de l'affaire. Mais chacun lui tourna les épaules, et tous partirent.

Le comte Franz trouva dans l'antichambre, un laquais de l'hôtel Beaujon, qui l'attendait depuis fort longtemps, sans pouvoir percer jusqu'à lui, à travers les portes que Lyonnette avait commandé qu'on fermât, dès le début de cette scène,--et qui lui apprit l'accouchement. Le laquais observa que Franz avait l'air égaré, et qu'il parlait tout seul, en s'en allant à sa voiture. On le vit un moment, rue Taitbout, où sans doute, il se garnit les mains de quelques bons écrins et de sacoches.. Et de là, le diable sait où il disparut, en Belgique probablement, mais onques, nul ne l'a revu, sur le bitume du boulevard. Il est vrai que revenir à Paris, c'eût été se mettre la corde au cou, car Romero, jugé quinze jours après, fut condamné à cinq ans de prison et mille francs d'amende, et le comte Franz, par défaut, à treize mois, comme complice.

* * * * *

Le Duc n'apprit l'événement, que le vendredi, 13 juin, à son réveil. Il avait eu la fièvre, la veille et toute la nuit, par frissons; et en lisant ce beau récit, dont les journaux étaient pleins, il lui prit une pâmoison, qui le fit tomber sur son oreiller. La journée entière se passa, en suspens et en inquiétude. Quoiqu'il y eût déjà grand soupçon d'un anthrax, par la douleur violente qu'il sentait au cou, et l'inflammation qui y paraissait, les médecins, ce premier jour-là, ne parlèrent que d'un simple clou. Mais la nuit se trouva fort mauvaise, et il fallut bien, dès le lendemain, déclarer le péril où se trouvait Charles d'Este.

Il fut pansé. Incontinent après, l'anthrax parut, et l'on fit à la pauvre Altesse, une première incision. Lui-même, il se sentait si mal, et la tête si embarrassée, qu'il craignit les accidents. Et faisant venir son notaire, Me Arrachequesne, Charles d'Este dicta un testament, par lequel, en révoquant et annulant expressément, ses testaments antérieurs, il désignait son fils, le comte Otto, pour son seul et unique héritier.

Jamais Giulia Belcredi ne parut aussi belle, que dans ces jours-là. Quelque soin qu'elle prît de simuler l'affliction, elle marchait environnée de je ne sais quel éclat superbe, qui ornait toute sa personne, et que l'on sentait retenu. Otto était ébloui d'elle; et les amants enhardis à tout, par l'agonie de Charles d'Este, se cherchaient incessamment des prunelles, afin d'avaler par les yeux, un trait délicieux de l'amour l'un de l'autre. Le Duc était trop mal, pour prendre garde à quoi que ce fût, et ses rideaux restaient fermés plus souvent qu'ouverts; mais l'Italien ne bougeait pas de la ruelle, et le tourment que se faisaient les deux amants, pour ne rien laisser échapper devant cet importun témoin, était extrême et délicieux. Cet état si violent, fut d'assez courte durée. Les médecins, pendant ce temps, multipliaient les incisions; la dépuration s'établit: en sorte que, ce faible espoir d'éviter leur crime, qu'avaient eu un moment, Otto et la Belcredi, s'éteignit aussi vite qu'il avait paru.

La convalescence du Duc n'exigea pas moins de plusieurs semaines, pendant lesquelles, le grand lit fut, tour à tour, tendu et détendu, à tous les coins de l'appartement, Charles d'Este étant devenu plus soupçonneux des courants d'air, et plus précautionné pour sa santé, qu'Augusta Linden elle-même. Des pistolets et des poignards, qu'on voyait toujours près de lui, témoignaient de ses autres craintes, à l'égard des pères Jésuites,--ses cruels ennemis, pensait-il, qui, non contents de convertir sa fille, pouvaient bien en vouloir, maintenant, à sa fortune et même à sa vie.

Du reste, l'emploi qu'il faisait du temps, n'était pas pour lui tourner l'esprit aux idylles et aux pastorales. On se rappelle le monstrueux crime, qui fut commis à cette époque, par un scélérat du nom de Hermann, et dont l'horrible découverte retentit dans toute la France, et donna le spectacle nouveau de sept victimes à la fois, égorgées par un seul homme. Tel était le riant poème que, chaque jour, le Duc se faisait lire, et qu'il suivait avec un vif intérêt.

--Quel gaillard, répétait-il, à tous moments, quel gaillard! tandis qu'il faisait arroser d'eau, les nattes de vétyver des Indes, dont les fenêtres étaient tendues. L'évaporation, en mêlant du frais à l'odeur des fleurs, qui emplissaient force grands pots de Chine, redoublait l'agréable langueur de cette salle obscure et magnifique, faite bien plutôt pour les rêveries de quelque Calife amoureux, que pour ce vieux fou, qui s'y repaissait de terreurs et de cauchemars. Il fut ravi surtout, lorsqu'on en vint, après le meurtre des cinq enfants et de la femme, à l'empoisonnement de Kinck le père, au moyen de l'acide prussique. Or, pour préparer le poison, Hermann avait imaginé un procédé, le plus ingénieux du monde, et que le Duc pria la Belcredi de lui lire bien posément, le jour qu'il parut dans les gazettes.

L'assassin s'était donc servi de deux cornues, la première, à large orifice, et l'autre, à col long et étroit. Il les avait engagées l'une dans l'autre. Après quoi, moyennant une simple lampe d'esprit de vin, Hermann avait distillé dans la grande, du prussiate jaune de potasse, de l'acide sulfurique, et de l'eau; et la petite, dont le fond était garni d'un linge mouillé, avait fait l'office de récipient. L'expert-chimiste déclarait que c'était l'unique procédé, par lequel on fabriquât de l'acide, capable de se conserver.

Alors, les yeux de la Belcredi rencontrèrent les yeux d'Otto; puis tous deux, comme par réponse, jetèrent un regard affreux sur Charles d'Este, qui, demi-allongé dans son lit de broderie d'or et d'argent, se jouait devant lui, avec de gros lingots d'or massif, qu'il se plaisait, en ce moment, à ramasser par l'Europe entière. Pauvre vieil enfant couronné, tout charmé de son hochet, et qui ne voyait pas la dangereuse vipère, liée au bord de ses habits. De ce jour, de cet instant, en effet, l'empoisonnement de Charles d'Este, fut résolu et préparé. L'idée d'abord, leur en avait paru un rêve, un vain amusement, un roman qu'ils imaginaient, et qui les séduisait par la perspective de leur plein bonheur futur. Et voici qu'après quelques journées, sans savoir comment cela s'était fait, les deux amants se réveillaient, tout pénétrés, tout environnés de leur crime. Giulia et Otto se parlèrent; tout fut prévu, et arrangé. Le poison dont ils avaient fait choix, tue, sans laisser la moindre trace: la mort serait sans doute, attribuée à la rupture d'un vaisseau, ou à quelque anévrisme du cœur. D'ailleurs, Otto, dès les premiers instants, demanderait par dépêche, au prince Wilhelm, la permission d'enterrer le Duc dans la vieille cathédrale Saint-Blaise, où se trouvent les tombeaux des Guelfes. Et le corps serait soustrait ainsi, aux médecins trop curieux, si, par impossible, il s'en trouvait.

Divers incidents domestiques reculèrent d'abord leur projet, puis un autre prétexte, qui fut la mort de l'enfant d'Emilia, et l'enterrement que l'on en fit, avec beaucoup de fleurs et de flambeaux. Il leur parut que deux convois, se succédant à l'hôtel, coup sur coup, fixeraient trop l'attention. Par malheur, la fin des cérémonies leur ramena l'Italien, qui, soit qu'il eût des yeux tout neufs, soit par une chance particulière, démêla, ce jour-là, en les voyant entrer ensemble, qu'Otto et Giulia devaient s'être serrés d'un peu près, en passant la porte.

Déjà certains airs, des regards, que Giovanni avait cru surprendre, n'avaient pas laissé de l'étonner. Bien plus de familiarité s'échappait entre les deux amants, qu'ils ne voulaient en laisser paraître: cela se sentait comme au nez.

--Oh! pensa l'Italien, prenons garde!

Et dès lors, il n'est pas de chien tenant l'arrêt, aussi patient et attentif que se montra Giovan, en cette occurrence. Mais, quoique ce qu'il apercevait, lui donnât bien fort à penser, il fallut, pour avoir des preuves, en venir aux ruses de Mascarille. Arcangeli scella d'un cheveu, les portes des appartements du fils du Duc et de la chanteuse; et les sceaux, au matin, se trouvèrent rompus. Il sabla de poussière menue, l'obscur corridor qui conduisait à la chambre de Giulia; et les pas marquèrent ouvertement, d'où le galant était venu. Il pétilla de cette découverte: mais, quant à prévenir Son Altesse, le bouffon demeura indécis, quelque gros qu'il fût de parler. L'aveugle prévention de Charles d'Este pour son fils et pour sa maîtresse, et la défaveur où lui-même se trouvait auprès du Duc, faisaient redouter à Giovan, d'avoir vu ce qu'il ne devait point voir,--et les preuves de ses allégations, comment les faire toucher du doigt?

* * * * *

Une après-dînée, entre quatre et cinq, comme Arcangeli se trouvait dans la chambre d'Emilia, qui se levait pour la première fois, en convalescence de sa couche, l'Italien ne fut pas peu surpris d'entendre des pas, et même assez lourds, au-dessus de sa tête. Ce galetas était vide en effet, et hormis les rats, nul n'y logeait. Il interrogea Emilia, qui répondit que, depuis plusieurs jours, elle entendait le même bruit, et qu'elle n'y avait pas pris garde, pensant que ce fût quelque laquais.

--Dans l'après-midi? demanda Giovan.

--Dans l'après-midi, répondit-elle.

Or, Charles d'Este avait coutume, après avoir considéré du haut de la terrasse, le défilé de ses chevaux, que l'on faisait passer, tout harnachés, devant lui, d'aller reposer une heure ou deux, sur un petit lit de jour; et les amants, durant ce temps, avaient leur entière liberté.--Si ce sont eux, je le saurai, pensa Giovan.

Il alla consulter, en quittant sa sœur, l'un des nombreux plans de l'hôtel, dans le cabinet où Son Altesse avait ordonné qu'on les enfermât. La chambre à œil de bœuf, qui donnait au-dessus de l'appartement d'Emilia, portait le numéro 14. Notre homme ne put rien savoir de plus, à ce moment, son service le rappelant auprès du Duc.

Il y resta jusqu'à onze heures, et remontait chez lui, fort agité, par l'étroit escalier de service, quand l'idée lui vint tout à coup, de visiter cette chambre mystérieuse. Aussitôt pensé, voilà l'Italien qui grimpe un étage, parcourt deux ou trois corridors, en abritant son rat de cave, de la main, erre quelque temps, dans ces solitudes de lambourdes et de plâtras, puis, se trouve enfin, devant un 14, peint sur une porte. Il s'était largement muni de fausses clefs, dans l'après-midi, en sorte qu'il entra comme il voulut, et referma la serrure avec soin.

Le premier coup d'œil, vivement jeté de tous côtés, ne montra d'abord à Giovan, à la clarté fumeuse de sa bougie, qu'un grand lit à colonnes torses et à baldaquin de broderie, qui était jadis, celui de Christiane, et qu'après la mort de Hans Ulric, elle avait fait enlever de chez elle, et un pêle-mêle de meubles, entassés tout autour de la chambre, laquelle était proprement, un débarras. Giovan en fit le tour avec précaution, n'y remarqua rien de suspect, parmi cet étrange fouillis, si ce n'est qu'il s'y voyait même, deux de ces couronnes de paille tressée, dont on se sert pour mettre les cornues sur cul. Et notre homme désappointé, qui s'était figuré découvrir là, des merveilles, ne songeait plus qu'à s'en aller, quand un bruit de pas retentit, à l'extrémité du long corridor. Il demeura tout d'abord, comme pétrifié, les yeux fixes, le cœur battant; puis soudain, souffle sa bougie, écrase entre ses doigts, la mèche qui fume, et se coule sans bruit, sous l'énorme lit, en mordant sa manche, pour s'empêcher de respirer.

Tout d'un coup, la porte s'ouvrit, et Giulia s'avança dans la chambre, en même temps qu'Otto venait derrière, tenant une petite lampe allumée. La chanteuse portait des deux mains, un grand bassin de porcelaine, plein jusqu'au bord, d'oranges de la Chine, confites; elle avait à l'oreille, une rose rouge, ayant passé la soirée chez le Duc; et la queue de sa robe de velours vert, brodée en mosaïque d'argent, de perles et de pierreries, bruissait et serpentait derrière elle. La Belcredi posa le bassin sur une table; Otto mit la lampe à côté: puis, tous deux, en se regardant au fond des prunelles, restèrent un moment sans parler.

--C'est donc pour demain... pour demain, répéta l'enfant, d'une voix basse.

Elle dit oui, avec la tête; et Otto commença de marcher, d'un bout à l'autre du réduit, à petits tours, espacés et courts. La Belcredi, pendant ce temps, avait disposé sur la table, une sorte de poêlon d'argent, emprunté, selon toute apparence, aux ustensiles dont le Duc et la Sinclair s'étaient servis naguère, pour leurs cuisines,--et dans lequel Giulia mélangea je ne sais quelles alchimies d'eau, de sucre, et de fleur d'orange. Elle posa ensuite par dessous, une lampe d'alcool enflammé, et le poêlon, presque aussitôt, commença de frémir à bas bruit. Otto, debout, et la table entre eux deux, sur laquelle il s'appuyait des poings, considérait Giulia fixement. Au dehors, la nuit était sereine, de larges étoiles brillaient.

--Bouchez la fenêtre avec ce tapis, dit Giulia, en désignant l'œil de bœuf; quelque valet pourrait apercevoir de la lumière.

Elle retira de son sein, un mince flacon de cristal taillé, tout couvert d'ornements en dorure, et dans le bouchon d'or duquel s'ajustait un tuyau d'argent creux, le plus menu que l'on pût voir, et aussi délié qu'une aiguille. Par là, se verse goutte à goutte, ce précieux baume d'essence de roses, qui est, dit-on, l'écume qui s'amasse au-dessus des canaux d'eau de rose, qui circulent dans les jardins du roi de Perse, et dont ce prince envoie parfois, des présents, à certaines cours de l'Europe: comme en effet, ce flacon vidé, qui restait à la Belcredi, lui venait du grand duc Vladimir.

--Ah! dit Otto, c'est là que tu as mis...

Et il n'osait prononcer: «le poison.» Elle portait dans les cheveux, une assez grosse épingle de diamants, qu'elle retira en silence, et dont elle piqua profondément, plusieurs de ces petites oranges. Ensuite, avec ce long bec du flacon, Giulia fit couler au cœur de chaque fruit, par la piqûre, une goutte du poison mortel, et les enduisait à mesure, du sucre chaud du poêlon d'argent; en sorte que, ce vernis épais refroidissant et blanchissant, l'œil le plus exercé n'aurait su distinguer les fruits empoisonnés, des bons et des sains.

--Non! dit la Belcredi, au bout d'un instant, en prenant au plat une orange, celle-ci est trop belle pour lui; et après y avoir mordu, elle l'offrit à Otto. Lui, cependant, blessé au cœur sans doute, par la vue du présent de cet ancien amant, demeurait morose et renfrogné, et se défendait froidement, tandis que Giulia, en riant, lui approchait l'orange de la bouche. Elle finit par la jeter, dépitée; et se renversant dans ses bras, elle le regardait fixement. Les yeux d'Otto devinrent plus brillants, ses mains errèrent sur la gorge nue de sa maîtresse; il palpitait. Elle l'entraîna vers le grand lit, sous lequel se cachait l'Italien, plus mort que vif.

La petite lampe brûlait, rien ne bougeait dans l'étroite chambre. De temps à autre seulement, il échappait à la Belcredi des paroles entrecoupées, comme à quelqu'un qui rêve tout haut. Elle éleva un peu la voix, et Arcangeli, frissonnant, entendit le nom de Charles d'Este.

--Il faudra prendre deux mouchoirs, disait la jeune femme, en rêvant... Je serai forcée de toucher au corps.

Et tout de suite, avec agitation:

--Mais, dit-elle, s'il allait tomber de son haut, et se fendre le crâne à quelque meuble! car la vue du sang répandu faisait horreur à cette Locuste. Le jeune homme ne répondit pas, et la face dans l'oreiller, le bras passé au-dessus de sa tête, ses sanglots éclatèrent soudain, avec une sorte de fureur amère...

--Veux-tu que nous mourions, dit-elle; ah! comme je mourrais avec joie!...

Il l'étreignit sans dire un seul mot, tout plein d'une frénésie sombre; puis ses pleurs, peu à peu, s'arrêtèrent, tandis que Giulia pensive, lui caressait les cheveux, de la main. Enfin, les deux amants quittèrent ce lit.

Les propos, en se rhabillant, ne furent que quelques paroles, parmi lesquelles la Belcredi, regardant le flacon à la lampe, avant de le cacher en son sein, dit tout haut, qu'elle en verserait le bon tiers tout au moins, qui restait, dans le bol de lait de Charles d'Este, de façon qu'aucun hasard ne le pût sauver. Déjà, Otto tenait la lampe à la main, Giulia prit le plat de porcelaine, et tous deux s'en allèrent sans bruit.

Il fallut un demi-quart d'heure à n'ouïr rien de suspect, avant que l'Italien osât quitter sa retraite, où, cent fois, il avait pensé tomber en faiblesse, ou se déceler. Il se secoua, renifla l'air, ôta ses souliers; et, pieds nus, plus léger qu'un chat, quoique les jambes et le corps lui tremblassent, Arcangeli se sauva dans sa chambre, où il tira le verrou.

Une terreur extrême dominait en lui, à travers mille pensées tumultueuses; Giovan se voyait déjà mort, immolé près de son maître. Tantôt, il voulait l'éveiller, courir, dévoiler le complot, et pour un peu, il aurait sonné la grande cloche de l'hôtel; l'instant d'après, il retombait sur sa chaise, comme hébété. Pour comble d'ennui, il se sent tout à coup, un besoin incommode, fruit de sa peur, sans aucun doute; mais le privé se trouvait dans le corridor, et Giovan n'y fût pas allé, dût-il crever. Nécessité n'a point de loi. Lassé de frétiller d'un pied sur l'autre, le malheureux se soulagea pleinement où il put, aux dépens de son nez; et demeura toute la nuit, avec cette étrange cassolette, sans se coucher, ni songer à le faire. Aussi bien, vers les six heures du matin, s'endormit-il dans un fauteuil, dûment gardé par un gros meuble, qu'il avait traîné devant sa porte, et ne s'éveilla qu'à midi.

Il se dressa en pied, tout effaré, et néanmoins, il éprouvait comme un lâche et secret désir, que la chose se fût faite, pendant qu'il dormait. L'Italien écouta: pas un bruit; le ciel gris roulait des nuées, des ramiers sur le toit, roucoulèrent. Tout d'un coup, on frappa à la porte. Arcangeli bondit, et passa ses regards avec crainte, de tous côtés, puis, il alla parlementer à la serrure. Ce n'était rien qu'un message de Son Altesse, qui l'attendait dans la salle de Bains.

-Oui, j'y vais!

Et le laquais parti, Giovan se débarricada. Il s'attendait, tout en marchant par les corridors obscurs, à recevoir un coup de poignard dans les épaules.

* * * * *