Le Crépuscule des Dieux

Part 16

Chapter 163,766 wordsPublic domain

Il était possédé d'un démon misanthropique, et ne respirait que colère, amertume et gronderie. Aussi, redoubla-t-il, dès les premiers jours, de procès et de tracasseries, car, sur les querelles engagées pour la construction de l'hôtel, il s'en était bientôt greffé d'autres; et le Duc, dans l'ennui où il vivait, avait promptement débrouillé le grimoire de cette langue juridique. Tout devint matière à chicanes: l'antichambre fut emplie, chaque jour, de figures à longs favoris. Riche comme était le bon seigneur, dépensant le million par mois, ou davantage, il se montrait plus impatient qu'un pauvre diable, d'une volerie de quelques écus. Si bien qu'enfin, on le vit plaider pour un mémoire de sept francs, que devait son heiduque à la blanchisseuse; et que, plusieurs fois, Son Altesse daigna comparaître au tribunal, et faire elle-même sa déposition: d'abord contre son culottier, pour «défauts dans la fourniture» contre son sellier, son carrossier, enfin, contre un malheureux aveugle, que ses chevaux avaient à moitié écrasé.

--Que l'on règle le prix, eu égard au cocher, disait le duc Charles; je ne viens qu'après mon laquais, payant pour lui, s'il est insolvable.

Et les dommages-intérêts ayant été fixés à quinze mille francs, le Duc cria, pendant huit jours, qu'on le ruinait, qu'on abusait de sa qualité d'étranger, qu'il mourrait sur la paille, et que sais-je?

Ce fut d'ailleurs, le moment de sa vie, où l'on put craindre que la cervelle ne lui tournât complètement. Tant d'extravagances de tout genre, auxquelles le Duc se livrait depuis des années, mais seulement par le vent d'ouest, comme l'on dit, formèrent à cette époque, le tissu de toutes ses journées; et il parut lui tomber de la lune, les idées les plus bigarrées. Après avoir donné audience dans son lit, au bataillon des gens de loi, quelquefois à Van Moppes ou à M. Félix, il se levait vers quatre heures, et la toilette commençait. L'hésitation durait longtemps, dans le petit salon des Bustes, à bien choisir le mieux harmonié à l'état d'esprit de Son Altesse, à ses projets, à son caprice, au temps sec ou brumeux qu'il faisait; après quoi, le Duc établi dans le cabinet des Miroirs, et campé au fond de son fauteuil, Arcangeli se mettait gravement à reproduire les couleurs, peintes aux joues de la tête de cire, sur le visage de Charles d'Este. Là-dessus, brossé, cravaté, harnaché dans un corset de peau, et la face comme figée sous son enduit de rose et de plâtre, le vieux galant montait dans son landau, et fouette cocher!

Le plus souvent, passant au boulevard, il tirait son cordon, se faisait descendre chez quelque confiseur en renom; et là, avalait force fruits, des dragées, des sucreries, entremêlées de verres d'eau glacée, en exhortant M. de Cramm ou Smithson, à en faire autant. Parfois aussi, il s'attablait à la vitre de la Maison d'or. Bien loin qu'il fût importuné de la foule des curieux qui s'attroupaient pour le considérer, il était sensible, au contraire, à entendre admirer son twine et ses diamants, à travers les glaces de la fenêtre; et c'était une comédie que de le voir s'épanouir, sous les regards surpris des passants.

Ses manières impétueuses avaient encore redoublé, et faisaient craindre, à chaque moment, quelque accès fâcheux et irréparable. Un soir, montant dans son coupé, il ordonne la plus grande allure, et le cocher, de lancer ses chevaux...

--Pas si vite! ordonne Son Altesse.

Et la voiture, aussitôt, ralentit.

--Plus vite! s'écrie le Duc; puis, le revoilà qui arrête, et ainsi de suite, par quatre ou cinq fois. Enfin, se redressant tout d'un coup, le pistolet dans une main, car il était toujours farci de poignards et de revolvers.

--A pied! traître!... brute!... hurle-t-il. Descends, ou je te casse la tête;--et le coupé, finalement, s'en alla au théâtre, au plus petit pas, conduit par le groom qui claquait des dents.

Installé dans une avant-scène, impassible et majestueux, avec quelque sorbet près de lui, c'était là maintenant, chaque soir, que siégeait et paradait Charles d'Este, et l'on en promettait la vue aux gens de province, comme du Persan ou de l'Homme-orchestre. Ses yeux ardents, son nez immense, sa face d'un rose vif, sous sa noire et mate perruque de soie, et les diamants dont il était tout constellé, excitaient les rires des femmes, tandis que les hommes, debout, ne se lassaient pas de lorgner la créature qui l'accompagnait, et qui chargée de bijoux, vêtue de satins éclatants, se tenait quelque peu en arrière, ayant ordre de ne parler, que lorsqu'on l'interrogerait.

--Mais c'est Esther Debloutz, ma foi!

--Allons donc, il a quitté Léo?

Et en effet, ce fut à l'hôtel, durant six mois à peu près, un défilé si continuel de danseuses, d'aventurières, d'écuyères et de comédiennes, que l'on était souvent en peine, quel nom devait figurer cette fois, sur les états dressés chaque semaine, des pensions et des gages à payer. Non certes, que Vénus se montrât si tyrannique, à Son Altesse. Le pauvre homme n'était plus débauché, que par un reste d'habitude, mais il voulait une maîtresse, sur laquelle étaler son luxe, comme sur un mannequin, et qui complétât la maison.

La belle avait valets, cocher, camériste, et sa table particulière. Un des coupés du Duc la menait toujours, affecté à son service; et le bon d'Andonville était d'ailleurs, pour elle, en général, une façon de majordome, fonction que Son Altesse lui assigna. Mais, malgré de telles douceurs, le métier rebuta promptement, toutes celles qui l'entreprirent. Incommodée, malade, aux jours de migraine et d'abattement, la favorite devait cependant, être gaie, sourire, amuser le Duc, veiller, causer, goûter, souper, ne jamais marquer ni froid, ni chaud, ni aucune incommodité, raconter des galanteries, toutes les sottises de Paris, afin de dérider Son Altesse, sans que rien adoucît jamais l'étiquette ni la consigne. Et deux ou trois, qui s'avisèrent d'avoir des syncopes ou des vapeurs, Charles d'Este les fit revenir à elles, avec de pleins seaux d'eau lancés par la figure,--et leur congé, le même jour. Heureuses encore, celles dont Son Altesse se défaisait honnêtement, en leur lâchant quelque bribe d'affaires, créances véreuses à recouvrer, sommes qu'il fallait recueillir dans des procès, ou des banqueroutes,--sur quoi, bonne chance, et adieu!

Sa tête achevait de s'égarer; son orgueil, ce vice radical d'où pullulaient tous les autres vices du Duc, devenait, s'il se peut, plus insolent qu'auparavant. Il s'entêta, le premier de l'an, à refuser toute visite à l'Empereur, et peu s'en fallait qu'il ne le nommât à l'ordinaire, «Buonaparte.» Lui, si poli anciennement, qu'à toute femme il tirait son chapeau, même aux jardinières de Wendessen, il se piqua de faire un affront public, à l'ex-reine Isabelle d'Espagne, en se détournant avec brusquerie, dans un couloir de l'Opéra. Sa vie n'était rien qu'un mélange de la plus vaniteuse grandeur, et de la plus basse crapule. Il s'enfermait dans sa galerie, à considérer les portraits des Rois et des Empereurs, ses ancêtres, à moins qu'il ne bouffonnât avec Giovan et ses laquais, ou ne fît mettre sa maîtresse nue. Charles d'Este bâillait, s'ennuyait, il ne savait plus qu'inventer. Rassasié de tout, jusqu'à la gorge, cet avare n'avait même plus de joie, à considérer son coffre-fort:

--Bah! je vendrai quelque jour, mes diamants... répondait-il, aux cris d'admiration de Van Moppes. Sa maîtresse était, à ce moment-là, une certaine miss Sinclair, aventurière assez jolie, des yeux noirs brillants, la plus belle peau, avec de courts cheveux bouclés, qui empêchaient que l'on vît trop, le nez camus et la tête de mort, à laquelle, malgré le fard, sa ronde figure ressemblait. Ce prince si superbe, s'avilit à faire des repas avec elle et d'obscurs coquins, entraîneurs, ruffians, spadassins, terribles surtout à l'argenterie, dont il manquait toujours quelque pièce. La chère exquise, se préparait dans l'appartement du duc Charles, à qui Potel ou le Café anglais prêtait quelqu'un de ses cuisiniers; et miss Sinclair, Son Altesse elle-même, mettaient parfois, la main à l'œuvre, et s'ébattaient parmi les fourneaux. On buvait, on cassait les pots, on chantait à gorge déployée, et jusqu'au Duc, si sobre d'ordinaire, s'échauffait de vin, tous les soirs. Quand on n'en pouvait plus, on s'allait coucher, et la fête recommençait le lendemain.

Tout était à l'hôtel, sens dessus dessous. Les créanciers y affluaient; les valets insolents s'y battaient; on entendait craquer dans les couloirs, les bottes d'inconnus à brandebourgs, tellement, qu'un beau soir enfin, les crépines et les franges d'or de la galerie des _Arazzi_, se trouvèrent toutes coupées. Et les perquisitions que l'on fit, ne servirent qu'à découvrir quantité d'autres menus vols, dont personne ne s'était avisé. On rentra donc les miroirs d'argent, les bijoux, les curiosités, étalés çà et là, sur les tables; et il n'en fut rien autre chose, la première surprise passée, qu'un redoublement d'incurie. Le vent sifflait par les vastes chambres, à travers les carreaux brisés; des lames de parquet étaient pourries de pluie; la poussière s'amoncelait dans les angles, noirs d'araignées; les robinets ouverts des baignoires, en continuant de couler, inondèrent une fois, plusieurs salles; et l'extravagance du Duc, pendant ce temps, allait tous les jours, se raffinant, et comme renviant sur soi-même. Ne s'était-il pas avisé d'être jaloux de miss Sinclair, de l'habiller en homme, chaque matin, et de lui poser des moustaches!... Bref, tant et tant fut procédé, que Charles d'Este, un jour, en se levant, n'eut pas de chemise à changer, et dans la soirée, sa voiture resta bien dix minutes, arrêtée devant la porte de l'hôtel, le suisse ni pas un laquais ne se trouvant là, pour lui ouvrir.

Le lendemain, le Duc, dès son réveil, écrivit à miss Sinclair trois lignes, dans lesquelles il la priait de s'aller... en propres termes, les lui fit porter par un valet, sans consentir à la revoir; puis, sonnant aussitôt Arcangeli, il donna l'ordre à l'Italien de retrouver Giulia.

--Mais, Monseigneur... balbutiait le pauvre diable, à moitié mort de cette cheminée, qui lui tombait sur la tête.

--Tais-toi, coquin, reprit Son Altesse. Je sais fort bien que tu ne l'aimes pas; mais écoute, et retiens ceci. C'est toi que je charge du soin de me réconcilier avec elle, et si tu échoues, je te chasse.

Et il l'eût fait comme il le disait, se complaisant à ces coups de théâtre, et brûlant de passion pour les gens, autant que, quelques jours avant, il leur marquait de dégoût. Aussi bien, Giovan ne s'y méprit pas, et si amère que lui fût la médecine à avaler, il songea fort sérieusement, où pouvait se trouver la chanteuse; et, pour prendre langue, d'abord, alla s'informer au Grand Hôtel,--ce qui était, du premier coup, mettre le nez sur la bonne piste, le petit pavillon de la rue du Puits-qui-parle, ayant été loué pour Giulia, par M. Tripp, l'agent général, en personne.

Pauvre maison, si tranquille jadis, sous le lierre qui la couvrait, à l'ombre immobile de ses marronniers, et qui, depuis six mois, ne retentissait plus que de cris et de gémissements.--Oh! je la hais, se disait Otto, à chaque moment. Mais, parmi ses pires furies, ses plus violentes résolutions, il se sentait comme un comédien, qui s'agite sur le théâtre, et ne croit pas au conte qu'il déclame. Faible et haïssant sa faiblesse, dompté, mais de cœur insoumis, il faisait un circuit éternel, de la haine à l'amour, de l'amour à la haine: tantôt, enragé d'en finir, de porter au vif le couteau, jusqu'au fond même de sa passion, et l'instant d'après, espérant un temps moins orageux, et plus pur. Ainsi, cette attente obstinée le menait, de journée en journée, et d'illusions en illusions, encore que l'impétueux enfant ne voulût pas se l'avouer.--Ce n'est qu'une femme, après tout! s'écriait Otto, en secouant furieusement, sa tête rousse; et pour rabaisser la Belcredi, il commençait à s'énumérer celles qu'il avait possédées. Mais, bien qu'il les comptât sur ses doigts, en s'arrêtant à chaque nom, toutes lui paraissaient plus lointaines que des ombres. Et, au moindre regard jeté sur Giulia, il se disait que les souffrances qu'il endurait pour celle-ci, valaient mieux que les heures de joie, qu'il avait passées avec les autres.

Cependant, la santé du jeune homme, longtemps soutenue, en quelque sorte, par une vigueur d'âme, qui se renouvelait, de jour en jour, menaçait enfin, de s'altérer. Il lui prit des vertiges, des douleurs de tête, un dévoiement continuel, et Otto maigrit, comme à vue d'œil. Ensuite, le mal se mit dans la gorge; il fut douteux, pendant plusieurs semaines, si l'on pourrait éviter une opération. Installé dans la chambre à coucher, seul, dolent au coin des tisons, devant lesquels frémissaient lentement, les limonades et les potions dont les médecins le gorgeaient, Otto se dévorait d'ennui. Tout le fâchait, l'irritait. Quand la Belcredi, par hasard, chantait dans le petit salon, quelque douce et ravissante que fût la musique, ce bruit si proche, importunait le jeune homme. Il était jaloux maintenant, de Laury, la femme de chambre, et il trouvait que Giulia marquait à cette fille une confiance trop tendre; mais il rêvait, en même temps, de monter, par quelque chaude nuit, dans le galetas de la servante. La taille souple de Laury, son nez camard, ses yeux jaunes, qui le poursuivaient insolemment, comme deux guêpes, donnaient à Otto, chaque fois qu'ils venaient à se trouver ensemble, des désirs de volupté bestiale. Et par cela, il lui semblait qu'il se vengeait de Giulia, toujours si dédaigneuse et si froide.

Cependant, à force de vivre ainsi, continuellement solitaires, il se fit peu à peu, dans l'âme des amants, un silence extraordinaire. Le monde entier s'évanouit, autour d'eux; leur esprit harassé, qui roulait en lui-même, par un mouvement éternel, parut enfin se fixer; et pleins d'une pensée unique, ils ne regardaient plus les choses, qu'à la lueur de ce flambeau, que la passion allume aux amants. Ils ne pouvaient se quitter, même une heure. A peine séparés, chacun tendait les bras, vers l'image de l'autre amant; et sitôt qu'ils étaient réunis, ils se querellaient, se frappaient. La maîtresse revenait la première. Et pour sentir quelque émotion, dans le temps qu'elle le cajolait, et ne pas rester sec et froid, Otto avait recours alors, à se représenter Giulia, comme morte, et à penser qu'un jour, peut-être, il aurait à l'ensevelir. Les larmes à la fin, lui venaient, et ces pleurs brûlants, qui tombaient sur la robe de la Belcredi, attendrissaient les deux amants, et les poussaient à vider leur cœur:

--Tu es trop exigeant, disait-elle.

--Et toi, disait Otto, tu n'es pas confiante.

Ils se plaignaient l'un l'autre, tendrement; ils entraient dans un sentiment intime et profond, de leurs communes misères.... Et ainsi, malades et inquiets, consumés de chagrins incessants, détrompés de leurs espérances, dégoûtés de la vie qu'ils menaient et ne croyant plus à l'amour, avides d'infini, affamés d'un bonheur qu'ils ne rencontraient nulle part, néanmoins, malgré ces dégoûts, ce vide, ces querelles sans nombre, Otto et Giulia s'aimaient, d'une manière inexprimable.

Une après-midi du début de juin,--et Otto se rappela depuis, qu'ils avaient lu ensemble, ce jour-là, le procès de madame Lafarge, car excédés du tête-à-tête, il leur arrivait d'emprunter des livres, à un cabinet de lecture de la rue de la Vieille Estrapade,--les deux amants se tenaient accoudés, sur le petit palier couvert, appuyé contre le pignon de la maison, en haut de l'escalier de bois. Un orage, qui finissait à peine, emportait au couchant, de vastes nuages noirs, d'où il sortait encore des grondements, tandis qu'une couleur dorée, d'une sérénité charmante, occupait l'autre partie du ciel, que les amants avaient en face d'eux. On n'entendait que le bruit limpide des feuillages qui s'égouttaient; le sable mouillé, sous les marronniers, était tout jonché de thyrses roses; et Giulia allait descendre, pour relever ses amaryllis, ployés en deux, par la violente averse, lorsque soudain, un grand landau, tout resplendissant de cuivre et d'acier, déboucha de la rue des Postes, et s'arrêta devant le jardinet.

La Belcredi poussa un cri:--Le Duc!

--Mon père! exclama Otto, qui se jeta en arrière, dans la porte. Que nous veut-il? Qu'on n'ouvre pas!... Et il songeait aux soixante-quinze mille francs, qu'il avait pris du secrétaire.

--Allons, dit-elle; y pensez-vous? Retirez-vous dans votre chambre... Va-t'en ouvrir! dit-elle à Laury, qui parut... Mais ne vous montrez pas, Otto; vous voyez bien que l'Italien lève les yeux, reprit-elle, avec vivacité.

Cependant, le Duc et Arcangeli gravissaient déjà l'escalier, de l'autre côté du couloir. Elle poussa Otto dans sa chambre, le baisa avec passion. Puis, mettant un doigt sur sa bouche, Giulia ouvrit la porte, la referma;--et le jeune homme, demeuré seul, entendit le cri de saisissement qu'elle jeta, en pénétrant dans la pièce voisine.

--Eh oui! c'est moi! dit Charles d'Este, dont Otto reconnut la voix, c'est moi qui reviens à vous, Giulia, puisque vous dédaignez de revenir à moi.

--Monseigneur! s'écria la Belcredi, Monseigneur, je ne puis vous entendre.

Elle rougit, et avec une impétuosité singulière, fit mine de se retirer.

--Allons, madame, dit Giovan, un peu de patience, daignez songer...

--Allez-vous en! lui cria-t-elle, en reculant brusquement, car ce valet avait poussé la hardiesse, jusqu'à la saisir par le bras.

--Madame... madame, répétait le Duc, visiblement déconcerté.

--Eh! que venez-vous faire ici? s'écria-t-elle. Qu'ai-je gagné près de vous, Monseigneur, sinon des affronts? Votre chien, vos chevaux, vos laquais, étaient mieux traités que moi même!...

Les lèvres lui tremblaient de fureur; son visage, blême et hautain, respirait une haine implacable; et Charles d'Este, embarrassé, ployait les épaules fort piteusement, en jouant avec ses gants, par contenance.

Quand la Belcredi fut un peu calmée, et après une pause assez longue, pendant laquelle Arcangeli n'avait cessé de faire des signes à son illustre compagnon, le Duc, enfin, ouvrit la bouche. Il parla d'abord, diffusément, de son respect, de son amour. C'était parce qu'il comprenait ses torts, qu'il cherchait à les réparer; son repentir était sincère; depuis le départ de la Belcredi, il n'avait pas vécu un jour, sans penser à elle, et sans se maudire. Puis, s'échauffant de plus en plus, et comme emporté par le pathétique des paroles qu'il prononçait, il s'écria qu'elle voyait un fou, qu'il n'était pas digne de la posséder, et s'accabla de toutes sortes de reproches:

--Mais je vous conjure d'être bonne, de vouloir bien faire la paix...

Et il attendait, tourné vers elle, avec des regards suppliants.

--N'espérez point, dit Giulia, que je redevienne votre maîtresse!

Et comme Son Altesse, sur ce mot-là, recommençait ses raisonnements...

--Jamais... jamais... s'écria-t-elle, avec une sorte de furie; puis, poussant un gémissement, elle se jeta sur un canapé, et se couvrit les yeux de la main, en pleurant, comme une femme à qui les forces manquent, et qui est à bout.

Cependant, tous deux, étourdis de l'effet qu'ils venaient de produire, Charles d'Este et Arcangeli s'étaient retirés en un coin; et ils laissèrent quelque temps à l'émotion de la Belcredi, agités eux-mêmes, et attendris d'un état si violent, qu'ils avaient devant les yeux. Enfin, Giovan rompit le silence, et dit, d'un ton conciliant, que c'étaient là bien des paroles inutiles, qu'il fallait s'expliquer sans bruit; puis, se tournant vers la Belcredi:

--Allons, madame, reprit-il, votre colère est légitime... Monseigneur, vous avez eu tort, dans cette affaire, et très grand tort, je vous le dis.

--Voyons, Giulia, fit Son Altesse, en avançant de quelques pas, allez-vous me refuser la main?

Elle semblait ne rien entendre, et faisait des gestes saccadés, comme pour éloigner le Duc. Peu à peu, toutefois, l'agitation corporelle cessa, les profonds soupirs qu'elle poussait, ne lui soulevèrent plus la poitrine.

--Voici, pensa le pauvre Duc, le moment de tomber à ses pieds...

Et en effet, attirant un coussin, il s'y laissa choir sur les genoux, tandis que Giovan s'écriait:

--Voyez, madame, comme Son Altesse vous aime, comme elle sait réparer ses torts!

--Ah! je vois, repartit Giulia, d'un ton bas, combien les hommes sont trompeurs.

--Oui! exclama l'Italien, en bouffonnant, nous sommes de rusés coquins, et nous commençons à mentir, avant d'avoir nos premières dents.

--Faut-il encore, poursuivait Giulia, après une telle leçon, que je me laisse prendre à vos paroles!.....

A ces mots, elle se leva languissamment, et il y eut un long silence, Son Altesse s'étant relevée aussi. Enfin, le Duc se hasarda à saisir la main de la Belcredi, et à la porter à ses lèvres, et Giulia ne s'en défendit point; mais, les cils entre-clos, superbe, et les yeux demi-tournés vers lui, elle faisait ce sourire de sphinx, doux et glacé en même temps, dont elle couvrait et masquait ses plus terribles résolutions. Alors, la voyant à la fin, au point où Charles d'Este voulait l'amener, l'Italien battit des mains, en s'écriant d'un ton plaisant:

--C'est fait, Monseigneur, c'est conclu. Ah! nous autres, les jolis hommes, nous sommes encore, sans contredit, ce que les femmes aiment le mieux!

Ensuite, ils parlèrent tous trois, assez longuement et confusément, avec bien des questions, des redites, des explications, comme il arrive après une absence; et Charles d'Este allait et venait par la chambre, à la lueur d'une bougie que la chanteuse alluma, car la nuit commençait à venir. Il était vêtu, ce jour-là, d'une façon de redingote, ajustée et plissée à la taille, d'un pantalon garni sur le côté, d'une bande de velours vert, ses faux cheveux noirs bien luisants, et un flot de dentelles au jabot.

De temps en temps, parmi les paroles inutiles, le Duc revenait à son fait, à la rentrée de la Belcredi:

--Votre appartement est tout prêt; dès demain, je vous y attendrai.

--Eh bien, répondit-elle enfin, j'y consens, Monseigneur, à une condition.

--Qu'est-ce donc? demanda Charles d'Este.

Et la Belcredi se pencha, et lui parla bas à l'oreille; puis, comme il la considérait avec une mine stupéfaite, elle repartit en riant:

--C'est à prendre ou à laisser, Monseigneur; je veux savoir si, tout de bon, vous m'obéirez désormais.

--Ah! l'arrêt est trop cruel, madame, dit Son Altesse, avec galanterie.

--Trente jours, ce n'est guère long, riposta aussitôt, la Belcredi... Voyons, cher seigneur, décidez-vous, jurez! dit-elle avec malice.

--Allons, soit! répondit Son Altesse, je vous le jure, Giulia.

Les galanteries et les propos se succédèrent, un peu de temps encore. Charles d'Este força Giulia d'accepter quelques écrins de pierreries, qui se trouvèrent dans sa poche, fort à propos, comme dragées du raccommodement; et bientôt, la soirée s'avançant, Son Altesse se leva et prit congé:

--Le coupé bleu viendra vous chercher demain, vers trois heures, ma chère.

Il descendit avec Giovan; on entendit les chevaux s'ébrouer, puis le fracas du départ. La cloche d'un couvent voisin continuait de tinter, dans le crépuscule;--et pleine d'une immense tristesse, tout debout à la fenêtre ouverte, Giulia, les regards fixes, écoutait le bruit des roues s'éteindre, et ce glas désolé, qui passait au-dessus des jardins déserts...

Quand la Belcredi se retourna, elle vit Otto, devant elle. Il se tenait dans l'embrasure de la porte, blême, effrayant. Et ce court silence, où l'on entendit comme brûler et palpiter la bougie verte du piano, tremblante à l'air de la nuit, fut ce qu'Otto et Giulia, au cours de leur vie si sombre et si pleine, ont éprouvé de plus terrible.

--Tu ne feras pas cela, bégaya-t-il, tu ne retourneras pas chez mon père?

--J'y serai dès demain, dit-elle.