Part 15
Hélas! de celle-ci, plus Otto s'approchait, plus il la voyait loin de lui. Il eût voulu qu'elle se renfermât dans les seules pensées qu'il avait, et n'aimât rien que leur amour; et d'instant en instant, au contraire, le gouffre de séparation entre son cœur et la Belcredi, semblait devenir plus large. Elle fuyait, elle se dérobait, elle se retirait à lui; l'esprit d'Otto, tout pénétrant qu'il fût, se perdait dans cette nuée, qui enveloppait Giulia. Déesse si connue et si inconnue, merveille à la fois présente et lointaine, étoile qu'il portait en lui, et cependant inaccessible, il avait beau l'aimer, pour ainsi dire, au delà de son cœur, dilater et lancer son âme, comme à la poursuite de la Belcredi, jamais il ne pouvait atteindre à ce point obscur qu'il voyait de loin, et d'où sa maîtresse se faisait sentir--et d'elle, tout ce qu'il comprenait, c'est qu'elle était incompréhensible.
Un soir qu'il rentrait du manège, où il était allé visiter _Bellua_, malade depuis quelques jours, le jeune homme arriva sans bruit, jusqu'à la chambre de Giulia. La portière s'en trouvait relevée, les restes du foyer mourant, éclairaient les murs et le plafond, d'un pourpre de feu immobile; et du seuil, où l'enfant demeurait arrêté, le soir livide qui descendait, les feuillages noirs du jardin, les meubles presque indistincts dans l'ombre, jetaient Otto dans une telle extase, qu'il ne songeait pas à avancer.
Tout à coup, il aperçut Giulia; elle était étendue sur le lit, à plat ventre; et les effroyables soupirs qu'elle poussait, de temps en temps, rendaient plus sombres et plus mystérieux, les intervalles de silence.--Ah! je voudrais mourir! dit-elle, à demi-voix. Les cheveux se dressèrent sur la tête d'Otto; et éperdu, les yeux fixés droit devant lui, et n'osant remuer d'épouvante, il entendait son triste cœur lui battre à coups pressés, la poitrine. Alors, au bout d'un instant, se soulevant sur les deux coudes, et semblant parler à quelqu'un:
--Ne me crois pas froide! dit Giulia... et elle retomba sur le lit. Une tristesse singulière assaillit et pénétra Otto par tant d'endroits, qu'il resta là, longtemps, ainsi qu'un homme hors d'haleine. Etait-ce à lui que s'adressait cette espèce de soupir plaintif?--Ah! froide, hélas! il sentait bien qu'elle ne l'était nullement, mais avide d'émotions nouvelles, inconnues, violentes, surhumaines, que leur passion ne lui donnait point. Que cachait-elle donc, dans cette profondeur immense de son cœur? N'était-elle pas destinée, comme le sont les autres femmes, à posséder ce grand trésor de l'amour; et gémissante de son mal, détestant son vide et ses langueurs, ne pouvait-elle cependant, passer et s'envoler au-dessus, par la force de son désir, et se perdre dans l'infini qui l'attirait?... Qui le saurait? Qui lui révélerait le secret de cette âme ténébreuse?...
* * * * *
Alors, dévoré plus que jamais, de l'ardeur de la posséder, de s'enfoncer intimement, dans ce sein qui lui était fermé, et ne rencontrant sous sa main, pour assouvir ce brûlant désir, que le corps de la Belcredi, il commença d'en exiger des complaisances criminelles, et de chercher dans tous les abus des délectations charnelles, cette consommation dernière de l'amour, qu'il voulait à tout prix, ressentir. Ce fut d'abord, par un appât délicat et presque imperceptible, pour obtenir à chaque fois, une preuve d'amour plus grande, et non sans quelque rougeur, qui lui montait par instants, au front: mais la honte, on l'avale vite, quand on est amant;--de manière que, peu à peu, brûlés de flammes lascives, hantés des fantômes impurs des plaisirs qu'ils avaient goûtés, et enivrés par leurs désirs, comme d'un vin fumeux et effréné, les deux amants se livrèrent enfin, à des ardeurs et des désordres tels, qu'ils eussent fait trembler les plus abandonnés.
Elle s'y révéla complaisante, savante même, indifférente, et reçut les adorations, à la fois comme une reine, et comme une courtisane. Blanche et nue, frottée de parfums, terrible à la lueur des bougies, avec son fard et ses paupières peintes, dont l'artifice libertin attisait les désirs du jeune homme, la Belcredi étalait sur le lit, son corps impudique et superbe, tandis qu'Otto, demi-pâmé, rugissant, les yeux pleins de visions lumineuses, demandait à tous les secrets de débauche les plus énormes, de quoi rassasier son âme, et l'engloutir, pour ainsi dire, par l'excès de son plaisir. Alors, ses os criaient de joie; le cœur lui palpitait dans le sein, comme un aigle qui bat des ailes; pendant un point et un moment, sa passion trouvait enfin, sa complète assouvissance. Ah! vieille idole de l'amour, qu'importe comment l'on t'adore! Dans les déréglements du corps, c'est toujours notre âme qui agit, et tourmentée de l'infini où elle voudrait s'amalgamer, entraîne, de bourbiers en bourbiers, son misérable compagnon.
Mais le spasme une fois terminé, son cœur ne fut pas plus heureux; la convoitise de l'amour demeura en lui, tout aussi âpre. Non! le plaisir ne comblait pas ce vide immense, qui le séparait d'avec sa maîtresse. Et il avait beau la serrer dans ses bras, jusques à mourir, s'emplir par tous les sens et par tous les excès, de cette chair, où s'accomplissait ce qui causait ces transports à son âme, toujours, il semblait à Otto que, pour posséder Giulia, pour avoir toute sa personne, et atteindre au profond d'elle-même, il dût ôter un dernier voile et percer encore une nuée.
Il se réveillait l'œil pesant, alourdi, l'âme hébétée. Les flammes des bougies, qui brûlaient dans leurs torchères, en vacillant contre le mur, lui faisaient cligner les paupières; tandis que les miroirs dont, par une bizarre invention de débauche, il avait garni le plafond, lui renvoyaient d'en haut, sa face renversée, effrayante, d'un rouge pourpre. Ses idées confuses tourbillonnaient; il tâchait de les rattraper; il se demandait soudainement:--Hein!... plaît-il?... d'une langue épaisse; et les yeux fermés, s'obstinait à essayer de se représenter l'image de la Belcredi. Mais il ne pouvait plus la voir que selon un profil de chat, caricature au front bombé et les paupières mi-closes, que cette insolente Joconde avait griffonnée d'elle, un jour, en badinant. Surpris, il rouvrait les prunelles; il se penchait sur l'endormie, lui disait tout bas, câlinement:
--Tu m'aimes, dis, oh oui, tu m'aimes? comme on parle à un enfant. Mais il la trouvait inquiétante, mystérieuse, énigmatique; des doutes naissaient à Otto: peut-être qu'elle le trompait! Et un fourmillement de soupçons et de cuisantes réflexions, ne le laissaient plus s'endormir. Il repassait en son esprit, les moindres paroles de la Belcredi; il voulait se persuader qu'il n'y a point de femme fidèle, et balançait s'il n'allait pas enfoncer tout à l'heure, son secrétaire. Mais, dès qu'elle se réveillait, Giulia lui engourdissait le cœur de ses regards voluptueux, si bien que, de jour en jour, par ce long combat, l'amoureux ne gagnait rien sur lui-même.
Ce qui l'exaspérait surtout, c'étaient les longs et profonds soupirs, que poussait parfois la Belcredi. Au reste, son cœur ulcéré cherchait à se sentir souffrir, à pouvoir accuser sa maîtresse. S'avançait-il pour l'embrasser:
--Non, non! il y en a de plus belles que toi... répétait Otto amèrement, se souvenant du mot sur la Ondédei. Et la pensée de la Schlosser, qui ne l'abandonnait comme plus, ne lui servait qu'à comparer la conduite de Giulia, à celle qu'eût tenue la danseuse. Les yeux ouverts sur celle qu'il aimait, et comme sans cesse à l'affût, il voulait de la Belcredi une douceur, une gaîté, une complaisance continuelles; et tout ce qu'il exigeait d'elle, l'enfant s'étonnait, égoïstement, qu'elle le réclamât de lui. Ils eurent des scènes violentes, et cela se tourna promptement, en habitude. A toute occasion, il lui jetait au front de sèches vérités; puis, la dispute s'échauffant, Otto poussait sans bornes, ses ressentiments, ses éclats de voix, ses fureurs. Parfois, durant les silences, on entendait dans sa chambre, Laury, qui se jouait de la cithare, à la façon des Tyroliennes, et les notes expiraient dans l'air, avec un tremblement de cristal... Il sortait de là, épuisé, le teint livide, les yeux hagards, et courant précipitamment, comme s'il cherchait partout son remède, et demandait où est la mort. Le soir tombait; Otto marchait dans les rues solitaires, où le gaz dansait sur la neige. La colère lui bouillonnait, il l'appelait encore de noms injurieux; puis, soudainement, se rapaisant, il se disait qu'elle perdrait bien plus que lui, s'il la quittait.
Une nuit qu'il fuyait ainsi, après une scène de violence, il prit sa course tout d'un coup, vers l'hôtel de l'Arc-de-Triomphe; et il se jurait à haute voix, qu'il allait rentrer chez le Duc, qu'il ne reverrait plus Giulia. L'hôtel dormait, la place était silencieuse. Otto, le front contre la grille, considérait les mornes statues, qui levaient leurs lampes de gaz vacillantes, au fond de la cour.--Ah! cette fois, elle peut bien m'attendre! pensa-t-il; et il éprouvait, à l'idée de l'anxiété de Giulia, une amère douceur de vengeance, un sentiment âcre et douloureux, dont il se faisait un plaisir. Trois heures sonnèrent au loin; rien ne bougeait, l'air était aigre et froid. Le roulement d'une voiture tira Otto de ses réflexions; et quelle ne fut pas sa surprise de voir le fiacre s'arrêter devant la grille de l'hôtel! Un homme descendit, sonna; c'était son frère, le comte Franz.
--Pstt! pstt! et une tête hâlée, avec de gros favoris noirs, se montra à l'une des portières:
--N'oubliez pas que c'est demain, que se joue au cercle, la grosse partie, avec de Poix et Caussade.....
--Tiens, pensa l'enfant étonné; mon frère est devenu joueur.
* * * * *
Les intrigues le mieux concertées, quoique tissues avec tout l'art et l'expérience possible, ont quelquefois, des suites fâcheuses; et l'événement l'avait bien montré, pour Franz et pour Emilia. Si indolent que fût le jeune homme, il avait senti très vivement, le dégoût de son mariage. Et bien qu'ensuite, par l'effet de son naturel accommodant, il se fût remis avec l'Italienne, les querelles, suivies à peine de réconciliations passagères, ne tardèrent guère à prouver que Franz n'avait pas éteint tout ressentiment. Cependant, à son départ de Rome, Emilia se trouvait grosse, et elle fondait mille espoirs de concorde et de rapprochement, sur la naissance de cet enfant. Mais, par malheur, le diable fit qu'ils rencontrèrent à Monte-Carlo, Romero, le célèbre joueur. On n'a jamais su les adresses par lesquelles cet aventurier, laid, noir, petit, audacieux, mais qui avait beaucoup d'esprit et de magnificence, s'empara de Franz si complètement, et lui insinua son vice. Ne fit-il rien que deviner cette dangereuse inclination, dont les semences étaient en l'âme du jeune homme? Faut-il croire, comme on l'a prétendu, que l'appât qui séduisit Franz, fut les quatre-vingt-cinq mille francs qu'il gagna, la première nuit, à la roulette? Quoi qu'il en soit, jamais passion ne prit si chaudement à personne;--de sorte que, lorsque Emilia en eut enfin le soupçon, il n'était déjà plus temps d'opposer à ce goût devenu tout-puissant, ni larmes ni raisonnement.
Ah! qu'ils étaient loin, maintenant, ces jours brillants de la Catana, où elle sortait à cheval, portait des jupes retroussées, favorables à montrer sa jambe, et dormait les bras attachés en haut, afin d'avoir de plus belles mains. L'Italienne semblait, depuis son retour, aussi changée que l'était Franz, non seulement de visage et de port, que sa grossesse avait gâtés, mais de conduite et d'esprit. On eût eu peine à démêler quelques vestiges de la fringante cavalière, dans cette figure allongée, les cheveux mal peignés sous un bonnet, sale, indolente, la taille énorme. Enfermée dans son appartement, où le désordre était extrême, elle s'y traînait d'un fauteuil à l'autre, tout le long du jour; à moins qu'avec Térésina, sa camérière romaine, elle ne s'amusât à couvrir de napperons et de bouquets, une sorte de petit autel qu'elle avait dressé à la Madone. Elle était demeurée en effet, fort italienne dans toutes ses mœurs, et ne faisait d'autre remède à son chagrin et à son abandon, que d'allumer des cierges, en l'honneur du «bambino,» et de réciter le chapelet. C'était ainsi que, chaque nuit, gardant Térésina près d'elle, Emilia persévérait des heures, à attendre le comte Franz. Les _Ave Maria_ monotones, la lumière des bougies, assoupissaient peu à peu, les deux femmes. Elles se réveillaient soudain, et Emilia commençait à pleurer, à se lamenter. Elle ne pouvait pas comprendre comment les choses avaient tourné ainsi, contre toutes les apparences. Il lui semblait, parce que, dans sa pensée, elle avait passé l'éponge sur tout, que Franz ne devait plus avoir aucun sujet de plainte contre elle.
Il ne se plaignait pas, d'ailleurs. Son souci paraissait bien plutôt, d'éviter, de fuir l'Italienne, tant il abhorrait toute discussion: si bien que, rentrant au matin, il ôtait ses souliers, pour traverser, sans bruit, le couloir sur lequel donnait la chambre d'Emilia. Dans la journée, leurs entrevues étaient au plus, d'un demi-quart d'heure, pendant lequel, il échappait soudain, des torrents de larmes à la jeune femme, ou bien des brusqueries si fortes, que Franz, se tenant pour offensé, prenait son chapeau et partait. Elle espérait toujours se le ramener, mais cette espèce d'insensibilité qui rendait, il est vrai, le comte sans rancune, faisait aussi, qu'on n'avait guère de prise sur lui. Il ne répondait mot, laissait passer les averses. Et à mesure que le temps coulait, sans apporter aucun changement, chagrins et larmes redoublaient, et maigrissaient la pauvre Italienne.
Elle écrivit à la _mamaccia_, pour avoir des secrets de piété, des prières qu'on récite trois fois, et d'une efficace infaillible. Elle alla consulter des «voyantes,» accompagnée de Térésina, mais les tarots disaient toujours «un deuil forcé.» Elle cousit dans un sachet, divers brimborions magiques, dont l'assemblage composait un charme; mais le scapulaire achevé, comment en harnacher le comte? Et le sachet ne servit à rien. Le jour d'après, comme minuit sonnait, elle jeta dans un feu ardent, quatre jeux de cartes, en disant:
--Je te renie, cœur!
--Je te renie, pique!
--Je te renie, carreau!
--Je te renie, trèfle!
Mais il n'en fut pas autre chose, et Franz continua de jouer. Encore, si elle eût trouvé quelque réconfort autour d'elle! Mais le cher frère Arcangeli ne donnait rien en réponse à ses plaintes, que des compatissements d'épaules; Augusta, la mère de Franz, à qui la graisse survenait, et commençait d'en faire une baleine, et que l'âge rendait aussi, plus acariâtre et plus visionnaire, refusait de conclure sa paix, et se répandait en discours, contre cet impudent mariage; et Christiane enfin, de qui même, la pauvre sotte avait espéré du secours, s'obstinait à rester invisible, et sa chambre fermée à tous.
Ce fut en ce temps seulement, qu'elle commença d'éprouver les plus durs et les plus sanglants effets de la perte de Hans Ulric. Jusque là, sa douleur avait été plutôt, une sorte d'écrasement, et comme un long et affreux rêve, où il ne palpitait qu'un reste obscur de vie. Soudain, elle se retrouva, la malheureuse, avec ce glaive dans le cœur. Hélas! trop forte pour mourir, et trop faible pour oublier, elle était condamnée à vivre; elle allait traîner à tout jamais, son expiation avec elle, et ses yeux n'apercevraient plus que des ténèbres et des fantômes: toujours Hans Ulric devant ses regards, à la table où elle lisait, au coin du foyer qu'elle occupait, à ses côtés, lorsqu'elle marchait. Et ce spectre qui l'obsédait, elle n'en pouvait revoir les traits; ce n'était rien qu'une forme confuse. La nuit, rêvant de Hans Ulric, elle ne distinguait jamais, que le derrière de sa tête.
L'ennui la consumait, le remords la tuait; le moindre bruit, le temps qu'il faisait, la longueur des jours, tout l'accablait. Renversée dans son grand fauteuil, elle regardait vaguement, les tisons rougissants du foyer, le ciel morne et plein de nuées, derrière les rideaux brodés; puis, se remettait à sa lecture. Mais, si profonds que fussent les abîmes, où elle tâchait d'ensevelir sa pensée, son cœur n'en demeurait pas moins, toujours cuisant et douloureux. Par instants, une corde éclatait, avec un long gémissement, à quelqu'un des luths ou des violons rares qui ornaient les murs, et Christiane tressaillait, et jetait ses regards, çà et là. Elle était en proie, soudainement, à des terreurs inexplicables; elle craignait que le plafond ne vînt à s'abattre sur sa tête, ou qu'un des lourds bas-reliefs d'émail, encastrés au-dessus des portes, ne l'écrasât, en se détachant. Elle frissonnait, s'éloignait, couverte d'une sueur froide, et ensuite, elle se reprochait de tenir encore à la vie.
Mais, morte, quel serait son sort?--Je suis damnée, se répétait-elle; et l'enfer s'ouvrait sous ses pieds. Elle en ressentait les horreurs, ce feu si vif, si dévorant, les hurlements rauques des damnés, et ces effroyables profondeurs de ténèbres et de brasiers. Sa pensée s'arrêtait sur les démons; elle eût voulu être l'un d'eux, car ils sont seulement bourreaux, et les tourmenteurs, assurément, souffrent moins que les tourmentés. Souvent, le père Le Charmel et la princesse de Hanau, survenaient dans un de ces moments; et domptant la nature éperdue, Christiane se remettait, par un effort terrible. Elle tâchait, aux paroles du Père, de lancer son âme vers Dieu, mais ses épouvantables pensées ne lui donnaient pas de relâche.--Oui! son péché était trop grand, point de miséricorde pour elle. Et, puisqu'elle serait damnée, elle pouvait pécher sans effroi, s'assouvir l'âme, autant qu'elle le souhaitait. Alors, n'écoutant plus les exhortations, elle songeait à Hans Ulric, elle évoquait sa trop chère image, elle appelait les souvenirs les plus passionnés de leur amour, le duo de Sieglinde et Siegmund, les baisers de leur nuit suprême, goûtant à s'enfoncer plus avant dans son crime, une volupté de terreur, qui la jetait hors d'elle-même.
Et cependant, parmi ces crises et ces souffrances, le grand ouvrage de sa conversion continuait de s'accomplir. De jour en jour, son cœur inclinait davantage vers cette religion, pleine d'une douleur qui console, et d'une tristesse si douce, qu'elle adoucit tous les maux. Un rayon d'espoir commença de s'insinuer dans son âme. Quoique persistant à se regarder comme une personne réprouvée, et presque sans espérance de salut, Christiane savait pourtant qu'il lui restait, comme disait le père Le Charmel, «et sa grande misère à elle, et la grande clémence de Dieu;» et il se répandait en elle, à cette idée, une joie et une chaleur, qui lui émouvaient les entrailles. Pauvre âme altérée de pardon! Comme elle pleurait, en écoutant les paroles tendres du Père:
--_Veni, columba te vocat, gemendo, te vocat_, lui disait-il, citant saint Augustin:--Venez vers nous, venez à l'Eglise, mon enfant; c'est une colombe qui gémit pour vous, et qui tâche de vous attirer en gémissant... Mais, moins misérable pendant le jour, ses nuits cependant, restaient affreuses. A peine avait-elle goûté les douceurs du premier sommeil, et voilà qu'elle se réveillait, toute pleine de Hans Ulric.--Si je viens à nommer son nom, je suis damnée, se disait Christiane. Elle se cramponnait aux draps, haletante, la face enfouie dans l'oreiller, puis, se dressant sur son séant:
--Hans Ulric! Hans Ulric! criait-elle.
Elle demeurait immobile, à écouter son cœur qui battait... Et une voix lui répétait:--Je suis damnée, je suis damnée, jusqu'à ce que la malheureuse tombât enfin dans une syncope, qui ne lui laissait ni couleur, ni chaleur, ni respiration.
Ce ne fut pourtant, pas cela qui l'abattit aux pieds du Seigneur, mais Christiane fut gagnée par quelque chose de plus cher, par l'espérance que le châtiment n'était pas éternel peut-être, que tous les pécheurs n'étaient pas damnés, que le purgatoire attendait les âmes plus faibles que coupables. Le jour où le père Le Charmel lui exposa, sur ce sujet, la vraie doctrine catholique, la sœur d'Ulric fut convertie; il se répandit dans son cœur, une foi spontanée et heureuse. Puisqu'elle pourrait, sans impiété, son frère n'étant pas damné, se partager à lui et au Seigneur, sa résolution fut prise: elle consacrerait sa vie, à racheter Ulric de leur crime. Oui! elle entrerait au couvent. Que ferait-elle désormais, par ces grands et vastes chemins du monde, qui mènent à la perdition? Mieux valait chercher un asile, sous la droite levée du Sauveur. Aussi bien, d'ailleurs, l'hôtel Beaujon devenait déjà inhabitable, par les scandales et les folies, dont le Duc y donnait chaque jour, le spectacle.
On n'a jamais bien démêlé les motifs de la fâcherie de Son Altesse, avec Lyonnette. Le froid vint-il, ainsi qu'on l'a prétendu, pour le museau d'un valet de chenil, à qui cette nymphe témoignait une bonté singulière? Le Duc ne put-il plus souffrir ces éclats de rire impertinents, dont elle le régalait à son nez, sitôt qu'il parlait? Le cas est douteux; mais, en revanche, il fut aussi clair que le jour, pour quelle cause, un beau matin, le comte d'Œls vint prévenir Son Altesse, qu'il épousait mademoiselle Renz.
--Quoi! vous aussi, vous me quittez! s'écriait le Duc, avec émotion...
Et là-dessus, le chambellan de lever les sourcils, douloureusement. Tout l'avait tenté de ce mariage, auquel il visait, depuis le jour où Lyonnette était entrée à Beaujon: la fortune de cette femme, la différence d'être à la merci du Duc, d'avec celle de se trouver seigneur et maître dans son logis, et peut-être aussi, l'infamie qui était attachée à ces noces. Il prit son temps, fit le passionné; enfin, proposa le marché: liberté entière pour la belle, et rien de changé à sa vie, si ce n'est qu'elle aurait un état dans le monde. Lyonnette avait ri d'abord, et ensuite, avait réfléchi. D'Œls qui, avec ses yeux méchants et sa physionomie ténébreuse, lui aurait fait peur, au coin d'un bois, chez elle, ne lui déplut pas. Comme le disait la vieille Irma:
--Ça, c'est l'air grand seigneur, ma chère...
Et ce serait drôle, après tout. En somme, il n'était pas plus laid que le prince Alexeieff, ou le marquis de son amie, Giovannina Flor. Il n'avait pas de culottes, à la vérité, mais elle était riche pour deux; de manière qu'en fort peu de temps, le titre lui brillant aux yeux, de plus en plus, la donzelle enfin, avala la proposition de M. d'Œls, comme si elle gobait une fraise. Elle hésita encore, deux ou trois jours, pour la forme, en jouissant d'avance, à s'imaginer le bon tour que cela ferait, et la colère de Son Altesse; et finalement, consentit, avec une avidité intérieure, qu'elle couvrit d'un air de complaisance. Et telles furent les amours du comte d'Œls et de la jolie Lyonnette.
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Charles d'Este revint à Paris, vers les derniers jours de novembre, plus dépité qu'on ne saurait dire. Les marmitons de ses cuisines, les galopins, les grooms, les cochers, quittèrent tout, à son arrivée, pour environner son landau, et pousser force vivat. C'était la racaille italienne, dont Giovan avait rempli l'hôtel, pendant l'absence de son maître, et que Son Altesse ne connaissait point. La mise en scène le ravit; mais ennuyé, dès le lendemain, de voir fourmiller autour de lui, cette canaille baragouinante, le Duc annonça qu'il ne tiendrait plus table, et tant par jour fut donné aux laquais, pour s'en aller dîner au cabaret.