Part 14
Quelle mouche avait piqué le Duc, lui si fastueux d'ordinaire, et comme amoureux des regards, de se venir cette fois, enterrer au fond de cette solitude, tel un berger, qui ne se plaît qu'aux antres sourds, aux rochers et aux fontaines? Aussi bien, dès le premier soir, parmi force plaintifs bâillements, et en se noircissant le nez d'un bouchon brûlé, pour se distraire, la pétulante Lyonnette s'avisa-t-elle de trouver la fantaisie un peu sauvage, tête-à-tête avec ce vieux taureau amoureux, qui piaffait autour d'elle, et ces dieux de pierre moisis du jardin; pas même dieux, mais demi-dieux, puisqu'ils ne commençaient qu'au-dessus du ventre:--Et voilà de beaux amoureux!... Son imagination s'échauffe, se remplit de ses bonnes amies, qu'elle n'a pas vues depuis trois jours. Il lui tarde de leur montrer son faste nouveau et son bonheur; et tout d'un trait, notre héroïne écrit à Anna Deslions et à Julietta Barucci, de lui venir rendre visite. Les deux princesses arrivées, Lyonnette tourna quelque peu, pour avouer la chose à Son Altesse.--Bien, bien! ma chère, et invitez qui vous voudrez! se contenta de répondre le Duc. Sur quoi, billets de s'envoler, dépêches de se succéder, en sorte qu'au bout de quatre jours, la Roche-Brûlée fut emplie de ce qu'il y avait à Paris, de plus riche et de plus galant, parmi les demoiselles de moyenne vertu.
Le château coquet, pavoisé, décoré de balcons en saillie, et riant au soleil avec ses briques rouges, ses colonnes à la rustique, et le fer à cheval de son escalier, sous lequel se voyait un ancien buffet-d'eau, était accompagné par derrière, de bois de haute futaie, dont les massifs pressés, touffus, qui s'étendaient sur plusieurs lieues, fourmillaient de biches et de daims. C'était là, tandis que le Duc se promenait seul dans le parterre, garni de vases de métal, et où des jardiniers, dès qu'il rentrait, effaçaient ses pas avec des râteaux, sur le sable roux des allées, que Lyonnette et ses folles amies s'échappaient, et erraient, tout le long du jour. Vêtues de capes bigarrées, de pèlerines à collet vert, d'habits rayés zinzolin et blanc, et tout empanachées de plumes assorties, sous leur parasol à franges, ces nymphes couraient, bavardaient, combattaient, se jetaient des fleurs, inventaient mille jeux pour se divertir, gageaient à qui ramasserait le plus de bruyères ou de champignons, se cachaient par folâtrerie, dans les fougères safranées qui poussent géantes, sous les futaies; et leurs cris, au milieu des allées humides et silencieuses, faisaient s'envoler, tout d'un coup, quelque noir corbeau qui planait dans l'air gris, sur ses lourdes ailes, puis disparaissait en croassant.
--Tiens! voilà encore Flora qui chante, disaient-elles...
Et cette plaisanterie, toujours la même, qu'elles adressaient à la Van Bloemen, leur amie de l'Opéra-Comique, provoquait des rires éclatants qui sonnaient dans le parc tranquille. C'était alors ces jours d'automne, aux matins mouillés et blancs de vapeurs, que le soleil d'après-midi emplit de longs traits de lumière rousse. L'atmosphère, encore tiède et molle, se balançait entre le chaud et le froid; le canal d'une eau transparente, était parsemé de feuilles mortes. Et la fraîcheur des arbres épais, la tranquillité infinie de ce beau lieu, séparé du reste du monde, et où ne s'entendait que le bruit des ruisseaux, le murmure des forêts de pins, et parfois, le rapide galop d'un cerf, détalant au fond des halliers, saisissaient même, par instants, ces pauvres têtes de poupées, et les arrêtaient tout ébahies, au sommet de quelque sentier, devant les échappées de vue et les perspectives charmantes, qui changeaient, tous les cinquante pas,--jusqu'à ce que bientôt, la Fougerette tirât sa boîte à fard, de sa poche, ou que la fantasque Gabrielle Odry regrettât qu'il n'y eût pas là, de chevaux de bois où tourner.
Une après-midi, qu'elles revenaient de cette partie de la forêt où se voient l'épitaphe du Chien, le rocher de la Pierre qui rage, et le rond-point des Daguets, le très léger panier d'osier, que Lyonnette conduisait, la versa au rebord d'un sentier de bruyères et de sable mouillés, sans autre accident que de gâter les volants et les fanfreluches, dont cette belle était attifée. On peut penser les jolis éclats de risée, qui retentirent tout au long de la route, et les coups de fouet cinglants dont Lyonnette stimula les petits poneys écossais, pour rentrer vite au château. Remontée aussitôt dans la chambre du Duc, où se trouvait tout l'attirail de parures et d'ajustements qu'elle avait traînés après elle, la jeune femme, en changeant d'habit, devant le feu clair et pétillant, jouait à mille enfantillages avec Pepa Sanchez et Giovannina Flor, qui lui servaient de caméristes, quand, à ce moment, la porte s'ouvrit, et Otto parut sur le seuil, enflammé, suant, et couvert de boue, car il était venu à pied, toujours courant, depuis la gare de Montigny.
--Mon père n'est-il pas ici? fit-il, d'une voix rauque.
--En voilà un de malitourne! riposta Lyonnette courroucée; qu'est-ce qui lui prend d'entrer comme ça, chez les personnes!
Ses yeux bleus étincelants, son nez levé, ses jolis cheveux annelés, qu'elle secouait d'impatience, et l'incarnat qui lui était monté aux joues, tout faisait d'elle à ce moment, la Bellone la plus mutine, autour de laquelle eussent jamais voltigé les Amours, les Jeux et les Plaisirs. Surprise à demi-rhabillée, Otto la voyait dans les miroirs, dont l'appartement était plein, avec le cou et les bras nus, peu de gorge, mais aiguë et ferme, entre laquelle descendait, au bout d'un cordonnet de soie, un médaillon de vermeil; et son corset de satin mauve-bleu, où la lumière s'irisait comme au col d'une tourterelle, et qui était brodé de vieil argent, laissait voir ses charmantes épaules, délicates et enfantines.
--Ah! vous êtes monsieur Otto! reprit Lyonnette radoucie, et qui reconnut le jeune homme, d'après les nombreux portraits de lui, appendus à l'hôtel Beaujon.--Non! non! il n'est pas ici, le vieux chien-fou, ajouta-t-elle, en allant et venant par la chambre; et son court jupon de dentelles, blanc, léger, tournoyant autour d'elle, découvrait ses jambes, chaussées de bas de soie, couleur de rose sèche... Il s'en est allé à Fontainebleau, avec son singe d'Italien, et l'autre, la vieille momie, qui a des yeux pareils à des braises.
--Mon père n'est pas à la Roche-Brûlée? répéta Otto, stupéfait de ce contre-temps inopiné.
--Hé, non! non! quand on vous le dit, reprit la belle, en se passant un corps de jupe; je dois bien le savoir, je crois, puisqu'il voulait m'emmener avec lui. Mais qu'a-t-il à faire d'abord, au château de Fontainebleau, ce vieux Salomon, ce vieux Cosaque? C'est-il donc, pour aller visiter ce qu'ils nous en ont volé, au temps du premier Empereur? poursuivit Lyonnette, qui s'échauffait dans le musical de ses injures, et qui croyait réellement, que Charles d'Este était Cosaque, ou tout au moins, «de ces pays-là.» Elle s'arrêta, se sourit, fit une révérence au miroir, dans lequel elle s'apercevait, depuis les pieds jusqu'à la tête, toucha du doigt les fossettes charmantes de ses épaules et de son cou, en disant successivement:
--Le sel... le poivre... la moutarde...
Et tout de suite, s'appuyant sur les bras de ses deux compagnes, elle se mit à sauter et à chantonner:
--Hé! le vieux loup-garou! je me moque de lui; hé! ce soir, le feu d'artifice; hé! nous allons nous amuser; hé! vous y serez, monsieur Otto; hé! nous danserons tous les deux!
Mais une épingle la piqua; un peu de sang lui perla au doigt. Par un mouvement enfantin, elle en barbouilla la joue d'Otto, lui jeta:
--Maintenant, vous êtes mon cousin...
Après quoi, toutes trois de rire, et de s'esquiver précipitamment.
Le jour déclinait, le soleil était sur son penchant. Une couleur de pourpre immobile enveloppait le ciel, la rivière, le parc tout entier; et Otto, resté seul dans la chambre, se sentait ivre de tristesse.--Giulia! Giulia! cher bonheur!... Un appétit de la revoir, de l'étreindre, de la posséder, le tirait violemment vers Paris; il n'y pouvait plus résister. Et poussant tout à coup un cri rauque, Otto commença d'enfoncer le massif secrétaire d'acajou ronceux, où le Duc enfermait son argent. Il portait par dessous la sienne, une chemise que sa maîtresse avait portée, et de temps à autre, il étalait dedans ses membres, pour la mieux coller à sa peau. Alors, ses larmes éclataient, et les coups de chenet de fer dont il battait la serrure plus furieusement, lui assouvissaient sa colère. Il éprouvait comme une honte au cœur, qui lui reprochait d'avoir vu cette femme dans ce désordre; et l'âme enflée et mal à l'aise, il entrait en un si vif transport de rage contre Lyonnette, et d'adoration devant Giulia, que suffoquant, criant et soupirant vers elle:
--Ah! mon amour! mon cher amour! Otto devait à ces moments, s'en venir à la fenêtre ouverte. Il y avait longtemps que le soir ne s'était trouvé si beau. Le couchant, derrière l'étang qu'on nomme la _petite mer_, était rayé d'orange et de turquoise, où flottaient mille nuages d'or; et là-bas, au bord de cette eau, dans laquelle se réfléchissait l'archipel éclatant du ciel, sous les feuillages peints d'un roux sombre, dont les perspectives profondes laissaient voir au fond du bois, un vieil hémicycle ruiné, les dix femmes, à souhait pour le plaisir des yeux, goûtaient tranquillement sur l'herbe, avec des fiasques et des pâtés, servies par des valets en livrée rouge.
La nuit était venue, quand le secrétaire enfin, se trouva ouvert. Otto enflamma une allumette, et prit les liasses de billets, dix à douze rouleaux de louis, et ne laissa que l'argent blanc; puis, l'enfant se sauva à travers le bois. Il lui partait des cris intérieurs vers Giulia, vers sa lointaine idole; il s'arrêtait alors, appuyait son front brûlant contre l'écorce des arbres. Mais un bruit qui le poursuivait, le fit tout à coup, se retourner. C'étaient deux des chiennes courantes, dont il avait pris soin autrefois, qui s'étaient échappées, et venaient le rejoindre:
--_Miss... Turlu_...
Et se penchant vers elles, Otto les flattait de la main. Les larmes lui jaillirent des yeux; un air humide, qui portait une âcre senteur de champignons, le pénétrait et le glaçait; le parc immobile dormait: pas une lumière, pas un bruit. Il eut peur tout à coup, s'enfuit,--et ne respira librement, que lorsqu'il aperçut au loin, les feux rouges de la gare de Montigny.
Mais, de même qu'un baume subtil dissipe quelquefois tout son parfum, avant que l'on se soit aperçu de l'émanation qui s'en fait, Otto, pendant cette journée, avait vidé et exhalé son âme en vains désirs, vers sa maîtresse absente; de sorte qu'en la revoyant, il ne trouva plus rien en lui, de ces transports qu'il s'était promis. La conversation languissait, et tous deux, réciproquement affamés de mille détails, ils attendaient pourtant, chacun en peine, par où l'autre commencerait:
--Quels bas as-tu mis? dit Otto, en portant une main à la jupe de la Belcredi. Elle avait des bas de fil vert, relevés près à près, de raies noires. Tout dormait, les étoiles brillaient; les deux amants rêvaient sur le balcon de bois, encombré d'un petit jardin, dans des caisses et des majoliques. Il lui demanda tout à coup, supposé qu'il mourût avant elle, et que Giulia vît son fantôme apparaître, si elle en prendrait de l'effroi. Elle ne savait que répondre, et de la main, lui caressait les cheveux, en murmurant:
--Enfant... enfant....
--Ah! reprit Otto, amèrement, moi, je n'aurais pas peur de toi; et tout pâle, les yeux noyés dans l'orbe de la lune, il sentait son cœur défaillir, comme sous un lourd chagrin.
* * * * *
Il ne dormit pas de la nuit. Fiévreux, dressé sur son séant, buvant continuellement, à même un pot d'eau, dans lequel il jetait des citrons avec leur écorce, coupés en deux, l'agitation lui faisait faire cent tours et retours dans son lit; et ses rêveries étaient un tissu de tout ce qu'il se peut imaginer de folies, de transports passionnés, de souvenirs de voluptés, et surtout des plaintes et de la colère, parce qu'elle l'avait appelé: enfant... Hélas! il ne le sentait que trop, qu'il était un enfant pour elle, et que leur âge différent les séparait, ainsi qu'un abîme. Et en allant et venant par la chambre, durant la brumeuse matinée qui suivit cette ardente nuit, l'orgueilleux roula mille pensées, se rappelant le peu de cas que Giulia paraissait faire de lui.--Jamais une prévenance amie, jamais un pas à sa rencontre; à l'époque de ce marché avec les serres de Fontenay, pour avoir tout l'hiver, des fleurs fraîches, lui en avait-elle parlé? Et quoi de plus impatientant, sitôt qu'il s'approchait d'elle, que ces éternelles questions, s'il avait bien parfumé ses mains, s'il avait lavé sa bouche!...
--Allons! à bas, _Turlu_; à bas!
Et se trouvant à la muraille, il s'arrêtait soudain, devant un cabinet, chargé de mille brimborions, avec des bergères de Saxe, que Giulia s'amusait à rassembler:
--Mais c'est elle, qui a des goûts d'enfant, pensait le jeune homme, et non pas moi... Et durant toute une semaine, il s'efforça par artifice, de la rapetisser à ses yeux, en la nommant de surnoms mignards, et en se la représentant, quand elle était petite fille. Les jours courts, la saison embrumée, les retenaient au coin du feu, elle couchée sur le canapé, recouvert d'un gros satin rose de la Chine, brodé de scarabées et de fleurs; et, à ses pieds, sur un coussin, c'était la place où s'asseyait Otto. Là d'abord, il lui parlait d'une manière sèche et contrainte, tantôt mêlant quelque mot d'amour, ensuite demeurant en silence,--jusqu'à ce qu'enfin, échauffé par ces beaux yeux qui versaient sur lui tant de lumière et de douceur, toute sa rancune fondait, ses griefs secrets se dissipaient:
--Je t'aime, je t'aime, mon cœur!
Il se sentait saisi et pris, comme par une force divine. Ce fut pendant ces après-dînées, que Giulia mit en quelque sorte, la dernière main à l'éducation du jeune homme, car l'amour, ce grand livre, écrit par dedans et par dehors, enseigne autant les choses du monde, qu'il régente celles du cœur: de manière que, si violent, si impétueux, si effrayant, qu'Otto eût paru jusque-là, de cet abîme on vit sortir, en peu de temps, un amant dompté et patient, qui obéissait à la Belcredi. Parce qu'elle aimait les parfums, elle donna ce goût au jeune homme, en lui en vidant des flacons, sur les mains et dans la chevelure; elle l'habitua aux soins de sa personne, les plus délicats, les plus poussés. Le teint jaune d'Otto s'éclaircit, ses veux verts se firent moins farouches. La gloire intérieure d'aimer et d'être aimé, répandit sur son extérieur, je ne sais quel air de grâce et de politesse; et jusques aux moindres faveurs de la maîtresse qu'il adorait, des badinages d'amoureux, quand la chanteuse, par exemple, lui glissait quelquefois dans le cou, une rose ou un lilas blanc, lui commandant de ne le point ôter de la journée, pour l'amour d'elle, il y paraissait aussitôt, par un éclat de plus de joie et de passion, sur toute la physionomie d'Otto.
Il y eut, le jour des Trépassés, un ouragan si furieux, qu'il rompit le haut d'une des maisons avoisinant le logis des amants, et remplit le petit jardin de ramilles d'arbres fracassés, et d'éclats d'ardoises et de vitres. Otto et Giulia passèrent la soirée, enlacés sur le lit, à écouter cette tempête, sans autre mouvement que de se serrer plus fort, par instants, en poussant de grands soupirs.--Chère, chère, lui disait-il, au milieu des vapeurs d'un réchaud d'encens, dont elle avait parfumé la chambre, que je t'aime! que tu es belle...! Et ses yeux se fermaient d'eux-mêmes; il eût voulu rester aveugle et sourd, afin que rien n'empêchât son ravissement. Elle répondit ces seuls mots, accompagnés d'un étrange sourire:
--Je suis moins belle que la Ondédei, nommant probablement, quelque rivale de sa jeunesse. Il fut blessé de ces paroles; il crut sentir son adoration méconnue et comme raillée; et rendu timide désormais, Otto ne lui dit plus qu'elle était belle.
Cependant, il était rongé d'inquiétude et de mélancolie; une tristesse continue faisait le tissu de ses journées: et tant d'allées et de venues, et de promenades sans arrêt, du haut en bas de la maison, ne lui servaient pas même à découvrir une place qui lui fût commode. Les vitres brillaient comme du cristal; les allées du jardin étaient si nettes, que Giulia s'y promenait, chaussée de pantoufles de satin; les meubles luisants se miraient dans les parquets frottés de cire. Et, au milieu de son bonheur et de sa tranquillité, les plus sombres pensées ne quittaient pas le jeune homme. Souvent, couché sur une chaise longue, il simulait de se tuer, braquait le pistolet chargé, disposait le couteau près de lui; il se frappa même une fois, par une sorte de frénésie, et il recueillait avec son mouchoir, les grumeaux de sang découlant de sa cuisse, en jouissant amèrement, d'être seul, sans secours et comme délaissé...
Alors, commença pour l'enfant, une vie morne et désespérée. Il ne s'élevait plus en lui, que des tendresses languissantes, flamme errante et volage, qui ne prenait pas à son âme, mais courait légèrement par dessus, et qu'éteignait le moindre souffle. Tout s'en allait soudain de lui, comme une obscure fumée; la bonne grâce qu'il trouvait en Giulia, s'évanouissait. Il l'aimait toujours, cependant; mais ses mains étaient immobiles pour la caresser, ses yeux morts pour la contempler, sa bouche froide pour la baiser.--Quel cœur avait-il donc, ah! misérable! Pourquoi n'était-il pas heureux? Et confondu de sa subtilité, il demeurait des heures sans remuer, les coudes posés sur la table, la tête basse entre ses deux mains, et tout pâle du crépuscule. Il soupirait:
--Giulia!... Giulia!...
Il tâchait par mille souvenirs, de raviver sa passion, et pendant un instant quelquefois, embrassait une vaine image. Mais son âme n'avait plus d'émotion, qu'à mesure de son travail. Si ses rêveries discontinuaient, c'était tarir l'amour du même coup, pareillement, l'on peut dire, à ces pompes, qui ne donnent de l'eau, que tandis qu'on les agite. Et cependant, moins il aimait, et plus son cœur avait l'instinct de vouloir se poursuivre soi-même, et s'accablait d'exaltation et d'efforts, pour retrouver ce qu'il avait perdu.
* * * * *
L'ivresse l'aidait à cela. Les vapeurs ardentes des boissons lui gonflaient alors la poitrine; les mâchoires lui tremblaient; tout son être défaillait de joie, dans un spasme intérieur: de manière qu'affamé de ces moments, Otto se les procura dès lors, chaque jour, en dînant avec la Belcredi. Le vin lui ranimait l'esprit, élevait son âme au-dessus des élans de passion qu'il avait, autant que ceux-ci surpassaient le reste de ses sentiments.--Ah! que je t'aime, cher trésor, comme je mettrais mon cœur sous tes pieds!... Livide, et la face en sueur, il se balançait sur sa chaise, il se disait tout bas:--Je suis ivre; ses transports s'augmentaient toujours, il aimait de toutes ses forces, il soupirait, sanglotait, riait; il lui fallait parler, au dedans de lui-même:
--O mon amour, ô mon trésor, ma chère vie, ô mon bien unique; ô toi qui es ma joie, ma lumière; toi qui es seule, qui es tout; que j'aime, que j'aime, que j'adore...
Mais tant d'expressions enflammées ne parvenaient pas cependant, à lui représenter l'amour, aussi passionné qu'il le sentait. Son émoi surpassait infiniment, tous les mots qui forment le langage humain:
--Tais-toi, mon âme, ne parle plus!
Et dans l'extase où il entrait, jamais ses yeux n'avaient été aussi prompts et aussi pénétrants, ni ses sens aussi exercés. Un geste, un petit clin d'œil faisait passer à l'amoureux, par une espèce de contagion, les humeurs les plus imperceptibles dont la Belcredi était affectée. Il vivait, il respirait en elle. Et ainsi, semblable à un homme qui, tombé en pleine mer, s'enfonce, et s'enfoncerait éternellement, si la mer n'avait pas de fond, Otto plongeait, s'abîmait plus avant, dans le bonheur infus où son âme nageait,--jusqu'au moment qu'enfin, l'instant venu, les fumées du vin dissipées, le Souci le frappait de nouveau, d'un coup de sa pesante main.
Parfois, dans un de ces réveils, attirant Giulia par la taille, Otto se plantait devant le miroir, et là, les yeux fixés dedans, ils se considéraient l'un l'autre: elle sereine, mystérieuse, faisant tourner au bout de ses doigts, quelque rose qu'elle respirait; lui pâle, avec ses cheveux roux, ses terribles et brutales mâchoires, et la veste hongroise à olives noires, dont il était toujours vêtu; jamais de rouge ni de bleu, non pas même à ses cravates, mais des verts bronze, ou de gros nœuds de faille noire.
--Parle-moi, dis-moi quelque chose... murmurait enfin la jeune femme; mais il n'avait rien à lui dire, il ne savait qu'un seul mot: je t'aime! et tout ce qui n'était pas ce mot, l'importunait.--Ah! l'aimait-elle donc si peu, qu'il fallût la distraire maintenant, babiller, étaler des grâces, en sa présence! Il se remettait à marcher de long en large, à travers la chambre.
--A quoi penses-tu?
--Moi... à rien.
--Tu es fâché contre moi.
--Non... je t'assure.
Puis, de nouveau, les pas cadencés de la promenade d'Otto.--Que pouvait-il dire, d'ailleurs, qui ne risquât encore de le faire aigrement reprendre de son ignorance, ou relever de ses erreurs, ainsi qu'il arrivait d'ordinaire; car sa première éducation avait été si abandonnée par ce misérable de Cramm, que les choses les plus notoires, de mœurs, de religion, de science, d'événements contemporains, Otto n'en connaissait presque rien. Il frappait du pied, s'arrêtait devant les vitres de la fenêtre. La gelée morfondait le ciel; un vent glacé mêlait à tourbillons, la neige épaisse qui tombait; la nature était comme demi-morte. Et ce spectacle s'accordant avec la triste humeur du jeune homme, son âme se fondait en faiblesse. Jamais il ne s'était senti si morne, si misérable; son imagination ne lui présentait plus que des langueurs et des obstacles. Il crut que prendre l'air dissiperait peut-être son ennui, et comme l'on était au temps de la neuvaine de sainte Geneviève, il sortit avec la Belcredi; et ils parcoururent tous deux, cette foire de chapelets, qui se tient au début de l'année, devant le parvis Saint-Etienne. Mais les regards des curieux, attachés sur sa belle maîtresse, déconcertèrent le terrible enfant, en même temps qu'ils l'emplissaient de rage impuissante. Et en marchant, les yeux contraints, Otto fauchait par la pensée, toutes ces têtes, de sa cravache, comme Tarquin, dont il venait de lire le récit des pavots coupés.
Elle ne l'aimait pas, elle ne l'aimait pas! De jour en jour, cette mortelle idée s'enfonçait en lui davantage. Que de fois déjà, un coup d'œil hautain, un mot sec de la Belcredi, avait déraciné jusqu'aux moindres fibres de l'attendrissement qu'il sentait. Se pouvait-il voir un pareil mépris, que de ne jamais se lever, s'avancer à lui, quand il entrait? Et par contraste, la Schlosser, si tendre et si impatiente, qu'elle le guettait aux carreaux, bien longtemps avant qu'il ne parût, lui revenait à la mémoire. Pauvre femme! Il la revoyait, dans sa robe de nuit de dentelles, occupée à cueillir des framboises au jardin, et feignant de ne savoir pas qu'il arrivait, car il lui avait défendu de se tenir ainsi, à la vitre. Quand il s'était trouvé malade (et Dieu sait quel étrange présent il venait de lui apporter) ne l'avait-elle pas soigné, sans un murmure, sans un dégoût, lui montrant, en toutes ses actions, une compassion de mère. Elle l'aimait, tel était le mystère...
--Et Giulia ne m'aime pas!