Le Crépuscule des Dieux

Part 13

Chapter 133,656 wordsPublic domain

Après quoi, se plaignant du froid, et combien il était précoce, cette année, elle se posta devant le feu, en se troussant quelque peu les jupes. Elle avait des bas couleur chair, tellement chatouillants à la vue, qu'anges et saints n'y eussent tenu. Charles d'Este lui prit la jambe, sans mot dire, et puis de là, la jarretière. Il était occupé de l'idée si sa perruque ne tomberait point.

--Ah! mon Dieu! dit la jeune femme, qui se renversa sur le canapé; je ne savais pas que Votre Altesse me fit venir ici pour cela...

Arcangeli, Félix, Charles d'Este et Lyonnette rentrèrent à l'hôtel, vers quatre heures. Ils garnissaient le plein carrosse, sans compter deux bustes de cire, que Son Altesse avait voulu qu'on emportât,--le no 13 en frac bleu, et le no 25 aux épaulettes de diamants jaunes;--et comme il y avait dans la voiture, un en-cas de pâtisseries, le bouffon et Lyonnette étaient en train de dépêcher une espèce de petit goûter, quand on entendit la voix du Duc:

--Oh! oh! trois pots de confitures pour Hildemar! Si du moins, cet imbécile-là ne s'était pas laissé mourir!

Son Altesse, chapeau en tête, s'amusait à vérifier le registre des comptes de bouche, que cet entêté d'Andonville avait laissé sur la banquette, au moment où les chevaux partaient; et encouragé par les rires, Charles d'Este continua à demi-voix:

Du 29.-Le dîner des gens de son Altesse.... 114 fr. 70 Sucreries que S. A. a envoyé chercher.. 20 » Truite pour la comtesse Christiane..... 14 »

--Tiens! dit le Duc s'interrompant, voilà ma fille qui fait maigre le vendredi, comme les papistes.

Mais en tournant la page, il resta béant et hagard devant le registre, comme s'il venait d'y découvrir quelque venimeux scorpion. Sa gorge s'enfla de fureur, les yeux lui sortirent de la tête: et, se jetant hors de la portière, car la voiture abordait justement, devant le perron principal, il commanda avec impétuosité, au premier valet qu'il aperçut, de lui amener sur-le-champ, mademoiselle Belcredi.

--Où cela, Monseigneur?

--Ici, triple brute! dans ce vestibule...

Et d'un revers de main, Son Altesse fit voler la porte si furieusement, que les armes et les armures, rangées des deux côtés, en symétrie, tremblèrent sur leur tronc de bois, et qu'une plume du masque horrible qui pendait au casque de Montézuma, se détacha et tournoya jusqu'à terre. Au même instant, la Belcredi paraissait au bas de l'escalier, ainsi que sept ou huit laquais attirés par cet étrange vacarme.

--Est-il vrai, madame, demanda le Duc, d'un bout à l'autre de la salle, et sans lui donner loisir d'approcher, que vous vous soyez fait servir, l'autre mois, quatorze cruchons de ma bière?

--Monseigneur, dit la Belcredi, revenez à vous, je vous en conjure.

--Elle m'insulte! s'écria le Duc, à qui la furie sortit aussitôt, par les prunelles et par la bouche, d'une si terrible façon, qu'il fit trembler non seulement Giulia, mais Félix, Giovan, Lyonnette, les domestiques amassés et jusqu'aux marmitons, dans les cuisines. Les termes les plus durs, les plus méprisants, les apostrophes et les injures tombèrent sur la Belcredi, qui, blanche et immobile comme une statue, n'eut ni le temps ni le moyen de proférer une syllabe.

--Dehors! dehors! hurlait le frénétique, et qu'on ne vous revoie jamais!

Alors, prenant tout à coup son parti, avec l'air d'un mépris superbe, Giulia Belcredi sortit, silencieuse.

--Bon voyage! chantonna Giovan, qui monta l'escalier en sautillant, derrière le dos de son maître.

Ce ne fut que le soir, fort tard, et pendant sa toilette de nuit, que Charles d'Este ouvrit la lettre de son fils. Le comte Franz annonçait, tout d'abord, en guise de gâteau de miel, le plein succès de son ambassade: puis, venait un récit assez court et mal en ordre, ajusté de manière à prouver qu'arrestation, prison et mariage étaient du fait de François V, qui, par vengeance, avait servi ce plat romain au pauvre comte; pour finir, des protestations, force humilité, et la demande de pouvoir revenir à Paris, avec sa femme.

--L'imbécile, exclama le Duc, en haussant les épaules, et sans d'ailleurs se mettre en peine de voir clair, dans cet imbroglio.

Puis, comme la pendule sonnait:

--Allons, Monseigneur, couche-toi, dit Lyonnette, qui courait çà et là, en chemise; et du ton d'un enfant qui récite:

_Il est minuit. Qui l'a dit? Jésus-Christ. Où est-il?_

_Il est dans sa chapelle. Que fait-il? Il fait de la dentelle Pour les dames de Paris._

VIII

On put croire que la Belcredi n'avait eu qu'à tirer une chaîne dont le bout était dans sa main, pour ramener Otto à Paris. Quarante-huit heures après l'étrange scène de Beaujon, un samedi, dernier septembre, vers le milieu de l'après-dînée, le jeune homme, qui n'avait pris que le temps de changer d'habits, gâtés par cette longue route, et d'avaler du potage et un œuf, se présenta au Grand-Hôtel, où la chanteuse s'était retirée. Quoiqu'il eût roulé jour et nuit, sans s'arrêter, jusqu'à Paris, tirant sa montre à chaque demi-quart d'heure, Otto eût souhaité au-dedans de lui même, de ne pas rencontrer Giulia.

Elle se dressa, en poussant un cri...

--Ah! c'est vous, Otto, balbutiait-elle.

Il demeurait en silence, il ne lui disait rien, il la regardait enivré, et il attendait qu'elle lui parlât; elle avait un vêtement blanc, chargé de falbalas pressés de dentelle et de mille rubans, et où la chanteuse s'était amusée à attacher, de place en place, tout du long, des bouquets de roses naturelles. Il contemplait éperdument ces roses, ce vêtement éblouissant, les yeux, les cheveux de sa maîtresse, jusqu'au plus petit de ses traits; il lui semblait qu'il allait aimer Giulia, des siècles entiers, et, plongé dans des images délicieuses, le jeune homme ne remuait point. Ce silence le réveilla; il fit un brusque effort sur lui-même, et sans savoir ce qu'il disait:

--Oui! répondit-il, je suis parti, sitôt que j'ai reçu votre dépêche. Je serais accouru de plus loin, rien ne me retenait là-bas.

--Et la Schlosser? fit Giulia.

--La Schlosser! répéta Otto, qui rougit à l'excès, puis pâlit tout à coup, blanc comme le marbre où il s'appuyait; et après un instant de pesant silence qui avouait tout, il se mit précipitamment, à tâcher de se disculper. Mais est-ce qu'il aimait la Schlosser? Pouvait-il aimer pareille sotte, une femme toujours pleurante, laide, maigre, une vraie sauterelle? Et, dans son trouble et son irritation, il accompagnait ce discours de gestes outrés, en parlant avec une sorte de transport. Il avait trouvé en wagon, les paroles les plus touchantes et les plus tendres; mais la crainte qu'il éprouvait de ne pouvoir fléchir Giulia, l'agitation de la revoir enfin, et cet air lourd et parfumé, à force de jonquilles et de roses dont l'appartement était plein, jusque sur la table en face d'Otto, lui dissipaient maintenant ses pensées, de manière que, malgré ses efforts, il s'égarait, ne se retrouvait plus: et le spectacle de la Belcredi, qui, rêveuse et silencieuse, jetait distraitement au feu, de vieilles brochures de théâtre, des lettres, des bouquets fanés, dont la cassette reposait sur ses genoux, déconcertait par surcroît, l'amoureux;--tellement, qu'il commençait à dire le contraire de ce qu'on voyait qu'il voulait dire, quand à ce moment, une camériste mit la tête dans le salon, et pria que Mademoiselle indiquât l'heure, à laquelle on devait venir enlever les malles.

--Vous quittez donc l'hôtel? demanda le comte.

--J'ai loué, répondit Giulia, un petit pavillon tout meublé, rue du Puits-qui-parle, numéro 7.

Et sur ces mots, gagnant la porte, comme en deux sauts légers, elle parla bas à Laury, qui entra ramasser de dessus les fauteuils, des palatines et des manchons qui y traînaient.

Otto s'était levé aussi, et considérait, par la vitre, l'immense rue fourmillante de monde, les boutiques parées et remplies, et les voitures innombrables, rapides, continuelles, roulant sous ce ciel pluvieux, qui redoublait sa tristesse. Il se répétait cependant, que c'était là une heure unique, un des plus vifs et des plus beaux moments qu'il aurait jamais; et enragé contre lui-même, bandait son âme tant qu'il pouvait, pour se donner de l'émotion. Il se sentait porté à pleurer, à faire des actions singulières; et comme, en cet instant, Laury étant enfin sortie, Giulia rejetait confusément dans la cassette, ce qu'elle en avait tiré de papiers et mis à mesure sur la nappe, Otto s'approcha tout à coup, et lui passa le bras autour de la taille. Elle dit:

--N'avez-vous pas faim? Ne mangeriez-vous pas un morceau?

Puis, baissée devant les tisons, elle commença de secouer la cassette dans la cheminée, en tenant avec les pincettes, les brochures amoncelées, afin qu'aucune ne s'écartât; le jeune homme, pendant ce temps, lui couvrait la nuque de baisers. Le cœur d'Otto avait séché subitement; il était là, comme une souche, comme une bête, devant elle; et Giulia restait de glace elle aussi, muette ainsi qu'une statue, et les yeux fixés sur le feu, regardait flamber et pétiller un dernier bouquet desséché, dont les rubans de satin vert étaient peints par le fameux Dalbono, de Milan. Un sourire étrange lui monta aux lèvres..... Quel souvenir longtemps oublié, ce bouquet lui rappelait-il? Etait-ce point cette journée, où le Duc aussi l'avait trouvée, environnée d'habits et de couronnes...? Mais leurs prunelles se rencontrèrent, elle donna un baiser au jeune homme,--et la Belcredi s'abandonna.

Les jambes tremblaient à Otto, quand il descendit l'escalier; il éprouvait un vide de dégoût, un horrible désenchantement.--Ah! voilà donc ce que c'était qu'aimer; rien de plus qu'avec les autres femmes! Comme un enfant qui reste étonné, aussitôt qu'il a mangé le fruit convoité, Otto doutait si ce moment était bien une réalité. Quoi! les ravissantes douceurs de ses longues rêveries, cet amour qui avait dormi trois années, à un endroit de son être si profond et si retiré, que lui-même n'en soupçonnait rien, ces ardentes lettres écrites dans le plus ténébreux secret, ses désirs, ses élans, sa passion, ses lèvres qui tremblaient vers elle, tout cela se réduisait donc à cette triste et courte débauche, à ce néant affreux qu'il sentait!

--Et je croyais l'aimer! pensa le jeune homme...

Son cœur se brisa en morceaux; Otto pleura amèrement et à sanglots. Il ne s'est jamais rappelé comment, après avoir erré dans des théâtres et des cafés, il se retrouva, au matin, chez une appareilleuse connue, ni par quels compagnons il y avait été mené. Il passa là deux jours entiers, cruellement livré à tous les transports d'une humeur terrible et égarée: tantôt, s'abandonnant aux derniers excès, pour se venger de Giulia et avilir en lui son image; tantôt, au contraire, vengeant sa maîtresse contre lui-même, et se frappant la tête aux murailles, en désespéré. Mais au milieu de la troisième nuit, comme son imagination agitée ramenait sans cesse les mêmes pensées, il se représenta de nouveau, le bonheur de voir Giulia, avec un sentiment de tendresse, irrésistible et singulier; toutes ses violentes douleurs de la surveille, ne parurent plus qu'un songe à Otto. Il n'y tient plus: il se lève, s'habille, et donne à un cocher le nom de la vieille rue du Puits-qui-parle, bien plus connu à ce moment, que celui de rue Amyot, par lequel on venait de le remplacer. Il faisait froid, Paris dormait, la lune rayonnait en son plein. Otto, tout en considérant cette roue d'or immobile, se livrait à une rêverie si vive et si impatiente, qu'elle semblait le mettre par avance, en possession du bonheur auquel il songeait. Il arrive devant un mur; il sonne, frappe, appelle, redouble, si bien qu'enfin, Laury vient lui ouvrir. Il traverse un carré de jardin, gravit un escalier de bois; Giulia réveillée, paraît... Ils se jetèrent éperdus, dans les bras l'un de l'autre.

* * * * *

Ah! bonheur et bonheur d'aimer! philtre de vie qui renouvelle toutes choses! source à laquelle une fois uni, le cœur se répand de là sur le monde entier, comme un torrent qui prend sa course! A peine les amants se retrouvèrent-ils, leurs prunelles se dessillèrent, leur âme fut toute changée par une espèce d'enchantement. Jamais les couleurs du soleil ne leur avaient paru si brillantes, le ciel d'une sérénité aussi splendide et aussi continuelle. Ils jouissaient avec transport, d'une fleur, d'une herbe, d'un nuage, des humbles objets qui les entouraient; leurs moindres actions étaient mêlées d'une joie et d'une impétuosité extraordinaires; de leurs yeux, jaillissait un esprit qui animait pour eux, tout l'univers. Jusqu'à ce quartier gueux et noir, mal peuple, mal pavé, mal bâti, qui dort à l'ombre du Panthéon, les brins d'herbe entre les pavés, les croisées où séchaient des guenilles, et l'étroite et petite rue du Puits-qui-parle, bordée de masures branlantes et de vieux murs de jardin, leur semblaient les plus beaux endroits, que tous deux eussent vus sur la terre; et lorsqu'ils découvraient de loin, leur porte basse dans la muraille, avec l'ancien avis collé dessus, et écrit à la main:

_Pour les lettres et réclamations, s'adresser à M. Spitzer neveu,_

que ni Otto ni Giulia ne songeait jamais à arracher, ils sentaient éclater en eux une lumière intérieure, qui leur dévoilait combien ils aimaient.

Leur tendresse rompue pendant deux journées, maintenant réconciliée, se reprenait plus étroitement; leur âme avait plaisir à serrer ses nœuds: et ravis après ces mortelles langueurs, du réveil de leur passion, ils ne savaient comment bien répandre leur cœur, et se prouver leur grand amour, dans cet infini qui les remplissait. Tout en courant par la maison, ils se suivaient, s'appelaient, s'embrassaient, se rajustaient les habits, ou bien, se les dérangeaient par badinage, et se parlaient d'une voix tendre, uniquement pour se dire «toi» et goûter le délice nouveau de cette familiarité. Mais, à si peu de jours de la Schlosser, les mêmes propos de tendresse qu'Otto avait tenus à celle-ci, les mêmes pensées, les mêmes phrases, jusqu'au même arrangement et aux mêmes mots, se retrouvèrent sur ses lèvres; de manière que, peu à peu, et quelque ennui qu'il en eût, l'amant nomma la Belcredi de ces mêmes termes mignards dont il avait appelé la danseuse,--tant l'homme a des ressources bornées, pour exprimer l'infini de son cœur!

Au reste, que lui importait! Que lui importait une autre femme, quand il possédait Giulia! Jamais elle ni lui n'avaient eu leurs pareils. Ils se sentaient uniques, seuls au monde: et d'heure en heure, si l'on peut dire, tous deux se formaient l'un de l'autre, des idées nouvelles, embellies au gré de leurs sens et de leur imagination, comme autant d'idoles spirituelles qu'ils érigeaient au profond d'eux-mêmes, pour les adorer.--Que tu es douce! que tu es bonne! répétait l'enfant à Giulia, quoique cet orgueilleux sût bien qu'elle n'était point douce et bonne. Il se rabaissait, il avait soif d'obéir, de se prosterner, d'être l'esclave de sa maîtresse; mais cette humilité d'amour, vouée à Giulia seule, haussait d'autant plus sa superbe, à l'égard du reste des humains. Une joie, une force effrayante, lui coulaient parmi le sang. Il eût voulu crier, frapper, mordre, étouffer des lions; et cependant, ses yeux tournés sur Giulia, ne cessaient point de lui parler avec une douceur infinie. Il ne pouvait se retenir de lui sourire, de l'admirer, de lui toucher l'épaule ou les cheveux,--même en présence des ouvriers, qu'on venait, depuis quelques jours, de mettre après le petit logis, afin d'en rafraîchir les murs et de le rendre un peu plus commode.

Il consistait en trois pièces au premier, où l'on montait par un degré de bois appuyé au mur, entre deux bâtons pour garde-fou, ni plus ni moins que l'escalier d'un meunier de village. On entrait de là, dans un corridor, sur lequel donnaient les trois chambres assez pauvrement meublées, qui s'ouvraient à gauche et à droite et c'était là le logement, sans rien de plus que quelques placards, un petit galetas au-dessus, et la cuisine, au rez-de-chaussée. Comme la Belcredi, en louant aux héritiers du vieux «souffleur» qui occupait la maison avant elle, s'était installée précipitamment, il ne se trouvait rien de prêt: pas une serrure en état, les clefs des appartements mêlées, et à peine, le soir, quelque mauvaise bougie, en attendant le retour de Laury, qui s'en allait chercher de l'huile. Dans cette ombre, Otto s'asseyait en face de Giulia pensive, et les paumes posées à plat sur les genoux de sa maîtresse, il la contemplait avidement. Le crépuscule descendait, la chambre devenait plus obscure. Il avançait la main tout éperdu, il caressait avec des doigts tremblants, la pâle joue de son idole; et la douceur de cette sensation lui dilatait l'âme, et l'inondait d'une clarté semblable à celle de l'aurore.

Mais déjà, le plâtre et les coups de marteau les incommodaient grandement là-haut, et Giulia ayant découvert une clef du rez-de-chaussée, les deux amants y pénétrèrent, s'y logèrent sans façon, pour déballer des caisses d'armes anciennes, polonaises et lithuaniennes, que le jeune comte Dzalinski, un des nouveaux amis d'Otto, lui avait expédiées en cadeau;--et ils finirent même par n'en plus bouger, encore que l'on eût excepté ces deux chambres de la location, jusqu'après la vente qui s'allait faire des cornues, des matras, des creusets, et des raretés du vieux Spitzer, lesquelles y étaient en dépôt.

On ne voyait de toutes parts, sous la poussière et les araignées, que squelettes d'hommes et de bêtes, des plantes, des oiseaux, des métaux, des productions extravagantes, une main de nymphe marine, un singe et un chat nés avec des ailes:

--Adam et Eve, comme les avait surnommés bizarrement, la Belcredi, des médailles, des urnes, des momies, des arbres de corail noir, et plus de deux cents fioles, pleines d'une liqueur balsamique transparente, où étaient conservés des scorpions, des tarentules et des serpents; bref, un obscur capharnaüm, où se plaisaient pourtant, les amants. Ils allaient, s'exclamaient, furetaient, s'amusaient aux roues de cristal d'où jaillissaient des étincelles; leurs doigts faisaient comme fleurir tout ce noir fatras, en y touchant. Et ce que ces âmes tragiques ont eu peut-être de meilleur, dans leur court et sanglant passage sur la terre, le moment de leur vie sans doute, le plus doux et le plus rayonnant, c'est une après-dînée d'amour, de folies, de jeux d'enfants, et d'éclats de rire qui les reprenaient, sans qu'ils se pussent arrêter, à cause d'un récit de la Belcredi sur une ferme hollandaise, où les vaches avaient la queue retroussée par une cordelette fixée au plafond, de peur qu'elles ne se salissent.

Ils s'adoraient, ils défiaient le sort, ils s'étreignaient l'un l'autre, avec emportement.--Ah! que je t'aime, cher trésor, comme je voudrais mourir pour toi! Le seul nom de l'hôtel Beaujon, où il faudrait pourtant reparaître, ne fût-ce que quelques instants, donnait au terrible enfant, un visage froncé d'ennui; quitter une heure Giulia, lui semblait comme un amer poison. Elle lui était plus douce que la vie, plus nécessaire que la main droite. Quand il l'apercevait d'en bas, appuyée sur la rampe de bois, son âme sortait de lui-même, dans un transport d'extase délirante, pour s'attacher, pour se coller à sa maîtresse; et rien qu'au murmure de ses jupes, tous les sens d'Otto se réveillaient, toutes les forces de son esprit et de son corps se précipitaient ardemment, vers elle. Une intime chaleur d'amour lui fondait le cœur comme la cire; il se taisait, il s'abîmait, il s'enfonçait dans son adoration: son âme, entièrement vibrante et immobile, bientôt, ne connaissait plus rien qu'un bonheur tranquille et infini, où chaque joie distincte se perdait, ainsi que les pâles étoiles sont effacées par le soleil. Tout était comble en lui; il n'y avait rien de vide,--jusqu'au moment où cette plénitude amassée et surabondante, crevait enfin par des sanglots, des pleurs, des abattements, le plus souvent, par des rages de bruit et des gaîtés extravagantes.

Après avoir mangé, surtout, rassasié de viande et de vins, et tandis qu'il mordait goulûment aux fruits, dont le jus lui coulait le long du menton, c'était alors que les pensées bestiales et frénétiques, lui bouillonnaient au cerveau. Il se jetait à quatre pattes, hennissait, se roulait sur les lits, bâtonnait comme un furieux, les squelettes du vieux Spitzer, soulevait des meubles énormes qui donnaient peur à Giulia qu'il se rompît la poitrine, hurlait, tourbillonnait, jouait des pantomimes, sans que tout cela pût le délivrer du démon chaud et lourd qui l'oppressait. Il se faisait amener _Bellua_, arrivée depuis quelques jours, sous l'escorte du valet Lajos, et logée provisoirement, au manège Bernard-Pelletier, à une portée de fusil de la maison du Puits-qui-parle; et alors commençaient, dans le petit jardin, les plus téméraires folies, comme de tomber tout botté, d'une fenêtre, au dos de la jument, et cent autres voltiges pareilles. La musique qu'il entendait avec une sorte de ravissement, loin de lui apaiser le cœur, l'emplissait d'un tel regorgement de soupirs, de larmes, d'émotion, qu'au pied de la lettre, Otto suffoquait: il le fallait déboutonner; en cet état, le coucher sur son lit; et les orages quotidiens, qu'il fit à ce début d'octobre, achevaient de le mettre hors de lui. Rien ne pouvait un peu mater ses furies, que de s'en aller dans le jardin, recevoir les torrents de pluie de ce ciel sulfureux et noir, nu sous un drap, ainsi qu'un cadavre.

Cependant, de légers embarras d'argent commençaient d'avertir le jeune homme fort sérieusement, qu'il était temps d'aller à Beaujon, afin de s'y remplir les poches. Les quelques cents napoléons qui lui restaient encore, du million si vite dévoré à Vienne, avaient fondu, sans qu'il sût comment; de petites dettes criardes ne laissaient pas d'importuner les deux amants. Et puisqu'il fallait bien, tôt ou tard, se résigner à ce calice, Otto et Giulia, un soir, se rendirent en coupé de louage, à l'hôtel de Charles d'Este. Les mantelets étaient baissés, la voiture pleine de bouquets, pour égayer et parfumer cette vilaine boîte puante; et tous deux, immobiles à leur coin, perdus dans des pensées profondes, ils se dirent à peine quelques mots, jusqu'à la place de l'Etoile, où la Belcredi, bien enfermée derrière ces vitres obscures, devait attendre le retour de son amant. Il reparut presque aussitôt; le Duc n'était pas à Paris, mais non loin de Fontainebleau, au château de la Roche-Brûlée, ainsi que l'avait annoncé l'excellent M. d'Andonville, rencontré au bas de l'escalier.

--A la Roche-Brûlée? répéta Giulia pensive.

--Oui! répondit Otto, il ne reste à l'hôtel que ma sœur Christiane, et Emilia, la femme de Franz, car je viens d'apprendre à l'instant, que mon frère l'a épousée.

* * * * *