Part 12
Comme, en effet, M. Félix arriva un beau jour, triomphant. Il demandait uniquement, pour l'entreprise qu'il formait, tous les portraits qui avaient été faits de Son Altesse Sérénissime.
On tracassa donc, durant deux journées, dans les greniers et dans les chambres de resserre. Cela rendit jusqu'à cinquante-quatre images du duc Charles, tant sur toile qu'en marbre, en bustes, en médailles, en miniatures,--desquelles, la pleine voiture s'en alla toute chez le coiffeur, à la réserve de divers tableaux de dévotion de grands maîtres italiens, principalement des Carrache, qui composaient l'ancienne galerie de l'électeur Antoine Ulric, et qui se retrouvèrent, on ne sait comment. Mme Sophie les recueillit; et ils allèrent orner les murs de l'appartement du comte Otto où elle était toujours logée, en attendant que l'on eût meublé sa petite maison de Passy.
Mais ce qui causa le plus de surprise au duc Charles, ce furent des caisses énormes dont l'Italien s'avisa, et tout emplies d'habits de mascarade. L'appartement, durant quelques jours, parut comme le vestiaire d'une troupe de comédiens, encombré qu'il était, de défroques: Tartares à moustaches tombantes, Mogols, Algonquins, Chinois de satin jaune et bleu, un quadrille de Turcs dorés, à tête de carton gigantesque. Charles d'Este put d'autant mieux, se croire revenu à sa jeunesse, et à ses longues conférences avec M. Pforzheim, le fabricant de masques de la cour, que le grand Félix le pria de se laisser mouler la face, au naturel...
--Mais que diable, machinez-vous donc? s'écriait le pauvre homme intrigué, de sorte que l'on dut à la fin, lui révéler qu'il s'agissait de fabriquer trente têtes de cire le représentant, destinées à trente perruques différentes; et voilà ce friand mystère, que Giovan et son compagnon firent valoir au Duc, chaleureusement, et comme si ce fût la chaudière de Médée, pour le transformer et le rajeunir.
L'émailleur avait même apporté, en guise de sûres amorces, plusieurs masques de cire de l'année dernière, commandés pour ce fameux bal chez le jeune prince Radziwil. Les gens en mettaient par badinerie, deux ou trois superposés, si bien qu'on y était trompé, quand ils se démasquaient, en prenant le second masque pour le visage. Charles d'Este s'intéressa à les considérer longuement, surtout l'un d'eux, qui représentait une jeune femme blonde et rose, l'air vif, capricieux, plaisant, et de qui même, Son Altesse finit par demander qui elle était:
--Une de mes bonnes clientes, dit le coiffeur, négligemment... Elle était charmante à ce bal...
--Me diras-tu son nom, imbécile!
--Mais c'est la Renz, lança Félix, qui s'interrompit, comme par stupeur, de replacer l'un des masques, dans leur cassette à compartiments. Est-il possible, Monseigneur! Votre Altesse ne connaît pas mademoiselle Lyonnette?
Et les deux compères s'exclamèrent, car Giovan, lui, la connaissait, sans doute pour l'avoir rencontrée chez l'émailleur; et même, il la vanta de telle sorte, et dépeignit au Duc si passionnément, toutes les grâces et l'esprit de cette fille, que l'en voilà proclamé amoureux, et des éclats de rire jusqu'au soir, à propos de cette étonnante découverte. Lui-même, il en riait encore plus, une fois retiré dans sa chambre. L'hameçon avait bien pris, en effet; la grande affaire était embarquée, qui occupait Giovan sans relâche, depuis le jour de son arrivée. Après tant de hauts et de bas, il voyait un espoir certain de pouvoir chasser la Belcredi, et donner à son étrange prince, une maîtresse de sa main. Il saurait bien tenir par les cordons, cette nouvelle favorite: tous deux gouverneraient de concert, ou plutôt, lui par dessus elle; et ce serait enfin, son vrai retour au monde et à la fortune... Amen! ainsi soit-il! pensa le bouffon, en se mettant au lit.
--Bonjour, Philippe! lui lança le Duc, dès que Giovan parut le lendemain, car la veille, à la collation, ils avaient fait, comme l'on dit, un philippe ensemble, payable pour Son Altesse en argent, et en farces pour Arcangeli. Mais Charles d'Este, par malheur, était morose, ce matin-là, si bien que, remettant les gambades à plus tard, il ordonna seulement au bouffon de lui lire à haute voix, _la Gazette de Florence_, un de ces journaux italiens--et celui-là paraissait en français--que l'on recevait à l'hôtel, depuis le départ de Franz, comme ambassadeur.
--Giovan, (en lui marquant de l'ongle, un certain endroit) tiens, prends ceci, ajouta Son Altesse:
UN MARIAGE A ROME
à ces mots: «_Nous avons parcouru_....--J'ai déjà lu le début de l'histoire, dit le Duc à M. Félix, lequel commençait à le coiffer. C'est un imbécile d'étranger... le journal ne donne pas son nom. A peine arrivé, il s'amourache d'une femme galante. Elle lui tient la dragée haute, le désespère, et finalement, il l'épousera, comme mon père avait épousé la Ghigelli.
--Aïe! aïe! pensa Giovan, le cœur palpitant de voir tout à coup, fumer la bombe qu'il avait chargée, et admirant le hasard de l'aventure. Et dans une sorte de transport de joie et d'attente, le baladin sauta sur le gradin de la fenêtre et s'assit sur l'armoire, déclarant qu'il était mieux ainsi, pour se faire entendre.
--Allons, commenceras-tu? dit le Duc.
«_Nous avons parcouru_, ânonna Giovan, _nous avons parcouru le champ des faits préliminaires; nous avons vu comment le crédule étranger s'est laissé entraîner à ce mariage clandestin, qui devait le perdre. Le 13 août, vers trois heures de l'après-midi, un agent de la police romaine se présente: le jeune homme est arrêté, et conduit dans les prisons du Saint-Office._»
--Qu'est-ce qu'il avait donc fait? demanda M. Félix en se reculant, ses petits ciseaux à la main, car il taillait la barbe de Son Altesse.
«_On comprend facilement l'intrigue_, continua d'un ton criard, Giovan, qui sauta ainsi, par dessus toute explication. _A peine de retour de l'église, la demoiselle ou l'un de ses complices, était allée se dénoncer et dénoncer sa dupe. Le mariage clandestin est en effet, un sacrilège, une profanation des cérémonies sacrées, prévue par le concile de Trente, et frappée d'anathèmes et de peines physiques (CH. I. Section 24 des Actes du Concile). Le malheureux a devant lui, une autorité religieuse inflexible qui gouverne les âmes, et les galères l'attendent, s'il ne consent pas à épouser. Telle est la seule alternative: le mariage ou les galères!_
«_Le 14 août au matin_, poursuivit Arcangeli, _le jeune homme est placé dans une voiture cadenassée, escortée par des sbires. C'est avec ce cortège nuptial, qu'il est conduit à l'église Saint-Augustin. La voiture s'ouvre, le prisonnier est traîné en silence, il entre ainsi dans la sacristie. Il y trouve son audacieuse maîtresse; on lui dit qu'il peut choisir, il est libre;_ (l'Italien éclata de rire) _il épousera, ou il ira aux galères!_»
--Eh bien! il est allé aux galères? demanda plaisamment le Duc, pendant que Giovan, au milieu de la chambre, mimait en se contorsionnant, toute la scène du mariage.
--Pis que cela, la corde au cou! cria Giovan. Uni, béni, lié, escamoté, par devant notre sainte mère l'Eglise!
Et dans l'emportement de joie de son triomphe, il hésita quelques moments, s'il n'allait pas découvrir au Duc le pot aux roses; mais rien n'était encore débrouillé, et que savait-on si le mariage se trouvait solidement muni de tout ce qui le devait assurer? Aussi, modérant ses premiers transports, le bouffon se contenta-t-il de ricaner sous cape, du hasard qui l'avait enfilé malignement, jusqu'à pouvoir ainsi bafouer le Duc, à son nez et à sa barbe, la pauvre Altesse!
* * * * *
Arcangeli reçut le lendemain, une longue lettre d'Emilia, qui confirma et étendit ce que l'Italien connaissait déjà. Tout avait bien joué, nul accroc, et la farce aussitôt éclatée et finie, qu'entreprise. Les détails en étaient plaisants: contestations, lamentations, protestations de Franz sous les verrous, puis les liqueurs spiritueuses auxquelles il avait fallu recourir, dans l'église Saint-Augustin, pour le faire revenir à lui; mais au dénouement, le style changeait. Il était tellement visible de quelle main partait le coup, que si peu que le comte eût de ruse, les écailles devaient lui tomber des yeux; de manière qu'après la messe, et à peine mis en liberté, le nouvel époux était monté dans un cabriolet de louage, et avait planté là Emilia, en lui disant d'un ton irrité:
--Je ne vous reverrai jamais!
--Il frappera chez elle, après-demain, pensa Giovan, qui haussa les épaules. Ce n'était pas cela qui le mettait en peine, ainsi que le baladin l'écrivit à sa sœur, avec tout un plan de conduite, mais bien, l'éclat d'apprendre au Duc le mariage, et la cascade de fureur qui en pouvait tomber sur son dos.
Justement, Son Altesse, durant quelques jours, eut des ondes d'humeur terribles, sans que nul en devinât la cause. On se regardait effrayé; chacun ouvrait des suppositions, jusqu'à M. de Cramm, qui se joua, pour sonder Charles d'Este, à lui parler du comte Otto et de l'argent immense que ce fils chéri continuait de prodiguer à Vienne. Bien lui en prit d'être encore ingambe, et de pouvoir s'enfuir au plus vite. Mais la fureur du maître, déçue de ce côté, se tourna contre Giulia qui, depuis cinq ou six matinées, ne rendait plus même au Duc, le respect de l'aller visiter à son réveil. Cela fit une horrible scène, dont les hurlements, les piétinements retentirent dans l'hôtel entier. Enfin, l'énigme fut éclaircie, et l'on apprit par M. Smithson, qui arriva le lendemain, que la perte de plusieurs des procès du duc Charles, avait causé ces étranges bourrasques.
Arcangeli passa vingt-quatre heures, on peut dire, à les compter toutes, dans le riant espoir que, d'un moment à l'autre, sa rivale serait chassée. Il ne cessait pas, toutefois, de chanter les louanges de Lyonnette; à quoi le Duc, sans trop répondre, s'exhalait contre la Belcredi, et son insolence incroyable. Et ces doléances finirent--pauvre Giovan qui s'en étonna!--par un commandement exprès que lui fit Son Altesse, un matin, d'aller lui chercher la chanteuse. La hauteur superbe de Giulia avait, en effet, ranimé le petit reste d'affection qui palpitait encore pour elle, dans cette âme engourdie et blasée.
On peut juger si l'Italien avait une mine de joie, en se rendant chez la favorite. Quoique l'heure fût matinale, les portes tombèrent devant le nom du Duc. Giovan avança doucement, saluant la chanteuse, du plus loin qu'il l'aperçut; et cette entrevue, il ne sait pourquoi, lui est toujours demeurée dans l'esprit, avec une impression de mystère. La Belcredi était au fond de son boudoir, où elle avait fait mettre un petit divan, une écritoire sur les genoux, et la plume à la main:
--A qui donc écrit-elle? se disait Giovan, tandis que Giulia ployait ses paperasses.
Il crut bien avoir distingué, sur une enveloppe de lettre toute préparée, posée près d'elle, le mot «Wien»; mais, outre qu'il n'en aurait pu jurer, comment discerner parmi tant d'amis, que la chanteuse avait à Vienne?
Il ne tint donc qu'à Giulia, grâce à cet heureux coup de baguette, de se remettre avec le Duc, mieux qu'elle n'y avait jamais été. Bien loin cependant, de triompher d'un tel changement de théâtre, la chanteuse parut daigner à peine, ramasser les avances de Charles d'Este, et même, parfois, se froncer contre elles. On la voyait, assise au bout de la chambre, (ordinairement, près de la dernière de ces trois tables de porphyre qui occupaient les entre-fenêtres, toutes chargées de vases et de bijoux,) indifférente, silencieuse, jusqu'à ne répondre jamais à ce qui n'était pas une interrogation précise,--et comme absorbée à contempler la statuette équestre d'argent de l'électeur Otto Ludwig, ou le petit temple d'argent, peuplé de figurines de vermeil, qui sont les princes et princesses de la maison de Blankenbourg.
Les deux compères, à l'autre bout, jouaient leur farce, autour du sopha où trônait Charles d'Este, assis à la turque: l'un allant, venant, pérorant, toujours à «méditer» ses bustes; et Giovan qui courait, gambadait, soupirait, tournait les prunelles, parlait à chaque moment du jour, de la divine Lyonnette. Elle avait dit ceci, elle avait fait cela; elle l'appelait «grand luriot, vieux rouffia» comprend-on? Et des mains! des fossettes! une gorge! car l'Italien ne se cachait plus d'aller chez elle, maintenant:
--Mais pas ça! ajoutait-il, en se prenant la dent avec l'ongle du pouce, d'un air piteux et désespéré.
Il ne laissa pas néanmoins, si cruelle que fût Lyonnette, d'avoir son portrait à souhait, un jour que Son Altesse bâillait, et se plaignait de sa solitude; et la miniature montra le sourire le plus charmant, un visage comme formé par les Amours, et je ne sais quoi de piquant, de mutin, de capricieux, qui étonnait et ravissait:--tellement, que bientôt Charles d'Este, rebuté de la Belcredi, et à force d'entendre sans cesse, «Lyonnette, Lyonnette,» et «Lyonnette», commença de s'intéresser à ces litanies sempiternelles, y répondit, les mit sur le tapis, et même, souhaita intérieurement, de voir enfin cette merveille.
Une après-dînée que les amusements languissaient dans la chambre du Duc, Giovan, comme s'il y songeait tout d'un coup, proposa qu'on montât regarder, de dessus la terrasse neuve, le défilé qui s'en allait au Bois. Son Altesse, depuis cinq semaines, s'était avisée de faire doubler une galerie du rez-de-chaussée, ce qui avait donné trois ou quatre petits salons intérieurs, et une terrasse à l'italienne, ornée de fleurs et d'orangers en boule, et d'où l'œil plongeait à découvert, sur la place de l'Arc de-l'Etoile. On emporta donc des lorgnettes et un pliant pour Giulia; et le Duc, assez peu curieux de ces visages inconnus, se divertissait, comme un écolier, à jeter dans le premier jardin, des carrés de papier déchiré, quand l'Italien, poussant un cri, et affectant la plus grande surprise:
--C'est elle! la voilà! exclama-t-il, la _Madonna del mio cor_; et il envoyait des baisers de la main, tandis que M. Félix saluait.
--Est-ce Lyonnette? demanda le Duc, qui vint, avec vivacité, se poster à la balustrade.
Il la trouva encore plus délicatement et singulièrement jolie qu'il ne l'avait imaginée. Elle était seule, avec un laquais, dans un soufflet de satin mauve, tiré par trois petits poneys, tout harnachés d'argent, de rosettes, de bouffettes, et qu'elle menait au grand trot. Le duc Charles, lorsqu'elle passa, lui ôta son bonnet fourré, en le tenant près de son oreille. Elle leva le nez, sous son large chapeau de mousseline, chargé de plumes, fit une demi-révérence, accompagnée d'un sourire charmant, et disparut comme le vent, pendant que Charles d'Este disait:
--Où diable, monsieur mon bouffon est-il allé chercher une aussi jolie femme?
--Oui! elle est charmante, vraiment charmante, dit Giulia derrière lui; et Votre Altesse a bien raison.
Charles d'Este se retourna; elle parlait avec une paix profonde, toute droite, les mains croisées, et en souriant si étrangement, que le pauvre Duc rougissant, se trouva assez déconcerté. L'immense couchant était jaune et vert; Giulia regardait au loin, appuyée à la balustrade, entre les aiguilles de marbre sanguin, qui s'y dressent à chaque bout. Cette tranquillité était-elle une feinte? Sous ce visage paisible et doux, cachait-elle une âme sinistre; ou bien, vraiment indifférente à ce nouveau caprice de son maître, poursuivait-elle un but mystérieux, que la suite allait découvrir? Elle était montée haut cependant, maîtresse en titre du duc Charles, et pouvait bien encore grandement espérer, avec un peu de patience; mais les ambitieux, des combles les plus désirés, même les plus inespérés, une fois atteints, se font aussitôt des degrés, pour arriver à davantage. Peut-être qu'à l'âge du Duc, et avec la graisse qu'il avait, une telle base semblait trop périlleuse à Giulia, pour porter sa fortune définitive. Peut-être, en cette pleine vie, si éclatante et fastueuse, qu'elle avait senti le cadavre, et tâchait déjà de se retirer... Mais qui le sait, qui pourra jamais dire les pensées enfouies au plus grand secret, et dans le centre de ce cœur, sinon le prince des démons dont elle était la digne fille, et Celui aussi qui l'a jugée, en quelque endroit que sa justice ou sa miséricorde l'ait mise!
Septembre, cette année, fut admirable; un ciel pur, le plus beau soleil du monde, une température charmante. Le Duc voulut donc que l'on garnît cette terrasse à la chinoise, de porcelaines et de lanternes; et sans en faire aucune façon, il y vint chaque jour, voir passer Lyonnette, qui ne manqua pas plus que lui, à ce rendez-vous tacite et fort exact.
De la rue, on apercevait Son Altesse et ses deux acolytes, buvant, mangeant au haut des airs, parmi les pots de fleurs, les coussins, les sophas, les meubles de vernis rouge et or. La triste Christiane et Mme Sophie, offusquées de ces rires retentissants, avaient dû se réfugier au fond extrême du jardin, dans ce qu'on nommait le «Bosquet,»--un bois de charmilles humides, arrangé et planté en partie, d'après le fameux labyrinthe de Wendessen.
Elles erraient là toutes deux, en compagnie du père Le Charmel, au milieu des arcades, des cloîtres et des cabinets de verdure, passant sous les portiques déserts, enfilant de sombres colonnades, tournant autour de bassins mornes, ombragés d'immobiles cyprès, où des nymphes dormaient, couchées sur des dauphins silencieux. Les matières de dévotion, les débats de controverse, ne duraient que de courts instants, quoique le Père et la princesse ne se cachassent plus maintenant, de vouloir convertir Christiane. Mais, outre la science des saints, le célèbre Dominicain avait aussi celle des hommes. Bien différent de Mme Sophie, de qui l'extrême élévation et la spiritualité faisaient parfois perdre haleine, c'était avec des choses de la terre que le Père poussait Christiane sans relâche, du côté du ciel; une fleur, un arbre, un passereau, lui fournissaient de quoi parler, et toucher les cœurs. Elle répondait oui de la tête:--Oui, mon père, ou bien: Oui, ma tante, en tachant de montrer à ces deux noirs fantômes, un visage de sérénité. Ils allaient ainsi, à pas lents, par les sentiers verdis et moisis, jusqu'à ce qu'ils s'arrêtassent enfin, au pied d'un de ces vases énormes, isolés sur des piédestaux, ou bien à quelque banc de pierre, dans un renfoncement de charmille. Le Père alors, ou la princesse lisait tout haut, en reprenant au signet de la veille: «_Mes cinquante raisons pour retourner à la religion de mes aïeux_», cette fameuse apologie, publiée par l'électeur Antoine Ulric de Blankenbourg, quand il avait abjuré la réforme. Christiane s'appliquait à comprendre, mais son cœur s'enfuyait loin d'elle.--Ulric, Ulric! elle le revoyait, elle le retrouvait partout; son âme avide reconnaissait la moindre ressemblance ébauchée. C'était ainsi qu'il posait les mains, ainsi qu'il portait ses regards. Où donc s'en était-il allé, ce frère, cet ami de toutes les heures? Pourquoi l'avait-il abandonnée? Le monde lui paraissait trouble, et couvert d'une épaisse fumée; les choses passaient devant son esprit, ainsi qu'une eau bourbeuse et livide... Le soir tombait; on entendait l'_Angelus_, qui tintait a une chapelle voisine:
--_Je vous salue Marie, pleine de grâces_...
Et Christiane, en se signant, faisait les réponses avec la princesse. Que lui importaient ces pratiques, ces chapelets, ces croix, ces médailles, qu'elle acceptait docilement! Tous trois marchaient vers l'hôtel, sans plus rien dire, Christiane seule en avant. Ce mort, dont les mains lui serraient le cœur, elle le sentait à cette heure, s'agiter dans son sein, plus douloureusement.--Oui! je t'entends! je t'entends, pauvre âme! apaise-toi, pardonne-moi; et à ces souvenirs déchirants, toute son âme s'en allait...
* * * * *
Cependant, le jour approchait, que M. Félix avait marqué pour la livraison des bustes du Duc. Charles d'Este fit la partie de les aller voir achevés dans la boutique de l'émailleur; et depuis si longtemps qu'il croupissait à l'hôtel, sur son canapé et sur ses coussins, cette sortie devint une vraie aventure, dont il s'amusa comme un enfant. Il choisit lui-même, la veille, des habits parmi sa garde-robe: twine vert, gants lilas et cravate appareillée, beaucoup de bagues et de bijoux, avec le cordon de son ordre; et ce ne fut pas un petit travail pour Giovan et M. Félix, que de l'ajuster à son gré, quand cette fameuse aurore se leva enfin. Charles d'Este ne tenait pas à terre, d'impatience; il grondait, hâtait ses gens. Et même, de peu s'en fallut qu'il ne trouvât interminables, les trente tours de roue qu'il y avait, de son logis à celui du coiffeur, juste au beau milieu des Champs-Elysées.
--Qu'est-ce donc, dit le Duc, en montant le large escalier, garni de fleurs et de statues, qu'est-ce donc que m'a bredouillé, tout à l'heure, ce bon d'Andonville?
--Il apportait à Votre Altesse, une lettre du comte François, répondit l'Italien, à qui le cœur battit quelque peu;--puis, comme dans le même instant, Charles d'Este avait passé la porte, l'émailleur et Giovan s'esquivèrent doucement, et le Duc, en se retournant, se vit seul, et un salon désert.
Mais il entendit quelque bruit, une toux, un froissement d'étoffes, et, au même moment, Lyonnette se montra, de derrière le paravent. Le silence, et l'air d'embarras, également dans les deux personnages, durèrent au moins une bonne minute. Elle avait un habit charmant, quoique d'invention et extraordinaire, en velours frappé bleu turquoise, la jupe de satin vert froid, brochée de fleurs de velours vert brun, et aux oreilles, deux montres sonnantes, de la grosseur d'une noisette, qui formaient le présent royal dont le Duc s'était fait précéder. Il remarqua bien qu'elle les portait, et d'une voix assez mal assurée:
--M. Félix vous a donc parlé, mademoiselle, demanda-t-il.
--Oui, monsieur, répondit Lyonnette; puis, se reprenant:
--Oui, Monseigneur; et en elle-même, tout bas:
--Oui, pomme cuite, ajouta Lyonnette.
--Ho çà, où diable, sont donc mes bustes? dit Charles d'Este, pour ne pas rester court; et il commença de marcher, le nez en l'air, autour de la chambre.
Dix-sept grandes armoires, à doubles battants, blanc et or, enrichies de sculptures dorées, lambrissaient les quatre murailles; et le plafond ovale, à compartiments, était orné de bas-reliefs, de peintures, et de divers emblèmes, qui avaient du rapport à l'art qu'exerçait M. Félix. Son Altesse en fit des plaisanteries, tandis que Lyonnette expliquait que chaque fleur en médaillon, peinte sur les panneaux blanc et or, répondait aux flacons de l'armoire,--et que les bustes, par conséquent, ne pouvaient point se trouver là.
Le Duc les découvrit enfin, derrière un rideau qui paraissait une draperie de fenêtre. On les voyait, tous les trente-deux, au haut de leur socle de stuc, sur une manière d'estrade, entourée d'une corde dorée; et, dans le demi-jour du petit cabinet, tant de cires, avec le bleu des veines, et reflétées de toutes parts, par une infinité de miroirs, semblaient plutôt les curiosités de quelque charlatan de foire, que d'honnêtes bustes emperruqués, à cinquante louis la pièce.
--Décidément, Félix est le premier artiste de l'Europe! s'écria Charles d'Este, enthousiasmé.
--Ah!... ils me font peur! lança Lyonnette, qui rentra dans le salon des Fleurs; et s'apercevant qu'elle avait encore une fois, omis le: «Monseigneur.»
--Ne m'en voulez pas! Vous savez, dit-elle, c'est de la légèreté.
Tous deux sourirent et se regardèrent; elle, debout, les bras levés, tout en ôtant sa toque de fourrure; et lui, la tirait par sa robe, et considérait ses beaux cheveux blonds, dont la dorure épaisse et éclatante, avait au soleil, des reflets d'argent. Mais à cet instant, il éternua.
--_Que Dieu te bénisse!_ pensa Lyonnette, _et te fasse le nez, comme j'ai la cuisse, et le menton, comme j'ai le talon._