Le Crépuscule des Dieux

Part 10

Chapter 103,810 wordsPublic domain

Elle plaisait à ce capricieux, par ses raffinements exquis, sa délicatesse et sa réserve. Chez elle, pendant le travail, car le Duc, plus que jamais, s'acharnait avec M. Smithson, la chanteuse lisait ou travaillait en tapisserie, et toujours le nez sur sa laine. Au milieu de ces monceaux de chiffres, dont Son Altesse s'entêtait d'éclaircir le testament, elle voyait d'immenses terres, peu de dettes, un Pérou d'argent et de pierreries, Christiane et Franz à pourvoir, et Otto sans doute à avantager; mais cela ne pouvait aller haut, et que de beaux et lourds millions qui resteraient! Et, à ce comble de faveur où Giulia se croyait parvenue, la tête lui tournait d'une fumée d'espérance.

Ce fut un jour de vers la fin de mars, que le testament fut déclaré, et cette déclaration produisit une scène assez singulière, et bien dans le goût théâtral où se plaisait Charles d'Este. Entrant un soir, après dîner, au grand salon des Tapisseries, le Duc s'avança vers ses familiers, qu'il venait de faire chercher, prit par la main son fils cadet, promena les yeux avec lenteur, sur la compagnie immobile, à qui il dit, sans adresser la parole à personne, que tous ses titres, honneurs, possessions, et le duché de Blankenbourg, c'était Otto qui y succéderait; et aussitôt, marchant quelques pas jusqu'à l'autre bout du salon, Charles d'Este appela le comte Franz. Là, avec excuses du peu, il lui apprit les quinze millions dont il l'apanageait par testament, nomma la part démesurée d'Otto:

--Mais il n'en faut pas moins, mes chers enfants, quand on doit soutenir son rang...

Après quoi, saisissant Franz aux épaules et s'appuyant dessus pour le faire ployer, le duc Charles pria ses deux fils de s'embrasser en sa présence, et de se garder après sa mort, une inviolable amitié; puis, lui-même les embrassa, tandis que toute la petite cour fondait sur eux, afin de les complimenter.

--Et moi, cher seigneur, lui dit une heure après, Giulia, en retirant ses bagues, ne me donnerez-vous donc rien?

Il la regarda; elle souriait de son sourire énigmatique, et comme Charles d'Este était justement en train de boire un verre d'eau de chicorée, ainsi qu'il faisait chaque soir:

--Tenez, dit le Duc, par badinage, et la Belcredi avala un long trait de la médecine, moins amère sans doute, que sa déception.

Voilà tout ce que lui produisit ce mois de mars, qu'elle espérait si succulent et si fructueux. Mais loin que l'étrange sirène en témoignât le moindre souci, elle redoubla au contraire d'empressement et de gaieté chez Son Altesse, au cruel déplaisir de l'Italien.

--Va! va! carogne, démène-toi, et gare la culbute! murmurait-il, en haussant les épaules, car sa propre et rapide disgrâce lui montrait le bâton toujours levé sur les autres.--Non! à coup sûr, cela n'irait pas loin; cette belle faveur se casserait le nez,--entends-tu, insolente bête!--concluait le bouffon, en suivant du regard, sa rivale dans la galerie des Saisons, où Son Altesse le consignait: dure pénitence de la voir passer, et entrer vingt fois par jour, chez le Duc, toujours sereine, un peu nonchalante, avec son air ouvert, gracieux et inoccupé. Quelquefois seulement, un coup d'œil au miroir trahissait quelque espoir secret, comme si l'altière ensorceleuse se fût souri à elle-même, en trouvant dans ses yeux et sur sa face superbe, de quoi venir à bout de son dessein, et abattre à ses pieds tous ses ennemis.

Depuis huit jours, le comte Otto, qu'on ne voyait jamais auparavant, commençait d'être familier et même assidu chez son père. Il arrivait de bon matin, se mettait sur une chaise percée, et là, déjeunant largement, entouré de ses chiennes couchantes, auxquelles il donnait la curée, le jeune homme tenait séance au chevet du Duc, qui s'en montrait ravi, quoique, en somme, il n'eût rien, pour profit de ce subit amour filial, que la puanteur d'une selle. Heureux encore, si le cher mignon voulait bien ne pas lui roussir la barbe avec les fusées et les pétarades auxquelles il se divertissait, et ne lâcher qu'à demi-voix, ses jurons habituels, lorsque Giulia prenait, par hasard, un morceau dont il avait envie.

Elle était la seule, pourtant, qui gagnât quelque chose sur lui, et qui pût essayer de brider cette humeur âpre et terrible. L'hôtel entier tremblait devant Otto; maître de tout, par la prédilection de son père, et sauvage comme ces animaux qui ne semblent nés que pour dévorer, ses amusements mêmes sentaient le tyran et le furieux. Avec son teint jaunâtre et pourri, sa grosse tête vacillante, ainsi que sous le poids de vapeurs empestées, et cette sorte d'âme rouge, si l'on peut hasarder ce terme, qui brûlait dans ses yeux pleins de sang et sur sa chevelure rousse, il ressemblait, prétendait M. d'Œls, à ces flammes livides du soufre de l'enfer, dont les damnés sont tourmentés.

--Oui! un démon, un vrai démon! répétait Son Altesse complaisamment; si bien qu'un jour, le chambellan osa lui dire:

--En effet, Monseigneur, quand Satan lui entrera au corps, c'est le diable qui sera possédé, et rendu plus diable qu'il n'est...

Plaisanterie dont Charles d'Este rit de tout son cœur pendant longtemps, sitôt que d'Œls lui tombait sous les yeux. Un fils pareil le rajeunissait. On le voyait comme baigné à attacher ses regards dessus; il en oubliait même ses caves, qu'on finissait d'aménager, et superbes autant qu'un salon, par près de deux cent mille écus que le Duc y avait engloutis. A la lueur des globes de gaz, que les stucs, les dorures, les marbres se renvoyaient avec un éclat incroyable, les valets ne faisaient que ranger les bouteilles dans des manières de casiers de chêne, qui montaient jusqu'au haut des murs. Et il y avait, ainsi accommodés en façon de bibliothèque, le caveau des Bordeaux, celui des Bourgognes--les meilleurs d'Europe, disait le Duc,--un autre pour les vins de Champagne, un quatrième des vins étrangers et de ceux de liqueur les plus rares, avec un dernier, réservé à la bière que buvait Charles d'Este, et qu'on brassait exprès pour lui à Pilsen, en Bohême. Otto et son androgame Saint-Amour, trouvèrent là d'étranges plaisirs, se gorgeant, cassant les goulots, entonnant à même; alors, des chansons, des hurlements, des crapauds crevés avec de la poudre, des baptêmes de chiens que l'on faisait ensuite s'accoupler, les ordures les plus énormes. Enfin, de degré en degré, l'effet de leur ivresse était tel, qu'ils salissaient le pavé d'effroyables traînées, et rendaient partout ce qu'ils avaient pris. Même, une fois ou deux, Charles d'Este s'en mit en peine, et vint passer l'après-midi, au chevet de son bien-aimé fils, en compagnie de Giulia.

Un soir, comme la Belcredi, revenue depuis une demi-heure à peu près, d'une de ces longues visites, se trouvait seule chez le Duc, son étonnement ne fut pas petit, de voir entrer soudainement, la plus singulière figure de mascarade, et de reconnaître le comte Otto. Elle s'écria; mais lui, tout d'abord, s'arrête un moment à la porte, prend son élan, en répétant:--Ah! le bon lit! le bon lit! saute dessus, comme saisi de frénésie, s'y roule trois ou quatre tours; puis, revenant vers la chanteuse stupéfaite, il la pria de lui ajuster quelque pli qui s'était dérangé. Il portait de longs crêpes verts, flottants et voltigeants, surmontés d'un bois de cerf au naturel, sur une coiffure bizarre, qui lui donnait l'aspect d'un Actéon.

--Est-ce chez M. Aguado que vous allez? demanda-t-elle, où il y avait en effet, bal masqué.

Et là-dessus, le comte se retournant, lui mit la main au sein, pour toute réponse. Il la serrait de près, elle tomba; on vit la durée d'un tourne-main, ses bas de soie couleur citron, à coins d'argent.--Finissez! finissez! disait-elle, en se défendant contre les baisers... Le terrible était qu'à cinq pas, se trouvait une porte entr'ouverte, avec quelques marches de marbre, qui conduisaient au cabinet où Charles d'Este prenait son bain; la chanteuse ne cessait pas de tourner les yeux vers cette porte. Ses forces commençaient d'être à bout, quand le Duc, par hasard, appela:

--Giulia!

Et cette voix inattendue mit en fuite l'enragé Otto, sans que Son Altesse, dans sa baignoire, eût pu s'apercevoir de rien.

Il n'en fut pas autre chose d'ailleurs, et le jeune homme put, tant qu'il voulut, se consoler auprès de Saint-Amour. Mais leur commerce, pour devenir ainsi habituel et journalier, commençait à lui paraître fade; et le vice croissant d'Otto brisa bientôt cette sale amitié, par de nouveaux amours, plus sales encore. Un sérail de prostituées prit la place de l'hermaphrodite; tout devint bon au jeune comte. A la Roche-Brûlée, un château de son père, où il s'enterra quelques jours, avec des filles et des garçons.

--Car il était au poil et à la plume, disait M. d'Œls...

Otto bouleversa le parc, en fit sauter d'énormes rochers, vida l'étang, descella les grilles, et toujours les poches bourrées de cartouches de dynamite. Il voulut faire l'épreuve enfin, ne sachant plus qu'inventer, comment l'on tombe du haut d'un arbre que les bûcherons abattent; et il faut nommer un vrai miracle, s'il ne se brisa pas les os. Mais ce fut sa dernière prouesse; la Roche-Brûlée l'ennuyait, et il revint promptement à Paris.

Alors, tout ce qu'on avait vu qu'il savait faire jusqu'à ce moment, parut en quelque sorte, les Jeux et les Ris. On peut dire que l'abcès creva, et que le pus qui affolait Otto, lui monta au-dessus des yeux. Ses furies ne le quittèrent plus; un pareil prodige de perversité étonna Charles d'Este lui-même. Il eût fait peur au coin d'un bois, avec sa pâleur de cadavre, ses regards louches et égarés, et le tic effrayant qui, à chaque minute, lui jetait la face en avant, ainsi que pour vomir son démon. Toutes les nuits, on ramassait Otto, on le portait au lit, ivre mort; puis c'était vers midi, au réveil, le plus étrange défilé, ruffians, escrocs, entremetteurs, des matrones puantes de musc, des barbes sales, des cochers. On faisait cercle, on louangeait Otto; on le pressait de venir voir, selon le style du métier:

--Quelque nouveau tableau d'un rare mérite.

Douze ou quatorze heures de suite, les chevaux du Duc restaient attelés devant d'infâmes numéros. Ses rages devinrent terribles; il fallait que l'on fût devant lui, petit et tremblant comme l'herbe: et tant de monstrueux passe-temps de débauche démesurée, dont il doublait et triplait son plaisir, ne pouvaient éteindre sa luxure. Exténué et défaillant, il était encore allouvi; un tison l'éveillait, l'embrasait, le forçait sans repos, de courir se faire étalon, dans quelque banal mauvais lieu... Il finit par ne plus bouger de ces maisons, s'y établir des semaines entières,--tellement que Charles d'Este, durant quelques jours, put disposer de cet appartement vacant pour la princesse de Hanau, une parente pauvre et catholique, qu'un accident de malles imprévu laissait sur le pavé, à peine arrivée, sans garde-robe et sans argent.

Le Duc ni elle ne s'étaient pas revus, depuis près de dix-huit années, et Son Altesse qui, dans sa jeunesse, avait montré du goût pour sa cousine, fut assez de temps à s'extasier que «Sophie eût ainsi changé.» C'était une femme étonnamment maigre, d'une taille qui effrayait, quand on l'apercevait de loin, avec un visage comme enflammé, et de longues dents de sorcière. Elle n'était rien moins cependant, mais l'honneur, la droiture même; un esprit enjoué, pénétrant et naturellement rempli de grâces, et la plus ardente charité qui l'avait fait se dépouiller à la lettre, pour nourrir les pauvres, et élever des hôpitaux. Les bonnes œuvres, les aumônes, les prières chez elle ou à l'église, de rares visites dans le monde, pour lequel elle eût eu du penchant, mais extrêmement retenu, formaient tout le tissu de sa vie. Et tant de piété et de vertu, qui ne s'étaient pas démenties, depuis quatorze ans qu'elle était veuve, avaient toujours comme obligé le Duc, de marquer à cette parente une estime particulière; si bien que Christiane enfant avait passé jadis, tout un été, en compagnie de la princesse, dans une sorte de couvent bâti par les anciens comtes de Hanau, au plus riant du Tyrol italien.

Aussi, la comtesse Christiane fut-elle la première personne de qui s'informa Mme Sophie, en ne tarissant pas sur sa gentillesse et sa vivacité d'autrefois, qui devaient la parer à présent, de toutes les grâces les plus charmantes.--Ah! elle est changée, bien changée! disait Charles d'Este nonchalamment, et sans marquer grand empressement... Mais enfin, comme tôt ou tard, il fallait bien que l'entrevue eût lieu, tous deux, vers la fin de l'après-midi, se rendirent chez Christiane.

La chambre du lit était vide; pas un valet pour les annoncer. Ils traversèrent de nouveau la galerie silencieuse; le tapis couvert de gouttes de cire, rappelait au Duc la mort de Hans Ulric, et les flambeaux de la chapelle ardente. Il se trompait, ouvrait des portes qui donnaient sur des degrés. Ils finirent pourtant par trouver le grand cabinet du piano; mais dès le seuil, le profond silence, le spectacle de Christiane, les yeux fermés, étendue dans un fauteuil, déconcertèrent la princesse, et elle n'avança que peu.

--Voilà, dit Charles d'Este, après avoir toussé, notre cousine de Hanau que je vous amène.

Christiane se tourna sans rien dire, et montra qu'elle la reconnaissait, avec un air de douceur et d'affection qui pénétra la bonne femme; son visage livide et fixe, avait quelque chose d'égaré. Le Duc lui dit que leur parente venait s'établir à Paris. Elle s'était mise debout, et demeura sans répondre un mot; les larmes qu'elle retenait, lui débordaient des paupières.--Tiens! mais c'est fort joli ici, reprit Charles d'Este, le nez en l'air, car il n'avait jamais vu cette chambre. Elle ferma les yeux et se tut. Un orgue de carrefour jouait au loin; le ciel du couchant s'appâlissait, ce ciel que Hans Ulric avait si souvent regardé à ces mêmes vitres. Il était mort, il était mort... il dormait dans les ténèbres;--et cela n'aurait jamais de fin.

* * * * *

Le même soir, comme le Duc, achevé de déshabiller, se faisait, selon son habitude, brosser les pieds par Arcangeli (seule fonction qui demeurât à ce grand-vizir déchu), le comte d'Œls apporta un billet, tout frais arrivé des Tuileries.--De l'Empereur, dit Charles d'Este, le dépliant vivement. Sa Majesté priait le Duc qu'ils pussent avoir tous deux ensemble, une sérieuse conversation: «et je voudrais bien, s'il vous est possible, que ce fût demain vendredi, dans l'après-dînée.» A quoi le Duc fit réponse que oui, et se mit au lit fort intrigué, d'autant qu'un post-scriptum le priait d'apporter avec lui, quelques-uns de «ses beaux diamants.»

Il se rendit aux Tuileries, vers deux heures et demie, mais Sa Majesté, à ce moment même, recevait l'ambassadeur d'Autriche; et un chambellan avertit le Duc d'entrer dans le petit cabinet sur le jardin. La pièce était vide, et Charles d'Este s'amusa comme il put, à considérer les bronzes antiques et les médailles, qui garnissaient deux hautes vitrines. Le temps lui durait néanmoins, et il tirait sa montre à chaque minute.

--Ah! je vous y prends! dit d'un ton plaisant l'Empereur, qui venait d'entrer. Et tout de suite, il demanda aux deux laquais de l'antichambre si M. Babinet n'était pas encore arrivé, défendit qu'on l'interrompît, excepté pour l'avertir, sitôt que le savant paraîtrait; puis, ferma la porte au verrou.

--Mais, Sire! qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea le Duc étonné.

Alors Sa Majesté le prenant par le bras, et le menant devant un attirail de cuivres et de cloches de verre qui chargeaient une petite table, lui dit, qu'au risque de l'ennui, il l'avait voulu régaler d'expériences curieuses touchant la coloration des diamants; que c'était M. Babinet qui lui en avait donné l'envie à lui-même, et cité le nom de Son Altesse comme d'un des meilleurs connaisseurs de pierres, et qui s'intéressaient le plus à ces questions; et, là-dessus, on peut penser, force remerciements du Duc. Ensuite, tous deux regardèrent les pierreries de la Couronne destinées pour les expériences, et dont Napoléon tira quelques petits écrins de sa poche. Il les déposait à mesure, au milieu des papiers, des atlas, des modèles de canonnières, et de sacs pour l'infanterie, dont le bureau était encombré; puis, sans transition, tout à coup:

--Vous avez beaucoup de parents, Monseigneur? demanda-t-il de sa voix pâteuse.

--Ah! Sire! exclama le Duc, que ne sont-ils tous, au fond des enfers!

Sa Majesté tracassa ses moustaches, comme un peu surpris du compliment, et avec un air si glacé et si important dans son silence, que le pauvre Duc changea de couleur.

--Qu'y a-t-il donc, Sire? Parlez! parlez! je puis tout entendre.

A ces mots, l'Empereur lui désignant un fauteuil, et allant se mettre à son bureau, vis-à-vis du Duc, lui dit, en forme de préface, qu'il avait de puissants ennemis. Charles d'Este déjà, la mine allumée, se remuait furieusement sur son siège; mais Sa Majesté, sans s'arrêter, l'avertit en termes exprès, qu'il fît attention à sa conduite, qu'on le guettait, qu'on voulait un éclat, que, selon la bonne coutume des parents et des alliés, il se brassait des choses contre lui, et finalement, lui lâcha le nom de son oncle et ancien tuteur, François V, le duc de Modène.

--Lui, le gueux! s'écria Son Altesse, dans une sorte de transport...

Sur quoi, lui coupant la parole, car il voulait en finir promptement, l'Empereur tourna court à un autre sujet, et demanda s'il était vrai que Charles d'Este eût dépensé seize millions pour l'hôtel Beaujon.

La réponse du Duc ne fut rien de suivi, mais les élans d'un homme qui s'indigne, et veut tempêter. Après l'avoir laissé quelque temps, pousser sa plainte, Sa Majesté dit que, quoi qu'il en fût, et quelque peine qu'Elle éprouvât de lui apprendre des choses aussi fâcheuses, Elle ne pouvait plus les retenir; qu'Elle savait donc, de source sûre, que la famille du Duc s'intriguait; que l'on affectait de redouter que tant de prodigalités, la construction de cet hôtel, cette furie intempestive de procès, et mille autres actions bizarres (mais ce ne fut pas le terme employé) ne marquassent quelque dérangement dans la santé de Son Altesse; qu'il était question de s'employer à mettre un terme à cet état de choses; que François, le duc de Modène, se trouvait à la tête de la coalition:

--Et j'ai tout lieu de croire, poursuivit l'Empereur, en appuyant fortement sur les mots, qu'il a commencé des démarches, afin de réunir un conseil de famille, qui vous placerait sous sa curatelle.

--Ah! Sire! pardonnez! dit le Duc, se levant tout debout, la face empourprée; et il commença de se promener par le cabinet, de long en large, en soufflant bruyamment... Un lâche! un tyran! un voleur, bégayait-il, tout suffoqué de colère:

--Oui! un voleur! car il était prouvé, qu'au moment de sa fuite honteuse, François V avait enlevé pour cinq à six millions de tableaux qui appartenaient à l'Etat. Un vieillard incapable et méchant, et dont lui-même, Charles d'Este, était de droit le supérieur, comme chef de la branche aînée...

Et, s'échauffant de plus en plus, la pauvre Altesse découronnée se mit à vomir des injures, dont le cabinet retentissait. L'Empereur, assis au milieu de son grand bureau en désordre, et une coupe en face de lui, où il prenait distraitement des pastilles de chocolat, se balançait d'un air absorbé.

--Oui! sans doute, reprit-il, tout cela est fâcheux, extrêmement fâcheux.

Enfin, après un assez long silence, pendant lequel le Duc, encore fumant, continua de marcher à grands pas, Sa Majesté le regarda bien en face, et dit que ce n'était pas tout: qu'Elle avait voulu connaître à fond, les effets possibles d'un pareil acte; qu'on les lui avait expliqués, et que la décision du conseil de famille, transmise à M. le Ministre des affaires étrangères, passant de là, au procureur impérial...

--Mais, Sire, interrompit le Duc, en France...

--En France, reprit l'Empereur, comme en Italie, en Suisse, en Russie, et partout où vous possédez, François V, en vertu de l'acte de séquestre, formera opposition sur les revenus de vos biens, et en fera juridiquement, ordonner la remise entre ses mains.

--Sire, dit le Duc, nous plaiderons!

--Hé, sans doute, je vous attendais là, répliqua l'Empereur qui haussa les épaules. Vous plaiderez... gagnerez-vous? Il paraît qu'on peut soutenir que l'acte du conseil de famille est un véritable statut personnel, qui vous suit, où que vous soyez; et M. le Ministre de la justice ne m'a pas caché que cette doctrine avait des chances d'être acceptée par le tribunal.

--Mais ce serait monstrueux, fit le Duc, avec emportement; voyons, Sire, je ne suis pas fou!

--N'avez-vous donc, poursuivit l'Empereur sans répondre, aucun moyen d'action contre François V?--et il se leva de son fauteuil, en attachant sur le Duc des yeux mornes.

Il y avait déjà longtemps que M. Babinet était annoncé. Le paquet une fois lâché, Sa Majesté alla ouvrir, l'appela tout haut, du seuil de la porte; et les premiers moments se passèrent en respects et en saluades du savant. Il était fort voûté, tout chenu, la tête grosse, et un délicieux pantalon gris perle; il arrivait de chez Sa Majesté l'Impératrice...--Je suis à vous dans un instant, permettez! reprit l'Empereur; et tirant le duc Charles à l'écart, il se remit sur le sujet interrompu, et lui demanda à voix basse, ce qu'il décidait.

--Sire! dit le Duc, j'ai trouvé. Il m'est resté entre les mains, diverses pièces de ma tutelle qui pourraient bien embarrasser mon cher oncle, et puisqu'on m'y force, je les emploierai. François V m'attaque à Paris, je le ferai condamner à Florence.

--Il vaudrait mieux ne pas plaider, Monseigneur, croyez-moi, reprit Sa Majesté.

Et cette parole dite un peu ferme, ayant réduit Charles d'Este au silence, l'Empereur le tira dans une embrasure, où il le tint plus d'un demi-quart d'heure, à représenter ce qu'un tel procès aurait d'indécent et de dangereux. De là, s'approchant encore plus près de l'oreille de Son Altesse, l'Empereur en vint sans doute, aux raisons politiques et confidentielles, qu'il développa longuement. Charles d'Este, le nez collé contre la vitre, d'où l'on voyait la sentinelle en bonnet à poil, aller et venir au-dessous, la Diane chasseresse presque vis-à-vis, et, par delà, les arbres verts des Tuileries, changeait de posture à chaque minute, comme un homme qui rage, et qui n'ose répliquer;--et l'on n'entendait d'autre bruit, dans la chambre pleine de soleil, que ce léger chuchotement, et les pas étouffés du savant, qui avait commencé d'installer ses appareils.

--Ne pas plaider! dit tout à coup le Duc, d'une voix haute.

Puis, après un instant de silence, levant la tête et soupirant, il demanda:

--Que faire donc?

--Que faire? répondit l'Empereur; il n'y a qu'une chose à faire, transiger.

--Transiger! répéta Son Altesse, avec une extrême amertume.

--Le duc de Modène est à Rome, poursuivit Sa Majesté; envoyez-lui un négociateur en qui vous ayez confiance; il fera peur au Duc qui est avare, le menacera d'un procès, et si les papiers dont vous me parlez, ont une réelle importance...

--Assurément! interrompit le Duc.

--Eh bien! le bonhomme sera trop heureux de ne plus jamais souffler mot de la demande d'interdiction, pourvu que, de votre côte, vous renonciez à le chicaner.

Et comme Charles d'Este ne répliquait point:

--Réfléchissez! dit l'Empereur, prenez votre temps; vous me rendrez réponse tout à l'heure.