Le Côté de Guermantes - Troisième partie

Chapter 3

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Les arrivants avaient peine à garder le silence. La singularité des péripéties, qu'ils croyaient uniques, leur brûlaient la langue, et ils cherchaient des yeux quelqu'un avec qui engager la conversation. Le patron lui-même perdait le sentiment des distances: «M. le prince de Foix s'est perdu trois fois en venant de la porte Saint-Martin», ne craignit-il pas de dire en riant, non sans désigner, comme dans une présentation, le célèbre aristocrate à un avocat israélite qui, tout autre jour, eût été séparé de lui par une barrière bien plus difficile à franchir que la baie ornée de verdures. «Trois fois! voyez-vous ça», dit l'avocat en touchant son chapeau. Le prince ne goûta pas la phrase de rapprochement. Il faisait partie d'un groupe aristocratique pour qui l'exercice de l'impertinence, même à l'égard de la noblesse quand elle n'était pas de tout premier rang, semblait être la seule occupation. Ne pas répondre à un salut; si l'homme poli récidivait, ricaner d'un air narquois ou rejeter la tête en arrière d'un air furieux; faire semblant de ne pas connaître un homme âgé qui leur aurait rendu service; réserver leur poignée de main et leur salut aux ducs et aux amis tout à fait intimes des ducs que ceux-ci leur présentaient, telle était l'attitude de ces jeunes gens et en particulier du prince de Foix. Une telle attitude était favorisée par le désordre de la prime jeunesse (où, même dans la bourgeoisie, on paraît ingrat et on se montre mufle parce qu'ayant oublié pendant des mois d'écrire à un bienfaiteur qui vient de perdre sa femme, ensuite on ne le salue plus pour simplifier), mais elle était surtout inspirée par un snobisme de caste suraigu. Il est vrai que, à l'instar de certaines affections nerveuses dont les manifestations s'atténuent dans l'âge mûr, ce snobisme devait généralement cesser de se traduire d'une façon aussi hostile chez ceux qui avaient été de si insupportables jeunes gens. La jeunesse une fois passée, il est rare qu'on reste confiné dans l'insolence. On avait cru qu'elle seule existait, on découvre tout d'un coup, si prince qu'on soit, qu'il y a aussi la musique, la littérature, voire la députation. L'ordre des valeurs humaines s'en trouvera modifié, et on entre en conversation avec les gens qu'on foudroyait du regard autrefois. Bonne chance à ceux de ces gens-là qui ont eu la patience d'attendre et de qui le caractère est assez bien fait--si l'on doit ainsi dire--pour qu'ils éprouvent du plaisir à recevoir vers la quarantaine la bonne grâce et l'accueil qu'on leur avait sèchement refusés à vingt ans.

A propos du prince de Foix il convient de dire, puisque l'occasion s'en présente, qu'il appartenait à une coterie de douze à quinze jeunes gens et à un groupe plus restreint de quatre. La coterie de douze à quinze avait cette caractéristique, à laquelle échappait, je crois, le prince, que ces jeunes gens présentaient chacun un double aspect. Pourris de dettes, ils semblaient des rien-du-tout aux yeux de leurs fournisseurs, malgré tout le plaisir que ceux-ci avaient à leur dire: «Monsieur le Comte, monsieur le Marquis, monsieur le Duc...» Ils espéraient se tirer d'affaire au moyen du fameux «riche mariage», dit encore «gros sac», et comme les grosses dots qu'ils convoitaient n'étaient qu'au nombre de quatre ou cinq, plusieurs dressaient sourdement leurs batteries pour la même fiancée. Et le secret était si bien gardé que, quand l'un d'eux venant au café disait: «Mes excellents bons, je vous aime trop pour ne pas vous annoncer mes fiançailles avec Mlle d'Ambresac», plusieurs exclamations retentissaient, nombre d'entre eux, croyant déjà la chose faite pour eux-mêmes avec elle, n'ayant pas le sang-froid nécessaire pour étouffer au premier moment le cri de leur rage et de leur stupéfaction: «Alors ça te fait plaisir de te marier, Bibi?» ne pouvait s'empêcher de s'exclamer le prince de Châtellerault, qui laissait tomber sa fourchette d'étonnement et de désespoir, car il avait cru que les mêmes fiançailles de Mlle d'Ambresac allaient bientôt être rendues publiques, mais avec lui, Châtellerault. Et pourtant, Dieu sait tout ce que son père avait adroitement conté aux Ambresac contre la mère de Bibi. «Alors ça t'amuse de te marier?» ne pouvait-il s'empêcher de demander une seconde fois à Bibi, lequel, mieux préparé puisqu'il avait eu tout le temps de choisir son attitude depuis que c'était «presque officiel», répondait en souriant: «Je suis content non pas de me marier, ce dont je n'avais guère envie, mais d'épouser Daisy d'Ambresac que je trouve délicieuse.» Le temps qu'avait duré cette réponse, M. de Châtellerault s'était ressaisi, mais il songeait qu'il fallait au plus vite faire volte-face en direction de Mlle de la Canourque ou de Miss Foster, les grands partis nº 2 et nº 3, demander patience aux créanciers qui attendaient le mariage Ambresac, et enfin expliquer aux gens auxquels il avait dit aussi que Mlle d'Ambresac était charmante que ce mariage était bon pour Bibi, mais que lui se serait brouillé avec toute sa famille s'il l'avait épousée. Mme de Soléon avait été, allait-il prétendre, jusqu'à dire qu'elle ne les recevrait pas.

Mais si, aux yeux des fournisseurs, patrons de restaurants, etc..., ils semblaient des gens de peu, en revanche, êtres doubles, dès qu'ils se trouvaient dans le monde, ils n'étaient plus jugés d'après le délabrement de leur fortune et les tristes métiers auxquels ils se livraient pour essayer de le réparer. Ils redevenaient M. le Prince, M. le Duc un tel, et n'étaient comptés que d'après leurs quartiers. Un duc presque milliardaire et qui semblait tout réunir en soi passait après eux parce que, chefs de famille, ils étaient anciennement princes souverains d'un petit pays où ils avaient le droit, de battre monnaie, etc... Souvent, dans ce café, l'un baissait les yeux quand un autre entrait, de façon à ne pas forcer l'arrivant à le saluer. C'est qu'il avait, dans sa poursuite imaginative de la richesse, invité à dîner un banquier. Chaque fois qu'un homme entre, dans ces conditions, en rapports avec un banquier, celui-ci lui fait perdre une centaine de mille francs, ce qui n'empêche pas l'homme du monde de recommencer avec un autre. On continue de brûler des cierges et de consulter les médecins.

Mais le prince de Foix, riche lui-même, appartenait non seulement à cette coterie élégante d'une quinzaine de jeunes gens, mais à un groupe plus fermé et inséparable de quatre, dont faisait partie Saint-Loup. On ne les invitait jamais l'un sans l'autre, on les appelait les quatre gigolos, on les voyait toujours ensemble à la promenade, dans les châteaux on leur donnait des chambres communicantes, de sorte que, d'autant plus qu'ils étaient tous très beaux, des bruits couraient sur leur intimité. Je pus les démentir de la façon la plus formelle en ce qui concernait Saint-Loup. Mais ce qui est curieux, c'est que plus tard, si l'on apprit que ces bruits étaient vrais pour tous les quatre, en revanche chacun d'eux l'avait entièrement ignoré des trois autres. Et pourtant chacun d'eux avait bien cherché à s'instruire sur les autres, soit pour assouvir un désir, ou plutôt une rancune, empêcher un mariage, avoir barre sur l'ami découvert. Un cinquième (car dans les groupes de quatre on est toujours plus de quatre) s'était joint aux quatre platoniciens qui l'étaient plus que tous les autres. Mais des scrupules religieux le retinrent jusque bien après que le groupe des quatre fût désuni et lui-même marié, père de famille, implorant à Lourdes que le prochain enfant fût un garçon ou une fille, et dans l'intervalle se jetant sur les militaires.

Malgré la manière d'être du prince, le fait que le propos fut tenu devant lui sans lui être directement adressé rendit sa colère moins forte qu'elle n'eût été sans cela. De plus, cette soirée avait quelque chose d'exceptionnel. Enfin l'avocat n'avait pas plus de chance d'entrer en relations avec le prince de Foix que le cocher qui avait conduit ce noble seigneur. Aussi ce dernier crut-il pouvoir répondre d'un air rogue et à la cantonade à cet interlocuteur qui, à la faveur du brouillard, était comme un compagnon de voyage rencontré dans quelque plage située aux confins du monde, battue des vents ou ensevelie dans les brumes. «Ce n'est pas tout de se perdre, mais c'est qu'on ne se retrouve pas.» La justesse de cette pensée frappa le patron parce qu'il l'avait déjà entendu exprimer plusieurs fois ce soir.

En effet, il avait l'habitude de comparer toujours ce qu'il entendait ou lisait à un certain texte déjà connu et sentait s'éveiller son admiration s'il ne voyait pas de différences. Cet état d'esprit n'est pas négligeable car, appliqué aux conversations politiques, à la lecture des journaux, il forme l'opinion publique, et par là rend possibles les plus grands événements. Beaucoup de patrons de cafés allemands admirant seulement leur consommateur ou leur journal, quand ils disaient que la France, l'Angleterre et la Russie «cherchaient» l'Allemagne, ont rendu possible, au moment d'Agadir, une guerre qui d'ailleurs n'a pas éclaté. Les historiens, s'ils n'ont pas eu tort de renoncer à expliquer les actes des peuples par la volonté des rois, doivent la remplacer par la psychologie de l'individu médiocre.

En politique, le patron du café où je venais d'arriver n'appliquait depuis quelque temps sa mentalité de professeur de récitation qu'à un certain nombre de morceaux sur l'affaire Dreyfus. S'il ne retrouvait pas les termes connus dans les propos d'un client où les colonnes d'un journal, il déclarait l'article assommant, ou le client pas franc. Le prince de Foix l'émerveilla au contraire au point qu'il laissa à peine à son interlocuteur le temps de finir sa phrase. «Bien dit, mon prince, bien dit (ce qui voulait dire, en somme, récité sans faute), c'est ça, c'est ça», s'écria-t-il, dilaté, comme s'expriment les _Mille et une nuits_, «à la limite de la satisfaction». Mais le prince avait déjà disparu dans la petite salle. Puis, comme la vie reprend même après les événements les plus singuliers, ceux qui sortaient de la mer de brouillard commandaient les uns leur consommation, les autres leur souper; et parmi ceux-ci des jeunes gens du Jockey qui, à cause du caractère anormal du jour, n'hésitèrent pas à s'installer à deux tables dans la grande salle, et se trouvèrent ainsi fort près de moi. Tel le cataclysme avait établi même de la petite salle à la grande, entre tous ces gens stimulés par le confort du restaurant, après leurs longues erreurs dans l'océan de brume, une familiarité dont j'étais seul exclu, et à laquelle devait ressembler celle qui régnait dans l'arche de Noé. Tout à coup, je vis le patron s'infléchir en courbettes, les maîtres d'hôtel accourir au grand complet, ce qui fit tourner les yeux à tous les clients. «Vite, appelez-moi Cyprien, une table pour M. le marquis de Saint-Loup», s'écriait le patron, pour qui Robert n'était pas seulement un grand seigneur jouissant d'un véritable prestige, même aux yeux du prince de Foix, mais un client qui menait la vie à grandes guides et dépensait dans ce restaurant beaucoup d'argent. Les clients de la grande salle regardaient avec curiosité, ceux de la petite hélaient à qui mieux mieux leur ami qui finissait de s'essuyer les pieds. Mais au moment où il allait pénétrer dans la petite salle, il m'aperçut dans la grande. «Bon Dieu, cria-t-il, qu'est-ce que tu fais là, et avec la porte ouverte devant toi», dit-il, non sans jeter un regard furieux au patron qui courut la fermer en s'excusant sur les garçons: «Je leur dis toujours de la tenir fermée.»

J'avais été obligé de déranger ma table et d'autres qui étaient devant la mienne, pour aller à lui. «Pourquoi as-tu bougé? Tu aimes mieux dîner là que dans la petite salle? Mais, mon pauvre petit, tu vas geler. Vous allez me faire le plaisir de condamner cette porte, dit-il au patron.--A l'instant même, M. le Marquis, les clients qui viendront à partir de maintenant passeront par la petite salle, voilà tout.» Et pour mieux montrer son zèle, il commanda pour cette opération un maître d'hôtel et plusieurs garçons, et tout en faisant sonner très haut de terribles menaces si elle n'était pas menée à bien. Il me donnait des marques de respect excessives pour que j'oubliasse qu'elles n'avaient pas commencé dès mon arrivée, mais seulement après celle de Saint-Loup, et pour que je ne crusse pas cependant qu'elles étaient dues à l'amitié que me montrait son riche et aristocratique client, il m'adressait à la dérobée de petits sourires où semblait se déclarer une sympathie toute personnelle.

Derrière moi le propos d'un consommateur me fit tourner une seconde la tête. J'avais entendu au lieu des mots: «Aile de poulet, très bien, un peu de champagne; mais pas trop sec», ceux-ci: «J'aimerais mieux de la glycérine. Oui, chaude, très bien.» J'avais voulu voir quel était l'ascète qui s'infligeait un tel menu. Je retournai vivement la tête vers Saint-Loup pour ne pas être reconnu de l'étrange gourmet. C'était tout simplement un docteur, que je connaissais, à qui un client, profitant du brouillard pour le chambrer dans ce café, demandait une consultation. Les médecins comme les boursiers disent «je».

Cependant je regardais Robert et je songeais à ceci. Il y avait dans ce café, j'avais connu dans la vie, bien des étrangers, intellectuels, rapins de toute sorte, résignés au rire qu'excitaient leur cape prétentieuse, leurs cravates 1830 et bien plus encore leurs mouvements maladroits, allant jusqu'à le provoquer pour montrer qu'ils ne s'en souciaient pas, et qui étaient des gens d'une réelle valeur intellectuelle et morale, d'une profonde sensibilité. Ils déplaisaient--les Juifs principalement, les Juifs non assimilés bien entendu, il ne saurait être question des autres--aux personnes qui ne peuvent souffrir un aspect étrange, loufoque (comme Bloch à Albertine). Généralement on reconnaissait ensuite que, s'ils avaient contre eux d'avoir les cheveux trop longs, le nez et les yeux trop grands, des gestes théâtraux et saccadés, il était puéril de les juger là-dessus, ils avaient beaucoup d'esprit, de coeur et étaient, à l'user, des gens qu'on pouvait profondément aimer. Pour les Juifs en particulier, il en était peu dont les parents n'eussent une générosité de coeur, une largeur d'esprit, une sincérité, à côté desquelles la mère de Saint-Loup et le duc de Guermantes ne fissent piètre figure morale par leur sécheresse, leur religiosité superficielle qui ne flétrissait que les scandales, et leur apologie d'un christianisme aboutissant infailliblement (par les voies imprévues de l'intelligence uniquement prisée) à un colossal mariage d'argent. Mais enfin chez Saint-Loup, de quelque façon que les défauts des parents se fussent combinés en une création nouvelle de qualités, régnait la plus charmante ouverture d'esprit et de coeur. Et alors, il faut bien le dire à la gloire immortelle de la France, quand ces qualités-là se trouvent chez un pur Français, qu'il soit de l'aristocratie ou du peuple, elles fleurissent--s'épanouissent serait trop dire car la mesure y persiste et la restriction--avec une grâce que l'étranger, si estimable soit-il, ne nous offre pas. Les qualités intellectuelles et morales, certes les autres les possèdent aussi, et s'il faut d'abord traverser ce qui déplaît et ce qui choque et ce qui fait sourire, elles ne sont pas moins précieuses. Mais c'est tout de même une jolie chose et qui est peut-être exclusivement française, que ce qui est beau au jugement de l'équité, ce qui vaut selon l'esprit et le coeur, soit d'abord charmant aux yeux, coloré avec grâce, ciselé avec justesse, réalise aussi dans sa matière et dans sa forme la perfection intérieure. Je regardais Saint-Loup, et je me disais que c'est une jolie chose quand il n'y a pas de disgrâce physique pour servir de vestibule aux grâces intérieures, et que les ailes du nez soient délicates et d'un dessin parfait comme celles des petits papillons qui se posent sur les fleurs des prairies, autour de Combray; et que le véritable _opus francigenum_, dont le secret n'a pas été perdu depuis le XIIIe siècle, et qui ne périrait pas avec nos églises, ce ne sont pas tant les anges de pierre de Saint-André-des-Champs que les petits Français, nobles, bourgeois ou paysans, au visage sculpté avec cette délicatesse et cette franchise restées aussi traditionnelles qu'au porche fameux, mais encore créatrices.

Après être parti un instant pour veiller lui-même à la fermeture de la porte et à la commande du dîner (il insista beaucoup pour que nous prissions de la «viande de boucherie», les volailles n'étant sans doute pas fameuses), le patron revint nous dire que M. le prince de Foix aurait bien voulu que M. le marquis lui permît de venir dîner à une table près de lui. «Mais elles sont toutes prises, répondit Robert en voyant les tables qui bloquaient la mienne.--Pour cela, cela ne fait rien, si ça pouvait être agréable à M. le marquis, il me serait bien facile de prier ces personnes de changer de place. Ce sont des choses qu'on peut faire pour M. le marquis!--Mais c'est à toi de décider, me dit Saint-Loup, Foix est un bon garçon, je ne sais pas s'il t'ennuiera, il est moins bête que beaucoup.» Je répondis à Robert qu'il me plairait certainement, mais que pour une fois où je dînais avec lui et où je m'en sentais si heureux, j'aurais autant aimé que nous fussions seuls. «Ah! il a un manteau bien joli, M. le prince», dit le patron pendant notre délibération. «Oui, je le connais», répondit Saint-Loup. Je voulais raconter à Robert que M. de Charlus avait dissimulé à sa belle-soeur qu'il me connût et lui demander quelle pouvait en être la raison, mais j'en fus empêché par l'arrivée de M. de Foix. Venant pour voir si sa requête était accueillie, nous l'aperçûmes qui se tenait à deux pas. Robert nous présenta, mais ne cacha pas à son ami qu'ayant à causer avec moi, il préférait qu'on nous laissât tranquilles. Le prince s'éloigna en ajoutant au salut d'adieu qu'il me fit, un sourire qui montrait Saint-Loup et semblait s'excuser sur la volonté de celui-ci de la brièveté d'une présentation qu'il eût souhaitée plus longue. Mais à ce moment Robert semblant frappé d'une idée subite s'éloigna avec son camarade, après m'avoir dit: «Assieds-toi toujours et commence à dîner, j'arrive», et il disparut dans la petite salle. Je fus peiné d'entendre les jeunes gens chics, que je ne connaissais pas, raconter les histoires les plus ridicules et les plus malveillantes sur le jeune grand-duc héritier de Luxembourg (ex-comte de Nassau) que j'avais connu à Balbec et qui m'avait donné des preuves si délicates de sympathie pendant la maladie de ma grand'mère. L'un prétendait qu'il avait dit à la duchesse de Guermantes: «J'exige que tout le monde se lève quand ma femme passe» et que la duchesse avait répondu (ce qui eût été non seulement dénué d'esprit mais d'exactitude, la grand'mère de la jeune princesse ayant toujours été la plus honnête femme du monde): «Il faut qu'on se lève quand passe ta femme, cela changera de sa grand'mère car pour elle les hommes se couchaient.» Puis on raconta qu'étant allé voir cette année sa tante la princesse de Luxembourg, à Balbec, et étant descendu au Grand Hôtel, il s'était plaint au directeur (mon ami) qu'il n'eût pas hissé le fanion de Luxembourg au-dessus de la digue. Or, ce fanion étant moins connu et de moins d'usage que les drapeaux d'Angleterre ou d'Italie, il avait fallu plusieurs jours pour se le procurer, au vif mécontentement du jeune grand-duc. Je ne crus pas un mot de cette histoire, mais me promis, dès que j'irais à Balbec, d'interroger le directeur de l'hôtel de façon à m'assurer qu'elle était une invention pure. En attendant Saint-Loup, je demandai au patron du restaurant de me faire donner du pain. «Tout de suite, monsieur le baron.--Je ne suis pas baron, lui répondis-je.--Oh! pardon, monsieur le comte!» Je n'eus pas le temps de faire entendre une seconde protestation, après laquelle je fusse sûrement devenu «monsieur le marquis»; aussi vite qu'il l'avait annoncé, Saint-Loup réapparut dans l'entrée tenant à la main le grand manteau de vigogne du prince à qui je compris qu'il l'avait demandé pour me tenir chaud. Il me fit signe de loin de ne pas me déranger, il avança, il aurait fallu qu'on bougeât encore ma table ou que je changeasse de place pour qu'il pût s'asseoir. Dès qu'il entra dans la grande salle, il monta légèrement sur les banquettes de velours rouge qui en faisaient le tour en longeant le mur et où en dehors de moi n'étaient assis que trois ou quatre jeunes gens du Jockey, connaissances à lui qui n'avaient pu trouver place dans la petite salle. Entre les tables, des fils électriques étaient tendus à une certaine hauteur; sans s'y embarrasser Saint-Loup les sauta adroitement comme un cheval de course un obstacle; confus qu'elle s'exerçât uniquement pour moi et dans le but de m'éviter un mouvement bien simple, j'étais en même temps émerveillé de cette sûreté avec laquelle mon ami accomplissait cet exercice de voltige; et je n'étais pas le seul; car encore qu'ils l'eussent sans doute médiocrement goûté de la part d'un moins aristocratique et moins généreux client, le patron et les garçons restaient fascinés, comme des connaisseurs au pesage; un commis, comme paralysé, restait immobile avec un plat que des dîneurs attendaient à côté; et quand Saint-Loup, ayant à passer derrière ses amis, grimpa sur le rebord du dossier et s'y avança en équilibre, des applaudissements discrets éclatèrent dans le fond de la salle. Enfin arrivé à ma hauteur, il arrêta net son élan avec la précision d'un chef devant la tribune d'un souverain, et s'inclinant, me tendit avec un air de courtoisie et de soumission le manteau de vigogne, qu'aussitôt après, s'étant assis à côté de moi, sans que j'eusse eu un mouvement à faire, il arrangea, en châle léger et chaud, sur mes épaules.

--Dis-moi pendant que j'y pense, me dit Robert, mon oncle Charlus a quelque chose à te dire. Je lui ai promis que je t'enverrais chez lui demain soir.

--Justement j'allais te parler de lui. Mais demain soir je dîne chez ta tante Guermantes.

--Oui, il y a un gueuleton à tout casser, demain, chez Oriane. Je ne suis pas convié. Mais mon oncle Palamède voudrait que tu n'y ailles pas. Tu ne peux pas te décommander? En tout cas, va chez mon oncle Palamède après. Je crois qu'il tient à te voir. Voyons, tu peux bien y être vers onze heures. Onze heures, n'oublie pas, je me charge de le prévenir. Il est très susceptible. Si tu n'y vas pas, il t'en voudra. Et cela finit toujours de bonne heure chez Oriane. Si tu ne fais qu'y dîner, tu peux très bien être à onze heures chez mon oncle. Du reste, moi, il aurait fallu que je visse Oriane, pour mon poste au Maroc que je voudrais changer. Elle est si gentille pour ces choses-là et elle peut tout sur le général de Saint-Joseph de qui ça dépend. Mais ne lui en parle pas. J'ai dit un mot à la princesse de Parme, ça marchera tout seul. Ah! le Maroc, très intéressant. Il y aurait beaucoup à te parler. Hommes très fins là-bas. On sent la parité d'intelligence.

--Tu ne crois pas que les Allemands puissent aller jusqu'à la guerre à propos de cela?

--Non, cela les ennuie, et au fond c'est très juste. Mais l'empereur est pacifique. Ils nous font toujours croire qu'ils veulent la guerre pour nous forcer à céder. Cf. Poker. Le prince de Monaco, agent de Guillaume II, vient nous dire en confidence que l'Allemagne se jette sur nous si nous ne cédons pas. Alors nous cédons. Mais si nous ne cédions pas, il n'y aurait aucune espèce de guerre. Tu n'as qu'à penser quelle chose comique serait une guerre aujourd'hui. Ce serait plus catastrophique que le _Déluge_ et le _Götter Dämmerung_. Seulement cela durerait moins longtemps.