Chapter 51
On fit venir mon conducteur, qui me fit payer ma place et mon excédant de bagages jusqu'à Venise, et un vetturino qui, voyant que je n'avais pas le temps de discuter le prix de sa calèche, me demanda deux cents francs pour me conduire jusqu'à Pérouse. C'était cent francs par jour. Je lui comptai les deux cents francs et lui fis signer son reçu. Lorsque je le tins, je lui fis observer qu'il était encore plus bête que voleur, puisqu'il pouvait m'en demander quatre cents, et que j'aurais été obligé de les lui donner de même. Le vetturino comprit parfaitement la chose, et s'arracha les cheveux de désespoir; mais il n'y avait pas moyen de revenir sur le traité, il était signé.
Un quart d'heure après je roulais sur la route de Pérouse, établi carrément dans mon voiturin, et ayant mes deux carabiniers dans le cabriolet.
Le lendemain j'avais établi, à l'aide d'un vasistas qui communiquait de l'intérieur à l'extérieur, et de quelques bouteilles d'orviette qui étaient sorties pleines et rentrées vides, de si bonnes relations entre le cabriolet et l'intérieur, que mes carabiniers me proposèrent les premiers de faire une station dans la patrie du Pérugin. J'acceptai, sûr que j'étais par l'expérience que j'en avais faite à mon premier passage de retrouver là une des premières auberges d'Italie. Je donnait en conséquence l'ordre au vetturino de nous conduire à l'hôtel de la Poste.
Je m'attendais à ce que la vue de ma suite changerait quelque peu les dispositions de mon hôte; mais, au contraire, il vint à moi d'un pas plus leste et avec un visage plus gracieux encore que la première fois: c'est qu'en Italie ce sont surtout les idées qu'on reconduit aux frontières, et la considération d'un étranger s'accroît en raison du nombre de gendarmes dont il est escorté. J'eus donc le pas sur un Anglais qui avait eu l'imprudence d'arriver tout seul, et la meilleure chambre et le meilleur dîner de l'hôtel furent pour moi. Quant aux carabiniers qui, étaient vraiment d'excellens garçons je les recommandai à la cuisine.
L'hôte me servit lui-même à table, chose fort rare en Italie, où l'on n'aperçoit jamais le maître de l'auberge qu'au moment où il vous montre la carte; encore quelquefois s'épargne-t-il cette peine, et se contente-t-il de vous attendre, le chapeau à la main, près du marchepied de la voiture. Cette formalité a pour but de demander si sa seigneurie est contente, et sur sa réponse affirmative, de se recommander aux amis de son excellence.
Cependant que les voyageurs qui se trouveraient dans la position où je me trouvais fassent attention aux aubergistes qui les serviront eux-mêmes: tous, peut-être, ne rempliraient pas l'office d'écuyers tranchans avec des intentions aussi désintéressées que l'étaient celles de mon ami l'hôtelier de Pérouse, et quelques paroles imprudentes tombées entre le potage et le macaroni pourraient bien amener pour le dessert un surcroît de gendarmerie locale, avec invitation à l'illustre voyageur de se rendre à la prison de la ville ou de continuer sa route, ce qui n'empêcherait pas son excellence de payer le lit, comme je payai l'excédant de bagages.
Mais pour cette fois rien de pareil n'était à craindre: nous causâmes bien pendant le dîner, mais de toutes choses étrangères à la politique, et ce furent le Pérugin et Raphaël qui firent tous les frais de la conversation. Au dessert, mon hôte m'apporta l'affiche du théâtre.
--Qu'est cela? lui dis-je en souriant.
--La liste des pièces que représentent aujourd'hui les comédiens de l'archiduchesse Marie-Louise.
--Que voulez-vous que je fasse de ce papier si vous ne m'apportez pas des cigares avec?
--Je pensais que son excellence irait peut-être au spectacle.
--Certes, mon excellence irait très volontiers; mais je la crois tant soit peu empêchée de faire pour le moment ce que bon lui semble.
--Et par qui?
--Mais par les honorables carabiniers qu'elle mène à sa suite.
--Point du tout, ils sont aux ordres qu'elle voudra leur donner, et ils l'accompagneront où il lui plaira d'aller.
--Bah! vraiment?
--C'est donc la première fois que son excellence est arrêtée depuis qu'elle voyage en Italie? ajouta avec étonnement mon hôte.
--Je vous demande pardon, c'est la troisième (mon hôte s'inclina); mais, les deux premières, je n'ai pas eu le temps de faire d'études, vu que j'ai été relâché au bout d'une heure.
--Je présume que votre excellence est dans la disposition de donner à son escorte une bonne main convenable?
--Deux ou trois écus romains, pas davantage.
--Eh bien! mais alors votre excellence peut aller où elle voudra, elle paie comme un cardinal.
--Ah! ah! ah! fis-je, exprimant ma satisfaction sur trois tons différens.
--Et je vais prévenir les carabiniers.
L'hôte sortit.
Je jetai les yeux sur l'affiche, et je vis qu'on donnait l'_Assassin par Amour pour sa mère_. Diable! dis-je, c'eût été fâcheux de ne pas voir un pareil ouvrage. L'assassin par amour pour sa mère, ça doit être traduit du théâtre de Berquin ou de madame de Genlis. Quand cela devrait me coûter un écu de plus en bonne main, il faut que je voie la chose. En ce moment mes deux carabiniers entrèrent;--mon hôte les suivait par derrière, il s'arrêta sur la porte de ma chambre de manière à ce que sa figure moitié bonasse, moitié goguenarde, fût seule éclairée par la lumière de ma lampe, et annonça les carabiniers de son excellence. Quant à mes deux hommes, ils firent trois pas vers la table, s'arrêtant comme devant un de leurs officiers, tenant le chapeau de la main gauche, se frisant la moustache de la main droite, l'oeil tendre comme des mousquetaires armés, le jarret tendu comme des gardes-françaises à la parade.
--Ah ça! mes enfans, dis-je, prenant le premier la parole, j'ai pensé qu'il vous serait agréable, à vous qui n'allez pas souvent au spectacle, d'y aller ce soir.--Ils se regardèrent du coin de l'oeil.--En conséquence, je vais faire prendre une loge pour moi, deux parterres pour vous. Nous irons ensemble au théâtre; j'entrerai dans la loge, vous vous mettrez au dessous d'elle; cela vous convient-il?
--Oui, excellence, dirent mes deux hommes.
--Que l'un de vous aille donc me chercher une loge, tandis que l'autre me fera monter une frasque de vin. Mes carabiniers s'inclinèrent et sortirent.
--Eh bien? me dit mon hôte en rentrant.
--Eh bien! mon cher ami, je dis que vous connaissez mieux le pays que moi; vous en êtes?
--Oui, dit-il avec un air de satisfaction assaisonné d'un grain de suffisance; j'ai rendu, Dieu merci! quelques petits secours de ce genre, depuis quinze ans que je tiens l'hôtel de la Poste. Cela ne fait de tort à personne,--tout le monde, au contraire, s'en trouve bien,--voyageurs et carabiniers.
--Et maître d'hôtel, hein?
--Son excellence oublie que c'est le vetturino qui paie son dîner et son coucher, et que par conséquent je n'ai aucun intérêt...
--Oui, mais la bonne main...
--C'est l'affaire de mes domestiques.
Je me levai et m'inclinai à mon tour devant mon hôte. Ce qu'il venait de me dire était littéralement vrai. Le brave homme m'avait rendu service pour le plaisir de me le rendre.
Un quart d'heure après, mon messager rentra avec la clé de ma loge; je pris mon chapeau, mes gants, et je descendis l'escalier suivi par l'un de mes gardes; je trouvai l'autre à dix pas de la porte: dès qu'il m'aperçut, il se mit en route, de sorte que nous nous avancions dans la rue du Cours échelonnés sur trois de hauteur. Au bout de dix minutes, j'étais installé dans ma loge, et mes deux carabiniers dans le parterre.
D'après le titre de l'ouvrage, j'étais venu dans l'intention de rire de la pièce et des acteurs: je fus donc assez étonné de me sentir pris, dès les premières scènes, par une exposition attachante. Je reconnus alors à travers la traduction italienne _le faire_ allemand; je ne m'étais pas trompé: j'assistais à une pièce d'Iffland.
Au second acte, le rôle principal se développa; celui qui le remplissait était un beau jeune homme de vingt-huit à trente ans, ayant dans son jeu beaucoup de la mélancolie et de la grâce de celui de Lockroy. Depuis que j'étais en Italie, je n'avais rien vu qui se rapprochât autant de notre théâtre que la composition et l'exécution scénique de cet homme. Je cherchai son nom sur l'affiche. Il s'appelait Colomberti.
Lorsque le spectacle fut terminé, je lui écrivis trois lignes au crayon. Je lui disais que, s'il n'avait rien de mieux à faire, je le priais de venir recevoir, dans la loge no. 20, les complimens d'un Français qui ne pouvait les lui porter au théâtre, et je signai.
Cela était d'autant plus facile qu'en Italie la toile se baisse sans que pour cela les spectateurs évacuent la salle, les conversations commencées continuent, les visites en train s'achèvent; et, une heure après le spectacle, il y a encore quelquefois quinze ou vingt loges habitées.
Colomberti vint donc au bout d'un quart d'heure; il avait à peine pris le temps de changer de costume; il connaissait mon nom et avait même traduit _Charles VII_, il accourut donc, selon la coutume italienne, les bras et le visage ouverts. Il était venu à Paris en 1830, y avait étudié notre théâtre, le connaissait parfaitement et venait d'avoir un succès immense dans _Elle est folle_.
Nous causâmes long-temps de Scribe, qui est l'homme à la mode en Italie comme en France; quant à moi, j'aurais cru que son talent, plein d'esprit et de finesse locale, perdrait beaucoup au milieu d'un pays et d'une société étrangère. Mais point; Colomberti me raconta quelques uns de ses petits chefs-d'oeuvre, et je vis qu'il y restait encore, en dépouillant le style et les mots, une habileté de construction qui leur conservait dans une autre langue, sinon leur couleur, du moins leur intérêt. Les directeurs de théâtre ont si bien compris cela qu'ils mettent, comme nous l'avons dit, toutes les pièces sous le nom de notre illustre confrère, ce qui a bien aussi quelquefois son inconvénient.
Après avoir passé en revue à peu près toute notre littérature moderne, Colomberti revint à moi. Il me dit que mes ouvrages étaient défendus depuis Pérouse jusqu'à Terracine, et depuis Piombino jusqu'à Ancône. Puis il s'étonna que, dans un pays où ne pouvaient entrer mes oeuvres, je voyageasse aussi librement. Je lui montrai alors de ma loge mes deux carabiniers debout au parterre. Colomberti eut un mouvement de physionomie d'un comique admirable.
Je pris congé de lui en lui souhaitant toutes sortes de succès, qu'il est homme à obtenir, et dix minutes après nous rentrâmes à l'hôtel, moi et mes carabiniers, dans le même ordre que nous étions sortis.
Le lendemain, nous nous mîmes en route au point du jour. Vers les onze heures, nous aperçûmes le lac de Trasimeno. A midi nous atteignîmes la frontière.
Il n'y a si bonne compagnie qu'il ne faille quitter, disait le roi Dagobert à ses chiens. Quant à moi, le moment était venu de me séparer de la meute pontificale. La voiture s'arrêta juste au milieu de la ligne qui sépare la Toscane des États romains. Mes deux carabiniers descendirent tous deux, mirent le chapeau à la main, et tandis que l'un me montrait la limite des deux territoires, l'autre me lisait l'avis ministériel qui me condamnait à cinq ans de galères si jamais il me reprenait la fantaisie de mettre le pied sur les terres de Sa Sainteté. Je lui donnai quatre écus pour sa peine, à la charge cependant d'en remettre deux à son camarade; et chacun de nous reprit sa route, eux enchantés de moi, moi débarrassé d'eux.
Le lendemain soir j'arrivai dans la ville de Florence.
Quatre jours après, je reçus une réponse du marquis de Tallenay. Le pape avait été extrêmement peiné de ce qui venait de m'arriver, et avait eu la bonté de se faire rendre compte, à l'instant même des causes de mon arrestation.
Voici ce qui était arrivé:
Au moment de mon départ de Paris, quelque Soval romain avait écrit que M. Alexandre Dumas, ex-vice-président du comité des récompenses nationales, membre du comité polonais, et de plus auteur d'_Antony_, d'_Angèle_, de _Teresa_ et d'une foule d'autres pièces non moins incendiaires, était sur le point de partir, avec une mission de la vente parisienne, pour révolutionner Rome. En conséquence, ordre avait été donné à l'instant même de ne pas laisser passer la frontière romaine à M. Alexandre Dumas, et, s'il la passait par hasard, de le reconduire en toute hâte de l'autre côté.
Malheureusement, comme on m'attendait par la route de Sienne, l'ordre fut échelonné sur la susdite route.
Mais, comme on l'a vu, j'arrivai par la route de Pérouse, ce qui fit qu'on me laissa tranquillement passer.
A mon arrivée à Rome, on rendit compte à la police de mon arrivée: la police donna ordre de me surveiller; mais comme je ne commis pendant le séjour que je fis dans la capitale des États pontificaux aucun attentat, ni contre la morale, ni contre la religion, ni contre la politique, on pensa que je valais probablement mieux que la réputation que l'on m'avait faite, et l'on me laissa tranquille, mais sans cependant avoir la précaution de révoquer l'ordre donné.
C'était cette négligence dont je devais être victime au départ, et dont j'étais seulement victime au retour.
Cette explication était accompagnée d'une nouvelle invitation de Sa Sainteté de revenir à Rome, et de l'assurance que l'ordre avait été donné de m'en ouvrir les portes à deux battans.
Et voilà comment, en partant pour Venise, j'étais arrivé à Florence.
ALEXANDRE DUMAS.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES.
PREMIÈRE PARTIE.
INTRODUCTION
I. Osmin et Zaïda II. Les Chevaux spectres III. Chiaja IV. Toledo V. Otello VI. Forcella VII. Suite VIII. Grand Gala IX. Le Lazzarone X. Le Lazzarone et l'Anglais XI. Le roi Nasone XII. Anecdotes XIII. La Bête noire du roi Nasone XIV. Anecdotes XV. Les Vardarelli XVI. La Jettatura XVII. Le Prince de ... XVIII. Le Combat XIX. La Bénédiction paternelle XX. Saint Janvier, martyr de l'Église XXI. Saint Janvier et sa Cour XXII. Le Miracle XXIII. Saint Antoine usurpateur XXIV. Le Capucin de Resina XXV. Saint Joseph
DEUXIÈME PARTIE.
I. La villa Giordani II. Le Môle III. Le Tombeau de Virgile IV. La grotte de Pouzzoles.--La grotte du Chien V. La Place du Marché VI. Église del Carmine VII. Le Mariage sur l'échafaud VIII. Pouzzoles IX. Le Tartare et les Champs-Élysées X. Le Golfe de Baïa XI. Un courant d'air à Naples.--Les Églises de Naples XII. Une visite à Herculanum et à Pompeïa XIII. La rue des Tombeaux XIV. Petites Affiches XV. Maison du Faune XVI. La grande Mosaïque XVII. Visite au Musée de Naples XVIII. La Bête noire du roi Ferdinand XIX. L'Auberge de Sainte-Agathe XX. Les Héritiers d'un grand Homme XXI. Route de Rome XXII. Gasparone XXIII. Une visite à sa sainteté le pape Grégoire XVI XXIV. Comment en partant pour Venise on arrive à Florence