Le corricolo

Chapter 48

Chapter 483,851 wordsPublic domain

Hélas! Capoue est de nos jours un de ces noms menteurs comme nous en ont tant légués les menteurs historiens de Rome; cependant il faut le dire, aux ruines qui existent encore, il est facile de voir de quelle importance était cette fameuse ville qui, selon Tite-Live, fut le tombeau de la gloire d'Annibal. Capoue, cette ville de la Campanie, dont la civilisation étrusque avait de cinq cents ans devancé la civilisation de Rome, et que Rome, la grande jalouseuse de toutes les gloires, traita comme Carthage, avait un magnifique amphithéâtre dont on peut encore admirer les ruines; car ce fut Capoue, la ville civilisée par excellence, qui inventa les combats de gladiateurs. D'où venait cette férocité instinctive aux féroces habitans de la Campanie? de l'excès des voluptés mêmes. Quand on est blasé sur les plaisirs doux et humains, il faut bien inventer d'autres plaisirs cruels et sanglans. Cicéron, qui, en sa qualité d'avocat, n'était jamais embarrassé de répondre par un paradoxe ou par une antithèse à une question quelconque, dit que c'était la fertilité du sol qui faisait la férocité des habitans. En tous cas, les Romains se chargèrent de faire oublier par des cruautés plus grandes toutes les cruautés qu'avaient pu commettre les Campaniens. Capoue, prise par eux, fut livrée au pillage, un peu démolie et beaucoup brûlée; ses habitans, réduits en esclavage, furent vendus à l'encan sur ses places publiques; enfin, ses sénateurs furent battus de verges et décapités. Il est vrai, à ce que dit le doux et bon Cicéron, que c'était une action commandée par la prudence, et non par l'amour du sang:--_Non crudelitate, sed consilio_.--Ajoutons qu'un des reproches de mollesse que firent les Romains aux Capouans fut d'avoir inventé le velarium, grande toile suspendue au dessus des cirques et des théâtres pour garantir les spectateurs du soleil; il est vrai que les Romains, s'apercevant bientôt à leur tour que mieux valait être à l'ombre qu'au soleil, adoptèrent le susdit velarium, si fort reproché à ces pauvres Campaniens.--Voir Suétone, article NÉRON.

Il y a un souvenir qu'éveillé encore tout naturellement Capoue: c'est celui d'Annibal. On trouve de par le monde historique une malheureuse. phrase de Florus, qui dit, à propos du héros de Cannes, de la Trebbia et de Thrasimène: _Cum victoria posset uti, frui maluit_; c'est-à-dire: Lorsqu'il pouvait user de sa victoire, il aima mieux en jouir. C'est un fort joli concetti antique, nous n'en disconvenons pas; mais, nous en sommes bien sûr, son auteur, en l'écrivant, ne comprenait pas toute la portée qu'il devait avoir. En effet, ce malheureux concetti a été pour Annibal ce que les deux fameuses chansons de M. de La Palisse et de M. de Marlborough ont été pour les deux grands capitaines de ce nom. Annibal, accusé de s'être endormi dans les délices, a été déshonoré à tout jamais.

Mais ce qu'il y a surtout de remarquable, ce sont les attaques de nos professeurs de collége, contre le fils d'Amilcar, à l'endroit de cette malheureuse Capoue; comme ils traitent ce fainéant d'Annibal; comme ils méprisent ce pauvre héros; comme à sa place ils auraient marché sur Rome; comme ils auraient pris Rome; comme ils auraient fait disparaître Rome de la surface de la terre! Il n'y a pas jusqu'à mon pauvre précepteur, un bon et excellent abbé, qui, à part les férules qu'il nous donnait, n'aurait pas voulu faire de mal à un enfant, qui n'eût établi son plan de campagne pour marcher sur Rome. Quand nous en étions à ce malheureux passage de Florus, il tirait son plan de sa bibliothèque, l'étendait sur notre table d'étude, faisait un compas de ses deux doigts, et nous montrait comme c'était chose facile que de s'emparer de la ville éternelle. Ah! s'il eût été à la place d'Annibal!

Il est vrai qu'il y a un autre abbé, et celui-là s'appelle l'abbé de Montesquieu, qui prétend qu'Annibal n'a fait qu'une halte de quelques jours pour reposer son armée, fatiguée par une marche de huit cents lieues et par trois victoires successives, ce qui équivaut presque à une défaite. Il est vrai encore qu'il y a d'autres esprits intelligens qui ont été chercher à Carthage même le secret de la temporisation d'Annibal, et qui ont vu que là, comme partout, il y avait de petits rhéteurs qui faisaient la guerre au grand général, des robes qui morigénaient la cuirasse, des plumes qui calomniaient l'épée. Annibal demandait des secours à cor et à cri. Rome était perdue, disait-il, l'Italie était à lui si on lui envoyait des secours. Mais on lui répondait, ou plutôt les rhéteurs répondaient à ses messages, car à lui ils n'eussent, selon toute probabilité, pas osé répondre; les rhéteurs répondaient donc: «Ou Annibal est vainqueur, ou Annibal est vaincu. S'il est vainqueur, il est inutile de lui envoyer des secours; s'il est vaincu, il faut le rappeler.»

C'est à peu près ce que l'on répondait à Bonaparte quand, lui aussi, s'endormait dans les délices du Caire, où il avait à lutter contre une insurrection tous les huit jours, et contre la peste deux fois par an. Mais Bonaparte avait affaire au directoire français et non au sénat carthaginois. Bonaparte répondit en traversant, lui troisième, la Méditerranée, et en venant faire le 18 brumaire.

Il y a encore, il faut le dire, entre ces deux opinions qui divisent en deux cette grande question historique, de savoir si Annibal est resté des mois à Capoue ou s'il n'y a fait qu'une halte de quelques jours, une troisième opinion qui prétend qu'Annibal n'y a jamais mis le pied.

Cette opinion pourrait bien être la vraie.

Cela me rappelle que les Romains, les incrédules s'entend, disent qu'il y a deux hommes qui ne sont jamais venus à Rome. Ces deux hommes, selon eux, sont l'apôtre saint Pierre et le président Dupaty.

Comme nous eussions fort mal dîné, et que, selon toute probabilité, nous n'eussions pas dormi du tout dans la ville des délices, nous partîmes, après avoir visité l'amphithéâtre et les quelques ruines qui l'entourent, pour la moderne Capoue.

La moderne Capoue est une fort jolie ville, selon Vauban, Montecuculli et Folard; elle est muraillée, bastionnée et poternée, elle a des lunes, des demi-lunes, des chemins de ronde, tout cela donnant sur un beau paysage, avec un horizon de montagnes d'un côté, et la mer de l'autre. Au reste, peu de choses à voir, excepté la cathédrale, soutenue presque entièrement par des colonnes enlevées à l'ancien amphithéâtre.

En sortant de Capoue, nous rencontrâmes un premier fleuve, que je crois être le Volturne: pardon, messieurs les savans, si je me trompe, je n'ai sous les yeux ni mes albums qui sont à Florence, ni mes cartes qui sont rue du Gazomètre, et que je serais obligé d'y aller chercher, ce qui n'en vaut pas la peine; et un second fleuve qui est à coup sûr le Garigliano, c'est-à-dire l'ancien Liris.

Nous traversâmes ce fleuve poétique de la façon la moins poétique de la terre. On nous mit, nous, nos chevaux et notre voiture, dans un bac, et on nous fit filer le long d'une corde, si bien que nous nous trouvâmes de l'autre côté au bout de cinq minutes. Notre passeur, au reste, était désolé; on méditait un pont en fil de fer,--un pont de fil de fer sur le Liris!

Pourquoi pas? on va bien du Pirée à Athènes en omnibus; et l'on remonte bien l'Euphrate en bateau à vapeur.

Au reste, c'est, on se le rappelle, sur les bords du Garigliano que notre armée fut défaite par Gonzalve, ce qui fait que Brantôme, redevenant Français un instant, après avoir passé, il y a trois cents ans, le Liris, au même endroit où nous venons de le passer nous-mêmes, s'écrie:

«Hélas! j'ai veu ces lieux là dernier, et mesme le Gariglian, et c'estait male tard, à soleil couchant, que les ombres et les masnes commencent à se paroistre comme fantosmes, plustôt qu'aux autres heures du jour, où il me sembloit que les asmes généreuses de ces braves François là morts s'eslevoient sur la terre et me parloient, et quasi me répondoient sur les plaintes que je leur faisois de leur combat et de leur mort.»

Nous touchions à la voie Appienne, là plus belle des voies antiques, celle sur laquelle les Romains qui avaient quelque prescience de l'endroit où ils mourraient, ordonnaient de placer leurs tombeaux. Elle existait du temps de la république. César, Auguste, Vespasien, Domitien, Nerva, Trajan et Théodoric la réparèrent successivement.

Arrivés où nous nous trouvions, elle s'élançait vers Bénévent, et s'en allait mourir à Brindes: ce fut cette route qu'Horace suivit dans son poétique voyage.

Nous traversions les souvenirs antiques, marchant en plein sur l'histoire et sur la fable, coudoyant à chaque pas Tacite et Horace. Notre postillon (un postillon romain ou napolitain pourrait parfaitement être reçu, soit dit en passant, à l'Académie des inscriptions et belles-lettres) nous apprit que quelques ruines, sur lesquelles nous allions sautillant de décombres en décombres, étaient l'ancienne Minturnes.

--Ainsi, les marais que l'on aperçoit d'ici? demandai-je en étendant le bras dans la direction de la route de San-Germano.

--Sont ceux où se cacha Marius, répondit mon postillon.

Je lui donnai deux pauli.

C'est au même endroit à peu près où Marius se cacha, que Cicéron fut tué et Conradin trahi.

Nous avons raconté ailleurs comment l'orateur antique et le jeune héros du moyen-âge étaient morts.

Nous allâmes dîner à Mola; on nous conduisit dans une grande salle dont toutes les fenêtres étaient fermées pour maintenir la fraîcheur de l'air; puis tout à coup, comme étendus dans de bonnes chaises nous nous éventions avec nos mouchoirs, le garçon ouvrit une de ces fenêtres.

Il est impossible d'exprimer la magie du paysage que cette espèce de lanterne magique venait de dévoiler à nos yeux. Nous plongions sur ce golfe si calme qu'il semblait un miroir d'azur, et de l'autre côté, s'avançant jusqu'à l'extrémité du promontoire, nous apercevions Gaëte, Gaëte, célèbre par ses vergers d'orangers, ses deux siéges soutenus, l'un en 1501, l'autre en 1806, et surtout par ses femmes blondes.

C'est une fille de Gaëte qui servit de modèle au Tasse pour le portrait d'Armide.

Pardon, nous oublions encore une des célébrités de Gaëte. C'est sur son rivage que Scipion et Lélius s'amusaient à faire des ricochets, comme plus tard Auguste s'amusait à jouer aux noix avec les petits polissons de Rome.

Après le dîner, nous allâmes faire une promenade jusqu'à Castellone de Gaëte, l'ancienne Formies, dont une portion des murs, plus une porte, existent encore. C'est entre ces deux bourgs qu'était située une des villas de Cicéron; c'est de cette villa qu'il fuyait, caché dans sa litière, lorsqu'il fut rejoint par le tribun Popilius, dont il avait été l'avocat, qui lui coupa la tête et les mains, en manière de reconnaissance; il est probable que si Popilius a eu pendant le reste de sa vie quelque autre procès, le tribunal aura été forcé de lui nommer un défenseur d'office.

L'emplacement où était, selon toutes les probabilités, située cette villa, fait partie aujourd'hui de la propriété du prince de Caposele.

Une autre tradition veut qu'une source qui coule dans la même propriété soit la fameuse fontaine Artacia, près de laquelle Ulysse rencontra la fille d'Antiphate, roi des Lestrigons, laquelle allait, comme une simple mortelle, y puiser une cruche d'eau.

La voiture nous suivait par derrière; nous n'eûmes donc qu'à nous y réinstaller, lorsque nous eûmes vu tout ce que nous voulions voir, et nous repartîmes; une demi-heure après nous étions à Ytry, patrie du fameux Fra Diavolo, si célèbre en Campanie, et surtout à l'Opéra-Comique.

Fra Diavolo était un brave homme de curé, disant son bréviaire comme un autre, confessant tant bien que mal les voleurs des environs, qui venaient lui conter leurs petites peccadilles, et dont il se faisait des amis en ne les abîmant pas trop de pénitences, lorsqu'un beau matin, quand il fut question de nommer Joseph Napoléon roi de Naples, l'envie lui prit de s'opposer à cette nomination. En conséquence, sans changer de costume, il passa une paire de pistolets à sa ceinture, pendit un sabre par dessus sa soutane, prit une carabine qu'il avait trouvée dans le presbytère et qui lui venait de son prédécesseur, et, faisant appel à ses ouailles, au nombre desquelles, comme nous l'avons dit, était bon nombre de brigands, il se mit en campagne, gardant les défilés de Fondi, et égorgeant tous les Français isolés qui y passaient. Ces exploits firent bientôt si grand bruit, que l'écho en alla retentir à Palerme, où étaient à cette époque Ferdinand et Caroline; leurs augustes majestés invitèrent alors Fra Diavolo à les aller voir, et, comme il se hâta de se rendre à cette gracieuse invitation, elles lui conférèrent le grade de capitaine. Fra Diavolo revint à Ytry investi de cette nouvelle dignité; mais cette nouvelle dignité ne lui porta point bonheur. Masséna, après avoir pris Gaëte, ordonna une battue générale dans les environs: Fra Diavolo fut pris avec deux cents hommes de sa bande à peu près; ses deux cents compagnons furent incontinent pendus aux arbres de la route. Mais comme les Napolitains niaient que Fra Diavolo qui, selon leur opinion, à eux, opinion que justifie le nom qu'ils lui avaient donné de frère Diable, avait mille ressources de magie à son service; comme les Napolitains, dis-je, niaient que Fra Diavolo eût été assez imprudent pour se laisser prendre, on conduisit l'ex-curé à Naples, on le promena pendant trois jours dans les rues de la capitale, après quoi on lui trancha la tête sur la place du Marché-Neuf.

Tout cela ne fit point que, pendant tout le règne de Joseph et de Murat, les esprits forts ne niassent la mort de Fra Diavolo.

Qu'une illustration moderne ne nous fasse point perdre de vue un souvenir antique. Ytry est l'ancienne _Urbs Mamurrarum_ d'Horace; c'est là que Muréna lui prêta sa maison et Capiton sa cuisine:

Muraena praebente domum, Capitone culinam.

Nous nous arrêtâmes à Ytri. Je me rappelais la nuit qu'à mon premier voyage j'avais passée à Terracine, nuit terrible parmi les terribles nuits que j'ai subies en Italie. Je me rappelais ces malheureux lits recouverts de serge verte, dans lesquels nous nous étions tournés et retournés six heures, sans pouvoir arriver à fermer l'oeil une seule minute. Il est vrai que, l'esprit exalté par la menace éternelle d'un seul et même danger, j'avais, à force de chercher, trouvé un costume de nuit qui me mettait à peu près à l'abri des puces: c'était un pantalon à pied aux coutures serrées et pressant la taille, une chemise qui s'ouvrait juste pour laisser passer la tête, et qui se refermait hermétiquement au col, enfin, des gants sur lesquels se boutonnaient mes manchettes: moyennant cette précaution, le visage seul restait exposé, et j'ai remarqué que la puce, comme le lion, respecte le visage de l'homme. Restait, il est vrai, la punaise qui ne respecte rien; mais, au lieu de deux races ennemies, ce n'était plus qu'une seule à combattre.

Encore une fois, défiez-vous, non pas des fièvres des marais Pontins que tout le monde vous signale, mais de leurs puces et de leurs punaises dont personne ne parle.

Le lendemain matin, nous nous abordâmes, Jadin et moi, en disant que nous aurions aussi bien fait de coucher à Terracine.

A l'une des descentes de la route de Fondi, notre postillon s'arrêta et nous raconta que nous étions juste à l'endroit où le _fameux poète français Esménard_ s'était tué en tombant de voiture.

En général, les Italiens ne nous abîment pas de louanges; on peut même dire que, dans leur étroit patriotisme, patriotisme de clocher, dernier reste de l'orgueil des petites républiques, ils sont presque toujours injustes pour les autres nations; mais comme toute curiosité vaut une rétribution quelconque, et que cette rétribution est variable selon le plus ou le moins d'intérêt que présente la susdite curiosité, notre postillon avait pensé que la curiosité et par conséquent la rétribution seraient plus grandes, s'il faisait d'Esménard un poète de premier ordre.

La ville de Fondi, que saint Thomas choisit pour y établir une classe, et dans laquelle il fit ce miracle d'horticulture, de planter par la tête un oranger qui prit racine et qu'on montre encore, est aujourd'hui un pauvre et bien misérable bourg. Le fameux corsaire Barberousse, qu'il ne faut pas confondre avec l'empereur Barberousse, le souverain des légendes rhénanes, furieux de n'avoir pu enlever la belle Julie Gonzaga, veuve de Vespasien Colonne et comtesse de Fondi, dont il comptait faire cadeau à Soliman II, brûla la ville. Depuis ce temps-là la pauvre cité n'a pu se remettre de cet accident, et la main de feu du terrible pirate est encore empreinte sur la ville moderne.

Deux heures après nous étions à Terracine.

Terracine est bien encore, en venant de Naples surtout, l'éclatante Axur dont parle Horace:

Impositum saxis latè candentibus Anxur,

avec son gigantesque rocher qui fut sa base de toutes les époques, et les restes de son palais de Théodoric, qui ne la couronne que depuis le cinquième siècle seulement. Comme il n'était que midi, et que j'avais quelques recherches à faire à Terracine, nous nous arrêtâmes à l'auberge où nous nous étions arrêtés en venant, la seule au reste qui soit, je crois, dans toute la ville.

Dix minutes après notre arrivée, nous étions déjà en route, Jadin pour gravir la montagne couverte de ses ruines gothiques, et moi pour courir au bord de la mer, où l'on retrouve encore des vestiges du port, qui, selon toute probabilité, remonte au temps de la république.

En revenant, j'entrai dans la cathédrale. Quelques belles colonnes de marbre blanc qui viennent d'un temple d'Apollon la rendent assez remarquable.

En entrant à l'hôtel, j'avais demandé s'il n'existait pas quelque histoire de Mastrilla. On n'a peut-être pas oublié le nom de ce fameux bandit, que Padre Rocco appela si heureusement à son secours, à propos de l'éclairage de Naples, et de cette fameuse histoire de saint Joseph que l'on nous a tant reprochée.

L'histoire de Mastrilla se trouvait renfermée dans une espèce de complainte à peu près intraduisible, que l'on me procura à grand'peine, mais dont à la honte de mon imagination, je l'avoue, je ne pus rien tirer.

Alors force me fut de me borner aux traditions orales, et de me mettre en quête des rapsodes, qui pouvaient, fragment par fragment, me raconter l'Iliade de cet autre Achille.

Les rapsodes me tinrent jusqu'à sept heures du soir à me conter des rapsodies qui n'étaient que les différens couplets de la complainte, séparés au lieu d'être réunis.

Nous avions passé notre journée à la recherche de l'insaisissable Mastrilla. La journée était perdue, ce qui n'était pas un grand malheur; mais ce qui compliquait notre situation, c'est qu'il fallait ou passer la nuit à Terracine, et l'on sait quelle terreur nous inspirait cette station, ou traverser les marais Pontins pendant l'obscurité. En restant à Terracine, nous étions sûrs d'être dévorés par les puces et par les punaises; en traversant les marais Pontins, nous risquions d'être dévalisés par les voleurs. Nous balançâmes un instant, puis nous nous décidâmes à traverser les marais Pontins.

Nous fîmes mettre les chevaux, à huit heures du soir; il faisait un clair de lune magnifique: nous chargeâmes nos fusils, nous montâmes, Jadin et moi, sur le siége de la voiture, et nous partîmes d'un assez bon train.

Les marais Pontins commencent en sortant de Terracine, et presque aussitôt le pays prend un caractère de tristesse particulière, que ne contribuent pas peu, sans doute, à lui donner, aux yeux des voyageurs, la crainte de la fièvre, qu'on y rencontre certainement, et celle des voleurs, qui vous y attendent peut-être. La route, tracée au beau travers du pays, s'étend par une ligne parfaitement droite, qu'accompagne de chaque côté un canal destiné à l'écoulement des eaux. Malheureusement, à ce qu'on assure, ces eaux, se trouvant au dessous du niveau de la mer, ne peuvent s'écouler dans la Méditerranée. Au delà du canal est un terrain mouvant et planté de grands roseaux.

Cette vaste solitude, où Pline comptait autrefois jusqu'à vingt-trois villes, n'offre pas aujourd'hui, à part les relais de poste, une seule habitation. Comme dans les Maremmes toscanes, une fièvre dévorante tuerait, en moins d'une année, l'imprudent qui oserait s'y fixer. Les voleurs qui l'exploitent ne font eux-mêmes qu'y passer, et, aussitôt leurs expéditions finies, ils se retirent dans les montagnes de Piperno, leur véritable domicile.

A mesure que nous avancions, le pays prenait un caractère de plus en plus mélancolique; et comme si nos chevaux et notre postillon eussent partagé l'inquiétude que sa mauvaise réputation pouvait inspirer, ils redoublaient, les uns de vitesse, l'autre de coups.

Après une heure et demie à peu près, nous aperçûmes à notre droite un grand feu qui jetait une lueur d'incendie à cent pas autour de lui; ce ne pouvaient être des voleurs, car, par cette imprudence, ils se fussent dénoncés eux-mêmes: nous demandâmes à notre postillon ce que c'était que ce feu; il nous répondit que c'était le relais de poste.

En effet, à mesure que nous avancions, nous apercevions à la lueur de la flamme une espèce de masure, et adossés aux murailles de cette masure, éclairés par le reflet du foyer, cinq ou six hommes immobiles et enveloppés de leurs manteaux. A notre approche et au bruit du fouet de notre postillon, deux se détachèrent du groupe, et montant eux-mêmes à cheval, ils prirent en main une espèce de lance et disparurent. Les autres continuèrent à se chauffer.

Arrivé en face du hangar, notre postillon s'arrêta, et, à peine arrêté, détela ses chevaux, demanda le prix de sa course, ainsi que la bonne main qui en était l'accompagnement obligé, et, sautant sur un de ses deux chevaux aussitôt qu'il les eut reçus, il tourna bride et repartit au galop. Au reste, ses chevaux étaient si bien habitués à ce retour précipité qu'il n'eut pas même besoin d'employer le fouet comme il avait fait en venant: on eût dit que ces animaux, partageant les inquiétudes de l'homme, avaient hâte de fuir ces contrées méphitiques et cet air pestilentiel.

Cependant nous étions restés au milieu de la route avec notre voiture dételée; et comme nous ne voyions s'avancer aucun quadrupède, comme pas un seul de ces bipèdes grelottans et accroupis autour du feu ne bougeait de sa place, je me décidai, voyant qu'ils ne venaient pas à moi, à aller à eux. En conséquence, je descendis de mon siége, je jetai mon fusil en bandouillère sur mon épaule et je m'avançai vers la masure.

Ils me laissèrent approcher sans faire un mouvement.

En m'approchant je les regardais: ce n'étaient pas des hommes, c'étaient des spectres.

Ces malheureux, avec leur teint hâve, leurs membres frissonnans, leurs dents qui se choquaient, étaient hideux à voir; le mieux portant des quatre eût pu poser pour une effrayante statue de la Fièvre.

Je les considérai un instant, oubliant pourquoi je m'étais approché d'eux; puis, par un retour égoïste sur moi-même, je pensai que j'étais moi-même au milieu de ces marais dont les émanations les avaient faits tels qu'ils étaient.

--Et les chevaux? demandai-je.

--Écoutez, me répondit l'un d'eux, les voilà.

En effet, on entendait un piétinement qui allait se rapprochant, puis un hennissement sauvage, puis, mêlés à ce bruit confus, des juremens et des blasphèmes.

Bientôt les hommes qui s'étaient éloignés avec des lances reparurent chassant devant eux une douzaine de petits chevaux, ardens, sauvages, fougueux, et qui semblaient souffler la flamme par les naseaux.

Aussitôt les quatre fiévreux se levèrent, se jetèrent au milieu du troupeau étrange, saisirent chacun un cheval par la longe qu'il traînait, lui passèrent, malgré sa résistance, un misérable harnais, et, tout en me criant: «Remontez, remontez,» poussèrent l'attelage récalcitrant vers la voiture.