Le corricolo

Chapter 47

Chapter 473,695 wordsPublic domain

--Et on n'y allait pas de main morte, je vous en réponds; si bien qu'un jour que la correction m'avait paru un peu rude, je plantai là mon collége et mes maîtres, et je me sauvai au bout du monde, en Pouille, en Calabre, dans les Abruzzes, que sais-je? J'ai erré de vallée en vallée, de montagne en montagne; j'ai souffert le froid et la faim. Je suis tombé dans les mains des brigands qui m'ont forcé à être des leurs. Mais à travers tous mes voyages, au milieu de tous mes malheurs, si je pouvais me procurer un crayon ou des pinceaux, si je pouvais jeter sur le papier ou sur la toile tout ce qui me passait par le cerveau, tout ce qui frappait mes regards, j'oubliais mes chagrins et ma misère, je ne pleurais plus que de joie, et je tombais à genoux pour bénir Dieu, qui m'avait donné des yeux pour admirer la nature, un coeur pour en sentir les merveilles, une main pour en retracer les beautés.

--Mon Dieu, que votre état doit être sublime: interrompit le pauvre paysan, animé par le feu de l'artiste.

--Enfin, je revins à Naples, continua le jeune homme. Mon père était mort; ma soeur aînée avait épousé Fracanzani, un peintre de talent et de coeur, que la fortune avait traité presque aussi mal que mon père et mon oncle. On dirait que l'indigence est devenue pour nous autres une tradition de famille. Je me mis à travailler nuit et jour pour aider mon beau-frère. Vains efforts! les marchands me jetaient au nez mes paysages, ou bien le prix que j'en retirais ne suffisait pas pour acheter mes brosses et mes couleurs. On m'appelait, comme par mépris, Salvatoriello, et pourtant, j'en jure Dieu, on me nommera un jour Salvator! Découragé, avili, dévoré de chagrin et de fièvre, j'allais succomber à mon désespoir, lorsque celui dont je porte le nom a daigné me sauver par un miracle.

Je venais de vendre un tableau au plus juif de mes brocanteurs. Le malheureux me reprochait encore les quelques sous qu'il m'avait donnés pour prix de mon oeuvre, lorsqu'un beau carrosse armorié s'arrête tout à coup devant sa boutique. La portière s'ouvre, et un personnage d'un noble aspect, d'une tournure imposante, fait signe au revendeur, et demande à voir le tableau qu'on vient d'exposer à l'étalage. Tandis que le marchand se confond en révérences, caché derrière les roues de la voiture, je ne perds pas un mot de leur entretien.

--Quel est le sujet de ce tableau? demandait le cavalier en prenant la toile des mains du brocanteur.

--Vous le voyez, Excellence, c'est une Agar dans le désert.

--Je n'ai jamais rien vu de si profondément senti, répliqua tout haut le cavalier, et quel prix demandes-tu de cet ouvrage?

--Monseigneur, c'est vingt... c'est vingt-cinq ducats tout au juste: c'est le prix qu'il m'a coûté.

J'avais envie de l'étrangler de mes mains.

--Vingt-cinq ducats! reprit le cavalier, mais c'est pour rien: je l'achète. Et quel en est l'auteur?

--L'auteur, Excellence, balbutia le marchand; mais qu'est-ce que cela fait, l'auteur, à votre Excellence?

--Comment! qu'est-ce que cela me fait, imbécile?

--Monseigneur, le marché est conclu, et, quel que soit le nom de l'auteur, il n'y a plus à s'en dédire.

--Voici tes vingt-cinq ducats, maraud, parleras-tu maintenant?

--L'auteur, Excellence, est un tout jeune homme, qui s'appelle Salvatoriello.

--Eh bien! tu diras à ce jeune homme, de ma part, que, lorsqu'il aura des tableaux à vendre, il vienne chez le cavalier Lanfranco; je les lui achèterai au prix qu'il en voudra; car je le dis en vérité, sur mon honneur et sur mon âme, ce petit Salvator est un grand peintre.

Ce peu de mots m'a rendu mon courage; j'ai quitté Naples, mon ingrate patrie, puisque nul n'est prophète chez soi, et je me suis traîné pas à pas jusqu'ici, les pieds brisés, l'estomac vidé, les vêtemens en lambeaux, mais le coeur rempli de foi et d'espoir. Il ne me reste plus qu'une demi piastre pour arriver jusqu'à Rome; mais Rome, c'est mon pays désormais; Rome, c'est la fortune; Rome, c'est la gloire!

Tandis que le jeune voyageur racontait son histoire, Rosalvo, mon ancêtre et toute sa famille, se serraient autour de lui et l'accablaient de caresses et d'éloges. La parole ardente et fiévreuse de l'artiste avait jeté comme des étincelles dans les coeurs de ces honnêtes paysans. Ils regardaient leur hôte avec un étonnement naïf, et se sentaient attirés vers lui par un charme dont ils ne savaient se rendre compte dans leur ignorance.

--Ah ça! mes amis, reprit enfin le jeune homme, quoique je comprenne à présent que votre hospitalité ne peut pas se payer au prix de l'or, vous me permettrez que je vous prouve au moins ma reconnaissance. Demain je quitterai cette maison de bonne heure pour aller où Dieu m'appelle. Mais je ne veux pas me séparer de vous sans vous laisser un souvenir. Je dois avoir ici dans ma besace des pinceaux, des couleurs, des morceaux de toile et d'étoffes, des cordes de luth et des papiers de musique; en un mot, tout mon bagage de bohémien et d'artiste. Vous voyez que ce n'est pas lourd. Je vais vous faire une esquisse. Cela n'a pas une grande valeur pour le moment; mais plus tard, qui sait? vous la vendrez peut-être assez bien, si la prophétie du bon Lanfranco vient à s'accomplir.

Ce fut alors, monsieur, que d'une main ferme et sûre il esquissa le beau paysage que vous venez d'admirer. Vous savez maintenant de qui je veux parler, si toutefois le style du tableau ne vous avait déjà révélé le nom de l'auteur. Je vais vous montrer les deux autres, et je vous dirai, le plus brièvement qu'il me sera possible, à quelle occasion on en fit cadeau à ma famille.

Arrivé à ce point de son histoire, le descendant de Rosalvo Pascoli fit une pause et me regarda avec une légère hésitation, partagé qu'il était, l'honnête vieillard, entre la crainte et le désir de continuer son récit.

Vraiment, il s'écoutait lui-même avec tant de bonheur, qu'il eût été dommage de troubler la joie de ce brave homme, moitié paysan, moitié artiste, de cette excellente nature amphibie, si le lecteur veut bien nous passer le mot. Je le priai donc d'aller toujours; et c'est une justice à lui rendre, il ne se le fit pas répéter deux fois.

--Où en étions-nous donc restés, monsieur?

--Le jeune homme était parti pour Rome, afin d'y retrouver le cavalier Lanfranco, et maître Rosalvo, votre trisaïeul, je crois, avait accepté l'esquisse que vous venez de me montrer.

--Eh bien! continua le vieillard, pendant douze ans on n'entendit plus parler de Salvatoriello. Les paysans de Sainte-Agathe retournèrent à leurs travaux ordinaires, et personne ne songea plus au jeune voyageur qui s'était arrêté par un soir d'orage sous le toit du bon Rosalvo.

Au bout de la douzième année, un jour, vers midi, par un éclatant soleil de juillet, le village entier fut mis en émoi par l'arrivée d'un étranger de la plus haute distinction. A voir le train qu'il menait, on eût dit un prince du Saint-Empire, ou un grand d'Espagne de première classe. Les postillons faisaient claquer leur fouet comme s'ils eussent conduit le duc d'Arcos en personne. Une nombreuse escorte d'estafiers, de valets et de pages suivait ou précédait la voiture attelée de six chevaux qui fumaient sous leur harnais et blanchissaient leurs mors d'une écume bouillante. L'étranger fit arrêter son équipage devant la porte de Rosalvo, et, sans donner le temps à ses domestiques d'abattre le marchepied, il sauta légèrement à terre. C'était un noble et brillant cavalier de trente-deux à trente-quatre ans, d'une beauté mâle et fière, d'une rare élégance. Ses traits vivement accusés, ses yeux très noirs, sa peau très brune, sa moustache fine et retroussée, le faisaient ressembler plutôt à un Espagnol qu'à un Napolitain, et plutôt à un Arabe qu'à un Espagnol.

Il portait le plus beau costume qu'on puisse voir. Cape et pourpoint richement brodés, toque à médaillon d'or à plumes flottantes, épée à fourreau de velours, à poignée de diamans. Tout cela était d'un luxe écrasant, d'une magnificence inouïe. Tandis que le pauvre Rosalvo, les cheveux tout blancs, le dos voûté par les années, s'avançait lentement pour demander quel était l'éminent personnage qui daignait s'arrêter devant sa porte, celui-ci le prévint, et, faisant quelques pas à sa rencontre, lui expliqua en peu de mots l'objet de sa visite.

--Je suis un amateur de tableaux, lui dit-il, un antiquaire forcené; pour l'acquisition d'un chef-d'oeuvre qui manque à ma galerie, pour l'achat d'un camée qui manque à ma collection, je donnerais la moitié de ma fortune. Souvent je descends de ma voiture, souvent je fais une demi-lieue à pied pour fouiller les villes et les villages, les châteaux et les chaumières, le palais du riche et le taudis du pauvre; car bien des fois j'ai découvert des meubles rares, des armures de prix, des curiosités d'une grande valeur, là où je m'attendais le moins d'en trouver.

--Seigneur cavalier, répondit le paysan, je suis désolé de la peine que vous avez prise en descendant chez moi, mais vous ne trouverez rien ici qui soit digne de fixer votre attention.

--Peut-être avez-vous quelque objet dont vous ignorez l'importance?

--Je ne le pense pas, monseigneur.

--Voyons toujours, répliqua l'étranger; et, sans attendre d'autre réponse, il entra dans la pièce principale, et se mit à regarder attentivement de tous les côtés.

Tout à coup ses yeux brillèrent, et il s'écria d'une voix triomphante:

--Eh bien! que vous ai-je dit, mon brave homme? Vous avez là un petit tableau dont je m'arrangerai à merveille.

--Ce tableau n'est pas à vendre, répondit sèchement le vieillard.

--Bien, bien, vous ne savez pas que je suis homme à en donner cinquante piastres s'il le faut.

--Je vous ai dit, seigneur cavalier, que ce tableau n'était pas à vendre.

--Alors, je doublerai la somme.

--C'est inutile.

--Je la triplerai.

--Quand vous voudriez m'acheter cette esquisse au poids de l'or, je ne vous la vendrais pas, monseigneur.

--Ah! et qu'y a-t-il donc de si précieux dans ce tableau pour que vous mettiez un tel acharnement à le garder?

--Ce tableau, Excellence, est le souvenir d'un pauvre jeune homme que je n'ai vu qu'une fois, mais que j'aimerai toute ma vie.

--Son âge?

--Il n'avait pas encore vingt ans.

--Sa patrie?

--Naples.

--Son nom?

--Salvatoriello.

--Viens dans mes bras, bon Rosalvo, s'écria l'étranger attendri jusqu'aux larmes; le Salvatoriello que tu aimes tant, c'est moi. Tu vois bien que tes souhaits m'ont porté bonheur: je suis le premier peintre de mon siècle, mes tableaux sont payés au poids de l'or, les cardinaux et les princes se disputent l'honneur d'être admis dans mon atelier. Honneurs, plaisirs, richesses, j'ai tout ce qu'on aurait pu désirer. La réalité a dépassé mes rêves; et pourtant, ajouta-t-il en baissant la voix, pourtant, si tu savais, mon vieux Rosalvo, à quels honteux moyens j'ai dû descendre pour attirer sur moi les regards de la foule, pour saisir dans mes bras ce vain fantôme que nous appelons la gloire, et qui n'est qu'un peu d'air et de fumée, pour fixer ce bruit vague et passager qui se fait tantôt autour d'un nom, tantôt autour de l'autre; pareil au vent qui souffle tantôt du côté du nord, tantôt du côté du midi! Si tu savais tout ce que j'ai tenté, tout ce que j'ai souffert! Je me suis fait comédien, saltimbanque, histrion. Salvator est devenu Coviello. Honte et malédiction sur ce siècle corrompu, sur ces hommes infâmes, sur ces villes maudites!

--Eh quoi! mon enfant, toujours triste, toujours irrité contre tout? Rien ne pourra donc calmer au fond de ton coeur cette bile amère qui fait tourner en fiel tout ce qu'on y verse!

--C'est vrai, reprit l'artiste en souriant, j'allais te réciter une de mes satires, sans penser qu'il vaut mieux te la traduire en peinture, puisque tu aimes tant les tableaux. La dernière fois que je suis passé par Sainte-Agathe, il y a douze ans, je t'ai esquissé une scène des montagnes au milieu desquelles j'avais vécu jusque alors: cette fois que je viens de Rome, je te dessinerai une scène de la cour que je viens de quitter. Alors tu t'es contenté d'une esquisse de Salvatoriello, maintenant tu auras un tableau de Salvator.

--Et il me sera doublement cher, car maintenant j'ai dans ma famille un peintre et un savant. Ne croyez pas que je plaisante, seigneur cavalier: depuis le soir où vous avez dormi sous notre toit, mon plus jeune fils a appris le dessin et la grammaire; et qui sait si un jour il ne pourra copier vos tableaux ou écrire vos Mémoires! En attendant, que dites-vous de la surprise que je vous ai ménagée?

--Je vous ai prévenu, mon hôte, s'écria Salvator; j'ai aussi un fils, moi, et je l'ai appelé Rosalvo.

L'artiste et le paysan s'embrassèrent. Chacun des deux avait été fidèle au souvenir d'une noble et touchante amitié.

Aussitôt Salvator fit signe à un de ses valets, et, ayant demandé sa palette et ses pinceaux, jeta à larges traits sur la toile l'étrange et merveilleux sujet que vous allez voir. C'est le second chef-d'oeuvre de ma collection.

A ces mots, le vieillard de Sainte-Agathe tira de l'armoire son second tableau richement encadré, écarta son rideau de soie qui le couvrait et me le montra en silence.

C'était la reproduction fidèle, ou plutôt la conception première, du célèbre tableau de la _Fortune_. La déesse verse de sa corne d'abondance un torrent de mitres, de couronnes, de croix, de pierreries; tandis que des sénateurs, des cardinaux, des évêques, sous les traits de bêtes immondes ou de reptiles venimeux, se disputent ces trésors. Dire tout ce que l'artiste a jeté de verve, d'imagination et d'esprit dans cette vive et mordante allégorie, ce serait une chose impossible. Je me contentai d'assurer mon paysan de Sainte-Agathe qu'il possédait vraiment un chef-d'oeuvre.

--Je crois bien, s'écria mon vieillard, c'est le véritable original de Salvator; celui qui est en Angleterre n'est qu'une copie.

--Or donc, pour vous finir mon histoire, aussitôt que l'illustre peintre eut achevé ce tableau, il prit congé de Rosalvo; mais, avant de le quitter, il le tira à l'écart, et tombant à genoux devant lui:

--Mon père, lui dit-il, lorsque j'allais de Naples à Rome, vos souhaits m'ont suivi; mais à présent que je vais de Rome à Naples, il me faut plus que des voeux; car j'ai une mission sainte et belle à remplir. Bénissez-moi, mon père! ma patrie m'a renié, je vais me venger de ma patrie! mais en brisant ses fers, en exterminant ses tyrans, en lui rendant la liberté!

--Que Dieu t'accompagne et te protége, mon enfant; mais je crains que tes efforts soient inutiles. Les fers sont trop entrés dans la chair; vous pourrez les secouer peut-être, mais les briser, jamais!

Hélas! mon pauvre aïeul avait dit vrai. Six mois ne s'étaient pas écoulés après sa dernière entrevue avec l'heureux et brillant Salvator, lorsqu'un soir, à minuit, tandis que les habitans de Sainte-Agathe étaient plongés dans le plus profond sommeil, on entendit frapper à la porte de Rosalvo à coups redoublés.

Le vieillard se trouva debout le premier; ses enfans sautèrent sur leurs fusils, les femmes poussèrent un cri d'effroi.

--Qui va là? demanda Rosalvo alarmé.

--C'est moi, Salvator; ouvrez-moi.

La porte s'ouvrit et Rosalvo recula de trois pas devant l'apparition d'un fantôme. Salvator habillé de noir de la tête aux pieds, les cheveux hérissés, la barbe en désordre, l'épée nue à la main, se présenta à ses amis de la campagne, comme un spectre sortant du tombeau.

--Tout est fini, dit-il, Naples est retombée plus que jamais sous le joug de ses tyrans. Il s'était trouvé un homme, un pêcheur pour se mettre à notre tête et délivrer son pays. Des traîtres l'ont tué. Fracanzani, mon beau-frère, est mort empoisonné dans sa prison. Aniello Falcone se sauve en France; moi, je retourne à Rome pour ne plus revenir; c'est la troisième et dernière fois que vous me verrez. Je suis le seul qui reste des chevaliers de la Mort.

--Es-tu poursuivi, mon enfant? demanda Rosalvo avec cette même tendresse inquiète, cette même sollicitude paternelle qui ne s'étaient pas démenties un seul instant.

--Poursuivi? reprit le peintre d'un ton égaré; oui, je le suis par mes idées qui m'accablent, par le chagrin qui me ronge, par la fureur qui me tue. Vite, vite des pinceaux, des couleurs, ou je sens que je vais devenir fou.

Il se promena de long en large dans la chambre, pleura, hurla, s'arracha des poignées de cheveux. Puis, saisissant son pinceau d'une main convulsive, il traça sur la toile le plus affreux carnage qui ait jamais ensanglanté un tableau. Je crois qu'il n'y a pas une bataille au monde qui puisse soutenir la comparaison de ce chef-d'oeuvre. Voyez plutôt!

En disant cela, le vieillard, au comble de l'enthousiasme, arrachait son vêtement de brocart à son dernier tableau.

Je ne pus retenir un cri d'admiration. Je n'avais jamais rien vu de plus sublime. Ce n'était plus ni un site agreste et sauvage, ni une éblouissante satire; c'était une scène atroce, flagrante, épouvantable de destruction, de mort et de vengeance! Des chevaux nageant dans le sang jusqu'au poitrail; des têtes séparées de leur tronc roulant comme des boulets refroidis, des blessés gémissant, des vainqueurs hurlant, les mourans qui râlent. Je ne pense pas que la réalité soit plus effrayante.

--Eh bien! que dites-vous de cela, monsieur l'étranger?

--Je dis que vous avez les trois plus beaux Salvator-Rosa qui soient au monde.

--Et moi je dis que le dîner est servi, s'écria le petit paysan en mettant son nez à la porte de l'atelier.

Quand le repas fut fini, repas gai, aimable et cordial s'il en fut, je quittai mes bons amis de Sainte-Agathe, regrettant jusqu'au fond de mon coeur de ne pouvoir payer royalement leur hospitalité par des chefs-d'oeuvre. Tout ce que je puis faire ici, c'est de leur consacrer un souvenir dans ces pages. Admirable puissance du génie! il a suffi du passage d'un grand artiste au milieu d'une pauvre famille de paysans pour y laisser comme une trace lumineuse qui se perpétue à travers les siècles.

Quant au petit Salvator que nous avions pris, Jadin et moi, pour un nègre, je l'ai, à mon dernier voyage, retrouvé à Rome, où il m'a fait les honneurs de la Farnesina. C'est un des pensionnaires les plus distingués du roi de Naples.

XXI

Route de Rome.

En revenant à Sainte-Agathe dei Gothi, nous apprîmes une chose que nous ignorions: c'est que notre conducteur, ayant cru que nous voulions nous en retourner par la route de Bénévent, ce qui allongeait quelque peu notre chemin, nous avait déjà fait faire huit lieues de trop. Nous ne les regrettâmes point, ou plutôt je ne les regrettai point, car, ainsi qu'on l'a vu, Jadin n'avait rien eu à faire dans l'aventure qui venait de m'arriver, et dont je ne comptais lui parler qu'à distance convenable, de peur de quelque scène fâcheuse entre lui et son confrère.

Il était tard et nous voulions aller coucher à Caserte, pour visiter le lendemain les deux Capoues. Nous arrivâmes à notre gîte vers les sept heures du soir.

Heureusement, ce que nous désirions voir pouvait se voir au clair de la lune. Caserte est le Versailles napolitain. Bâti par Vanvitelli et commandé par Charles III, ce palais a la prétention d'être le plus grand palais de la terre, ce qui fait que très probablement il en est en même temps le plus triste. Ajoutez que, comme celui de Versailles, il est bâti dans un endroit où ce n'est qu'à force de travaux qu'on a pu lui faire quelques pauvres petits horizons. Il faut, on en conviendra, être bien royalement capricieux, quand on a Naples, Capo di Monte et Resina, pour venir habiter Caserte.

Il est vrai que Caserte a des chasses magnifiques, et que de tout temps, comme nous l'avons dit, les rois de Naples ont été de grands chasseurs devant Dieu. Un des trois parcs, parc fourré, noir, féodal, est encore aujourd'hui fort giboyeux, à ce que l'on assure. Ce beau parc, que nous vîmes à la nuit tombante, et qui n'y perdit certes rien, comme poésie et comme majesté, est flanqué d'un autre parc, bien peigné, bien soigné, bien frisé à la manière de celui de Versailles, avec une cascade assez belle qui tombe d'un sombre rocher qui me paraît être né sur place, ce qui arrive rarement aux rochers des jardins anglais, et une foule de statues représentant Diane, ses nymphes et le malheureux Actéon, d'indiscrète mémoire, déjà à moitié changé en cerf. Ce parc lui-même est voisin d'un jardin anglais, avec grottes, ruisseaux, ponts chinois, chaumières, serres et magnolias.

Nous soupâmes et nous couchâmes à Caserte, fort bien même, consignons-le en l'honneur de l'aubergiste, cela n'arrive pas souvent sur la route de Naples à Rome; il est vrai que je me trompe et que Caserte, placée en dehors des grands chemins, n'est sur aucune route.

Le lendemain matin, un cicérone, où n'y a-t-il pas de cicérone en Italie? nous proposa d'aller voir la magnifique filature de San Lucio. J'ai peu d'enthousiasme en général pour visiter les établissemens industriels: les directeurs de ces sortes d'établissemens sont presque toujours féroces; une fois qu'ils vous tiennent, ils ne vous font pas grâce d'un métier, ils ne vous épargnent pas un fil de soie. Aussi nous serions-nous privés de la magnifique filature, si je ne m'étais point rappelé que San Lucio était la fameuse colonie du roi Ferdinand: car le roi Ferdinand était non seulement un grand chasseur devant Dieu, mais aussi un grand pécheur devant les hommes: or, de son temps, il avait, pour le plaisir de ses yeux sans doute, rassemblé dans cette filature, qu'il avait fondée avec une bonté toute paternelle, les plus belles filles des environs: ces filles étaient fort reconnaissantes à leur fondateur, et lui prouvaient leur reconnaissance de toutes les manières. Enfin, le roi Ferdinand fut si paternel et les belles filles si reconnaissantes, qu'il résulta de ce double échange de sentimens vertueux toute une population de petits fileurs et de petites fileuses qui obtinrent de leur royal protecteur une espèce de constitution beaucoup plus libérale que celle de 1830: un des articles de cette constitution porte que les garçons seront exempt de tout service militaire, et que les filles auront chacune trois cents francs de dot; aussi les mariages abondent-ils à San Lucio.

A onze heures du matin nous quittâmes Caserte, et nous nous dirigeâmes sur l'ancienne Capoue.