Le corricolo

Chapter 43

Chapter 433,990 wordsPublic domain

Il signor de Romanis est de l'avis du proverbe qui dit que quand on prend du galon on n'en saurait trop prendre; pendant qu'il était en train d'inventer un système, il a inventé une bataille: en effet, sa bataille n'a pas plus de nom que son chef gaulois et son barde.

Malheureusement, malgré ce vague si favorable aux théories systématiques, il y a deux choses positives. La première, c'est que les médailles qui restent des Druses ne ressemblent en rien au chef vainqueur de la mosaïque. La seconde, c'est que le prétendu barde monté sur le char tient un arc et non une lyre. Je sais bien qu'un arc est un instrument à corde, mais je doute que jamais les bardes se soient servis d'un arc pour s'accompagner.

J'ai donc grand'peur que la mosaïque ne représente pas la rencontre de Drusus avec les Gaulois près de la ville de Lyon.

«Il signor Pasquale Ponticelli a prétendu que c'était la défaite des Égyptiens par César.»

Prouvons que ce n'est pas plus la défaite des Égyptiens par César que ce n'est la défaite des Gaulois près de la ville de Lyon.

Selon il signor Pasquale Ponticelli, le chef vainqueur est César, le guerrier blessé est Achille, le roi fugitif est Ptolémée.

Il y a tout bonnement une impossibilité par personne citée à ce que cela soit.

Le chef vainqueur de la mosaïque a trente ans à peu près, et à cette époque César en avait cinquante un ou cinquante-deux.

Le guerrier blessé ne peut être le général égyptien Achille, puisque le général égyptien Achille fut, avant la bataille, tué en trahison par l'eunuque Ganimède.

Enfin, le roi fugitif ne peut être Ptolémée, puisque Ptolémée avait à cette époque dix-sept ans à peine, et que le roi vaincu parait en avoir de quarante-cinq à cinquante.

Il est vrai que cela pourrait s'arranger si César cédait à Ptolémée les vingt-un ou vingt-deux ans qu'il a de trop; mais resterait encore le malheureux général Achille, que nous ne saurions, en conscience, ressusciter pour faire plaisir au signor Pasquale Ponticelli.

Nous ne parlons pas des costumes, qui ne s'appliquent ni aux Romains du temps de César, ni aux Egyptiens du temps de Ptolémée.

Mais, dira peut-être il signor Pasquale Ponticelli, ce n'est point de la bataille d'Alexandrie que j'ai voulu parler, mais de la seconde bataille qui rendit César maître de la monarchie égyptienne.

A ceci nous répondrons qu'à cette seconde bataille, le roi Ptolémée, qui, au reste, n'avait que quelques mois de plus qu'à la première, était revêtu d'une cuirasse d'or; puisque, lorsqu'on le retira du Nil, mort et défiguré, ce fut à cette cuirasse qu'on le reconnut.

Or, sur toute la personne du roi fugitif il n'y a pas la moindre apparence de cette cuirasse d'or, qui cependant était assez importante pour que le peintre ne la laissât point à l'arsenal.

Ce n'est donc point la défaite des Egyptiens par César.

«Le marquis Arditi prétend que c'est la mort de Sarpédon.»

Prouvons que ce n'est pas plus la mort de Sarpédon que ce n'est la défaite des Egyptiens par César.

Sarpédon eut deux rencontres avec les Grecs, c'est vrai; près du hêtre sacré, c'est encore vrai; mais, quoique fils de Jupiter, Sarpédon n'était pas heureux en guerre: dans la première, Sarpédon fut blessé, dans la seconde, il fut tué.

Traduisons littéralement Homère, et voyons si le sujet de la mosaïque s'applique le moins du monde à l'une ou l'autre de ces deux rencontres de Sarpédon.

La première de ces deux rencontres eut lieu avec Tlépolème, fils d'Hercule et petit-fils de Jupiter. Sarpédon était par conséquent l'oncle de Tlépolème. Voici comment l'oncle parle au neveu:

«Tlépolème, si Hercule détruisit Troie, la ville sacrée, c'était pour punir la perfidie du fier Laomédon, qui paya par des paroles insolentes celui qui avait si bien agi à son égard, et lui refusa les chevaux pour lesquels il était venu d'aussi loin. Eh bien! je te le dis, tu recevras de moi la mort et le noir enfer, et, frappé de mon javelot, tu me donneras, à moi, la gloire, et ton âme à Pluton.»

Ainsi parla Sarpédon.

Maintenant, voici comment le neveu répond à l'oncle:

«Tlépolème élève son javelot aigu, et les deux longs javelots des guerriers partent de leurs mains. Sarpédon lança le sien, et la pointe alla frapper Tlépolème à la gorge: la sombre nuit de la mort couvrit ses yeux. Tlépolème frappa Sarpédon à la cuisse de son long javelot, et le fer impétueux écarta les chairs et pénétra jusqu'à l'os. Les amis de Sarpédon l'entraînent loin du combat; il porte encore le javelot long et pesant; aucun de ceux qui se pressent autour de lui ne s'en aperçoit et ne pense à retirer le fer dangereux pour qu'il remonte sur son char, tant ils s'étaient empressés de le tirer de ce danger.»

Le guerrier vainqueur de la mosaïque est armé d'une lance et non d'un javelot. Le guerrier vaincu n'a pas lancé son javelot, mais de douleur a laissé tomber sa lance près de lui. Tlépolème n'est pas le moins du monde frappé à la gorge, et Sarpédon est frappé non pas à la cuisse, mais dans le flanc; et la lance, qui n'a pas trouvé d'os pour l'arrêter, passe d'un pied et demi de l'autre côté du corps; de plus, comme cette lance peut avoir douze pieds de long, il serait difficile que les amis de Sarpédon ne s'aperçussent point que, tout fils de Jupiter qu'il est, le héros doit en être incommodé. De plus, ils sont pressés de faire remonter Sarpédon sur son cheval, et le guerrier blessé de la mosaïque est à cheval.

L'artiste n'a donc évidemment pas eu l'idée de représenter ce premier combat; passons au second.

Cette fois, la lutte a lieu entre Sarpédon et Patrocle. Voici comment parle Homère. Nous demandons pardon à nos lecteurs de la simplicité de notre traduction littérale; elle ne ressemble ni à celle du prince Lebrun ni à celle de M. Bitaubé, mais ce n'est pas notre faute.

«Lorsque les deux guerriers se furent approchés en face l'un de l'autre, Patrocle frappa le courageux Trasymèle, qui était le meilleur écuyer de Sarpédon, et, lui lançant un trait dans le ventre, il le renversa à terre. Sarpédon, frappant le second, lance à son tour son javelot aigu et atteint le cheval Pédase à l'épaule droite. Le cheval pousse des cris, tombe au milieu des rênes et meurt: les deux autres s'arrêtent, le timon craque, et les chevaux s'embarrassent, car Pédase gît au milieu des rênes; Automédon tire sa longue épée et coupe le trait à la volée. Ils recommencent alors leur périlleux combat; Sarpédon lance de nouveau à son ennemi un trait aigu: le javelot rase l'épaule gauche de Patrocle, mais ne le touche pas; enfin Patrocle lance son trait, qui ne sort pas inutilement de sa main, mais va frapper à l'endroit où le diaphragme embrasse le coeur nerveux et plein de vie. Sarpédon tombe alors comme un chêne, ou comme un pin que sur la montagne les hommes abattent avec des haches tranchantes.»

Or, le combat de la mosaïque ressemble encore moins à la seconde rencontre de Sarpédon qu'à la première.

Où est Trasymèle, le meilleur écuyer de Sarpédon? où est le cheval Pédase, blessé à l'épaule droite? où est Automédon coupant le trait? où est enfin Sarpédon frappé au coeur? à moins que déjà, du temps d'Homère, les médecins n'aient mis le coeur à droite.

Ce n'est donc pas la mort de Sarpédon.

«Enfin il signor Giuseppe Sanchez a prétendu que c'était une rencontre entre Achille et Hector.»

Prouvons que ce n'est pas plus une rencontre entre Achille et Hector que ce n'est la mort de Sarpédon.

Voici, selon le signor Giuseppe Sanchez, le paragraphe d'Homère auquel le peintre a emprunté son sujet:

Ulysse vient supplier Achille d'oublier l'injure que lui a faite Agamemnon, mais Achille le renvoie plus loin qu'il ne veut aller, et, rappelant les services rendus aux Grecs, il dit:

«Tant que je combattis avec les Grecs, Hector n'osa point lutter avec moi ni s'aventurer hors de ses murs, toujours il restait à la porte de Scée et sous un hêtre; cependant un jour il osa me braver, mais il put à peine échapper à mes coups.»

Nous vous voyons venir, monsieur Sanchez.

Vous n'avez pas voulu choisir un des combats racontés par Homère. Non. Homère poète, peintre, historien, Homère est trop précis, trop descripteur. Il eût été trop facile, Homère à la main, de vous réfuter. Vous avez préféré prendre quelque chose de vague, et vous avez prétendu que l'artiste avait pris à la volée les quelques mois de rodomontade jetés au vent par la colère d'Achille, et qu'il en avait fait un tableau. Ce n'est pas probable; mais, n'importe, admettons votre donnée.

C'est donc la rencontre d'Achille et d'Hector près de la porte de Scée.

D'abord, monsieur Sanchez, Achille avait des chevaux de rechange. Il avait, à cette époque, Xanthe et Balius, fils de Podarge et du Zéphyr, et par conséquent immortels, il avait de plus Pédase, qu'il avait pris au siége de Thèbes, et qui, au dire d'Homère, tout mortel qu'il était, était digne d'être attelé près de ses deux collègues divins.

Mais, quoique Achille dût monter à cheval comme un membre du Jokey-Club ou comme un écuyer de Franconi, Achille ne montait jamais à cheval quand il s'agissait de combattre. Fi donc! les héros comme Achille avaient un char, un automédon pour conduire ce char, et au fond de ce char tout un arsenal de piques et de javelots. Combattre à cheval! pour qui prenez-vous le divin fils de Thétis et de Pelée? C'est bon pour des pleutres et des faquins; mais du temps d'Homère les gens comme il faut combattaient en char. Ecoutez Nestor:

«Contenez vos chevaux, dit-il, prenez garde qu'ils ne portent le désordre dans nos lignes; qu'aucun de vous ne s'abandonne à sa fougueuse ardeur, qu'aucun ne sorte des rangs pour attaquer l'ennemi, qu'aucun ne recule; vous seriez bientôt rompus et défaits. Si quelqu'un est forcé d'abandonner son char pour monter sur un autre, qu'il ne se serve plus que de ses javelots.»

Puis, s'il vous plaît, à cette époque, Achille avait encore ses armes, puisque Patrocle n'était pas mort. Où est donc l'immense bouclier sous lequel gémissait le bras de Patrocle? où est le casque terrible dont le cimier seul, en se balançant, faisait fuir les Troyens? où Achille dit-il que lorsque Hector a fui devant lui, lui Achille était nu-tête? Certes, Achille n'est point assez modeste pour avoir oublié une pareille circonstance.

Donc le chef vainqueur de la mosaïque ne peut être Achille, puisque le vainqueur de la mosaïque n'est pas sur le char d'Achille et ne porte pas les armes d'Achille.

Passons à Hector.

Maintenant, Hector est sur son char, c'est vrai; malheureusement, le chef vaincu de la mosaïque non seulement n'a pas les armes d'Hector, mais encore n'a pas l'âge d'Hector.

Où M. Giuseppe Sanchez a-t-il vu que l'élégant fils de Priam, qui dispute le prix de la beauté à Pâris, le prix du courage à Achille, soit un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans? Franchement, quoique Homère ne dise nulle part l'âge d'Achille, tout ce que je peux faire pour M. Sanchez, c'est d'accorder trente ans à Hector.

Puis, j'en demande pardon à M. Sanchez, j'ai lu et relu l'_Iliade_, et je n'ai vu nulle part qu'Hector se servît d'un arc. C'est Pâris, l'archer de la famille; et Homère est trop adroit pour établir une pareille similitude entre les deux frères. A Hector, il faut les armes offensives du brave; il lui faut les javelots avec lesquels on se bat à vingt pas de distance: il lui faut cette lance au cercle d'or avec laquelle on frappe son ennemi en le joignant; il lui faut l'épée, avec laquelle on lutte corps à corps.

Puis, comme arme défensive, où est ce casque, présent d'Apollon, dont le panache sème la terreur? où est ce grand bouclier qu'il rejette sur ses épaules quand il tourne le dos à l'ennemi et qui le couvre tout entier? où est enfin la cuirasse où s'enfonce si profondément le javelot d'Ajax qu'il déchire jusqu'à sa tunique?

Or, si le guerrier vaincu de la mosaïque n'a pas l'âge d'Hector et n'a pas les armes d'Hector, ce ne peut pas être Hector.

Il en résulte que si l'un ne peut pas être Hector et que l'autre ne puisse pas être Achille, la mosaïque doit nécessairement représenter autre chose que la rencontre d'Achille et d'Hector.

J'en demande pardon à mes lecteurs, mais j'ai voulu prendre les dix systèmes les uns après les autres pour leur prouver qu'il ne faut pas croire trop aveuglément aux systèmes.

Maintenant je pourrais, comme un autre, faire un onzième système, mais je ne donnerai pas ce plaisir à MM. les savans italiens.

Je leur raconterai tout simplement l'histoire d'un pauvre fou que j'ai vu à Charenton, et qui m'a paru non seulement plus sage, mais encore plus logique qu'eux. Sa folie était de se croire un grand peintre, et à son avis il venait d'exécuter son chef-d'oeuvre.

Ce chef-d'oeuvre, recouvert d'une toile verte, était le passage de la mer Rouge par les Hébreux.

Il vous conduisait devant le chef-d'oeuvre, levait la toile verte, et l'on apercevait une toile blanche.

--Voyez, disait-il, voilà mon tableau.

--Et il représente? demandait le visiteur.

--Il représente le passage de la mer Rouge par les Hébreux.

--Pardon, mais où est la mer?

--Elle s'est retirée.

--Où sont les Hébreux?

--Ils sont passés.

--Et les Égyptiens?

--Ils vont venir.

Dites-moi, les savans italiens que nous venons de citer sont-ils aussi sages et surtout aussi logiques que mon fou de Charenton?

XVII

Visite au Musée de Naples.

J'en demande bien pardon à mes lecteurs, mais je suis placé, comme narrateur, entre l'omission et l'ennui. Si j'omets, ce sera justement de la chose omise qu'on me demandera compte; si je passe tous les objets en revue, je risque de tomber dans la monotonie. Au surplus, nous en avons fini ou à peu près avec Naples antique et Naples moderne, et nous touchons à la catastrophe. Un peu de patience donc pour le Musée. Que dirait-on, je vous le demande, si je ne parlais pas un peu du musée de Naples?

Le palais des Studi, dont le duc d'Ossuna, vice-roi de Naples, avait jeté les fondemens dans le but d'en faire une vaste école de cavalerie, vit sa destination changée par Ruis de Castro, comte de Lemos, qui décida qu'il servirait de logement à l'Université, laquelle y fut effectivement instituée sous son fils, en 1616. Mais, en 1770, les palais de Portici, de Caserte, de Naples et de Capo di Monte s'étant successivement encombrés des précieux résultats que produisaient les fouilles de Pompeïa, le roi Ferdinand résolut de réunir toutes les antiquités provenant de la découverte de ces deux villes dans un seul local, où elles seraient exposées à la curiosité du public et aux investigations des savans. A cet effet, il choisit le palais de l'Université, laquelle Université fut transportée au palais de San-Salvandor.

Le roi Ferdinand fut si content de la résolution qu'il venait de prendre et la trouva si docte et si sage, qu'il résolut d'en perpétuer le souvenir en se faisant représenter en Minerve à l'entrée du nouveau Musée.

Ce fut Canova qu'on chargea de l'exécution de ce chef-d'oeuvre.

C'est quelque chose de bien grotesque, je vous jure, que la statue du roi Ferdinand en Minerve; et quand il n'y aurait que cela à voir au Musée, on n'aurait, sur ma parole, aucunement perdu son temps à y faire une promenade.

Mais heureusement il y a encore autre chose, de sorte que l'on peut faire d'une pierre deux coups. Notre première visite, après notre retour à Naples, fut pour les objets provenant d'Herculanum et de Pompeïa; c'était continuer tout bonnement notre course de la veille: après avoir vu l'écrin, c'était regarder les bijoux; bijoux merveilleux, d'art souvent, de forme toujours.

Nous commençâmes par les statues; elles se présentent d'elles-mêmes sur le passage des visiteurs. D'abord ce sont les neuf effigies de la famille Balbus; puis celles de Nonius père et fils, les plus fines, les plus légères, les plus aristocratiques, si on peut le dire, de toute l'antiquité. Ces dernières étaient à Portici. En 1799, un boulet emporta la tête de Nonius fils, mais on en retrouva les débris et on la restaura. Il y a encore là d'autres statues splendides: un Faune ivre, par exemple; la Vénus Callipyge que je trouve pour mon compte moins belle que celle de Syracuse; l'Hercule au repos, colosse du statuaire Glycon, retrouvé sans jambes dans les Thermes de Caracalla, et que Michel-Ange entreprit de compléter; mais, les jambes achevées, et lorsque l'auteur de Moïse eut pu comparer son oeuvre à celle de l'antiquité, il les brisa, en disant que ce n'était pas à un homme d'achever l'oeuvre des dieux. Guillaume de la Porta fut moins sévère pour lui-même, il refit les jambes; mais, les jambes faites, on apprit que le prince Borghèse venait de retrouver les véritables dans un puits, à trois lieues de l'endroit où l'on avait retrouvé le corps. Comment étaient-elles allées là? Personne ne le sut jamais. Or, il était encore plus difficile de faire un corps aux jambes du prince Borghèse que de faire des jambes au corps du roi de Naples. Le prince, qui était généreux comme un Borghèse, fit cadeau de ces jambes au roi. Tant il y a qu'aujourd'hui l'Hercule est au grand complet, chose rare parmi les statues antiques.

Il y a encore le taureau Farnèse, magnifique groupe de cinq à six personnages taillés dans un bloc de marbre de seize pieds sur quatorze; l'Agrippine au moment où elle vient d'apprendre que Néron menace sa vie; et enfin l'Aristide, que Canova regardait comme le chef-d'oeuvre de la statuaire antique.

De là on passa dans la salle des petits bronzes. Malgré cette dénomination infime, la salle des petits bronzes n'est pas la moins curieuse. En effet, dans cette salle sont rassemblés tous les ustensiles familiers retrouvés à Pompeïa. La vie antique, la vie positive est là; pour la première fois, on y voit boire et manger les anciens qui, dans notre théâtre, ne boivent et ne mangent que pour s'empoisonner.

Ce sont des vases pour porter l'eau chaude, des marabouts, des bouilloires, des poêles à frire, des moules à petits pâtés, des passoires si fines que le fond en semble un voile brodé à jour, des candélabres, des lanternes, des lampes de toutes formes et de toutes façons; un escargot qui éclaire avec ses deux cornes; un petit Bacchus qui fuit emporté par une panthère, une souris qui ronge un lumignon; des lampes consacrées à Isis et au Silence, d'autres consacrées à l'Amour, et que le dieu éteignait en abaissant la main; des lampes à plusieurs lumières accrochées à un petit pilastre orné de têtes de taureaux et de festons de fleurs, ou accrochées par des chaînes aux branches d'un arbre effeuillé.

A côté de la salle des petits bronzes est le cabinet des comestibles: ce sont des oeufs, des petits pâtés, des pains, des dattes, des raisins secs, des amandes, des figues, des noix, des pommes de pin, du millet, des noyaux de pêches, de l'huile d'Aix, des burettes, du vin dans des bouteilles, une serviette avec un morceau de levain, un oeuf d'autruche, des coquilles de limaçons. On y voit aussi des draps, du linge qui était dans un cuvier à lessive, des filets, du fil, enfin toutes ces choses qu'on rencontre à chaque pas dans la vie réelle, et dont il n'est jamais question dans les livres: ce qui fait que les anciens, toujours vus au sénat, au forum ou sur le champ de bataille, ne sont pas pour nous des hommes, mais des demi-dieux. Fausse éducation qu'il faut refaire, fausses idées qu'il faut redresser une fois qu'on est sorti du collége, et qui prolongent les études bien au delà du temps qui devrait leur être consacré.

Puis, de là on passe dans la chambre des bijoux. Voulez-vous des formes pures, suaves, sans reproches? Voyez ces anneaux, ces colliers, ces bracelets. C'est comme cela qu'en portaient Aspasie, Cléopâtre, Messaline. Voilà des mains qui se serrent en signe de bonne foi; voilà un serpent qui se mord la queue, symbole de l'infini; voici des mosaïques, des antiques, des bas-reliefs. Voulez-vous écrire? voici un encrier avec son encre coagulée au fond. Voulez-vous peindre? voici une palette avec sa couleur toute préparée. Voulez-vous faire votre toilette? voici des peignes, des épingles d'or, des miroirs, du fard, tout ce _monde de la femme, mundus muliebris_, comme l'appelaient les anciens.

Passons à la peinture: c'est la grande question artistique de l'antiquité; c'était la mystérieuse Isis, dont on n'avait pas encore, avant la découverte de Pompeïa, pu soulever le voile. On avait retrouvé des statues, on connaissait des chefs-d'oeuvre de la sculpture, on possédait l'Apollon, la Vénus de Médicis, le Laocoon, le Torse; on avait des frises du Parthénon et les métopes de Sélinunte; mais ces merveilles du pinceau tant vantées par Pline, ces portraits que les princes couvraient d'or, ces tableaux pour lesquels les rois donnaient leurs maîtresses, ces peintures que les artistes offraient aux dieux, jugeant eux-mêmes que les hommes n'étaient pas assez riches pour les payer: tout cela était inconnu. Il y avait un piédestal pour les statuaires, il n'y en avait pas pour les peintres.

Il est vrai que les fouilles de Pompeïa et d'Herculanum n'ont éclairé la question qu'à demi. Jusqu'à présent, on n'a retrouvé aucun original que l'on puisse attribuer à quelqu'un de ces grands maîtres qui avaient nom Timanthe, Zeuxis ou Apelles. Il y a plus: la majeure partie des peintures d'Herculanum et de Pompeïa ne sont rien autre chose que des fresques pareilles à celles de nos théâtres et de nos cafés. Mais n'importe! par cette oeuvre des ouvriers on peut apprécier l'oeuvre des artistes, et parmi ces peintures secondaires il y a même deux ou trois tableaux tout à fait dignes d'être remarqués. Mais il ne faut pas courir à ces deux ou trois tableaux, il faut les voir tous, les examiner tous, les étudier tous, car même dans les plus médiocres il y a quelque chose à apprendre.

Les peintures de Pompeïa sont à la détrempe, c'est-à-dire exécutées par le même procédé dont se servaient Giotto, Giovanni du Fiesole et Masaccio. Le style, à part deux ou trois oeuvres de la décadence exécutées par les Bouchers de l'époque, est purement grec. Le dessin en est fin, correct, étudié; le clair-obscur, quoique compris autrement que par nos artistes, est tout à fait à la manière des graveurs, c'est-à-dire à l'aide de hachures, et bien entendu. La composition est en général douce et harmonieuse. L'expression en est toujours juste et très souvent remarquable. Enfin les vêtemens et les plis sont touchés avec cette supériorité qu'on avait déjà reconnue dans la statuaire antique, et qui fait le désespoir des artistes modernes.

Nous ne pouvons pas passer en revue les 1,700 peintures qui composent la collection du Musée antique; nous pouvons seulement indiquer les plus originales ou les meilleures.

D'abord, dans les arabesques et dans les natures mortes, on trouvera des choses charmantes: des animaux auxquels il ne manque que la vie, des fruits auxquels il ne manque que le goût; un perroquet traînant un char conduit par une cigale, tableau que l'on croit une caricature de Néron et de son pédagogue Sénèque; une charge représentant Énée sauvant son père et son fils, tous trois avec des têtes de chiens. Les trois parties du monde, l'Afrique avec son visage noir, l'Asie avec un bonnet représentant une tête d'éléphant, et au milieu d'elles l'Europe, leur maitresse et leur reine; puis au fond la mer, et sur cette mer un vaisseau cinglant à pleines voiles à la recherche de cette quatrième partie du monde promise par Sénèque. Il n'y pas à s'y tromper, car au dessous on lit ces vers de _Médée_:

Venient annis Secula seris quibus Oceanus Vincula rerum laxet, et ingens Pateat tellus, Typhisque novos Deteget orbes: nec sit terris ultima Thule.

_Médée_, acte II.

Maintenant, voici un tableau d'histoire: il est précieux, car c'est le seul qu'on ait retrouvé à Pompeïa: c'est Sophonisbe buvant le poison. Devant elle est Scipion l'Africain, qu'on peut reconnaître en le comparant à son buste, auquel il ressemble; puis, derrière Sophonisbe, Massinissa qui la soutient dans ses bras. Le tableau est sans signature. Est-ce une copie? est-ce l'original? Nul ne le sait.