Chapter 4
Parti d'un café de Milan, où il servait en qualité de garçon, il était arrivé à diriger en même temps les théâtres de Saint-Charles, de la Scala et de Vienne, à régner sans contestation et sans contrôle sur le public italien et sur le public allemand, c'est-à-dire sur deux publics dont l'un passe pour être le plus capricieux et l'autre pour être le plus difficile de l'univers. Après avoir amassé sou par sou sa fortune, Barbaja la dépensait noblement en prodigalités royales et en généreux bienfaits. Il avait un palais pour loger les artistes, une villa pour traiter ses amis, des jeux publics pour amuser tout le monde. Génie vraiment extraordinaire et instinctif, n'ayant jamais su écrire une lettre ni déchiffrer une note, et traçant avec un parfait bon sens aux poètes le plan de leurs libretti, aux compositeurs le choix de leurs morceaux; doué par Dieu de la voix la plus criarde et la plus dissonante, et formant par ses conseils les premiers chanteurs, de l'Italie; ne parlant que son patois milanais, et se faisant comprendre à merveille par les rois et par les empereurs avec lesquels il traitait de puissance à puissance.
Aussi prenait-il ses engagemens sur parole et sans jamais accepter la moindre condition. Il fallait se livrer à discrétion à Barbaja. Il avait toujours sous sa main de quoi récompenser largement et de quoi punir avec la dernière sévérité. Une ville se montrait-elle accommodante à l'endroit des décors, un public encourageait-il les débutans avec cette bienveillance qui triple les moyens d'un artiste, un gouvernement ne lésinait-il pas trop sur la subvention? ville, public, gouvernement, étaient aussitôt dans les bonnes grâces de l'impresario; il leur envoyait Rubini, la Pasta, Lablache, l'élite de sa troupe. Mais si une autre ville, au contraire, se montrait par trop exigeante, si un autre public abusait de son droit de siffler acheté à la porte, si un autre gouvernement affichait des prétentions excessives, Barbaja leur lâchait le rebut de ses chanteurs, ses _chiens_, comme il les appelait par une expression énergique; leur faisait écorcher les oreilles pendant une entière saison, et écoutait les plaintes et les sifflets des patiens avec le même sang-froid qu'un empereur romain assistant au spectacle du cirque.
Il fallait voir le noble imprésario assis dans sa belle loge d'avant-scène, en face du roi, un soir de première représentation, grave, impassible, se tournant tantôt vers les acteurs, tantôt vers le public. Si c'était l'artiste qui bronchait, Barbaja était le premier à l'immoler avec une sévérité digne de Brutus, en lui jetant un: «_Can de Dio_!» qui faisait trembler la salle. Si, au contraire, c'était le public qui avait tort, Barbaja se redressait comme une vipère, et lui lançait à pleine voix un: «_Fioli d'una vacea_, voulez-vous vous taire vous ne méritez que de la canaille!» Si c'était le roi par hasard qui manquait d'applaudir à temps, Barbaja se contentait de hausser les épaules et sortait en grommelant de sa loge.
Barbaja ne se fiait à personne du soin de former sa troupe; il avait pour principe d'engager le moins possible les artistes connus, parce qu'une réputation arrivée à son apogée ne pouvait plus que décroître, et qu'avec des talens célèbres il y avait plus à perdre qu'à gagner. Il aimait mieux les créer lui-même, et commençait d'ordinaire ses expériences _in anima vili_.
Voici sa manière de procéder:
Il sortait par une belle matinée de mai ou de septembre, et se faisait conduire par son cocher dans les environs de Naples. Arrivé à la campagne, il descendait de sa calèche, congédiait ses gens, et s'acheminait seul et à pied à la recherche de l'_ut_ de poitrine. S'il rencontrait un paysan assez beau, assez bien tourné et assez paresseux pour faire un ténor, il s'approchait de lui amicalement, lui posait la main sur l'épaule, et engageait la conversation à peu près en ces termes:
--Eh bien! mon ami, le travail nous fatigue un peu, n'est-ce pas? Nous n'avons pas la force de lever la bêche?
--Je me reposais, eccellenza.
--Connu! connu! le paysan napolitain se repose toujours.
--C'est qu'il fait une chaleur étouffante. Et puis la terre est si dure!
--Je parie que tu dois avoir une belle voix; je ne connais rien qui soulage et qui donne des forces comme un peu de musique; si tu me chantais une chanson?
--Moi, monsieur! Je n'ai jamais chanté de ma vie.
--Raison de plus; tu auras la voix plus fraîche.
--Vous voulez plaisanter!
--Non, je veux t'entendre.
--Et qu'est-ce que je gagnerai à me faire entendre de vous?
--Mais peut-être que si ta voix me plaît tu ne travailleras plus, je te prendrai avec moi.
--Pour domestique?
--Mieux que cela.
--Pour cuisinier?
--Mieux, te dis-je.
--Et pourquoi donc? demandait alors le paysan avec quelque défiance.
--Qu'est-ce que ça te fait? chante toujours.
--Bien fort?
--De tous tes poumons, et surtout ouvre bien la bouche.
Si le malheureux n'avait qu'une voix de baryton ou de basse-taille, l'impresario tournait lestement sur ses talons en lui laissant quelque maxime bien consolante sur l'amour du travail et le bonheur de la vie champêtre; mais s'il était assez heureux dans sa journée pour mettre la main sur un ténor, il l'emmenait avec lui et le faisait monter... derrière sa voiture.
Il ne gâtait pas les artistes, celui-là.
S'agissait-il d'engager un homme:--Qu'est-ce qu'il te faut, mon garçon? lui demandait Barbaja de sa voix brusque et de son ton bourru; tu auras assez de cinquante francs par mois pour commencer. Des souliers pour te chausser, un habit pour te couvrir, du macaroni pour te régaler, que demandes-tu davantage? Sois grand artiste d'abord, et ensuite tu me feras la loi comme je te la fais maintenant. Hélas! ce temps ne viendra que trop tôt; tu as une belle voix, et la preuve c'est que je t'ai engagé; tu as de l'intelligence et la preuve c'est que tu voudrais me voler. Attends donc, cher ami, le bien te viendra en chantant. Si je te donnais beaucoup d'argent tout de suite, tu ferais le beau, tu te griserais tous les jours, et tu perdrais ta voix au bout de trois semaines.
Avec les femmes, le raisonnement était beaucoup plus court et plus simple:
--Chère enfant, je ne te donnerai pas un sou; c'est toi, au contraire, qui dois me payer. Je t'offre les moyens de montrer au public tout ce que tu possèdes d'agrémens naturels. Tu es jolie; si tu as du talent, tu arriveras bien vite; si tu n'en as pas, tu arriveras plus vite encore. Crois-moi, tu m'en remercieras plus tard lorsque tu auras acquis un peu plus d'expérience. Si tu étais déjà riche à tes débuts, tu épouserais un choriste qui te battrait ou un prince qui te réduirait à la misère.
Convaincus par une logique aussi entraînante, les artistes s'engageaient pour cinquante francs par mois; mais il arrivait le plus souvent qu'après le premier trimestre ils devaient six mille francs à un usurier. Alors Barbaja, pour ne pas les faire aller en prison, payait leurs dettes, et le compte était soldé.
Pendant mon séjour à Naples, on racontait plusieurs anecdotes sur le grand impresario, qui peignent l'homme tout entier et donnent une exacte mesure de ses connaissances en musique.
Je ne sais plus quel marquis napolitain, dont l'influence était grande à la cour, lui avait recommandé une jeune fille comme ayant pour le théâtre la vocation la plus décidée et annonçant le plus bel avenir. Barbaja fit une moue très significative et enfonça ses deux mains dans les poches de sa veste de nankin, attitude qu'il prenait habituellement quand il ne pouvait pas donner un libre cours à sa colère.
--Vous verrez, mon cher, répliqua le marquis avec un air de suffisance qui échauffait de plus en plus la bile du terrible impresario, c'est un véritable prodige!
--Bien, bien! qu'elle vienne demain à midi.
Le lendemain, à l'heure dite, la débutante met sa plus belle robe, prend ses cahiers, et, flanquée de l'éternelle mère que vous connaissez, se présente au palais de Barbaja.
Le directeur de l'orchestre était déjà au piano, Barbaja se promenait de long en large dans son salon.
--Signor impresario, dit la vieille femme après une profonde révérence, il est du devoir d'une mère, devoir religieux et sacré, de vous avertir que cette pauvre enfant, étant pure comme le cristal, et timide comme une colombe...
--Nous commençons mal, interrompit brusquement Barbaja; au théâtre il faut être effrontée.
--Ce n'est pas cependant que je veuille entendre, reprend la mère de sa voix la plus mielleuse...
Mais l'impresario, lui tournant le dos, s'approcha de la jeune fille et lui dit d'un ton passablement impatienté:--Voyons, ma chère, que veux-tu me chanter?
Il aurait tutoyé la reine en personne.
--Monsieur, balbutie la débutante, devenue rouge jusqu'au blanc des yeux, j'ai la prière de _Norma_...
--Comment, malheureuse! s'écrie Barbaja d'une voix tonnante; après la Ronzi, oserais-tu aborder la prière de _Norma_? Quelle audace!
--Je chanterai, si vous le préférez, la cavatine du _Barbier_.
--La cavatine du _Barbier_! après la Fodor! Quelle indignité!
--Pardon, monsieur, dit la jeune fille en tremblant; j'essaierai la romance du _Saule_.
--La romance du _Saule_! après la Malibran! Quelle profanation!
--Alors il ne me reste plus que des solféges, reprend la pauvre débutante presque en sanglotant.
--A la bonne heure! Va pour les solféges!
La jeune fille essuie ses larmes, la mère lui glisse à l'oreille un mot de consolation, l'accompagnateur l'encourage; bref, elle s'en tire à merveille. Jamais solféges n'avaient été mieux exécutés.
La physionomie de Barbaja s'éclaircit, son front se déride, un sourire de satisfaction erre sur ses lèvres.
--Eh bien, monsieur! s'écrie la mère dans la plus grande anxiété, que pensez-vous de ma fille?
--Eh, madame! la voix n'est pas mauvaise, mais du diable si j'ai pu comprendre un seul mot.
Une autre fois (on était en plein hiver) on répétait un opéra nouveau, et les chanteurs chargés des premiers rôles, désolés de quitter leur édredon, étaient toujours en retard. Barbaja, furieux, avait juré la veille de mettre à l'amende le premier qui ne se trouverait pas à l'heure, fût-ce le ténor ou la prima donna elle-même, pour faire un exemple.
La répétition commence, Barbaja s'éloigne un peu vers le fond d'une coulisse pour gronder le machiniste; tout à coup les voix se taisent, l'orchestre s'arrête, on attend quelqu'un.
--Qu'y a-t-il? s'écrie l'impresario en se précipitant vers la rampe.
--Rien, monsieur, répond le premier violon.
--Qu'est-ce qui manque? Je veux le savoir.
--Il manque un _ré_.
--A l'amende.
Tout cela n'empêche pas que Domenico Barbaja n'ait créé Lablache, Tamburini, Rubini, Donzelli, la Colbron, la Pasta, la Fodor, Donizetti, Bellini, Rossini lui-même; oui, le grand Rossini.
Les plus grands chefs-d'oeuvre du maître souverain ont été composés pour Barbaja, et Dieu seul peut savoir ce qu'il en a coûté au pauvre impresario de prières, de violences et de ruses pour forcer au travail le génie le plus libre, le plus insouciant et le plus heureux qui ait jamais plané sur le beau ciel de l'Italie.
J'en citerai un exemple qui caractérise parfaitement l'imprésario et le compositeur.
V
Otello.
Rossini venait d'arriver à Naples, précédé déjà par une grande réputation. La première personne qu'il rencontra en descendant de voiture fut, comme on s'en doute bien, l'impresario de Saint-Charles. Barbaja alla au devant du maestro les bras et le coeur ouverts, et, sans lui donner le temps de faire un pas ni de prononcer une parole:
--Je viens, lui dit-il, te faire trois offres, et j'espère que tu ne refuseras aucune des trois.
--J'écoute, répondit Rossini avec ce fin sourire que vous savez.
--Je t'offre mon hôtel pour toi et pour tes gens.
--J'accepte.
--Je t'offre ma table pour toi et pour tes amis.
--J'accepte.
--Je t'offre d'écrire un opéra nouveau pour moi et pour mon théâtre.
--Je n'accepte plus.
--Comment! tu refuses de travailler pour moi?
--Ni pour vous ni pour personne. Je ne veux plus faire de musique.
--Tu es fou, mon cher.
--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
--Et que viens-tu faire à Naples?
--Je viens manger des macaroni et prendre des glaces. C'est ma passion.
--Je te ferai préparer des glaces par mon limonadier, qui est le premier de Toledo, et je te ferai moi-même des macaroni dont tu me diras des nouvelles.
--Diable! cela devient grave.
--Mais tu me donneras un opéra en échange.
--Nous verrons.
--Prends un mois, deux mois, six mois, tout le temps que tu désires.
--Va pour six mois.
--C'est convenu.
--Allons souper.
Dès le soir même, le palais de Barbaja fut mis à la disposition de Rossini; le propriétaire s'éclipsa complètement, et le célèbre maestro put se regarder comme étant chez lui, dans la plus stricte acception du mot. Tous les amis ou même les simples connaissances qu'il rencontrait en se promenant étaient invités sans façon à la table de Barbaja, dont Rossini faisait les honneurs avec une aisance parfaite. Quelquefois ce dernier se plaignait de ne pas avoir trouvé assez d'amis pour les convier aux festins de son hôte: à peine s'il avait pu en réunir, malgré toutes les avances du monde, douze ou quinze. C'étaient les mauvais jours.
Quant à Barbaja, fidèle au rôle de cuisinier qu'il s'était imposé, il inventait tous les jours un nouveau mets, vidait les bouteilles les plus anciennes de sa cave, et fêtait tous les inconnus qu'il plaisait à Rossini de lui amener, comme s'ils avaient été les meilleurs amis de son père. Seulement, vers la fin du repas, d'un air dégagé, avec une adresse infinie et le sourire à la bouche, il glissait entre la poire et le fromage quelques mots sur l'opéra qu'il s'était fait promettre et sur l'éclatant succès qui ne pouvait lui manquer.
Mais, quelque précaution oratoire qu'employât l'honnête impresario pour rappeler à son hôte la dette qu'il avait contractée, ce peu de mots tombés du bout de ses lèvres produisait sur le maestro le même effet que les trois paroles terribles du festin de Balthazar. C'est pourquoi Barbaja, dont la présence avait été tolérée jusque alors, fut prié poliment par Rossini de ne plus paraître au dessert.
Cependant les mois s'écoulaient, le libretto était fini depuis long-temps, et rien n'annonçait encore que le compositeur se fût décidé à se mettre à l'ouvrage. Aux dîners succédaient les promenades, aux promenades les parties de campagne. La chasse, la pêche, l'équitation se partageaient les loisirs du noble maître; mais il n'était pas question de la moindre note. Barbaja éprouvait vingt fois par jour des accès de fureur, des crispations nerveuses, des envies irrésistibles de faire un éclat. Il se contenait néanmoins, car personne plus que lui n'avait foi dans l'incomparable génie de Rossini.
Barbaja garda le silence pendant cinq mois avec la résignation la plus exemplaire. Mais le matin du premier jour du sixième mois, voyant qu'il n'y avait plus de temps à perdre ni de ménagemens à garder, il tira le maestro à l'écart et entama l'entretien suivant:
--Ah ça! mon cher, sais-tu qu'il ne manque plus que vingt-neuf jours pour l'époque fixée?
--Quelle époque? dit Rossini avec l'ébahissement d'un homme à qui on adresserait une question incompréhensible en le prenant pour un autre.
--Le 30 mai.
--Le 30 mai!
Même pantomime.
--Ne m'as-tu pas promis un opéra nouveau qu'on doit jouer ce jour-là?
--Ah! j'ai promis?
--Il ne s'agit pas ici de faire l'étonné! s'écria l'impresario, dont la patience est à bout; j'ai attendu le délai de rigueur, comptant sur ton génie et sur l'extrême facilité de travail que Dieu t'a accordée. Maintenant il m'est impossible de plus attendre: il me faut mon opéra.
--Ne pourrait-on pas arranger quelque opéra ancien en changeant le titre?
--Y penses-tu? Et les artistes qui sont engagés exprès pour jouer dans un opéra nouveau?
--Vous les mettrez à l'amende.
--Et le public?
--Vous fermerez le théâtre.
--Et le roi?
--Vous donnerez votre démission.
--Tout cela est vrai jusqu'à un certain point. Mais si ni les artistes, ni le public, ni le roi lui-même ne peuvent me forcer à tenir ma promesse, j'ai donné ma parole, monsieur, et Domenico Barbaja n'a jamais manqué à sa parole d'honneur.
--Alors c'est différent.
--Ainsi, tu me promets de commencer demain.
--Demain, c'est impossible, j'ai une partie de pêche au Fusaro.
--C'est bien, dit Barbaja, enfonçant ses mains dans ses poches, n'en parlons plus. Je verrai quel parti il me reste à prendre.
Et il s'éloigna sans ajouter un mot.
Le soir, Rossini soupa de bon appétit, et fit honneur à la table de l'impresario en homme qui avait parfaitement oublié la discussion du matin. En se retirant, il recommanda bien à son domestique de le réveiller au point du jour et de lui tenir prête une barque pour le Fusaro. Après quoi il s'endormit du sommeil du juste.
Le lendemain, midi sonnait aux cinq cents cloches que possède la bienheureuse ville de Naples, et le domestique de Rossini n'était pas encore monté chez son maître; le soleil dardait ses rayons à travers les persiennes. Rossini, réveillé en sursaut, se leva sur son séant, se frotta les yeux et sonna: le cordon de la sonnette resta dans sa main.
Il appela par la croisée qui donnait sur la cour: le palais demeura muet comme un sérail.
Il secoua la porte de sa chambre: la porte résista à ses secousses, elle était murée au dehors!
Alors Rossini, revenant à la croisée, se mit à hurler au secours, à la trahison, au guet-apens! Il n'eut pas même la consolation que l'écho répondit à ses plaintes, le palais de Barbaja étant le bâtiment le plus sourd qui existe sur le globe.
Il ne lui restait qu'une ressource, c'était de sauter du quatrième étage; mais il faut dire, à la louange de Rossini, que cette idée ne lui vint pas un instant à la tête.
Au bout d'une bonne heure, Barbaja montra son bonnet de coton à une croisée du troisième. Rossini, qui n'avait pas quitté sa fenêtre, eut envie de lui lancer une tuile; il se contenta de l'accabler d'imprécations.
--Désirez-vous quelque chose? lui demanda l'impresario d'un ton patelin.
--Je veux sortir à l'instant même.
--Vous sortirez quand votre opéra sera fini.
--Mais c'est une séquestration arbitraire.
--Arbitraire tant que vous voudrez; mais il me faut mon opéra.
--Je m'en plaindrai à tous les artistes, et nous verrons.
--Je les mettrai à l'amende.
--J'en informerai le public.
--Je fermerai le théâtre.
--J'irai jusqu'au roi.
--Je donnerai ma démission.
Rossini s'aperçut qu'il était pris dans ses propres filets. Aussi, en homme supérieur, changeant tout à coup de ton et de manières, demanda-t-il d'une voix calme:
--J'accepte la plaisanterie, et je ne m'en fâche pas; mais puis-je savoir quand me sera rendue ma liberté?
--Quand la dernière scène de l'opéra me sera remise, répondit Barbaja en ôtant son bonnet.
--C'est bien: envoyez ce soir chercher l'ouverture.
Le soir, on remit ponctuellement à Barbaja un cahier de musique sur lequel était écrit en grandes lettres: _Ouverture d'Otello_.
Le salon de Barbaja était rempli de célébrités musicales au moment où il reçut le premier envoi de son prisonnier. On se mit sur-le-champ au piano, on déchiffra le nouveau chef-d'oeuvre, et on conclut que Rossini n'était pas un homme, et que, semblable à Dieu, il créait sans travail et sans effort, par le seul acte de sa volonté. Barbaja, que le bonheur rendait presque fou, arracha le morceau des mains des admirateurs et l'envoya à la copisterie. Le lendemain il reçut un nouveau cahier sur lequel on lisait: _Le premier acte d'Otello_; ce nouveau cahier fut envoyé également aux copistes, qui s'acquittaient de leur devoir avec cette obéissance muette et passive à laquelle Barbaja les avait habitués. Au bout de trois jours, la partition d'_Otello_ avait été livrée et copiée.
L'impresario ne se possédait pas de joie; il se jeta au cou de Rossini, lui fit les excuses les plus touchantes et les plus sincères pour le stratagème qu'il avait été forcé d'employer, et le pria d'achever son oeuvre en assistant aux répétitions.
--Je passerai moi-même chez les artistes, répondit Rossini d'un ton dégagé, et je leur ferai répéter leur rôle. Quant à ces messieurs de l'orchestre, j'aurai l'honneur de les recevoir chez moi!
--Eh bien! mon cher, tu peux t'entendre avec eux. Ma présence n'est pas nécessaire, et j'admirerai ton chef-d'oeuvre à la répétition générale. Encore une fois, je te prie de me pardonner la manière dont j'ai agi.
--Pas un mot de plus sur cela, ou je me fâche.
--Ainsi, à la répétition générale?
--A la répétition générale.
Le jour de la répétition générale arriva enfin: c'était la veille de ce fameux 30 mai qui avait coûté tant de transes à Barbaja. Les chanteurs étaient à leur poste, les musiciens prirent place à l'orchestre, Rossini s'assit au piano.
Quelques dames élégantes et quelques hommes privilégiés occupaient les loges d'avant-scène. Barbaja, radieux et triomphant, se frottait les mains et se promenait en sifflotant sur son théâtre.
On joua d'abord l'ouverture. Des applaudissemens frénétiques ébranlèrent les voûtes de Saint-Charles. Rossini se leva et salua.
--Bravo! cria Barbaja. Passons à la cavatine du ténor.
Rossini se rassit à son piano, tout le monde fit silence, le premier violon leva l'archet, et on recommença à jouer l'ouverture. Les mêmes applaudissemens, plus enthousiastes encore, s'il était possible, éclatèrent à la fin du morceau.
Rossini se leva et salua.
--Bravo! bravo! répéta Barbaja. Passons maintenant à la cavatine.
L'orchestre se mit à jouer pour la troisième fois l'ouverture.
--Ah ça! s'écria Barbaja exaspéré, tout cela est charmant, mais nous n'avons pas le temps de rester là jusqu'à demain. Arrivez à la cavatine.
Mais, malgré l'injonction de l'imprésario, l'orchestre n'en continuât pas moins la même ouverture. Barbaja s'élança sur le premier violon, et, le prenant au collet, lui cria à l'oreille:
--Mais que diable avez-vous donc à jouer la même chose depuis une heure?
--Dame! dit le violon avec un flegme qui eût fait honneur à un Allemand, nous jouons ce qu'on nous a donné.
--Mais tournez donc le feuillet, imbéciles!
--Nous avons beau tourner, il n'y a que l'ouverture.
--Comment! il n'y a que l'ouverture! s'écria l'impresario en pâlissant: c'est donc une atroce mystification?
Rossini se leva et salua.
Mais Barbaja était retombé sur un fauteuil sans mouvement. La prima donna, le ténor, tout le monde s'empressait autour de lui. Un moment on le crut frappé par une apoplexie foudroyante.
Rossini, désolé que la plaisanterie prit une tournure aussi sérieuse, s'approche de lui avec une réelle inquiétude.
Mais à sa vue, Barbaja, bondissant comme un lion, se prit à hurler de plus belle.
--Va-t'en d'ici, traître, ou je me porte à quelque excès!
--Voyons, voyons, dit Rossini en souriant, n'y a-t-il pas quelque remède?
--Quel remède, bourreau! C'est demain le jour de la première représentation.
--Si la prima donna se trouvait indisposée? murmura Rossini tout bas à l'oreille de l'impresario.
--Impossible, lui répondit celui-ci du même ton; elle ne voudra jamais attirer sur elle la vengeance et les citrons du public.
--Si vous vouliez la prier un peu?
--Ce serait inutile. Tu ne connais pas la Colbron.
--Je vous croyais au mieux avec elle.
--Raison de plus.
--Voulez-vous me permettre d'essayer, moi?
--Fais tout ce que tu voudras; mais je t'avertis que c'est du temps perdu.
--Peut-être.
Le jour suivant, on lisait sur l'affiche de Saint-Charles que la première représentation d'_Otello_ était remise par l'indisposition de la prima donna.
Huit jours après on jouait _Otello_.
Le monde entier connaît aujourd'hui cet opéra; nous n'avons rien à ajouter. Huit jours avaient suffi à Rossini pour faire oublier le chef-d'oeuvre de Shakespeare.