Chapter 36
Alors tous deux s'agenouillèrent de nouveau et le prêtre les bénit. Tous les assistans pleuraient de joie et d'émotion à cet étrange spectacle et bénissaient à leur tour les deux jeunes époux, quand tout à coup le même ministre qui avait prononcé les saintes paroles du mariage entonna d'une voix sourde les prières des agonisans. A ce changement, toute cette multitude frissonna et laissa échapper un murmure de terreur, car elle comprenait qu'on n'en était encore qu'à la moitié de la cérémonie, et qu'une catastrophe terrible allait en faire le dénouement.
En effet, comme Antoniello, ignorant, ainsi que tous les autres, du destin qui l'attendait, jetait autour de lui un regard épouvanté, les deux aides de l'exécuteur s'emparèrent de lui, et, avant qu'il eût eu le temps de faire un mouvement pour se défendre, ils lui lièrent les mains, et, tandis que le bourreau tirait son épée hors du fourreau, ils conduisirent le condamné devant le billot qui, ainsi que nous l'avons dit, s'élevait à l'autre extrémité de l'échafaud en face de l'autel, et le forcèrent de s'agenouiller, devant lui.
Costanza voulut s'élancer vers Antoniello, mais le prêtre arrêta la jeune femme en étendant un crucifix entre elle et son époux.
Antoniello vit alors que tout était fini pour lui, et comprit qu'il était irrévocablement condamné; il ne songea donc plus qu'à bien mourir. Il releva le front, dit à haute voix une prière; puis se retournant vers Costanza à moitié évanouie:
--Au revoir dans le ciel, lui cria-t-il, et il posa son cou sur le billot.
Au même instant, l'épée de l'exécuteur flamboya comme l'éclair, et la foule, jetant un cri terrible, fit un mouvement en arrière; la tête de Carracciolo, détachée du corps d'un seul coup, avait bondi du billot sur le pavé, et roulait entre les jambes de ceux qui étaient les plus rapprochés de l'échafaud.
Deux confréries religieuses s'approchèrent alors de l'échafaud: une d'hommes, une de femmes. La première emporta le cadavre de Carracciolo décapité, la seconde emporta le corps de Costanza évanouie.
La foule s'écoula sur leurs traces, et au bout d'un instant la place se trouva vide; il n'y resta plus, solitaire, sanglante et debout, que la terrible machine, demeurée là pour attester sans doute à la population de Naples que tout ce qu'elle venait de voir était une réalité et non un rêve.
Quand la place fut vide, l'homme qui avait assisté à l'exécution entre ses deux gardes descendit avec eux et reprit le chemin du quai. Mais, au lieu de le ramener à la Vicairie, les soldats le conduisirent au palais royal.
Là, il fut introduit dans les mêmes appartemens que la première fois, et, conduit au même oratoire, il y retrouva la régente à la même place, debout près du prie-dieu et la main étendue sur les Évangiles. Les soldats entrèrent avec lui et demeurèrent de chaque côté de la porte.
--Eh bien! dit Isabelle d'Aragon, ai-je accompli mon serment?
--Religieusement, madame, répondit l'inconnu.
--Maintenant, à vous de tenir le vôtre.
--Je suis prêt.
--Où est l'homme dont la tête est à prix?
--Devant Votre Altesse.
--Ainsi, Rocco del Pizzo?...
--C'est moi, madame.
--Je le savais, dit Isabelle.
--Alors, reprit le bandit, qu'ordonne de moi Votre Altesse?
--Que vous serviez de père à l'orpheline et de protecteur à la veuve.
---Comment, madame?... s'écria Rocco del Pizzo.
--Je ne sais faire ni justice, ni grâce à moitié, reprit la régente.
Puis se retournant vers les soldats:
--Cet homme est libre d'aller où il voudra, dit-elle: laissez-le donc sortir.
Et elle rentra dans ses appartemens d'un pas calme et assuré, d'un pas de reine.
Constanza retourna en Calabre avec son frère, car elle avait encore, comme on s'en souvient, sa pauvre mère à Rosarno.
Rocco del Pizzo la suivit.
Mais lorsque sa mère mourut, ce qui arriva la nuit suivante, elle revint à Naples, entra dans le couvent qui l'avait déjà recueillie, y paya sa dot et légua les restes de l'immense fortune qu'elle tenait de son mari à la pauvre communauté, qui se trouva enrichie d'un seul coup.
Rocco del Pizzo suivit sa soeur à Naples.
Mais le jour où elle prononça ses voeux, lorsqu'il comprit qu'elle n'avait plus besoin de lui et que le Seigneur l'avait remplacé près d'elle, il disparut, et personne ne le revit depuis, ni ne sut positivement ce qu'il était devenu.
On croit qu'il s'attacha à la fortune de César Borgia, et qu'il fut tué près de ce grand homme, en même temps que lui.
VIII
Pouzzoles.
Nous montâmes dans notre corricolo, laissant à notre droite le lac d'Agnano, sur lequel il y a peu de choses à dire; nous gagnâmes l'ancienne voie romaine qui menait de Naples à Pouzzoles, et qu'on appelait la voie Antonina. Il n'y avait pas à s'y tromper, c'est bien l'ancien pavé en pierres volcaniques, tout bordé de tombeaux ou plutôt de ruines sépulcrales, deux ou trois tombeaux seulement ayant traversé les âges comme des jalons séculaires, et étant restés debout sur la route infinie du temps.
Nous nous arrêtâmes au couvent des Capucins. C'est là qu'a été transportée la pierre où saint Janvier subit le martyre; cette pierre est encore aujourd'hui tachée de sang, et, lorsque le miracle de la liquéfaction s'opère à la chapelle du trésor à Naples, le sang qui tache cette pierre, fière de celui que renferment ces deux fioles, se léquifie, dit-on, et bouillonne de même.
Cette église renferme en outre une assez belle statue du saint.
De l'église des Capucins à la Solfatare il n'y a qu'une enjambée. Nous avions été préparés à la vue de cet ancien volcan par notre voyage dans l'archipel hipariote. Nous retrouvâmes les mêmes phénomènes: ce terrain sonnant le creux et qui, à chaque pas, semble prêt à vous engloutir dans des catacombes de flammes; ces fumeroles par lesquelles s'échappe une vapeur épaisse et empestée; enfin, dans les endroits où ces vapeurs sont les plus fortes, ces tuiles et ces briques préparées pour y recevoir le sel ammoniac qui s'y sublime, et qu'on y récolte sans autres frais, chaque matin et chaque soir.
La Solfatare est le _Forum Vulcani_ de Strabon.
A quelques pas de la Solfatare sont les restes de l'amphithéâtre appelé en même temps _Carceri_, nom qui a prévalu sur l'autre et qui rappelle les persécutions chrétiennes du deuxième et du troisième siècles. C'est dans cet amphithéâtre que le roi Tiridate, amené par Néron, qui lui faisait remarquer la force et l'adresse de ses gladiateurs, voulant montrer quelle était sa force et son adresse à lui, prit un javelot de la main d'un prétorien, et lançant ce javelot dans l'arène, tua deux taureaux du même coup.
C'est encore, selon toute probabilité, dans ce cirque que saint Janvier, échappé à la flamme et aux bêtes, fut décapité, ce que Dieu permit, comme nous l'avons dit, parce que c'était le cours ordinaire de la justice. Une des caves qui ont fait donner au monument le nom de _Carceri_, érigée en chapelle, est celle que la tradition assure avoir servi de prison au martyr.
Près du _Carceri_ est la maison de Cicéron, ce martyr d'une petite réaction politique, tandis que saint Janvier fut celui d'une grande révolution divine.
Cette maison était la villa chérie de l'auteur des _Catilinaires_. Il la préférait à sa villa de Gaëte, à sa villa de Cumes, à sa villa de Pompeïa, car Cicéron avait des villa partout. En ce temps-là comme aujourd'hui, l'état d'avocat et celui d'orateur étaient parfois, à ce qu'il paraît, d'un excellent rapport.
Il est vrai qu'ils avaient aussi leurs désagrémens, comme, par exemple, d'avoir, après sa mort, la tête et les mains clouées à la tribune aux harangues et la langue percée par une aiguille. Mais enfin, cela n'arrivait pas à tous les avocats, témoin Salluste. Pourquoi diable aussi Cicéron s'était-il mêlé de ce qui ne le regardait pas et avait-il tenu des propos sur les faux cheveux de Livie? En cherchant bien, on finit d'ordinaire par découvrir que dans les grands malheurs qui nous arrivent il y a toujours un peu de notre faute.
En attendant, Cicéron passa quelques beaux et paisibles jours dans cette villa, qui touchait aux jardins de Pouzzoles, et où il composa ses _Questions académiques_. Il avait de là une vue magnifique que ne gênait pas à cette époque ce stupide _Monte-Nuovo_, poussé dans une nuit comme un champignon, pour gâter tout le paysage.
C'est de Pouzzoles qu'Auguste partit pour aller faire la guerre à Sextus Pompée, avec lequel, deux ou trois ans auparavant, Antoine, Lépide et lui avaient fait un traité de paix au cap Misène.
Ce fut un instant avant la signature de ce traité que, voyant les triumvirs réunis sur le vaisseau de son maître, Menas, affranchi et amiral de Sextus, se pencha à son oreille et lui dit tout bas:
--Veux-tu que je coupe le câble qui retient ton vaisseau au rivage et que je te fasse maître du monde?
Sextus réfléchit un instant: la proposition en valait bien la peine; puis, se retournant vers Menas:
--Il fallait le faire sans me consulter, répondit-il. Maintenant il est trop tard!
Et, se retournant vers les triumvirs le visage souriant et sans qu'ils se doutassent qu'ils avaient couru un grand danger, il continua de discuter ce traité qui accordait la terre à Octave, à Antoine et à Lépide; et à lui, fils de Neptune, qui avait changé son manteau de pourpre contre la robe verte de Glaucus, les îles et la mer.
Il y aurait un admirable roman à faire sur ce jeune roi de la mer, qui fut le premier amant de Cléopâtre et le dernier antagoniste d'Auguste, et qui, tandis que Rome promettait cent mille sesterces (vingt mille francs) par tête de proscrit, en promettait, lui, deux cent mille par chaque exilé qu'on amènerait sur ses vaisseaux, le seul lieu du monde où un banni pût alors être en sûreté.
Malheureusement, que font à nos lecteurs, en l'an de grâce 1842, les amours de Cléopâtre, les proscriptions d'Octave et les pirateries de Sextus Pompée, ce galant voleur qui fut à peu près le seul honnête homme de son temps?
Pouzzoles était le rendez-vous de l'aristocratie romaine. Pouzzoles avait ses sources comme Plombières, ses thermes comme Aix, ses bains de mer comme Dieppe. Après avoir été le maître du monde et n'avoir pas trouvé dans tout son empire un autre lieu qui lui plût, Sylla vint mourir à Pouzzoles.
Auguste y avait un temple que lui avait élevé le chevalier romain Calpurnius. C'est aujourd'hui l'église de saint Proclus, compagnon de saint Janvier.
Tibère y avait une statue portée sur un piédestal de marbre qui représentait les quatorze villes de l'Asie-Mineure qu'un tremblement de terre avait renversées et que Tibère avait fait rebâtir. La statue est disparue sans qu'on ait pu la retrouver. Le piédestal existe encore.
Caligula y fit bâtir ce fameux pont qui réalisait un rêve aussi insensé que celui de Xercès; ce pont partait du môle, traversait le golfe et allait aboutir à Baïa. Sa construction occasionna la suspension des transports et affama Rome. Vingt-cinq arches le soutenaient en partant du môle; et comme la mer devenait au delà trop profonde pour qu'on pût continuer d'établir des piles, on avait réuni un nombre infini de galères qu'on avait fixées avec des ancres et des chaînes; puis sur ces galères on avait établi des planches qui, recouvertes de terre et de pierres, formaient le pont.
L'empereur passa dessus, revêtu de la chlamyde, armé de l'épée d'Alexandre-le-Grand, et traînant derrière lui, à son char attelé de quatre chevaux, le jeune Darius, fils d'Arbane, que les Parthes lui avaient donné en otage.--Et tout cela, savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour Thrasylle, astrologue de Tibère, ayant vu le vieil empereur regarder Caligula de cet oeil inquiet qu'il connaissait si bien.
--Calicula, avait-il dit, ne sera pas plus empereur qu'il ne traversera à cheval le golfe de Baïa.
Caligula traversa à cheval le golfe de Baïa, et, pour le malheur du monde, à qui Tibère eût rendu un grand service en l'étouffant, Caligula fut quatre ans empereur.
Aujourd'hui, de ces vingt-cinq arches il reste encore treize gros piliers, dont les uns s'élèvent au dessus de la surface des flots, et dont les autres sont recouverts par la mer.
Enfin le maître des dieux y avait un temple dans lequel il était adoré sous le nom de Jupiter Sérapis. Envahi, selon toute probabilité, par l'eau et enseveli en même temps sous les cendres, lors du tremblement de terre de 1538, il fut retrouvé en 1750, mais dépouillé aussitôt de toutes les choses premières qu'il contenait et qui furent envoyées à Caserte. Il ne lui reste aujourd'hui que trois des colonnes qui l'entouraient, deux des douze vases qui ornaient le monoptère, et, scellé dans son pavé de marbre grec, un des deux anneaux de bronze qui servaient à attacher les victimes au moment de leur sacrifice.
Ce tremblement de terre de 1538 dont nous venons de parler est le grand événement de Pouzzoles et de ses environs. Un matin, Pouzzoles s'est réveillée, a regardé autour d'elle et ne s'est pas reconnue. Où elle avait laissé la veille un lac, elle retrouvait une montagne; où elle avait laissé une forêt, elle trouvait des cendres; enfin, où elle avait laissé un village, elle ne trouvait rien du tout.
Une montagne d'une lieue de terre avait poussé dans la nuit, déplacé le lac Lucrèce, qui est le Styx de Virgile, comblé le port Jules, et englouti le village de Tripergole.
Aujourd'hui, le Monte-Nuovo (on l'a baptisé de ce nom, qu'il a certes bien mérité) est couvert d'arbres comme une vraie montagne, et ne présente pas la moindre différence avec les autres collines qui sont là depuis le commencement du monde.
Nous avions arrêté que nous irions dîner sur les bords de la mer, pour manger des huîtres du lac Lucrin et boire du vin de Falerne. Nous nous acheminâmes donc vers le lieu désigné, où des provisions, prudemment achetées à Naples et envoyées d'avance, nous attendaient, lorsqu'en arrivant près des ruines du temple de Vénus, nous aperçûmes un groupe de promeneurs qui s'apprêtaient à en faire autant. Nous nous approchâmes et nous reconnûmes, qui? Barbaja, l'illustre impresario; Duprez, notre célèbre artiste, et la _diva_ Malibran, comme on l'appelait alors à Naples et comme on l'appelle maintenant par tout le monde!
C'était une bonne fortune pour nous qu'une pareille rencontre; et comme on voulut bien répondre à notre compliment par un compliment semblable, il fut arrêté à l'instant même et par acclamation que les deux dîners seraient réunis en un seul.
Ce point essentiel arrêté, comme il fallait encore un certain temps pour apprêter le banquet commun, et que nous n'étions qu'à deux cents pas des étuves Néron, où le gardien nous offrait de faire cuire nos oeufs, nous acceptâmes la proposition, nous lui mîmes à la main le panier qui les contenait, et nous marchâmes derrière lui.
Le pauvre homme ressemblait fort aux chiens de la grotte dont j'ai parlé dans un précédent chapitre. A mesure que nous approchions des étuves, son pas se ralentissait. Malheureusement la curiosité est impitoyable. Nous fûmes donc insensibles aux gémissemens qu'il poussait, et, la porte des étuves ouverte, nous nous précipitâmes dedans.
Ces étuves se composent d'abord de deux grandes salles où nous vîmes une douzaine de baignoires dégradées. Dans les intervalles de ces baignoires sont des niches vides: ces niches étaient destinées à des statues qui indiquaient de la main le nom des maladies dont ces eaux thermales guérissaient. Or, leur efficacité était encore si grande au moyen-âge qu'une vieille tradition raconte que trois médecins de Salerne, furieux de voir que les cures opérées par ces eaux nuisaient à leur clientèle, partirent de cette ville, débarquèrent pendant la nuit à Baïa, détruisirent l'établissement de fond en comble et se rembarquèrent; mais soit hasard, soit punition divine, une tempête s'étant élevée, leur bâtiment fit naufrage près de Capri, et tous trois périrent dans les flots. Il y avait dans le palais du roi Ladislas, à ce qu'assure Denis de Sarno, une inscription qui vouait à l'exécration publique les noms de ces trois médecins.
Depuis ce temps, l'eau ne vient plus dans les baignoires, et c'est aux voyageurs à l'aller chercher, ce qui n'est pas chose facile, le corridor par lequel on pénètre jusqu'aux sources donnant juste passage à un homme, et l'air y étant si chaud et si rare qu'au bout de dix pas le plus entêté de nous fut forcé de revenir.
Pendant ce temps, le gardien des étuves s'apprêtait, de l'air d'un homme qui va monter à l'échafaud; puis il prit par l'anse notre panier d'oeufs, et, nous écartant de l'ouverture du corridor, il s'y lança et disparut dans ses profondeurs.
Deux ou trois minutes se passèrent, pendant lesquelles nous crûmes que le pauvre diable était véritablement descendu jusqu'en enfer; puis, au bout de ces trois minutes, nous commençâmes à entendre des plaintes lointaines qui, à mesure qu'elles se rapprochaient, se changeaient en gémissemens; enfin nous vîmes reparaître notre messager des morts, son panier a la main, ruisselant de sueur, pâle et chancelant. Arrivé à nous, comme s'il n'avait juste eu de force que pour ce trajet, il tomba à terre et s'évanouit.
Notre peur fut grande, et si nous n'avions pas vu à la porte le fils de ce brave homme, qui, sans s'inquiéter autrement de l'évanouissement paternel, grignotait des noisettes, nous l'aurions cru mort. Nous demandâmes à l'enfant ce qu'il fallait faire pour donner du soulagement à l'auteur de ses jours.
--Ah bah! rien du tout, répondit-il. Attendez, il va revenir.
Nous attendîmes, et effectivement le bonhomme reprit ses sens. Il y avait mis de la conscience, et, comme il avait voulu que nos oeufs fussent bien cuits, il était resté sept ou huit secondes de plus qu'à l'ordinaire. Or, sept ou huit secondes sont une grande affaire quand il s'agit de respirer un air qui n'est pas respirable. Il en était résulté que, deux secondes de plus, le gardien était cuit lui-même.
Nous demandâmes à ce malheureux ce qu'il pouvait gagner par jour à l'effroyable métier qu'il faisait. Il nous répondit que, bon an mal an, il gagnait trois carlins par jour (vingt-six ou vingt-sept sous.) Son père et son grand-père avaient fait le même métier et étaient morts avant l'âge de cinquante ans; il en avait trente-huit et en paraissait soixante, tant il était maigre et décharné par l'effet de cette sueur perpétuelle qui lui découlait du corps. Le gamin que nous avions vu si parfaitement insensible à sa syncope était son fils unique, et il l'élevait au même métier que lui. De temps en temps, quand cela pouvait être agréable aux voyageurs, il prenait le moutard par la main et l'emmenait avec lui faire cuire ses oeufs. Madame Malibran causa un instant en patois napolitain avec ce jeune adepte, lequel lui demanda entre autres choses quel était l'imbécile qui avait pu inventer les poules. Le résultat de la conversation fut que le gamin ne paraissait pas avoir une grande vocation pour l'état si glorieusement exercé depuis trois générations dans sa famille.
Nous donnâmes à ce pauvre homme deux colonates, c'est-à-dire ce qu'il gagnait d'ordinaire en une semaine; puis nous voulûmes gratifier son élève d'une couple d'oeufs, mais il nous répondit dédaigneusement qu'il ne mangeait pas de pareilles ordures, et que c'était bon pour des rats d'étrangers comme nous. Ce furent les propres paroles de l'enfant.
Nous revînmes en les méditant à l'endroit où nous attendait notre dîner. Je dois dire, à la louange de Barbaja, que si l'ordinaire qu'il nous servit était celui de ses artistes, il les nourrissait parfaitement bien. A cet ordinaire on avait ajouté d'abord le nôtre, dont il ne faut point parler, puis les huîtres du lac Lucrin et le vin de Falerne tant vanté par Horace.
Les huîtres m'ont paru mériter cette réputation antique qui les a accompagnées à travers les âges; elles ressemblent beaucoup à celles de Maremmes; leur seul défaut est d'être trop grasses et trop douces. Quant au falerne, c'est un vin jaune et épais qui ressemble, pour le goût, à celui de Montefiascone. Fait par d'habiles manipulateurs, il serait excellent. Tel qu'il est, il ressemble a de bon cidre doux.
On nous apporta ensuite des fruits de Pouzzoles. Pouzzoles est le jardin potager de Naples; malheureusement, les jardiniers italiens ne sont pas plus fort que les vignerons. Il en résulte que, dans un pays où, grâce à un admirable climat, on pourrait manger les plus beaux fruits de la terre, il faut se contenter de ceux que la main de l'homme ne s'est pas encore avisée de gâter, attendu qu'ils poussent tout seuls, comme les figues, les grenades et les oranges.
Le dîner fini, les opinions se divisèrent: les uns étaient d'avis de monter à l'instant même dans la barque qui nous attendait, et d'aller faire un tour dans le golfe; les autres voulaient profiter de ce qui nous restait de jour pour visiter la grotte de la Sibylle, Cumes, la Piscine merveilleuse, les Cent-Chambres et le tombeau d'Agrippine. On alla aux voix, et, le parti archéologique l'ayant emporté sur le parti nautique, nous nous acheminâmes aussitôt vers le lac d'Averne. Jadin et moi nous étions naturellement les chefs du parti archéologique.
IX
Le Tartare et les Champs-Élysées.
Tout au contraire des choses de ce monde, l'Averne s'est fort embelli en vieillissant. S'il faut en croire Virgile, c'était du temps d'Énée un lac noir, entouré de sombres bois, au dessus duquel les oiseaux, si rapide que fût leur vol, ne pouvaient passer sans être frappés de mort. Aujourd'hui c'est un charmant lac comme le lac de Némi, comme le lac des Quatre-Cantons, comme le lac de Loch-Leven, qui fait à merveille dans le paysage, et qui semble un beau miroir mis là tout exprès pour réfléchir un beau ciel.
Notre cicerone (en Italie il n'y a pas moyen d'éviter le cicerone) nous conduisit, Barbaja, Duprez, madame Malibran, Jadin et moi, aux ruines d'un temple qu'il nous donna pour un temple d'Apollon. Comme, grâce à nos études préliminaires, nous savions à quoi nous en tenir, nous le laissâmes tranquillement barboter dans ses définitions; et nous en revînmes à Pluton, le véritable patron de la localité.
Ce temple, au reste, était fort ancien et fort célèbre. Annibal, arrêté devant Pouzzoles, où les Romains avaient envoyé une colonie sous le commandement de Quintus Fabius, alla visiter ce même temple, et, pour se rendre les habitans des environs favorables, y fit, dit Tile-Live, un sacrifice au roi des enfers.
Nous longeâmes les bords du lac en marchant de l'orient à l'occident, et bientôt nous traversâmes une tranchée antique que nous ne franchîmes qu'en sautant de pierres en pierres: c'était le lit du canal que Néron, ce désireur de l'impossible, comme dit Tacite, fit creuser en allant de Baïa à Ostie, et qui devait avoir vingt lieues de long et être assez large pour que deux galères à cinq rangs de rames pussent y passer de front. Ce canal était destiné, dit Suétone, à remplacer la navigation des côtes qui alors, comme aujourd'hui, était fort mauvaise. Néron fut un des empereurs les plus prudens qu'il y ait eu: un coup de tonnerre lui fit un jour remettre un voyage de Grèce pour lequel tout était préparé. Malheureusement, il ne put jouir de la voie qu'il avait ouverte à force de bras et d'argent. La révolution de Galba arriva, et comme le dit Néron lui-même au moment de se couper la gorge, le monde eut le malheur de perdre ce grand artiste.
Cependant nous venions de mettre le pied sur le sol que couvrait autrefois la ville de Cumes. Une seule porte est restée debout, et on l'appelle, je ne sais pourquoi, l'_Arco-Felice_. C'est à deux pas de cette porte qu'était le tombeau de Tarquin-le-Superbe, qui, banni de Rome, vint mourir à Cumes. Pétrarque vit ce tombeau dans son voyage à Naples, et en parle dans son itinéraire. On assure qu'il a été depuis transporté au musée. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y a au musée un tombeau qu'on montre pour celui-là.