Chapter 35
Ils se virent ainsi trois ou quatre jours de suite, toujours sur le chemin de la fontaine et au même endroit où ils s'étaient vus pour la première fois; mais, une après-midi, ils s'oublièrent, de sorte que mon père, ne voyant pas revenir sa fille, fut inquiet, et, jetant son fusil sur son épaule, il alla au devant d'elle.
Au détour d'un chemin, il l'aperçut assise près d'un jeune homme.
A la vue de notre père, Costanza bondit comme un daim effrayé, et le jeune homme, de son côté, s'enfonça dans la forêt. Le premier mouvement de mon père fut d'abaisser son arquebuse et de le mettre en joue, mais Costanza se jeta entre le canon de l'arme et Carracciolo. Notre père releva son arquebuse, mais il avait reconnu le jeune comte.
--Et c'était bien Antoniello Carracciolo? murmura la régente.
--C'était lui-même, dit l'inconnu.
Le même soir, notre père ordonna à sa femme et à sa fille de se tenir prêtes à partir dans la nuit: toutes deux devaient quitter notre maison et chercher un asile chez une tante que nous avions à Monteleone. Au moment de partir, mon père prit Costanza à part, et lui dit:
--Si tu le revois, je le tuerai.
Costanza tomba aux genoux de mon père, promettant de ne pas le revoir; puis, les mains jointes et les yeux pleins de larmes, elle lui demanda son pardon. Costanza partit avec sa mère, et, lorsque le jour parut, toutes deux étaient déjà hors des terres du comte Antoniello.
La régente respira.
Le lendemain, mon père alla trouver le comte. Je ne sais ce qui se passa entre eux; mais ce que je sais, c'est que le comte lui jura sur son honneur qu'il n'avait rien à craindre dans l'avenir pour la vertu de Costanza.
Le lendemain de cette entrevue, le comte, de son côté, partit pour Naples.
--Oui, oui, je me rappelle son retour, murmura la régente. Après? après?
--Eh bien! après, madame, après?... Il continua de se souvenir de celle qu'il aurait dû oublier. Les plaisirs de la cour, les faveurs des dames de haut parage, les espérances de l'ambition, ne purent chasser de son souvenir l'image de la pauvre Calabraise: cette image était sans cesse présente à ses yeux pendant ses jours, pendant ses nuits; elle tourmentait ses veilles, elle brûlait son sommeil. Ses lettres à son frère devenaient tristes, amères, désespérées. Son frère, inquiet, partit et arriva à la cour. Il le croyait amoureux de quelque reine, à la main de laquelle il n'osait aspirer. Il éclata de rire lorsqu'il apprit que l'objet de cet amour était une misérable Calabraise.
--Tu es fou, Antoniello, lui dit-il. Cette fille est ta vassale, ta serve, ta sujette, cette fille est ton bien.
--Mais, dit Antoniello, j'ai juré à son père...
--Quoi? qu'as-tu juré, imbécile?
--J'ai juré de ne pas chercher à revoir sa fille.
--Très bien! Il faut tenir la promesse. Un gentilhomme n'a qu'une parole.
--Tu vois donc que tout est perdu pour moi.
--Tu as juré de ne pas chercher à la revoir?
--Oui.
--Mais si c'est elle qui vient te trouver?
--Elle!
--Oui, elle!
--Où cela?
--Où tu voudras. Ici, par exemple!
--Oh! non, pas ici.
--Eh bien! dans ton château de Rosarno.
--Mais je suis enchaîné ici; je ne puis quitter Naples.
--Pour huit jours?
--Oh! pour huit jours? oui, c'est possible, je trouverai quelque prétexte pour _lui_ échapper pendant huit jours. Je ne sais pas de qui il parlait, madame, ni quelle chose le tenait en esclavage; mais voilà ce qu'il dit.
--Je le sais, moi, dit la régente en devenant affreusement pâle. Continuez, monsieur, continuez.
--Ainsi, reprit Raymond, quand tu recevras ma lettre tu partiras?
--A l'instant même.
--C'est bien.
Les deux frères se serrèrent la main en se quittant; le comte Antoniello resta à Naples, et Raymond-le-Bâtard partit pour la Calabre.
Un mois après, le comte Antoniello reçut une lettre de son frère, et, il faut lui rendre justice, c'est un homme fidèle à sa promesse que le comte! Ce jour même il partit.
Voilà ce qui était arrivé. Ne vous impatientez pas, madame, j'arrive au dénouement.
--Je ne m'impatiente pas, j'écoute, répondit la régente; seulement je frissonne en vous écoutant.
--Un homme avait été assassiné près de la fontaine. Mon père, en ce moment, revenait de la chasse; il trouva ce malheureux expirant; il se précipita à son secours, et, comme il essayait, mais inutilement, de le rappeler à la vie, deux domestiques de Raymond-le-Bâtard sortirent de la forêt et arrêtèrent mon père comme l'assassin.
Par un malheur étrange, l'arquebuse de mon père était déchargée, et, par une coïncidence fatale, mais dont Raymond pourrait donner le secret s'il n'était pas mort, la balle qu'on retira de la poitrine du cadavre était du même calibre que celles que l'on retrouva sur mon père.
Le procès fut court; les deux domestiques déposèrent dans un sens qui ne permettait pas aux juges d'hésiter. Mon père fut condamné à mort.
Ma mère et ma soeur apprirent tout ensemble la catastrophe, le procès et le jugement; elles quittèrent Monteleone et arrivèrent à Rosarno, ce jour même où le comte Antoniello, prévenu par la lettre de son frère, arrivait, de son côté, de Naples.
Le comte Carracciolo, comme seigneur de Rosarno, avait droit de haute et basse justice. Il pouvait donc, d'un signe, donner à mon père la vie ou la mort.
Ma mère ignorait que le comte fût arrivé; elle rencontra Raymond-le-Bâtard, qui lui annonça cette heureuse nouvelle, et lui donna le conseil de venir solliciter avec sa fille la grâce de notre père et de son mari; il n'y avait pas de temps à perdre, l'exécution de mon père était fixée au lendemain.
Elle saisit avec avidité la voie qui lui était ouverte par ce conseil, qu'elle regardait comme un conseil ami; elle vint prendre sa fille, elle l'entraîna avec elle sans même lui dire où elle la conduisait, et, le jour même de l'arrivée du noble seigneur, les deux femmes éplorées vinrent frapper à la porte de son château.
Elle ignorait, la pauvre mère, l'amour du comte pour Costanza.
La porte s'ouvrit, comme on le pense bien, car toutes choses avaient été préparées par l'infâme Raymond pour que rien ne vint s'opposer à l'accomplissement de son projet; mais une fois entrées, la mère et la fille rencontrèrent des valets qui leur barrèrent le passage et qui leur dirent qu'une seule des deux pouvait entrer.
Ma mère entra, Costanza attendit.
Elle trouva le comte Antoniello qui la reçut avec un visage sévère; elle se jeta à ses pieds, elle pria, elle supplia; Antoniello fut inflexible: un crime avait été commis, disait-il, son mari était coupable de ce crime, il fallait que ce meurtre fût vengé; il fallait que la justice eût son cours: le sang demandait du sang.
Ma pauvre mère sortit de la chambre du comte, brisée par la douleur, anéantie par le désespoir, et criant merci à Dieu.
--Mais où donc étiez-vous pendant ce temps-là? demanda la régente à l'inconnu.
--A l'autre bout de la Calabre, madame, à Tarente, à Brindisi, que sais-je. J'étais trop loin pour rien savoir de ce qui se passait. Voilà tout.
Ma mère sortit donc désespérée et voulut entraîner sa fille, mais Costanza l'arrêta:
--A mon tour, ma mère, dit-elle, à mon tour d'essayer de fléchir notre maître. Peut-être serai-je plus heureuse que vous.
Ma mère secoua la tête et tomba sur une chaise, elle n'espérait rien. Ma soeur entra à son tour.
--Elle savait que cet homme l'aimait, s'écria la régente, et elle entrait chez cet homme!...
--Mon père allait mourir, madame, comprenez-vous? Isabelle d'Aragon grinça des dents, puis, au bout d'un instant:
--Continuez, continuez... dit-elle.
Dix minutes s'écoulèrent dans une mortelle anxiété, enfin un serviteur sortit un papier à la main.
--Monseigneur le comte fait grâce pleine et entière au coupable, dit-il, voici le parchemin revêtu de son sceau.
Ma mère jeta un cri de joie si profond, qu'il ressemblait à un cri de désespoir.
--Oh! merci, merci, dit-elle, et, baisant la signature du comte, elle se précipita vers la porte. Puis, s'arrêtant tout à coup:
--Et ma fille? dit-elle.
--Courez à la prison, dit le serviteur, vous trouverez votre fille en rentrant chez vous.
Ma mère s'élança, égarée de joie, ivre de bonheur; elle traversa les rues de Rosarno en criant: «Sa grâce! sa grâce! j'ai sa grâce!...» Elle arriva à la porte de la prison, où déjà elle s'était présentée deux fois sans pouvoir entrer. On voulut la repousser une troisième fois, mais elle montra le papier, et la porte s'ouvrit.
On la conduisit au cachot de mon père.
Mon père n'attendait plus que le bourreau; c'était la vie qui entrait à la place de la mort.
Il y eut au fond de cet asile de douleur un instant d'indicible joie.
Puis il demanda des détails: comment ma mère et ma soeur avaient appris l'accusation qui pesait sur lui, comment elles étaient parvenues au comte; comment, enfin, toutes choses s'étaient passées.
Ma mère commença le récit, mon père l'écouta, l'interrompant à chaque instant par ses exclamations; peu à peu il ne dit plus que quelques paroles et d'une voix tremblante, bientôt il se tut tout à fait, puis sa tête tomba dans ses deux mains, puis la sueur de l'angoisse lui monta au visage, puis la rougeur de la honte lui brûla le front; enfin, quand ma mère lui eut dit que, repoussée par le comte, elle avait permis à ma soeur de prendre sa place, il bondit en poussant un rugissement comme un lion blessé, et s'élança contre la porte, la porte était fermée.
Il prit la pierre qui lui servait d'oreiller, et la lança de toutes ses forces contre la barrière de fer qu'il croyait avoir le droit de se faire ouvrir.
Le geôlier accourut et lui demanda ce qu'il voulait.
--Je veux sortir, s'écria mon père, sortir à l'instant même.
--Impossible! dit le geôlier.
--J'ai ma grâce, cria mon père. Je l'ai, je la tiens, la voilà!
--Oui, mais elle porte que vous ne sortirez de prison que demain matin.
--Demain matin? fit le captif avec une exclamation terrible.
--Lisez plutôt, si vous en doutez, ajouta le geôlier.
--Mon père s'approcha de la lampe, lut et relut le parchemin. Le geôlier avait raison; soit hasard, soit erreur, soit calcul, le jour de sa sortie était fixé au lendemain matin seulement.
Le prisonnier ne poussa pas un cri, pas un gémissement, pas un sanglot. Il revint s'asseoir muet et morne sur son lit. Ma mère vint s'agenouiller devant lui.
--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle.
--Rien, répondit-il.
--Mais que crains-tu?
--Oh! peu de chose.
--Mon Dieu! mon Dieu! que crois-tu, que crains-tu, que penses-tu?
--Je pense que Costanza est indigne de son père, voilà tout. Ce fut ma mère qui se leva à son tour, pâle et frissonnante.
--Mais c'est impossible.
--Impossible! et pourquoi?
--On m'a dit qu'elle allait sortir derrière moi. On m'a dit qu'elle allait nous attendre à la maison.
--Eh bien! va voir à la maison si elle y est, et, si elle y est, reviens avec elle.
--Je reviens, dit ma mère.
Et elle frappa à son tour et demanda à sortir. Le geôlier lui ouvrit.
Elle courut à la maison. La maison était déserte, Costanza n'était point reparue.
Elle courut au palais et redemanda sa fille. On lui répondit qu'on ne savait pas ce qu'elle voulait dire.
Elle revint à la maison. Costanza n'était pas rentrée.
Elle attendit jusqu'au soir. Costanza ne reparut point.
Alors elle pensa à son mari et s'achemina de nouveau vers la prison; mais, cette fois, d'un pas aussi lent et aussi morne que si elle eût suivi au cimetière le cadavre de sa fille.
Comme la première fois, les portes s'ouvrirent devant elle.
Elle retrouva son mari assis à la même place; quoiqu'il eût reconnu son pas, il ne leva même pas la tête. Elle alla se coucher à ses pieds et posa sans rien dire son front sur ses genoux.
--Comprenez-vous, madame, quelle nuit infernale fut cette nuit pour ces deux damnés!
Le lendemain, au point du jour, on vint ouvrir la prison et annoncer au condamné qu'il était libre.--Je vous l'ai déjà dit, ajouta l'inconnu en riant d'un rire terrible, oh! le comte Carracciolo est un noble seigneur, et qui tient religieusement sa parole!...
Les deux vieillards sortirent s'appuyant l'un sur l'autre. Une seule nuit les avait tous deux rapprochés de la tombe de dix ans.
En tournant le coin de la route d'où l'on aperçoit la maison, ils virent Costanza, qui les attendait agenouillée sur le seuil.
Ils ne firent pas un pas plus vite pour aller au devant de leur fille; leur fille ne se releva pas pour aller au devant d'eux.
Quand ils furent près d'elle, Constanza joignit les mains et ne dit que ce seul mot:
--Grâce!
Par un mouvement instinctif, ma mère étendit le bras entre son mari et sa fille.
Mais celui-ci l'arrêta doucement.
--Grâce, dit-il en tendant la main à Costanza, grâce, et pourquoi grâce, mon enfant? n'es-tu pas un ange? n'es-tu pas une sainte? n'es-tu pas plus que tout cela, n'es-tu pas une martyre?
Et il l'embrassa.
Puis, comme la mère, entraînant sa fille au fond de la chaumière, le laissa seul dans la pièce d'entrée, il détacha son arquebuse, la jeta sur son épaule, et s'achemina vers le château.
Il demanda à remercier le comte.
Le comte était parti depuis une heure pour Naples.
Il demanda à remercier Raymond.
Raymond était parti avec son frère.
Il revint alors vers la chaumière, accrocha son arquebuse à la cheminée. Puis Costanza et sa mère entendirent comme le bruit d'un corps pesant qui tombait; elles sortirent toutes deux et trouvèrent le vieillard étendu sans connaissance au milieu de la chambre.
Elles le posèrent sur le lit; ma soeur resta près de lui, tandis que ma mère courait chercher un médecin.
Le médecin secoua la tête; cependant il saigna mon père. Vers le soir, le vieillard rouvrit les yeux.
Comme il rouvrait les yeux, je mettais le pied sur le seuil de la porte.
Il ne vit ni ma mère ni ma soeur, il ne vit que moi.
--Mon fils, mon fils! s'écria-t-il, oh! c'est la vengeance divine qui te ramène.
Je me jetai dans ses bras.
--Allez, dit-il à ma mère et à ma soeur, et laissez-nous seuls. Ma mère obéit, mais ma soeur voulut rester.
Alors le vieillard se souleva sur son lit, et, montrant à Costanza sa mère qui s'éloignait:
--Suivez votre mère, dit-il avec un de ces gestes suprêmes qui veulent être obéis, suivez votre mère, si vous voulez que ma bénédiction vous suive.
Costanza baisa la main du moribond, se jeta à mon cou en pleurant et suivit sa mère.
Je déposai mon arquebuse, mes pistolets et mon poignard sur une table, et j'allai m'agenouiller près du lit du vieillard.
--C'est la vengeance divine qui te ramène, répéta-t-il une seconde fois. Écoute-moi, mon fils, et ne m'interromps pas; car, je le sens, je n'ai plus que quelques instans à vivre, écoute-moi.
Je lui fis signe qu'il pouvait parler.
Alors il me raconta tout.
Et, à mesure qu'il parlait, sa voix s'animait, le sang refluait à son visage, la colère remontait dans ses yeux, on eût dit qu'il était plein de force, de vie et de santé. Seulement, au dernier mot, lorsqu'il en fut au moment où, rentrant chez lui et remettant son arquebuse à sa cheminée, il avait cru qu'il lui faudrait renoncer à sa vengeance, il jeta un cri étouffé et retomba la tête sur son chevet.
Cette fois il était mort.
Je fus long-temps sans le croire, long-temps je lui secouai le bras, long-temps je l'appelai; enfin je sentis ses mains se refroidir dans les miennes, enfin je vis ses yeux se ternir.
Je fermai ses yeux, je croisai ses mains sur sa poitrine, je l'embrassai une dernière fois et je jetai par dessus sa tête son drap devenu un linceul.
Puis j'allai ouvrir la porte du fond, et faisant signe à ma mère et à ma soeur de s'approcher:
--Venez, leur dis-je, venez prier près de votre mari et de votre père mort.
Les deux femmes se jetèrent sur le lit en s'arrachant les cheveux et en éclatant en sanglots.
Pendant ce temps, je passais mes pistolets et mon poignard dans ma ceinture, et, jetant mon arquebuse sur mon épaule, je m'avançai vers la porte.
--Où vas-tu, frère? s'écria Costanza.
--Où Dieu me mène, répondis-je.
Et, avant qu'elle eût le temps de s'opposer à ma sortie, je franchis le seuil et je disparus dans l'obscurité.
Je vins droit à Naples.
On m'avait dit non seulement que vous étiez belle entre les femmes, mais encore juste entre les reines.
Je vins à Naples avec l'intention de vous demander justice.
--Comment ne vous l'êtes-vous pas faite vous-même? demanda Isabelle.
--Un coup de poignard n'était point assez pour un pareil crime, madame, c'était l'échafaud que je voulais. Antoniello Carracciolo a déshonoré ma famille, je veux le déshonneur d'Antoniello Carracciolo.
--C'est juste, murmura la régente.
--Mais, pour plus de sûreté encore, comme le long du chemin j'appris que la tête de Rocco del Pizzo était mise à prix, et comme, en arrivant à Naples, je lus, au coin du Mercato-Nuovo, le placard qui offrait quatre mille ducats à celui qui le livrerait mort ou vif; pour plus de sûreté, dis-je, je me présentai chez le ministre de la police, offrant de livrer vivant cet homme que vous cherchez partout et que vous ne pouvez trouver nulle part. Mais le ministre de la police ne voulut point m'accorder ce que je lui demandais, c'est-à-dire une audience de Votre Altesse. Alors je résolus d'arriver à mon but par un autre moyen; je volai sur la route de Résina à Torre del Greco.
--Alors c'était donc vous et non pas Rocco del Pizzo?...
--Alors je volai sur la route d'Aversa...
--C'était donc encore vous et non pas celui que l'on croyait?...
--Alors j'assassinai sur la route d'Amalfi. La mort de Raymond, c'était le commencement de ma vengeance, car j'étais résolu de recourir à la vengeance puisqu'on me refusait justice.
--C'est bien, dit la régente. Dieu a voulu que je vous retrouve, tout est donc pour le mieux.
--Tout est pour le mieux, dit l'inconnu.
--Et vous vous engagez toujours à livrer Rocco del Pizzo?
--Toujours.
--Vous savez où il est?
--Je le sais.
--Vous répondez de mettre la main dessus?
--J'en réponds.
--Et vous me le livrerez vivant?
--En échange de Carracciolo mort; vous le savez, c'est ma condition, madame.
--C'est chose dite, soyez tranquille. Mais qui me répondra de vous d'ici là?
--C'est bien simple: envoyez-moi en prison; seulement, vous me ferez conduire, par deux gardes, à quelque fenêtre d'où je puisse assister au supplice de Carracciolo. Puis, Carracciolo mort, je vous livrerai Rocco del Pizzo.
--Mais si vous ne me le livrez pas?
--Ma tête répondra pour la sienne; je l'ai déjà dit et je vous le répète.
--C'est juste, dit la régente, je l'avais oublié.
Elle frappa dans ses mains, le capitaine des gardes entra.
--Faites écrouer cet homme à la Vicairie, dit-elle.
Le capitaine remit l'inconnu aux mains de deux gardes et rentra.
--Maintenant, continua la régente, faites arrêter le comte Antoniello Carracciolo et conduisez-le au château de l'Oeuf.
Le capitaine se présenta au palais de Carracciolo; mais, soupçonnant sans doute quelque chose du danger qui le menaçait, Carracciolo avait disparu.
La régente, en apprenant cette nouvelle qui lui confirmait la culpabilité de son favori, ordonna aussitôt aux nobles du siége de Capouan, où les Carraccioli étaient inscrits, de lui livrer le coupable, leur donnant trois jours seulement pour obtempérer à cet ordre.
Les trois jours s'écoulèrent, et comme, à la fin de la troisième journée, le comte n'avait point reparu, Naples, en se réveillant, trouva, le lendemain, cinquante ouvriers occupés à démolir le palais d'Antoniello Carracciolo, situé en face de la cathédrale.
Quand le palais fut complètement rasé, on amena une charrue, on creusa des sillons à la place où il s'était élevé, et l'on sema du sel dans les sillons.
Puis on commença de démolir le palais situé à la droite du sien: c'était le palais du prince Carracciolo son père.
Puis on commença de démolir le palais de gauche: c'était le palais du duc Carracciolo son frère aîné.
Le palais démoli, il en fut fait autant sur son emplacement qu'il en avait été fait sur l'emplacement des deux autres.
La régente ordonna qu'il en serait ainsi des palais de tous les Carraccioli, jusqu'à ce que les Carraccioli eussent livré le coupable.
Dans la nuit qui suivit cette ordonnance, Antoniello Carracciolo se constitua de lui-même prisonnier.
Le lendemain, son père et ses deux frères se présentèrent au palais, mais la régente fit dire qu'elle n'était pas visible.
Le surlendemain, le prisonnier écrivit à la duchesse pour solliciter d'elle les faveurs d'une entrevue; mais la duchesse lui fit répondre qu'elle ne pouvait le recevoir.
Les uns et les autres renouvelèrent pendant huit jours leurs tentatives; mais ni les uns ni les autres n'obtinrent le résultat qu'ils poursuivaient.
Le matin du neuvième jour, les habitans du Mercato-Nuovo, avec un étonnement mêlé d'effroi, virent sur la place un échafaud qui n'y était pas la veille. La funèbre machine avait poussé dans l'ombre, sans que nul la vît croître, sans que personne l'entendît grandir.
Il y avait à l'une des extrémités de cet échafaud un autel, et à l'autre un billot; entre le billot et l'autel étaient, d'un côté, un prêtre, et de l'autre le bourreau.
Nul ne savait pour qui étaient cet échafaud, ce bourreau, ce prêtre, ce billot et cet autel.
Bientôt on vit arriver, par le quai qui va du môle au Mercato-Nuovo, un homme conduit par deux gardes. On crut d'abord que cet homme était le héros du drame qui allait être joué; mais il entra, suivi de ses deux gardes, dans une des maisons de la place. Un instant après, il reparut, toujours entre ses deux gardes, à la fenêtre de cette maison qui donnait en face de l'échafaud. On s'était trompé sur l'importance de cet homme, qui, selon toute probabilité, devait être simple spectateur de l'événement.
Un instant après, des cris se firent entendre à la fois sur le quai qui mène du pont de la Madalena au Mercato-Nuovo et dans la rue du Soupir. Deux cortéges s'avançaient, celui de la rue du Soupir conduisant un beau jeune homme, celui du quai conduisant une belle jeune fille. Le beau jeune homme, c'était Antoniello Carracciolo. La belle jeune fille, c'était Costanza.
Tous deux apparurent sur la place en même temps, tous deux s'approchèrent de l'échafaud du même pas, tous deux y montèrent ensemble; seulement, Costanza y monta du côté du prêtre, et Antoniello du côté du bourreau.
Arrivés sur la plate-forme, Antoniello fit un mouvement pour s'élancer vers Costanza, mais le bourreau l'arrêta; de son côté, Costanza fit un pas pour s'avancer vers Antoniello, mais le prêtre la retint.
Alors le greffier déploya un parchemin et le lut à haute voix. C'était le contrat de mariage du comte Antoniello Carracciolo avec Costanza Maselli, contrat par lequel le noble fiancé donnait à sa future épousée, non seulement tous ses titres, mais encore tous ses biens.
Quoique la place fût encombrée par la foule, quoique cette foule refluât dans les rues environnantes, quoique chaque fenêtre de la place parût bâtie de têtes, quoique les toits des maisons semblassent chargés d'une moisson vivante, il se fit, au moment où le greffier déploya le parchemin, un tel silence dans cette multitude, que pas un mot du contrat de mariage ne fut perdu.
Aussi toute cette foule, la lecture achevée, éclata-t-elle en applaudissemens. On commençait à comprendre que, malgré la différence des conditions, la régente avait ordonné que le comte rendrait à la paysanne l'honneur qu'il lui avait ôté.
Quant aux deux fiancés, qui jusque-là n'avaient probablement pas su eux-mêmes de quoi il était question, ils parurent reprendre courage; et lorsque le prêtre, qui était monté à l'autel, leur fit signe de s'approcher, ils allèrent d'un pas assez ferme s'agenouiller devant lui.
Aussitôt la messe commença, accompagnée de tous les rites du mariage. Le prêtre demanda à chacun des deux jeunes gens s'il prenait l'autre pour époux, et chacun d'eux, d'une voix intelligible, prononça le oui solennel. Puis l'homme de Dieu remit à Antoniello l'anneau nuptial, et Antoniello le passa au doigt de Costanza.