Chapter 30
Antoine a quarante-six ans, sa taille est haute, ses membres musculeux, sa barbe épaisse, son front large, son nez aquilin. Il prétend descendre d'Hercule; et comme c'est le plus habile cavalier, le plus fort discobole, le plus rude lutteur qu'il y ait eu depuis Pompée, personne ne lui conteste cette généalogie, si fabuleuse qu'elle paraisse à quelques uns. Enfant, sa grande beauté l'a fait remarquer de Curion, et il a passé avec lui les premières années de son adolescence dans la débauche et dans l'orgie. Avant de revêtir la robe virile, c'est-à-dire à seize ans à peu près, il avait déjà fait pour un million et demi de dettes; mais ce qu'on lui reproche surtout, c'est le cynisme de son intempérance. Le lendemain des noces du mime Hippias, il s'est rendu à l'assemblée publique si gorgé de vin qu'il a été obligé de s'arrêter à l'angle d'une rue et de le rendre aux yeux de tous, quoique le mime Sergius, avec lequel il vit dans un commerce infâme, et qui a, dit-on, toute influence sur lui, essayât d'étendre son manteau entre lui et les passans. Après Sergius, sa compagnie la plus habituelle est la courtisane Cythéris, qu'il mène partout avec lui dans une litière, et à laquelle il fait un cortége aussi nombreux que celui de sa propre mère. Chaque fois qu'il part pour l'armée, c'est avec une suite d'histrions et de joueurs de flûte. Lorsqu'il s'arrête, il fait dresser ses tentes sur le bord des rivières ou sous l'ombre des forêts. S'il traverse une ville, c'est sur un char traîné par des lions qu'il conduit avec des rênes d'or. En temps de paix, il porte une tunique étroite et une cape grossière. En temps de guerre, il est couvert des plus riches armes qu'il a pu se procurer, pour attirer à lui les coups des plus rudes et des plus braves ennemis. Car Antoine, avec la force physique, a reçu le courage brutal; ce qui fait qu'il est un dieu pour le soldat, et une idole pour le peuple. Du reste, orateur habile dans le style asiatique, par un seul discours il a chassé Brutus et Cassius de Rome. Fastueux et plein d'inégalité, prétendant être le fils d'un dieu, et descendant parfois au niveau de la bête, Antoine croit imiter César en le singeant à la guerre et à la tribune. Mais entre Antoine et César il y a un abîme: Antoine n'a que des défauts, César avait des vices; Antoine n'a que des qualités, César avait des vertus: Antoine, c'est la prose; César, c'est la poésie.
Mais pour le moment, tel qu'il est, Antoine règne à Rome; car il y a réaction pour César, et Antoine représente César: c'est lui qui continue le vainqueur des Gaules et de l'Egypte. Il vend les charges, il vend les places, il vend jusqu'aux trônes; il vient pour vingt mille francs, ce qui n'est pas cher, comme on voit, de donner un diplôme de roi en Asie; car Antoine a sans cesse besoin d'argent. Cependant il n'y a pas plus de quinze jours qu'il a forcé la veuve de César de lui remettre les vingt-deux millions laissés par César; il est vrai que, des ides de mars au mois d'avril, Antoine a payé pour huit millions de dettes: mais comme on assure qu'il a pillé le trésor public, qui, au dire de Cicéron, contenait sept cents millions de sesterces, c'est-à-dire cent quarante millions de francs à peu près; si grand dépensier que soit Antoine, comme il n'a payé aucun des legs de César, il doit bien lui rester encore une centaine de millions; et un homme du caractère d'Antoine, avec cent millions derrière lui, est un homme à craindre.
A propos, nous oublions une chose: Antoine était le mari de Fulvie.
Voilà donc celui contre lequel Octave aura d'abord à lutter.
Octave comprit que le sénat, tout en votant des remerciemens à Antoine, détestait d'autant plus ce maître grossier qu'il lui obéissait plus lâchement. Octave se glissa tout doucement dans le sénat, appela Cicéron son père, demanda humblement et obtint sans conteste de porter le grand nom de César, seule portion de son héritage à laquelle, disait-il, il eût jamais aspiré; paya tout doucement, et sur sa propre fortune, les legs que César avait laissés aux vétérans et qu'Antoine leur retenait; joua le citoyen pur, le patriote désintéressé; refusa les faisceaux qu'on lui offrait, et proposa tout bas, pour faire honneur à Antoine et pour lui donner l'occasion d'achever ce qu'il avait si bien commencé, d'envoyer Antoine chasser Décimus Brutus de la Gaule Cisalpine. Antoine, enchanté d'échapper aux criailleries des héritiers de César, part en promettant de ramener Décimus Brutus pieds et poings liés. A peine est-il parti que le sénat respire. Alors Octave voit que le moment est venu: il déclare qu'il croit Antoine l'ennemi de la république, met à la disposition du sénat une armée qu'il a achetée, sans que personne s'en doute, de ses propres deniers. Alors le sénat tout entier se lève contre Antoine. Cicéron embrasse Octave, il propose de le nommer chef de cette armée; et comme cette proposition cause quelque étonnement: _Ornandum tollendum_, dit-il en se retournant vers les vieilles têtes du sénat. Mauvais calembourg qu'entend Octave, et qui coûtera la vie à celui qui l'a fait. Mais Octave refuse; il est faible de corps, ignorant en fait de guerre; il veut deux collègues pour n'avoir aucune responsabilité à supporter; et, sur sa demande, un décret du sénat lui adjoint les consuls Hirtius et Pansa.
Antoine a été envoyé pour combattre Décimus Brutus; Octave est envoyé pour défendre Décimus Brutus contre Antoine.
C'était un conseil d'avocat: aussi venait-il de Cicéron. On perdait ainsi à la fois Antoine et Octave: Antoine, en mettant à jour toutes ses turpitudes; Octave, en l'envoyant au secours d'un des meurtriers de son père.
Mais patience, Octave ne s'appelle plus Octave: un décret du sénat l'a autorisé à s'appeler César.
Laissons donc de côté l'enfant, voilà l'homme qui commence.
Les deux armées se rencontrent: Antoine est vaincu; les deux consuls, Hirtius et Pansa, sont tués dans la mêlée, on ne sait par qui: seulement, comme une simple blessure pourrait n'être pas mortelle et qu'il faut qu'ils meurent, ils ont été frappés tous deux par des glaives empoisonnés. César seul est sain et sauf: César est trop souffrant pour se battre, César est resté sous sa tente tandis que l'on se battait. C'est, au reste, ce qu'il fera à Philippes et à Actium: pendant toutes les victoires qu'il remportera il dormira ou sera malade.
N'importe! Antoine est en fuite, les consuls sont morts et César est à la tête d'une armée.
Pendant ce temps, Cicéron à son tour règne à Rome; il succède à Antoine comme Antoine a succédé à César. Le sénat a besoin d'être gouverné; peu lui importe que ce soit par un grand politique, ou par un soldat grossier, ou par un habile avocat.
Le sénat croit que c'est le moment de mettre en pratique le jeu de mots de Cicéron: il n'a plus besoin de _cet enfant_. C'est ainsi que le sénat traite maintenant Octave, et il lui refuse le consulat.
Mais, comme nous l'avons dit, l'enfant s'est fait homme, Octave est devenu César. Attendez.
Au moment où Antoine traverse les Alpes en fuyant, et où Lépide, qui commande dans la Gaule, accourt au devant de lui, un envoyé de César arrive, qui offre à Antoine l'amitié de César. Antoine accepte en réservant les droits de Lépide.
Le lieu fixé pour la conférence fut une petite île du Reno, située près de Bologne, ainsi que firent plus tard à Tilsitt Napoléon et Alexandre. Chacun y arriva de son côté: César par la rive droite, Antoine par la rive gauche. Trois cents hommes de garde furent laissés à chaque tête de pont. Lépide avait d'avance visité l'île.--En se joignant, Napoléon et Alexandre s'embrassèrent; Antoine et César n'en étaient pas là. Antoine fouilla César, César fouilla Antoine, de peur que l'un ou l'autre n'eût une arme cachée. Robert Macaire et Bertrand n'auraient pas fait mieux.
Ce dut être une scène terrible que celle qui se passa entre ces trois hommes, lorsque, après s'être partagé le monde, chacun réclama le droit de faire périr ses ennemis. Chacun y mit du sien: Lépide céda la tête de son frère; Antoine, celle de son neveu. César refusa, ou fit semblant de refuser trois jours celle de Cicéron; mais Antoine y tenait, Antoine menaçait de tout rompre si on ne la lui accordait. Antoine, brutal et entêté, était capable de le faire comme il le disait; César ne voulut point se brouiller avec lui pour si peu; la mort de Cicéron fut résolue. J'essaierais d'écrire cette scène si Shakspeare ne l'avait pas écrite.
Trois jours se passèrent pendant lesquels on chicana ainsi. Au bout de trois jours la liste des proscrits montait à deux mille trois cents noms: trois cents noms de sénateurs, deux mille noms de chevaliers.
Alors on rédigea une proclamation: Appien nous a laissé cette proclamation traduite en grec. Tous ces préparatifs hostiles, disaient les trumvirs, étaient dirigés contre Brutus et Cassius; seulement les trois nouveaux alliés, en marchant contre les assassins de César, ne voulaient pas, disaient-ils, laisser d'ennemis derrière eux.
Puis on pensa à réunir encore Antoine et César par une alliance de sang. Les mariages ont de tout temps été la grande sanction des raccommodemens politiques. Louis XIV épousa une infante d'Espagne; Napoléon épousa Marie-Louise; César épousa une belle-fille d'Antoine, déjà fiancée à un autre. Plus tard Antoine épousera une soeur d'Auguste; il est vrai que ce double mariage n'empêchera pas la bataille d'Actium.
Pendant ce temps, le bruit de la réunion de César, d'Antoine et de Lépide se répand par toute l'Italie; Rome s'émeut, le sénat tremble; Cicéron fait des discours auxquels le sénat applaudit, mais qui ne le rassurent pas. Les uns proposent de se défendre, les autres proposent de fuir; Cicéron continue de parler sur les chances de la fuite et sur les chances de la défense, mais il ne se décide ni à fuir ni à se défendre; pendant ce temps, les triumvirs entrent dans Rome.
Voyez Plutarque, _in Cicerone_.
Cicéron mourut mieux qu'on n'aurait dû s'y attendre de la part d'un homme qui avait passé sa vie à avocasser. Il vit qu'il ne pouvait gagner le bateau dans lequel il espérait s'embarquer: il fit arrêter sa litière, défendit à ses esclaves de le défendre, passa la tête par la portière, tendit la gorge et reçut le coup mortel.
C'était pour sa femme qu'Antoine avait demandé sa tête; on porta donc cette tête à Fulvie. Fulvie tira une épingle de ses cheveux et lui en perça la langue. Puis on alla clouer cette tête, au dessus de ses deux mains, à la tribune aux harangues.
Le lendemain, on apporta une autre tête à Antoine. Antoine la prit; mais il eut beau la tourner et la retourner, il ne la reconnut point. --Cela ne me regarde pas, dit-il, portez cette tête à ma femme. En effet, c'était la tête d'un homme qui avait refusé de vendre sa maison à Fulvie. Fulvie fit clouer la tête à la porte de la maison.
Pendant huit jours on égorgea dans les rues et le sang coula dans les ruisseaux de Rome. Velléius Parterculus écrit à ce propos quatre lignes qui peignent effroyablement cette effroyable époque: «Il y eut, dit-il, beaucoup de dévoûment chez les femmes, assez dans les affranchis, quelque peu dans les esclaves, mais aucun dans les fils.» Puis il ajoute, avec cette simplicité antique qui fait frémir: «Il est vrai que l'espoir d'hériter que chacun venait de concevoir, rendait l'attente difficile.»
Ce fut le septième ou le huitième jour de cette boucherie, que Mécène, voyant César acharné sur son siége de prescripteur, lui fit passer une feuille de ses tablettes avec ces trois mots écrits au crayon: «Lève-toi, bourreau!»
César se leva, car il n'y mettait ni haine, ni acharnement; il proscrivait parce qu'il croyait utile de proscrire. Lorsqu'il reçut le petit mot de Mécène, il fit un signe de tête et se leva, Mécène se fit honneur de la clémence de César. Mécène se trompait: César avait son compte, et l'impassible arithméticien ne demandait rien de plus.
Tournons les yeux vers Brutus et Cassius, et voyons ce qu'ils font.
Brutus et Cassius sont en Asie, où ils exigent d'un seul coup le tribut de dix années; Brutus et Cassius sont à Tarse, qu'ils frappent d'une contribution de quinze cents talens; Brutus et Cassius sont à Rhodes, où ils font égorger cinquante des principaux citoyens, parce que ceux-ci refusent de payer une contribution impossible. C'est qu'il faut des millions à Brutus et à Cassius pour soutenir l'impopulaire parti qu'ils ont adopté, et pour retenir sous leurs aigles républicaines les vieilles légions royalistes de César.
Aussi les cris des peuples qu'il ruine deviennent-ils le remords incessant de Brutus. Ce remords c'est le mauvais génie qui apparaît dans ses nuits; c'est le spectre qu'il a vu à Xanthe et qu'il reverra à Philippes.
Lisez dans Plutarque ou dans Shakspeare, comme il vous plaira, les derniers entretiens de Brutus et de Cassius. Voyez ces deux hommes se séparer un soir en se serrant la main avec un sourire grave et en se disant que, vainqueurs ou vaincus, ils n'ont point à redouter leurs ennemis. C'est que César et Antoine sont là. C'est qu'on est à la veille de la bataille de Philippes. C'est que le spectre qui poursuit Brutus a reparu ou va reparaître.
En effet, le lendemain à la même heure Cassius était mort, et deux jours après Brutus l'avait rejoint. Un esclave, affranchi pour ce dernier service, avait tué Cassius: Brutus s'était jeté sur l'épée que lui tendait le rhéteur Straton.
On s'étonne de cette mort si précipitée de Brutus et de Cassius, et l'on oublie que tous deux avaient hâte d'en finir.
Les deux triumvirs avaient été fidèles à leur caractère. Nous disons les deux triumvirs, car de Lépide il n'en est déjà plus question. Antoine avait combattu comme un simple soldat. César, malade, était resté dans sa litière, disant qu'un dieu l'avait averti en songe de veiller sur lui.
Le combat fini, Lépide écarté, le partage du monde était à refaire. Antoine prit pour lui l'inépuisable Orient; César se contenta de l'Occident épuisé.
Les deux vainqueurs se séparent: l'un, pour aller épuiser toutes les délices de la vie avec Cléopâtre; l'autre, pour revenir lutter à Rome contre le sénat, qui commence enfin à le comprendre; contre cent soixante-dix mille vétérans qui réclament chacun un lot de terre et vingt mille sesterces qu'il leur a promis; contre le peuple, enfin, qui demande du pain, affamé qu'il est par Sextus Pompée, qui tient la mer de Sicile.
Laissez huit ans s'écouler, et les vétérans seront payés, ou du moins croiront l'être, et Sextus Pompée sera battu et fugitif, et les greniers publics regorgeront de farine et de blé.
Comment César avait-il accompli tout cela? En rejetant les proscriptions sur le compte d'Antoine et de Lépide; en refusant les triomphes qu'on lui avait offerts; et ayant l'air de remplir les fonctions d'un simple préfet de police; en parlant toujours au nom de la république, pour laquelle il agit, et qu'il va incessamment rétablir; enfin, sur le désir des soldats, en donnant sa soeur Octavie à Antoine: Fulvie était morte dans un accès de colère.
Au reste, c'était un rude épouseur que cet Antoine, et il tenait à prouver que de tous côtés il descendait d'Hercule: il avait épousé Fulvie, il venait d'épouser Octavie, il allait épouser Minerve; enfin il devait finir par épouser Cléopâtre.
Ce dernier mariage brouilla tout. Il y avait long-temps que César n'attendait qu'une occasion de se débarrasser de son rival; cette occasion, Antoine venait de la lui fournir. Cléopâtre avait eu de César, ou de Sextus Pompée, on ne sait pas bien lequel des deux, un fils appelé Césarion. Antoine, en épousant Cléopâtre, avait reconnu Césarion pour fils de César, et lui avait promis la succession de son père, c'est-à-dire l'Italie; tandis qu'il distribuait aux autres fils de Cléopâtre, Alexandre et Ptolémée, à Alexandre l'Arménie et le royaume des Parthes, qui, il est vrai, n'était pas encore conquis, et à Ptolémée la Phénicie, la Syrie et la Cilicie.
Rome et Octavie demandaient donc ensemble vengeance contre Antoine. La cause de César devenait la cause publique; aussi jamais guerre plus populaire ne fut entreprise.
Puis tous ceux qui arrivaient d'Orient racontaient d'étranges choses. Après s'être fait satrape, Antoine se faisait Dieu. On appelait Cléopâtre Isis, et Antoine Osiris. Antoine promettait à Cléopâtre de faire d'Alexandrie la capitale du monde quand il aurait conquis l'Occident; en attendant, il faisait graver le chiffre de Cléopâtre sur le bouclier de ses soldats, et soulevait le ban et l'arrière-ban de ses dieux égyptiens contre les dieux du Tibre.
Omnigenumque Deum monstra et latrator Anubis Contra Neptunum et Venerem contraque Minervam, dit Virgile, qui n'avait pas mis là Minerve pour la seule mesure, mais aussi comme ayant sa propre injure à venger. Minerve était, on se le rappelle, une des quatre femmes d'Antoine; il l'avait épousée à Athènes, et s'était fait payer par les Athéniens mille talens pour sa dot, c'est-à-dire près de six millions de notre monnaie actuelle.
N'est-ce pas que c'était un étrange monde que ce monde? Mais ne vous en étonnez pas trop, vous en verrez bien d'autres sous Néron.
C'était la troisième fois, dans un quart de siècle, que l'Orient et l'Occident allaient se rencontrer en Grèce, et jeter un nouveau nom de victoire et de défaite dans cette éternelle série d'actions et de réactions qui durait depuis la guerre de Troie.
Il régnait une profonde terreur à Rome: Rome ne comptait pas beaucoup sur César comme général: elle savait, au contraire, ce dont Antoine était capable une fois qu'il était armé; puis Antoine menait avec lui cent mille hommes de pied, douze mille chevaux, cinq cents navires, quatre rois et une reine.
Il y avait bien encore cent vingt ou cent trente mille Juifs, Arabes, Perses, Égyptiens, Mèdes, Thraces et Paphlagoniens qui marchaient à la suite de l'armée; mais, ceux-là, on ne les comptait pas, ils n'étaient pas soldats romains.
César avait à peu près cent mille hommes et deux cents vaisseaux. Ce n'était point tout à fait en navires et en soldats la moitié des forces de son adversaire.
La fortune était pour Octave; ou plutôt ici le destin change de nom et devient la Providence: il fallait réunir l'Occident et l'Orient dans une main puissante qui contraignît le monde de parler une seule langue, d'obéir à une seule loi, afin que le Christ en naissant (le Christ allait naître) trouvât l'univers prêt à écouter sa parole. Dieu donna la victoire à César.
On sait tous les détails de cette grande bataille; comment Cléopâtre, la déesse du naturalisme oriental, s'enfuit tout à coup avec soixante vaisseaux, quoique aucun péril ne la menaçât; comment Antoine la suivit, abandonnant son armée; comment tous deux revinrent en Egypte pour mourir tous deux: Antoine se tue en se jetant sur son épée; Cléopâtre, on ne sait trop de quelle façon: Plutarque croit que c'est en se faisant mordre par un aspic.
Cette fois, il n'y avait pas moyen d'échapper au triomphe: bon gré mal gré, il fallut que César se laissât faire. Le sénat vint en corps au devant de lui jusqu'aux portes de Rome; mais, fidèle à son système, César n'accepta qu'une partie de ce que le sénat lui offrait; à l'entendre, le seul prix qu'il demandait de sa victoire était qu'on le débarrassât du fardeau du gouvernement. Le sénat se jeta à ses pieds pour obtenir de lui qu'il renonçât à cette funeste résolution; mais tout ce qu'il put obtenir fut que César resterait encore pendant dix ans chargé de mettre en ordre les affaires de la république. Il est vrai que César se montra moins récalcitrant pour le titre d'Auguste que le sénat lui offrit, et qu'il accepta sans trop se faire prier.
Auguste avait trente ans. Depuis neuf ans qu'il avait succédé à César, il avait fait bien du chemin, comme on voit, ou plutôt il en avait bien fait faire à la république.
C'est qu'aussi on était bien las à Rome des guerres intestines, des proscriptions civiles et des massacres de partis. A partir de Marius et de Sylla, et il y avait de cela à peu près soixante ans, on ne faisait guère autre chose à Rome que de tuer ou d'être tué, si bien que depuis un quart de siècle il fallait chercher avec beaucoup de soin et d'attention pour trouver un général, un consul, un tribun, un sénateur, un personnage notable enfin, qui fût mort tranquillement dans son lit.
Il y avait plus, c'est que tout le monde était ruiné. On supporte encore les massacres, la croix, la potence; on ne supporte pas la misère. Les chevaliers avaient des places d'honneur au théâtre, mais ils n'osaient venir occuper ces places de peur d'y être arrêtés par leurs créanciers; ils avaient quatorze bancs au cirque, et leurs quatorze bancs étaient déserts. Les provinces déclaraient ne plus pouvoir payer l'impôt: le peuple n'avait pas de pain. De l'océan Atlantique à l'Euphrate, du détroit de Gades au Danube, cent trente millions d'hommes demandaient l'aumône à Auguste.
Qui donc, en pareilles circonstances, eût même eu l'idée de faire de l'opposition contre le vainqueur d'Antoine, qui était le seul riche et qui pouvait seul enrichir les autres?
Auguste fit trois parts de ses immenses richesses, que venait de quadrupler le trésor des Ptolémées: la première pour les dieux, la seconde pour l'aristocratie, la troisième pour le peuple.
Jupiter Capitolin eut seize mille livres d'or; c'étaient treize mille livres de plus que ne lui en avait volé César; et de plus, pour dix millions de notre monnaie actuelle de pierres et de pierreries.
Apollon eut six trépieds d'argent fondus à neuf, et dont le métal fut fourni par les propres statues d'Auguste.
Enfin, comme les villes envoyaient de tous côtés des couronnes d'or au vainqueur, le vainqueur les répartit entre les autres dieux.
Les dieux furent contens.
Auguste alors s'occupa de l'aristocratie.
Les legs de César furent entièrement payés. Tout ce qui avait un nom, ou tout ce qui s'en était fait un, reçut des secours; l'aristocratie tout entière devint la pensionnaire d'Auguste.
L'aristocratie fut satisfaite.
Restait le peuple.
Les prédécesseurs d'Auguste lui avaient donné des jeux, Auguste lui donna du pain. Le blé arriva en larges convois de la mer Noire, de l'Egypte et de la Sicile; en moins de trois mois, un bien-être sensible se répandit jusque dans les derniers rangs de la population.
Le peuple cria vive Auguste.
Alors, comme il lui restait encore près de deux milliards, il lança dans la circulation cette masse énorme d'argent: l'intérêt était à 12 pour 100, il descendit à 4; les terres étaient à vil prix, elles triplèrent et quadruplèrent de valeur.
Puis il s'en revint dans sa petite maison du mont Palatin, maison toute de pierres, maison sans marbres, sans peintures, sans pavés de mosaïque; maison qu'il habitait été comme hiver, et qui ne renfermait qu'une seule chose de prix, la statuette d'or de la Fortune de l'empire.
Il est vrai que cette maison ayant été brûlée dix-huit ans après, c'est-à-dire vers l'an 748 de Rome, Auguste la rebâtit plus commode, plus élégante et plus belle.
C'est là qu'Auguste vécut encore quarante-six ans, suppliant sans cesse le peuple de lui retirer le fardeau du gouvernement, et sans cesse forcé par lui d'accepter de nouveaux honneurs. Ayant beau dire qu'il n'était qu'un simple citoyen comme les autres, ayant beau se fâcher quand on l'appelait seigneur, ayant beau répéter que ses noms étaient Caïus Julius César Octavianus et qu'il ne voulait être appelé d'aucun autre nom, il lui fallut se résigner à être prince, grand pontife, consul et régulateur des moeurs à perpétuité. On avait voulu le nommer tribun, mais il avait fait observer qu'en sa qualité de patricien il ne pouvait accepter cette charge. Alors, au lieu du tribunal, il avait reçu la puissance tribunitienne. C'était bien peut-être jouer un peu sur les mots, mais il y avait de l'avocat dans Auguste, et c'était par ce côté-là très probablement que Salluste était devenu si fort son ami.