Chapter 20
A l'instant même les murs tombent comme par enchantement, et au milieu d'une clarté éblouissante le saint évêque apparaît dans toute sa gloire. Le feu n'avait pas touché un seul cheveu de son front, la fumée n'avait pas terni la blancheur de ses vêtemens. Un essaim de petits chérubins soutenaient au dessus de sa tête une auréole éclatante, et une musique invisible, dont les accords célestes étaient réglés par la harpe des séraphins, accompagnait son chant.
Alors saint Janvier se mit à marcher de long en large sur les charbons ardens, afin de bien convaincre les incrédules que le feu de la terre ne pouvait rien sur les élus du Seigneur; puis, comme on aurait pu douter encore de la réalité du miracle, voulant prouver que c'était bien lui, homme de chair et de sang, et non pas un esprit, pas un fantôme, pas une apparition surhumaine que l'on venait de voir, saint Janvier rentra lui-même dans sa prison et se remit à la disposition du préfet.
A la vue de ce qui venait de se passer, Timothée s'était senti pris d'une telle frayeur que, craignant quelque révolte, il s'était réfugié dans le temple de Jupiter; ce fut là qu'il apprit que le saint, qui pouvait, au milieu de l'enthousiasme général dont ce miracle l'avait fait l'objet, s'éloigner et se soustraire à son pouvoir, était au contraire rentré dans sa prison, et y attendait le nouveau supplice qu'il lui plairait de lui infliger.
Cette nouvelle lui rendit toute son assurance, et avec son assurance toute sa colère.
Il descendit dans la prison du martyr pour acquérir la certitude qu'il avait bien affaire à l'évêque de Bénévent lui-même, et non point à quelque spectre que la magie eût fait survivre à son corps.
En conséquence, et pour qu'il ne lui restât aucun doute à ce sujet, après avoir tâté saint Janvier, pour s'assurer qu'il était bien de chair et d'os, il le fit dépouiller de ses vêtemens sacerdotaux, le fit lier à une colonne que la vénération des fidèles a conservée jusqu'à nos jours comme un nouveau témoin du martyre du saint, et le fit fouetter par ses licteurs jusqu'à ce que le sang jaillît. Alors il trempa dans ce sang le coin de sa toge, et s'assura que c'était bien du sang humain, et non quelque liqueur rouge qui en avait l'apparence; puis, satisfait de ce premier essai, il ordonna que le patient fût appliqué à la torture.
La torture fut longue et douloureuse; saint Janvier en sortit les chairs meurtries et les os disloqués; mais, pendant tout le temps qu'elle dura, les bourreaux ne purent lui arracher une plainte. Lorsque les souffrances devenaient insupportables, saint Janvier louait le Seigneur.
Timothée, voyant que la question n'avait d'autre résultat pour lui que de le faire souffrir, décida que saint Janvier serait jeté dans le cirque et exposé aux tigres et aux lions; seulement il hésita quelque temps pour savoir si l'exécution aurait lieu dans le cirque de Pouzzoles ou de Nola; enfin il se décida pour celui de Pouzzoles.
Un double calcul présida à cette décision: d'abord le cirque de Pouzzoles était plus vaste que celui de Nola, et par conséquent pouvait contenir un plus grand nombre de spectateurs; et puis, une telle fermentation s'était manifestée à la suite du premier miracle, qu'il pensait que les bourreaux de saint Janvier auraient tout à craindre si le martyr sortait triomphant d'une seconde épreuve.
Or, tandis que le proconsul avisait au moyen le plus sûr et le plus cruel de transporter le saint d'une ville à l'autre, on vint lui dire que saint Janvier, parfaitement guéri de la torture de la veille, pouvait faire le voyage à pied.
A cette nouvelle, une idée infernale traversa l'esprit de Timothée: il avisa que ce serait faire merveille que d'ajouter la honte à la douleur et imagina de faire traîner son char, de Nola à Pouzzoles, par le saint évêque et par ses deux compagnons, les diacres Sosius et Proculus.
Il espérait ainsi, ou que les trois martyrs tomberaient d'épuisement ou de douleur au milieu de la route, ou qu'ils arriveraient au lieu de leur supplice tellement humiliés et flétris par les huées de la populace, que leur sort n'inspirerait plus ni pitié ni regrets.
La chose fut donc exécutée comme l'avait décidé le proconsul.
On attela saint Janvier au char consulaire, entre Sosius et Proculus; et Timothée, s'y étant assis, intima à ses licteurs l'injonction de frapper de verges les trois patiens chaque fois qu'ils s'arrêteraient ou seulement ralentiraient le pas; puis il donna l'ordre du départ en levant sur eux le fouet dont lui-même était armé.
Mais Dieu ne permit même pas que le fouet levé sur les martyrs retombât sur eux. Saint Janvier, s'élançant d'un bond, entraîna avec lui ses deux compagnons, renversant sur son passage soldats, licteurs et curieux.
Beaucoup dirent alors avoir vu pousser sur les épaules des trois hommes du Seigneur de ces grandes ailes archangéliques, à l'aide desquelles les messagers du ciel traversent l'empirée avec la rapidité de l'éclair; mais la vérité est que le char s'éloigna, emporté par une telle rapidité qu'il laissa bientôt derrière lui non seulement la foule des piétons, mais les cavaliers romains, qui lancèrent inutilement leurs montures à sa poursuite, et le virent bientôt disparaître au milieu d'un nuage de poussière.
Ce n'était pas à cela que s'était attendu le proconsul; il ne s'était occupé que des moyens de pousser son saint attelage en avant et non de le retenir; aussi, se trouvant emporté avec une rapidité dont les oiseaux de l'air pouvaient à peine donner une idée, il ne songea qu'à se cramponner aux rebords du char pour ne point être renversé; mais bientôt un vertige le prit; il lui sembla que le char cessait de toucher la terre, que tous les objets, emportés d'une course égale à la sienne, fuyaient en arrière, tandis que lui s'élançait en avant. La lumière manqua à ses yeux, le souffle à sa bouche, l'équilibre à son corps; il se laissa tomber à genoux au fond du char, pâle, haletant, les mains jointes.
Mais les trois saints ne pouvaient le voir, emportés qu'ils semblaient être eux-mêmes par une puissance surhumaine. Enfin, arrivé à la colline d'Antignano, à l'endroit même où l'on trouve encore aujourd'hui une petite chapelle élevée en mémoire de ce miraculeux événement, le proconsul, rassemblant toutes les forces de son agonie, poussa un tel cri de détresse et de douleur, que saint Janvier l'entendit, malgré le bruissement des roues, et que, s'arrêtant avec ses deux compagnons et se retournant vers son juge, il lui demanda d'une voix fraîche et reposée qui ne trahissait point la moindre lassitude:
--Qu'y a-t-il, maître?
Mais Timothée resta quelque temps sans pouvoir articuler une seule parole, tandis que les deux diacres profitaient de cet instant de halte pour respirer à pleine poitrine.
Saint Janvier, au bout de quelques secondes, renouvela sa question.
--Il y a que je veux relayer ici, dit le proconsul.
--Relayons, répondit saint Janvier.
Timothée descendit de son char; mais les trois saints restèrent attachés à leur chaîne, et cependant, à l'émotion du proconsul, à la sueur qui coulait de son front, au souffle précipité qui sortait de sa poitrine, on eût pu croire que c'était lui qui avait jusque alors été attelé à la place des chevaux, et que c'étaient les trois saints qui avaient tenu la place du maître.
Mais, dès que le proconsul sentit son pied sur la terre, et que, par conséquent, il se vit hors de danger, sa haine et sa colère le reprirent, et s'avançant vers saint Janvier, le fouet levé:
--Pourquoi, lui dit-il, m'as-tu conduit de Nola ici avec une si grande rapidité?
--Ne m'avais-tu pas commandé d'aller le plus vite que je pourrais?
--Oui, mais qui allait se douter que tu irais plus vite que ceux de mes cavaliers qui étaient les mieux montés et qui n'ont pu te suivre?
--J'ignorais moi-même de quel pas j'irais, quand les anges m'ont prêté leurs ailes.
--Ainsi, tu crois que l'assistance que tu as reçue vient de ton Dieu?
--Tout vient de lui.
--Et tu persistes dans ton hérésie?
--La religion du Christ est la seule vraie, la seule pure, la seule digne du Seigneur.
--Tu sais quelle mort t'attend à l'autre bout de la route? reprit le proconsul.
--Ce n'est pas moi qui ai demandé à m'arrêter, répondit saint Janvier.
--C'est juste, répondit Timothée; aussi allons-nous repartir.
--A tes ordres, maître.
--Ainsi, je vais remonter dans mon char.
--Remonte.
--Mais écoute-moi bien.
--J'écoute.
--C'est à la condition que tu n'iras plus du train que tu as été.
--J'irai du train que tu voudras.
--Le promets-tu?
--Je le promets.
--Sur ta parole de noble?
--Sur ma foi de chrétien.
--C'est bien.
--Es-tu prêt, maître?
--Allons, dit le proconsul.
--Allons, mes frères, dit saint Janvier à ses compagnons, faisons ce qui nous est ordonné.
Et le char repartit de nouveau; mais le saint, observant scrupuleusement la promesse qu'il avait faite, ne marcha plus qu'au pas, ou tout au plus au petit trot; encore se tournait-il de temps en temps vers Timothée pour lui demander si c'était là l'allure qui lui convenait.
Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent sur la place de Pouzzoles, où pas une âme n'attendait le proconsul; car ils avaient marché d'un tel train, que la nouvelle de leur arrivée n'avait pu les précéder. Aucun ordre n'était donc donné pour le supplice: aussi force fut à Timothée de le remettre à un autre moment. Il se fît donc purement et simplement conduire à son palais, et, appelant ses esclaves, il ordonna que les trois saints fussent dételés et conduits dans les prisons de Pouzzoles, tandis que lui se parfumait dans un bain. Après quoi, brisé de fatigue, il se reposa trois jours et trois nuits.
Le matin du quatrième jour, la foule se pressait sur les gradins de l'amphithéâtre: elle y était accourue de tous les points de la Campanie, car cet amphithéâtre était un des plus beaux de la province, et c'était pour lui qu'on réservait les tigres et les lions les plus féroces, qui, envoyés d'Afrique à Rome, abordaient et se reposaient un instant à Naples.
C'était dans ce même amphithéâtre, dont les ruines existent encore aujourd'hui, que Néron, deux cent trente ans auparavant, avait donné une fête à Tiridate. Tout avait été préparé pour frapper d'étonnement le roi d'Arménie: les animaux les plus puissans et les gladiateurs les plus adroits s'étaient exercés devant lui; mais lui était resté impassible et froid à ce spectacle, et lorsque Néron lui demanda ce qu'il pensait de ces hommes dont les efforts surhumains avaient forcé le cirque d'éclater en tonnerres d'applaudissemens, Tiridate, sans rien répondre, s'était levé en souriant, et, lançant son javelot dans le cirque, il avait percé de part en part deux taureaux d'un seul coup.
A peine le proconsul y eut-il pris place sur son trône, au milieu de ses licteurs, que les trois saints, amenés par son ordre, furent placés en face de la porte par laquelle les animaux devaient être introduits. A un signe du proconsul, la grille s'ouvrit et les animaux de carnage s'élancèrent dans l'arène. A leur vue, trente mille spectateurs battirent des mains avec joie; de leur côté, les animaux étonnés répondirent par un rugissement de menace qui couvrit toutes les voix et tous les applaudissemens. Puis, excités par les cris de la multitude, dévorés par la faim à laquelle, depuis trois jours leurs gardiens les condamnaient, alléchés par l'odeur de la chair humaine dont on les nourrissait aux grands jours, les lions commencèrent à secouer leurs crinières, les tigres à bondir et les hyènes à lécher leurs lèvres. Mais l'étonnement du proconsul fut grand lorsqu'il vit les lions, les tigres et les hyènes se coucher aux pieds des trois martyrs, pleins de respect et d'obéissance, tandis que saint Janvier toujours calme, toujours souriant, levait la main droite et bénissait les spectateurs.
Au même instant, le proconsul sentit descendre sur ses yeux comme un nuage; l'amphithéâtre se déroba à sa vue, ses paupières se collèrent, et il fut plongé tout à coup dans les ténèbres. Mais l'aveuglement n'était rien en comparaison de la souffrance, car à chaque pulsation de l'artère il semblait au malheureux qu'un fer rouge perçait ses prunelles. La prédiction de saint Janvier s'accomplissait.
Timothée essaya d'abord de dompter sa douleur et d'étouffer ses plaintes devant la multitude; mais, oubliant bientôt sa fierté et sa haine, il tendit les mains vers le saint, et le pria à haute voix de lui rendre la vue et de le délivrer de ses atroces souffrances.
Saint Janvier s'avança doucement vers lui au milieu de l'attention générale, et prononça cette courte prière:
«Mon Seigneur Jésus-Christ, pardonnez à cet homme tout le mal qu'il m'a fait, et rendez-lui la lumière afin que ce dernier miracle que vous daignerez opérer en sa faveur puisse dessiller les yeux de son esprit et le retenir encore sur le bord de l'abîme où le malheureux va tomber sans retour. En même temps, je vous supplie, ô mon Dieu! de toucher le coeur de tous les hommes de bonne volonté qui se trouvent dans cette enceinte; que votre grâce descende sur eux et les arrache aux ténèbres du paganisme.»
Puis élevant la voix et touchant de l'index les paupières du proconsul, il ajouta:
«Timothée, préfet de la Campanie, ouvre les yeux et sois délivré de tes souffrances, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.»
--Amen, répondirent les deux diacres.
Et Timothée ouvrit les yeux, et sa guérison s'opéra d'une manière si prompte et si complète qu'il ne se souvenait même plus d'avoir éprouvé aucune douleur.
A la vue de ce miracle, cinq mille spectateurs se levèrent, et d'une seule voix, d'un seul cri, d'un seul élan, demandèrent à recevoir le baptême.
Quant à Timothée, il rentra au palais, et, voyant que le feu était impuissant et les animaux indociles, il ordonna que les trois saints fussent mis à mort par le glaive.
Ce fut par une belle matinée d'automne, le 19 septembre de l'année 305, que saint Janvier, accompagné des deux diacres Proculus et Sosius, fut conduit au forum de Vulcano, près d'un cratère à moitié éteint, dans la plaine de la Solfatare, pour y souffrir le dernier supplice. Près de lui marchait le bourreau, tenant dans ses mains une large épée à deux tranchans, et deux légions romaines, armées de fortes pièces, précédaient ou suivaient le cortége, pour ôter au peuple de Pouzzoles toute velléité de résistance. Pas un cri, pas une plainte, pas un murmure parmi cette foule avilie et tremblant; un silence de mort planait sur la ville entière, silence qui n'était interrompu que par le piétinement des chevaux et par le bruit des armures.
Saint Janvier n'avait pas fait une cinquantaine de pas dans la direction du forum, où son exécution devait avoir lieu, lorsque, au tournant d'une rue, il fut abordé par un pauvre mendiant qui avait eu toutes les peines du monde à se frayer un passage jusqu'à lui, accablé qu'il était par le double malheur de la cécité et de la vieillesse. Le vieillard s'avançait en levant le menton et en étendant les bras devant lui, se dirigeant vers la personne qu'il cherchait avec cet instinct des aveugles qui les guide quelquefois avec plus de sûreté que le regard le plus clairvoyant. Dès qu'il se crut assez près de saint Janvier pour être entendu, le malheureux, redoublant d'efforts et de zèle, s'écria d'une voix haute et perçante:
--Mon père! mon père! où êtes-vous, que je puisse me jeter à vos genoux?
--Par ici, mon fils, répondit saint Janvier en s'arrêtant pour écouter le vieillard.
--Mon père! mon père! pourrais-je être assez heureux pour baiser la poussière que vos pieds ont foulée?
--Cet homme est fou, dit le bourreau en haussant les épaules.
--Laissez approcher ce vieillard, dit doucement saint Janvier, car la grâce de Dieu est avec lui.
Le bourreau s'écarta, et l'aveugle put enfin s'agenouiller devant le saint.
--Que me veux-tu, mon fils? demanda saint Janvier.
--Mon père, je vous prit de me donner un souvenir de vous; je le garderai jusqu'à la fin de mes jours, et cela me portera bonheur dans cette vie et dans l'autre.
--Cet homme est fou! dit le bourreau avec un sourire de mépris. Comment! lui dit-il, ne sais-tu pas qu'il n'a plus rien à lui? Tu demandes l'aumône à un homme qui va mourir!
--Cela n'est pas bien sûr, dit le vieillard en secouant la tête, ce n'est pas la première fois qu'il vous échappe.
--Sois tranquille, répondit le bourreau, cette fois il aura affaire à moi.
--Serait-il vrai, mon père? vous qui avez triomphé du feu, de la torture et des animaux féroces, vous laisserez-vous tuer par cet homme?
--Mon heure est venue, répondit le martyr avec joie; mon exil est fini, il est temps que je retourne dans ma patrie. Écoute, mon fils, interrompit saint Janvier, il ne me reste plus que le linge avec lequel on doit me bander les yeux à mon dernier moment: je te le laisserai après ma mort.
--Et comment irai-je le chercher? dit le vieillard, les soldats ne me laisseront pas approcher de vous.
--Eh bien! répondit saint Janvier, je te l'apporterai moi-même.
--Merci, mon père.
--Adieu, mon fils.
L'aveugle s'éloigna et le cortége reprit sa marche. Arrivé au forum de Vulcano, les trois saints s'agenouillèrent, et saint Janvier, d'une voix ferme et sonore, prononça ces paroles:
--Dieu de miséricorde et de justice, puisse enfin le sang que nous allons verser calmer votre colère et faire cesser les persécutions des tyrans contre votre sainte Église!
Puis il se leva, et après avoir embrassé tendrement ses deux compagnons de martyre, il fit signe au bourreau de commencer son oeuvre de sang. Le bourreau trancha d'abord les têtes de Proculus et de Sosius, qui moururent courageusement en chantant les louanges du Seigneur. Mais comme il s'approchait de saint Janvier, un tremblement convulsif le saisit tout à coup, et l'épée lui tomba des mains sans qu'il eût la force de se courber pour la ramasser.
Alors saint Janvier se banda lui-même les yeux; puis, portant la main à son cou:
--Eh bien! dit-il au bourreau, qu'attends-tu, mon frère?
--Je ne pourrai jamais relever cette épée, dit le bourreau, si tu ne m'en donnes pas la permission.
--Non seulement je te le permets, frère, mais je t'en prie.
A ces mots, le bourreau sentit que les forces lui revenaient, et levant l'épée à deux mains il en frappa le saint avec tant de vigueur, que non seulement la tête, mais un doigt aussi furent emportés du même coup.
Quant à la prière que saint Janvier avait adressée à Dieu avant de mourir, elle fut sans doute agréée par le Seigneur, car, la même année, Constantin, s'échappant de Rome, alla trouver son père et fut nommé par lui son héritier et son successeur dans l'empire. Si donc tout effet doit se reporter à sa cause, c'est de la mort de saint Janvier et de ses deux diacres Proculus et Sosius que date le triomphe de l'Église.
Après l'exécution, comme les soldats et le bourreau s'acheminaient vers la maison de Timothée pour lui rendre compte de la mort de son ennemi et de ses deux compagnons, ils rencontrèrent le mendiant à la même place où ils l'avaient laissé. Les soldats s'arrêtèrent pour s'amuser un peu aux dépens du vieillard, et le bourreau lui demanda en ricanant:
--Eh bien! l'aveugle, as-tu reçu le souvenir qu'on t'avait promis?
--O impie que vous êtes! s'écria le vieillard en ouvrant les yeux brusquement et fixant sur tous ceux qui l'entouraient un regard clair et limpide, non seulement j'ai reçu le bandeau des mains du saint lui-même, qui vient de m'apparaître tout à l'heure, mais en appliquant ce bandeau sur mes yeux j'ai recouvré la vue, moi qui étais aveugle de naissance. Et maintenant, malheur à toi qui as osé porter la main sur le martyr du Christ! malheur à celui qui a ordonné sa mort! malheur à tous ceux qui s'en sont rendus complices! malheur à vous, malheur!
Les soldats se hâtèrent de quitter le vieillard, et le bourreau les devançait pour avoir la gloire de faire le premier son rapport au tyran. Mais la maison du proconsul était vide et déserte, les esclaves l'avaient pillée, les femmes l'avaient abandonnée avec horreur. Tout le monde s'éloignait de ce lieu de désolation, comme si la main de Dieu l'eût marqué d'un signe maudit. Le bourreau et son escorte, ne comprenant rien à ce qui se passait, résolurent d'avancer hardiment; mais au premier pas qu'ils firent dans l'intérieur de la maison, ils tombèrent raides morts. Timothée n'était plus qu'un cadavre informe et pourri, et les émanations pestilentielles qui s'exhalaient de son corps avaient suffi pour asphyxier d'un seul coup les misérables complices de ses iniquités.
Cependant, dès que la nuit fut venue, le mendiant s'en alla au forum de Vulcano pour recueillir les restes sacrés du saint évêque. La lune, qui venait de se lever, répandit sa lumière argentée sur la plaine jaunâtre de la Solfatare, de telle sorte qu'on pouvait distinguer le moindre objet dans tous ses détails.
Comme le vieillard marchait lentement et regardait autour de lui pour voir s'il n'était pas suivi par quelque espion, il aperçut à l'autre bout du forum une vieille femme à peu près de son âge qui s'avançait avec les mêmes précautions.
--Bonjour, mon frère, dit la femme.
--Bonjour, ma soeur, répondit le vieillard.
--Qui êtes-vous, mon frère?
--Je suis un ami de saint Janvier. Et vous, ma soeur?
--Moi, je suis sa parente.
--De quel pays êtes-vous?
--De Naples. Et vous?
--De Pouzzoles.
--Puis-je savoir quel motif vous amène ici à cette heure?
--Je vous le dirai quand vous m'aurez expliqué le but de votre voyage nocturne.
--Je viens pour recueillir le sang de saint Janvier.
--Et moi je viens pour enterrer son corps.
--Et qui vous a chargé de remplir ce devoir, qui n'appartient d'ordinaire qu'aux parens du défunt?
--C'est saint Janvier lui-même, qui m'est apparu peu d'instans après sa mort.
--Quelle heure pouvait-il être lorsque le saint vous est apparu?
--A peu près la troisième heure du jour.
--Cela m'étonne, mon frère, car à la même heure il est venu me voir, et m'a ordonné de me rendre ici à la nuit tombante.
--Il y a miracle, ma soeur, il y a miracle. Écoutez-moi, et je vous raconterai ce que le saint a fait en ma faveur.
--Je vous écoute, puis je vous raconterai à mon tour ce qu'il a fait en la mienne; car, ainsi que vous le dites, il y a miracle, mon frère, il y a miracle.
--Sachez d'abord que j'étais aveugle.
--Et moi percluse.
--Il a commencé par me rendre la vue.
--Il m'a rendu l'usage des jambes.
--J'étais mendiant.
--J'étais mendiante.
--Il m'a assuré que je ne manquerai de rien jusqu'à la fin de mes jours.
--Il m'a promis que je ne souffrirai plus ici bas.
--J'ai osé lui demander un souvenir de son affection.
--Je l'ai prié de me donner un gage de son amitié.
--Voici le même linge qui a servi à bander ses yeux au moment de sa mort.
--Voici les deux fioles qui ont servi à célébrer sa dernière messe.
--Soyez bénie, ma soeur, car je vois bien maintenant que vous êtes sa parente.
--Soyez béni, mon frère, car je ne doute plus que vous étiez son ami.
--A propos, j'oubliais une chose.
--Laquelle, mon frère?
--Il m'a recommandé de chercher un doigt qui a dû lui être coupé en même temps que sa tête, et de le réunir à ses saintes reliques.
--Il m'a bien dit de même que je trouverai dans son sang un petit fétu de paille, et m'a ordonné de le garder avec soin dans la plus petite des deux fioles.
--Cherchons.
--Cela ne doit pas être bien loin.
--Heureusement la lune nous éclaire.
--C'est encore un bienfait du saint, car depuis un mois le ciel était couvert de nuages.
--Voici le doigt que je cherchais.
--Voici le fétu dont il m'a parlé.
Et tandis que le vieillard de Pouzzoles plaçait dans un coffre le corps et la tête du martyr, la vieille femme napolitaine, agenouillée pieusement, recueillait avec une éponge jusqu'à la dernière goutte de son sang précieux, et en remplissait les deux fioles que le saint lui avait données lui-même à cet effet.