Le corricolo

Chapter 19

Chapter 193,893 wordsPublic domain

Le bonheur si chèrement acheté de la jeune fille s'augmenta bientôt du titre de mère. Elle donna le jour à un gros garçon. On choisit pour allaiter le nouveau-né une belle nourrice de Procida, aux boucles d'oreilles à rosette de perles, au justaucorps écarlate galonné d'or, à l'ample jupon plissé à franges d'argent, qu'on installa dans la maison et à qui tous les domestiques reçurent l'ordre d'obéir comme à une seconde maîtresse. Le bambino était l'idole de toute la maison, la princesse l'adorait, le prince en était fou; nous ne parlons pas du père et de la mère, tous les deux semblaient avoir concentré leur existence dans celle de cette pauvre petite créature.

Quinze mois s'écoulèrent: l'enfant était on ne peut plus avancé pour son âge, connaissant et aimant tout le monde, et surtout le bon papa, auquel il rendait force gentils sourires en échange de ses agaceries. De son côté, bon papa ne pouvait se passer de lui. Il se le faisait apporter à toute heure du jour, si bien que, pour ne pas quitter l'enfant, le prince fut sur le point de refuser une mission de la plus haute importance que le roi de Naples lui avait confiée pour le roi de France. Il s'agissait d'aller complimenter Charles X sur la prise d'Alger.

Cependant tous les amis du prince lui remontrèrent si bien le tort qu'il se ferait dans l'esprit du roi par un pareil refus, sa famille le supplia tellement de considérer que l'avenir de son gendre pourrait éternellement souffrir de son obstination, que le prince consentit enfin à remplir une mission que tant d'autres lui eussent enviée. Il partit de Naples dans les premiers jours de juillet 1830, arriva à Paris le 24, se rendit aussitôt au ministère des affaires étrangères pour demander son audience, et fut reçu solennellement deux jours après par le roi Charles X.

Le lendemain de cette réception la révolution de juillet éclata.

Trois jours suffirent, comme on sait, pour renverser un trône, huit pour en élever un autre. Mais le prince n'était point accrédité près du nouveau monarque. Aussi ne jugea-t-il pas à propos de rester près de la nouvelle cour; il quitta la France, sans même mettre le pied aux Tuileries, circonstance à laquelle le roi Louis-Philippe dut, selon toute probabilité, les heureux et faciles commencemens de son règne.

Le prince était guéri des voyages par mer: les combats n'étaient plus à craindre, mais les tempêtes étaient toujours à redouter. Aussi prit-il par les Alpes, et traversa-t-il la Toscane pour se rendre à Naples par Rome.

En passant par la capitale du monde, il s'arrêta pour présenter ses hommages au pape Pie VIII, qui, sachant de quelle mission de confiance le prince avait été chargé par son souverain, le reçut avec tous les honneurs dus à son rang, c'est-à-dire qu'au lieu de lui donner sa mule à baiser, comme Sa Sainteté fait pour le commun des martyrs, le pape lui donna sa main.

Trois jours après, le pape était mort.

Le prince était parti de Rome aussitôt son audience obtenue, tant il avait hâte de revenir à Naples; il voyagea jour et nuit, et arriva en vue de son palais le lendemain à onze heures du matin, précédé de dix minutes seulement par le courrier qui lui faisait préparer des chevaux sur la route; mais ces dix minutes suffirent à toute la famille pour accourir sur le balcon du premier étage, élevé, comme tous les premiers étages des palais napolitains, de plus de vingt-cinq pieds de hauteur.

La nourrice y accourut comme les autres, tenant l'enfant dans ses bras.

Malgré sa vue basse, grâce à d'excellentes lunettes qu'il avait achetées à Paris, le prince aperçut son petit-fils et lui fit de sa voiture un signe de la main. De son côté, le bambino le reconnut; et comme, ainsi que nous l'avons dit, il adorait son bon papa, dans la joie de le revoir, le pauvre petit fit un mouvement si brusque, en tendant ses deux petits bras vers lui et en cherchant à s'élancer à sa rencontre, que le malheureux enfant s'échappa des bras de sa nourrice, et, se précipitant du balcon, se brisa la tête sur le pavé.

Le père et la mère faillirent mourir de douleur; le prince fut près de six mois comme un fou; ses cheveux blanchirent, puis tombèrent, de sorte qu'il fut forcé de prendre perruque, ce qui compléta ainsi en lui la triple et terrible réunion de la perruque, de la tabatière et des lunettes.

C'est ainsi que je le vis en passant à Naples; mais j'étais heureusement prévenu. Du plus loin que je l'aperçus, je lui fis des cornes, si bien que, quoiqu'il me fît l'honneur de causer avec moi près de vingt minutes, il ne m'arriva d'autre malheur, grâce à la précaution que j'avais prise, que d'être arrêté le lendemain.

Je raconterai cette arrestation en son lieu et place, attendu qu'elle fut accompagnée de circonstances assez curieuses pour que je ne craigne pas, le moment venu, de m'étendre quelque peu sur ses détails.

Le jour même de mon départ, le prince avait été nommé président du comité sanitaire des Deux-Siciles.

Huit jours après, j'appris à Rome que le lendemain de cette nomination le choléra avait éclaté à Naples.

Depuis, j'ai su que le comte de F***, le premier époux de la belle Elena, ayant suivi l'exemple qu'elle lui avait donné, s'était remarié comme elle, avait été parfaitement heureux de son côté avec sa nouvelle épouse, et comme mari, et comme père, car il avait eu de ce second mariage cinq enfans: trois garçons et deux filles.

Au mois de mars dernier, le prince de *** est entré dans sa soixante-dix-huitième année; mais, loin que l'âge lui ait rien fait perdre de sa terrible influence, on prétend, au contraire, qu'il devient plus formidable au fur et à mesure qu'il vieillit.

Et maintenant que nous avons fini avec Arimane, passons à Oromaze.

XX

Saint Janvier, martyr de l'Église.

Saint Janvier n'est pas un saint de création moderne; ce n'est pas un patron banal et vulgaire, acceptant les offres de tous les cliens, accordant sa protection au premier venu, et se chargeant des intérêts de tout le monde; son corps n'a pas été recomposé dans les catacombes aux dépens d'autres martyrs plus ou moins inconnus, comme celui de sainte Philomèle; son sang n'a pas jailli d'une image de pierre, comme celui de la madone de l'Arc; enfin les autres saints ont bien fait quelques miracles pendant leur vie, miracles qui sont parvenus jusqu'à nous par la tradition et par l'histoire; tandis que le miracle de saint Janvier s'est perpétué jusqu'à nos jours, et se renouvelle deux fois par an, à la grande gloire de la ville de Naples et à la grande confusion des athées.

Saint Janvier remonte, par son origine, aux premiers siècles de l'Église. Évêque, il a prêché la parole du Christ et a converti au véritable culte des milliers de païens; martyr, il a enduré toutes les tortures inventées par la cruauté de ses bourreaux, et a répandu son sang pour la foi; élu du ciel, avant de quitter ce monde où il avait tant souffert, il a adressé à Dieu une prière suprême pour faire cesser la persécution des empereurs.

Mais là se bornent ses devoirs de chrétien et sa charité de cosmopolite.

Citoyen avant tout, saint Janvier n'aime réellement que sa patrie; il la protége contre tous les dangers, il la venge de tous ses ennemis: _Civi, patrono, vindici_, comme le dit une vieille tradition napolitaine. Le monde entier serait menacé d'un second déluge, que saint Janvier ne lèverait pas le bout du petit doigt pour l'empêcher; mais que la moindre goutte d'eau puisse nuire aux récoltes de sa bonne ville, saint Janvier remuera ciel et terre pour ramener le beau temps.

Saint Janvier n'aurait pas existé sans Naples, et Naples ne pourrait plus exister sans saint Janvier. Il est vrai qu'il n'y a pas de ville au monde qui ait été plus de fois conquise et dominée par l'étranger; mais, grâce à l'intervention active et vigilante de son protecteur, les conquérans ont disparu, et Naples est restée.

Les Normands ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés.

Les Souabes ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés.

Les Angevins ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés.

Les Aragonais ont usurpé le trône à leur tour, mais saint Janvier les a punis.

Les Espagnols ont tyrannisé Naples, mais saint Janvier les a battus.

Enfin, les Français ont occupé Naples, mais saint Janvier les a éconduits.

Et qui sait ce que fera saint Janvier pour sa patrie?

Quelle que soit la domination, indigène ou étrangère, légitime ou usurpatrice, équitable ou despotique, qui pèse sur ce beau pays, il est une croyance au fond du coeur de tous les Napolitains, croyance qui les rend patiens jusqu'au stoïcisme: c'est que tous les rois et tous les gouvernemens passeront, et qu'il ne restera en définitive que le peuple et saint Janvier.

L'histoire de saint Janvier commence avec l'histoire de Naples, et ne finira, selon toute probabilité, qu'avec elle: toutes deux se côtoient sans cesse, et, à chaque grand événement heureux ou malheureux, elles se touchent et se confondent. Au premier abord, on peut bien se tromper sur les causes et les effets de ces événemens, et les attribuer, sur la foi d'historiens ignorans ou prévenus, à telle ou telle circonstance dont ils vont chercher bien loin la source; mais, en approfondissant le sujet, on verra que, depuis le commencement du quatrième siècle jusqu'à nos jours, saint Janvier est le principe ou la fin de toutes choses; si bien qu'aucun changement ne s'y est accompli que par la permission, par l'ordre ou par l'intervention de son puissant protecteur.

Aussi cette histoire présente-t-elle trois phases bien distinctes, et doit-elle être envisagée sous trois aspects bien différens. Dans les premiers siècles, elle revêt l'allure simple et naïve d'une légende de Grégoire de Tours; au moyen-âge, elle prend la marche poétique et pittoresque d'une chronique de Froissard; enfin, de nos jours, elle offre l'aspect railleur et sceptique d'un conte de Voltaire.

Nous allons commencer par la légende.

Comme de raison, la famille de saint Janvier appartient à la plus haute noblesse de l'antiquité; le peuple, qui, en 1647, donnait à sa république le titre de _sérénissime royale république napolitaine_, et qui, en 1799, poursuivait les patriotes à coups de pierre pour avoir osé abolir le titre d'excellence, n'aurait jamais consenti à se choisir un protecteur d'origine plébéienne: le lazzarone est essentiellement aristocrate.

La famille de saint Janvier descend en droite ligne des _Januari_ de Rome, dont la généalogie se perd dans la nuit des âges. Les premières années du saint sont restées ensevelies dans l'obscurité la plus profonde; il ne paraît en public qu'à la dernière époque de sa vie, pour prêcher et souffrir, pour confesser sa croyance et mourir pour elle. Il fut nommé à l'évêché de Bénévent vers l'an de grâce 304, sous le pontificat de saint Marcelin. Étrange destinée de l'évêché bénéventin, qui commence à saint Janvier et qui finit à M. de Talleyrand!

Une des plus terribles persécutions que l'Église ait endurées est, comme on sait, celle des empereurs Dioclétien et Maximien; les chrétiens furent poursuivis en 302 avec un tel acharnement, que, dans l'espace d'un seul mois, dix-sept mille martyrs tombèrent sous le glaive de ces deux tyrans. Cependant, deux ans après la promulgation de l'édit qui frappait de mort indistinctement tous les fidèles, hommes et femmes, enfans et vieillards, l'Église naissante parut respirer un instant. Aux empereurs Dioclélien et Maximien, qui venaient d'abdiquer, avaient succédé Constance et Galère; il était résulté de cette substitution que, par ricochet, un changement pareil s'était opéré dans les proconsuls de la Campanie, et qu'à Dragontius avait succédé Timothée.

Au nombre des chrétiens entassés dans les prisons de Cumes par Dragontius, se trouvaient Sosius, diacre de Misène, et Proculus, diacre de Pouzzoles. Pendant tout le temps qu'avait duré la persécution, saint Janvier n'avait jamais manqué, au risque de sa vie, de leur apporter des consolations et des secours; et, quittant son diocèse de Bénévent pour accourir là où il croyait sa présence nécessaire, il avait bravé mainte et mainte fois les fatigues d'un long voyage et la colère du proconsul.

A chaque nouveau soleil politique qui se lève, un rayon d'espoir passe à travers les barreaux des prisonniers de l'autre règne; il en fut ainsi à l'avènement au trône de Constance et de Galère. Sosius et Proculus se crurent sauvés. Saint Janvier, qui avait partagé leur douleur, se hâta de venir partager leur joie. Après avoir récité si long-temps avec ses chers fidèles les psaumes de la captivité, il entonna le premier avec eux le cantique de la délivrance.

Les chrétiens, relâchés provisoirement, rendaient grâces au Seigneur dans une petite église située aux environs de Pouzzoles, et le saint évêque, assisté par les deux diacres Sosius et Proculus, s'apprêtait à offrir à Dieu le sacrifice de la messe, lorsque tout à coup il se fit au dehors un grand bruit, suivi d'un long silence. Les prisonniers, rendus il y avait peu d'instans à la liberté, prêtèrent l'oreille; les deux diacres se regardèrent l'un l'autre, et saint Janvier attendit ce qui allait se passer, immobile et debout devant la première marche de l'autel qu'il allait franchir, les mains jointes, le sourire aux lèvres, et le regard fixé sur la croix avec une indicible expression de confiance.

Le silence fut interrompu par une voix qui lisait lentement le décret de Dioclétien remis en vigueur par le nouveau proconsul Timothée; et ces terribles paroles, que nous traduisons textuellement, retentirent à l'oreille des chrétiens prosternés dans l'église:

«Dioclétien, trois fois grand, toujours juste, empereur éternel, à tous les préfets et proconsuls du romain empire, salut.

«Un bruit qui ne nous a pas médiocrement déplu étant parvenu à nos oreilles divines, c'est-à-dire que l'hérésie de ceux qui s'appellent chrétiens, hérésie de la plus grande impiété (_valde impiam_), reprend de nouvelles forces; que lesdits chrétiens honorent comme dieu ce Jésus enfanté par je ne sais quelle femme juive, insultant par des injures et des malédictions le grand Apollon et Mercure, et Hercule, et Jupiter lui-même, tandis qu'ils vénèrent ce même Christ, que les Juifs ont cloué sur une croix comme un sorcier; à cet effet, nous ordonnons que tous les chrétiens, hommes ou femmes, dans toutes les villes et contrées, subissent les supplices les plus atroces s'ils refusent de sacrifier à nos dieux et d'abjurer leur erreur. Si cependant quelques uns parmi eux se montrent obéissans, nous voulons bien leur accorder leur pardon; au cas contraire, nous exigeons qu'ils soient frappés par le glaive et punis par la mort la plus cruelle (_morte pessima punire_). Sachez enfin que, si vous négligez nos divins décrets, nous vous punirons des mêmes peines dont nous menaçons les coupables.»

Lorsque le dernier mot de la loi terrible fut prononcé, saint Janvier adressa à Dieu une muette prière pour le supplier de faire descendre sur tous les fidèles qui l'entouraient la grâce nécessaire pour braver les tortures et la mort; puis, sentant que l'heure de son martyre venait de sonner, il sortit de l'église accompagné par les deux diacres et suivi de la foule des chrétiens, qui bénissaient à haute voix le nom du Seigneur. Il traversa une double haie de soldats et de bourreaux étonnés de tant de courage, et, chantant toujours au milieu des populations ameutées qui se pressaient pour voir le saint évêque, il arriva à Nola après une marche qui parut un triomphe.

Timothée l'attendait du haut de son tribunal, élevé, dit la chronique, comme de coutume, au milieu de la place. Saint Janvier, sans éprouver le moindre trouble à la vue de son juge, s'avança d'un pas ferme et sûr dans l'enceinte, ayant toujours à sa droite Sosius, diacre de Misène, et à sa gauche Proculus, diacre de Pouzzoles. Les autres chrétiens se rangèrent en cercle et attendirent en silence l'interrogatoire de leur chef.

Timothée n'était pas sans savoir la grande naissance de saint Janvier. Aussi, par égard pour le _civis romanus_, poussa-t-il la complaisance jusqu'à l'interroger, tandis qu'il aurait parfaitement pu, dit le père Antonio Carracciolo, le condamner sans l'entendre.

Quant à Timothée, tous les écrivains s'accordent à le peindre comme un païen fort cruel, comme un tyran exécrable, comme un préfet impie, comme un juge insensé. A ces traits, déjà passablement caractéristiques, un chroniqueur ajoute qu'il était tellement altéré de sang que Dieu, pour le punir, couvrait parfois ses yeux d'un voile sanglant qui le privait momentanément de la vue, et qui, tout le temps que durait sa cécité, lui causait les plus atroces douleurs.

Tels étaient les deux hommes que la Providence amenait en face l'un de l'autre pour donner une nouvelle preuve du triomphe de la foi.

--Quel est ton nom? demanda Timothée.

--Janvier, répondit le saint.

--Ton âge?

--Trente-trois ans.

--Ta patrie?

--Naples.

--Ta religion?

--Celle du Christ.

--Et tous ceux qui t'accompagnent sont aussi chrétiens?

--Lorsque tu les interrogeras, j'espère en Dieu qu'ils répondront comme moi qu'ils sont tous chrétiens.

--Connais-tu les ordres de notre divin empereur?

--Je ne connais que les ordres de Dieu.

--Tu es noble?

--Je suis le plus humble des serviteurs du Christ.

--Et tu ne veux pas renier ton Dieu?

--Je renie et je maudis vos idoles, qui ne sont que du bois fragile ou de la boue pétrie.

--Tu sais les supplices qui te sont réservés?

--Je les attends avec calme.

--Et tu te crois assez fort pour braver ma puissance?

--Je ne suis qu'un faible instrument que le moindre choc peut briser; mais mon Dieu tout-puissant peut me défendre de ta fureur et te réduire en cendres au même instant où tu blasphèmes son nom.

--Nous verrons, lorsque tu seras jeté dans une fournaise ardente, si ton Dieu viendra t'en tirer.

--Dieu n'a-t-il pas sauvé de la fournaise Ananias, Azarias et Mizaël?

--Je te jetterai aux bêtes dans le cirque.

--Dieu n'a-t-il pas tiré Daniel de la fosse aux lions?

--Je te ferai trancher la tête par l'épée du bourreau.

--Si Dieu veut que je meure, que sa volonté soit faite.

--Soit. Je verrai jaillir ton sang maudit, ce sang que tu déshonores en trahissant la religion de tes ancêtres pour un culte d'esclaves.

--O malheureux insensé! s'écria le saint avec un inexprimable accent de compassion et de douleur, avant que tu jouisses du spectacle que tu te promets, Dieu te frappera de la cécité la plus affreuse, et la vue ne te sera rendue qu'à ma prière, afin que tu puisses être témoin du courage avec lequel savent mourir les martyrs du Christ!

--Eh bien! si c'est un défi, je l'accepte, répondit le proconsul; nous verrons si, comme tu le dis, ta foi sera plus puissante que la douleur.

Puis, se tournant vers ses licteurs, il ordonna que le saint fût lié et jeté dans une fournaise ardente.

Les deux diacres pâlirent à cet ordre, et tous les chrétiens qui l'entendirent poussèrent un long et douloureux gémissement; car quoique chacun d'eux fût personnellement prêt à subir le martyre, cependant le coeur leur manquait à tous du moment qu'il s'agissait d'assister au supplice de leur saint évêque.

A ce cri de pitié et de douleur qui s'éleva tout à coup dans la foule, saint Janvier se tourna d'un air grave et sévère, et étendant la main droite pour imposer silence:

--Eh bien! mes frères, dit-il, que faites-vous? Voulez-vous par vos plaintes réjouir l'âme des impies? En vérité je vous le dis, rassurez-vous, car l'heure de ma mort n'est pas venue, et le Seigneur ne me croit pas encore digne de recevoir la palme du martyre. Prosternez-vous et priez cependant, non pas pour moi, que la flamme du brasier ne saurait atteindre, mais pour mon persécuteur, qui est voué au feu éternel de l'enfer.

Timothée écouta les paroles du saint avec un sourire de mépris, et fit signe aux bourreaux d'exécuter son arrêt.

Saint Janvier fut jeté dans la fournaise, et aussitôt l'ouverture par laquelle on l'avait poussé fut murée au dehors aux yeux de la population entière qui assistait à ce spectacle.

Quelques minutes après, des tourbillons de flammes et de fumée s'élevant vers le ciel avertirent le proconsul que ses ordres étaient exécutés; et se croyant vengé à tout jamais de l'homme qui avait osé le braver, il rentra chez lui plein de l'orgueil du triomphe.

Quant aux autres chrétiens, ils furent ramenés dans leur prison pour y attendre le jour de leur supplice, et la foule se dissipa sous l'impression d'une pitié profonde et d'une sombre terreur.

Les soldats, occupés jusque alors à écarter les curieux et à maintenir le bon ordre, n'ayant plus rien à faire dès que le peuple se fut écoulé, se rapprochèrent lentement de la fournaise et se mirent à causer entre eux des événemens du jour et du calme étrange qu'avait montré le patient au moment de subir une mort si terrible, lorsque l'un deux, s'arrêtant tout à coup au milieu de sa phrase commencée, fit signe à son interlocuteur de se taire et d'écouter. Celui-ci écouta en effet et imposa silence à son tour à son voisin; si bien que, le geste se répétant de proche en proche, tout le monde demeura immobile et attentif. Alors des chants célestes, partant de l'intérieur de la fournaise, frappèrent les oreilles des soldats, et la chose leur parut si extraordinaire qu'ils se crurent un instant le jouet d'un rêve.

Cependant les chants devenaient plus distincts, et bientôt ils purent reconnaître la voix de saint Janvier au milieu d'un choeur angélique.

Cette fois, ce ne fut plus l'étonnement, mais bien la frayeur qui les saisit; et voyant qu'il devenait urgent de prévenir le préfet de l'événement inattendu, quoique prédit, qui se passait sur la place, ils coururent chez lui, pâles et effarés, et lui racontèrent avec l'éloquence de la peur l'incroyable miracle dont ils venaient d'être témoins.

Timothée haussa les épaules à cet étrange récit, et menaça ses soldats de les faire battre de verges s'ils se laissaient dominer par de si puériles frayeurs. Mais alors ils jurèrent par tous leurs dieux, non seulement d'avoir reconnu distinctement la voix de saint Janvier et l'air qu'il chantait dans la fournaise, mais encore d'avoir retenu les paroles du cantique et les actions de grâces qu'il rendait au Seigneur.

Le proconsul, irrité, mais non pas convaincu par une telle obstination, donna l'ordre immédiatement que la fournaise fût ouverte en sa présence, se réservant de punir avec la dernière rigueur, après leur avoir mis sous les yeux les restes carbonisés du martyr, ces faux rapporteurs qui venaient le déranger pour lui faire de pareils récits.

Lorsque le préfet arriva sur la place, il la trouva de nouveau tellement encombrée par le peuple qu'il eut peine à se frayer un passage.

Le bruit du miracle ayant rapidement circulé dans la ville, les habitans de Nola, se pressant en tumulte sur le lieu du supplice, demandaient à grands cris la démolition de la fournaise, et menaçaient le proconsul, non point encore par des paroles ou des faits, mais par ces clameurs sourdes qui précèdent l'émeute comme le roulement du tonnerre précède l'ouragan.

Timothée demanda la parole, et lorsque le calme fut suffisamment rétabli pour qu'il pût se faire entendre, il répondit que le désir du peuple allait être satisfait sur-le-champ, et qu'il venait précisément donner l'ordre d'ouvrir la fournaise, pour offrir un éclatant démenti aux bruits absurdes répandus parmi la foule.

A ces mots, les cris cessent, la colère s'apaise et fait place à une curiosité haletante.

Toutes les respirations sont suspendues, tous les yeux sont fixés sur un point.

A un signe de Timothée, les soldats s'avancent vers la fournaise, armés de marteaux et de pioches; mais aux premières briques qui tombent sous leurs coups, un tourbillon de flammes s'échappe subitement du foyer et les réduit en cendres.