Le conte d'hiver

Chapter 5

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LE BERGER.--C'est terrible!--Mais regarde ici, mon garçon, maintenant, bénis ta bonne fortune; toi, tu as rencontré des mourants, et moi des nouveau-nés. Voilà qui vaut la peine d'être vu: vois-tu, c'est le manteau d'un enfant de gentilhomme! Regarde ici, ramasse, mon fils, ramasse, ouvre-le. Ah! voyons.--On m'a prédit que je serais enrichi par les fées; c'est quelque enfant changé par elles.--Ouvre ce paquet: qu'y a-t-il dedans, garçon?

LE FILS.--Vous êtes un vieux tiré d'affaire; si les péchés de votre jeunesse vous sont pardonnés, vous êtes sûr de bien vivre. De l'or, tout or!

LE BERGER.--C'est de l'or dès fées; et cela se verra bien; ramasse-le vite, cache-le; et cours, cours chez nous par le plus court chemin. Nous avons du bonheur, mon garçon, et pour l'être toujours il ne nous faut que du secret.--Que mes brebis aillent où elles voudront.--Viens, mon cher enfant, viens chez nous par le plus court.

LE FILS.--Prenez, vous, le chemin le plus court avec ce que vous avez trouvé; moi, je vais voir si l'ours a laissé là le gentilhomme, et combien il en a dévoré. Les ours ne sont jamais féroces que quand ils ont faim; s'il en a laissé quelque chose, je l'ensevelirai.

LE BERGER.--C'est une bonne action: si tu peux reconnaître par ce qui restera de lui quel homme c'était, viens me chercher pour me le faire voir.

LE FILS.--Oui, je le ferai, et vous m'aiderez à l'enterrer.

LE BERGER.--Voilà un heureux jour, mon garçon, et nous ferons de bonnes actions avec ceci.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

LE TEMPS, _faisant le rôle d'un choeur_.

LE TEMPS.--Moi qui plais à quelques-uns, et qui éprouve tous les hommes, la joie des bons et la terreur des méchants; moi qui fais et détruis l'erreur, en vertu de mon nom, je prends sur moi de faire usage de mes ailes. Ne me faites pas un crime à moi, ni à la rapidité de mon vol, si je glisse sur l'espace de seize années, laissant ce vaste intervalle dans l'oubli: puisqu'il est en mon pouvoir de renverser les lois, et de créer et d'anéantir une coutume dans l'espace d'une des heures dont je suis le père, laissez-moi être encore ce que j'étais avant que les usages anciens ou modernes fussent établis. Je sers de témoin aux siècles qui les ont introduits, et j'en servirai de même aux coutumes les plus nouvelles qui règnent de nos jours; je mettrai hors de mode ce qui brille maintenant, comme mon histoire le paraît à présent. Si votre indulgence me le permet, je retourne mon horloge, et j'avance mes scènes comme si vous eussiez dormi dans l'intervalle. Laissant Léontes, les effets de sa folle jalousie et le chagrin dont il est si accablé, qu'il s'enferme tout seul; imaginez, obligeants spectateurs, que je vais me rendre à présent dans la belle Bohême, et rappelez-vous que j'ai fait mention d'un fils du roi que je vous nomme maintenant Florizel; je me hâte aussi de vous parler de Perdita, qui a acquis des grâces merveilleuses. Je ne veux pas vous prédire ce qui lui arrive plus tard, mais que les nouvelles du Temps se développent peu à peu devant vous. La fille d'un berger, ce qui la concerne et ce qui s'ensuit, voilà ce que le Temps va présenter à votre attention. Accordez-moi cela, si vous avez quelquefois plus mal employé votre temps; sinon, le Temps lui-même vous dit qu'il vous souhaite sincèrement de ne jamais l'employer plus mal.

(Il sort.)

SCÈNE I

Appartement dans le palais.

_Entrent_ POLIXÈNE ET CAMILLO.

POLIXÈNE.--Je te prie, cher Camillo, ne m'importune pas davantage; c'est pour moi une maladie de te refuser quelque chose; mais ce serait une mort de t'accorder cette demande.

CAMILLO.--Il y a seize années que je n'ai revu mon pays. Je désire y reposer mes os, quoique j'aie respiré un air étranger pendant la plus grande partie de ma vie. D'ailleurs, le roi repentant, mon maître, m'a envoyé demander: je pourrais apporter quelque soulagement à ses cruels chagrins, ou du moins j'ai la présomption de le croire; ce qui est un second aiguillon qui me pousse à partir.

POLIXÈNE.--Si tu m'aimes, Camillo, n'efface pas tous tes services passés, en me quittant à présent: le besoin que j'ai de toi, c'est ta propre vertu qui l'a fait naître; il valait mieux ne te posséder jamais que de te perdre ainsi: tu m'as commencé des entreprises que personne n'est en état de bien conduire sans toi: tu dois ou rester pour les mener toi-même jusqu'à leur entière exécution, ou emporter avec toi tous les services que tu m'as rendus. Si je ne les ai pas assez récompensés, et je ne puis trop les récompenser, mon étude désormais sera de t'en prouver mieux ma reconnaissance, et j'en recueillerai encore l'avantage d'augmenter notre amitié. Je te prie, ne me parle plus de ce fatal pays de Sicile, dont le nom seul me rappelle avec douleur le souvenir de mon frère, avec lequel je suis réconcilié, de ce roi repentant, comme tu le nommes, et pour lequel on doit même à présent déplorer comme de nouveau la perte qu'il a faite de ses enfants et de la plus vertueuse des reines.--Dis-moi, quand as-tu vu le prince Florizel, mon fils? Les rois ne sont pas moins malheureux d'avoir des enfants indignes d'eux que de les perdre lorsqu'ils ont éprouvé leurs vertus.

CAMILLO.--Seigneur, il y a trois jours que j'ai vu le prince: quelles peuvent être ses heureuses occupations, c'est ce que j'ignore; mais j'ai remarqué parfois que, depuis quelque temps il est fort retiré de la cour, et qu'on le voit moins assidu que par le passé aux exercices de son rang.

POLIXÈNE.--J'ai fait la même remarque que vous, Camillo, et avec quelque attention: au point que j'ai des yeux à mon service qui veillent sur son éloignement de la cour; et j'ai été informé qu'il est presque toujours dans la maison d'un berger des plus simples, un homme qui, dit-on, d'un état de néant, est parvenu, par des moyens que ne peuvent concevoir ses voisins, à une fortune incalculable.

CAMILLO.--J'ai entendu parler de cet homme, seigneur; il a une fille des plus rares: sa réputation s'étend au delà de ce qu'on peut attendre, en la voyant sortir d'une semblable chaumière.

POLIXÈNE.--C'est là aussi une partie de ce qu'on m'a rapporté. Mais je crains l'appât qui attire là notre fils. Il faut que tu m'accompagnes en ce lieu: je veux aller, sans nous faire connaître, causer un peu avec ce berger, et le questionner: il ne doit pas être bien difficile, je pense, de tirer de la simplicité de ce paysan le motif qui attire ainsi mon fils chez lui. Je t'en prie, sois de moitié avec moi dans cette affaire, et bannis toute idée de la Sicile.

CAMILLO.--J'obéis volontiers à vos ordres.

POLIXÈNE.--Mon bon Camillo!--Il faut aller nous déguiser.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Un chemin près de la chaumière du berger.

AUTOLYCUS _entre en chantant_.

Quand les narcisses commencent à se montrer, Oh! eh! la jeune fille danse dans les vallons: Alors commence la plus douce saison de l'année. Tout se colore dans les domaines de l'hiver[13]. La toile blanchit étendue sur la haie; Oh! eh! les tendres oiseaux! comme ils chantent! Cela aiguise mes dents voraces; Un quart de bière est un mets de roi.

L'alouette joyeuse qui chante tira lira, Eh! oh! oh! eh! la grive et le geai Sont des chants d'été pour moi et pour mes tantes[14], Lorsque nous nous roulons sur le foin.

[Note 13: Il y a sans doute ici une antithèse entre les mots _red_ et _pale_, _rouge_ et _pâle_: mais _pale_, par l'arrangement des mots, n'est pas adjectif comme l'a cru Letourneur, et veut dire le giron; _winter's pale_, le giron de l'hiver, les domaines de l'hiver.]

[Note 14: _Aunt_, dans le jargon des mauvais lieux, voulait dire la maîtresse de la maison.]

J'ai servi le prince Florizel, et dans mon temps j'ai porté du velours. Aujourd'hui je suis hors de service.

Mais irai-je me lamenter pour cela, ma chère? La pâle lune luit pendant la nuit; Et lorsque j'erre çà et là, C'est alors que je vais le plus droit. S'il est permis aux chaudronniers de vivre Et de porter leur malle couverte de peau de cochon Je puis bien rendre mes comptes Et les certifier dans les ceps.

Mon trafic, c'est les draps. Là où le milan bâtit son nid, veillez sur votre menu linge. Mon père m'a nommé Autolycus; et étant, comme je le suis, entré dans ce monde sous la planète de Mercure, j'ai été destiné à escamoter des bagatelles de peu de valeur. C'est aux dés et aux femmes de mauvaise vie que je dois d'être ainsi caparaçonné, et mon revenu est la menue filouterie. Les gibets et les coups sur le grand chemin sont trop forts pour moi: être battu et pendu, c'est ma terreur; quant à la vie future, j'en perds la pensée en dormant. (_Apercevant le fils du berger_.) Une prise! une prise!

(Entre le fils du berger.)

LE BERGER.--Voyons, onze béliers donnent vingt-huit livres de laine: vingt-huit livres rapportent une livre et un schelling en sus: à présent, quinze cents toisons... à combien monte le tout?

AUTOLYCUS, _à part_.--Si le lacet tient, l'oison est à moi.

LE BERGER.--Je ne puis en venir à bout sans jetons.--Voyons: que vais-je acheter pour la fête de la tonte des moutons?--Trois livres de sucre, cinq livres de raisins secs, et du riz.--Qu'est-ce que ma soeur veut faire du riz?--Mais mon père l'a faite souveraine de la fête, et elle sait à quoi il est bon. Elle m'a fait vingt-quatre bouquets pour les tondeurs, tous chanteurs à trois parties, et de fort bons chanteurs: mais la plupart sont des ténors et des basses-tailles; il n'y a parmi eux qu'un puritain qui chante des psaumes sur des airs de bourrées. Il faut que j'aie du safran pour colorer des gâteaux, du macis, des dattes, point... je ne connais pas cela; des noix muscades, sept; une ou deux racines de gingembre; mais je pourrais demander cela. Quatre livres de pruneaux et autant de raisins séchés au soleil.

AUTOLYCUS, _poussant un gémissement et étendu sur la terre._--Ah! faut-il que je sois né!

LE BERGER.--Merci de moi...

AUTOLYCUS.--Oh! à mon secours! à mon secours! Ôtez-moi ces haillons, et après, la mort, la mort!

LE BERGER.--Hélas! pauvre homme, tu aurais besoin d'autres haillons pour te couvrir, au lieu d'ôter ceux que tu as.

AUTOLYCUS.--Ah! monsieur, leur malpropreté me fait plus souffrir que les coups de fouet que j'ai reçus; et j'en ai pourtant reçu de bien rudes, et par millions.

LE BERGER.--Hélas! pauvre malheureux! un million de coups. C'est beaucoup de choses!

AUTOLYCUS.--Je suis volé, monsieur, et assommé. On m'a pris mon argent et mes habits, et l'on m'a affublé de ces détestables lambeaux.

LE BERGER.--Est-ce un homme à cheval, ou un homme à pied?

AUTOLYCUS.--Un homme à pied, mon cher monsieur, un homme à pied.

LE BERGER.--En effet, ce doit être un homme à pied, d'après les vêtements qu'il t'a laissés: si c'était là le manteau d'un homme à cheval, il a fait un rude service.--Prête-moi ta main, je t'aiderai à te relever; allons, prête-moi ta main.

(Il lui aide à se relever.)

AUTOLYCUS.--Ah! mon bon monsieur, doucement; ah!

LE BERGER.--Hélas! pauvre malheureux!

AUTOLYCUS.--Ah! monsieur! doucement, mon bon monsieur: j'ai peur, monsieur, d'avoir mon épaule démise.

LE BERGER.--Eh bien! peux-tu te tenir debout?

AUTOLYCUS.--Doucement, mon cher monsieur... (_Il met la main dans la poche du berger_.) Mon cher monsieur, doucement; vous m'avez rendu un service bien charitable.

LE BERGER.--Aurais-tu besoin de quelque argent? je peux t'en donner un peu.

AUTOLYCUS.--Non, mon cher monsieur, non, je vous en conjure, monsieur. J'ai un parent à moins de trois quarts de mille d'ici chez qui j'allais; je trouverai là de l'argent et tout ce dont j'aurai besoin: ne m'offrez point d'argent, monsieur, je vous en prie; cela me fend le coeur.

LE BERGER.--Quelle espèce d'homme était-ce que celui qui vous a dépouillé?

AUTOLYCUS.--Un homme, monsieur, que j'ai connu pour donner à jouer au trou-madame: je l'ai vu au service du prince; je ne saurais vous dire, mon bon monsieur, pour laquelle de ses vertus c'était; mais il a été fustigé et chassé de la cour.

LE BERGER.--Pour ses vices, voulez-vous dire? Il n'y a point de vertu chassée de la cour; on l'y choie assez pour l'engager à s'y établir, et cependant elle ne fera jamais qu'y séjourner en passant.

AUTOLYCUS.--Oui, monsieur, j'ai voulu dire _ses vices_; je connais bien cet homme-là; il a été depuis porteur de singes; ensuite, solliciteur de procès, huissier: ensuite, il a fabriqué des marionnettes de l'enfant prodigue, et il a épousé la femme d'un chaudronnier, à un mille du lieu où sont ma terre et mon bien; après avoir parcouru une multitude de professions malhonnêtes, il s'est établi dans le métier de coquin: quelques-uns l'appellent Autolycus.

LE BERGER.--Malédiction sur lui! c'est un filou, sur ma vie, c'est un filou: il hante les fêtes de village, les foires et les combats de l'ours.

AUTOLYCUS.--Justement, monsieur, c'est lui; monsieur, c'est lui; c'est ce coquin-là qui m'a accoutré comme vous me voyez.

LE BERGER.--Il n'y a pas de plus insigne poltron dans toute la Bohême. Si vous aviez seulement fait les gros yeux, ou que vous lui eussiez craché au visage, il se serait enfui.

AUTOLYCUS.--Il faut vous avouer, monsieur, que je ne suis pas un homme à me battre; de ce côté-là, je ne vaux rien du tout, et il le savait bien, je le garantirais.

LE BERGER.--Comment vous trouvez-vous à présent?

AUTOLYCUS.--Mon cher monsieur, beaucoup mieux que je n'étais; je puis me tenir sur mes jambes et marcher; je vais même prendre congé de vous, et m'acheminer tout doucement vers la demeure de mon parent.

LE BERGER.--Vous conduirai-je un bout de chemin?

AUTOLYCUS.--Non, mon bon monsieur; non, mon cher monsieur.

LE BERGER..--Alors portez-vous bien; il faut que j'aille acheter des épices pour notre fête de la tonte.

(Il sort.)

AUTOLYCUS _seul_.--Prospérez, mon cher monsieur.--Votre bourse n'est pas assez chaude à présent pour acheter vos épices. Je me trouverai aussi à votre fête de la tonte, je vous le promets. Si je ne fais pas succéder à cette filouterie un autre escamotage, et si des tondeurs je ne fais pas de vrais moutons, je consens à être effacé du registre, et que mon nom soit enregistré sur le livre de la probité.

Trotte, trotte par le sentier, Un coeur joyeux va tout le jour; Un coeur triste est las au bout d'un mille.

(Il s'en va.)

SCÈNE III

La cabane du berger.

_Entrent_ FLORIZEL ET PERDITA.

FLORIZEL.--Cette parure inaccoutumée donne une nouvelle vie à chacun de vos charmes. Vous n'êtes point une bergère: c'est Flore, se laissant voir à l'entrée d'avril:--cette fête de la tonte me paraît une assemblée de demi-dieux, et vous en êtes la reine.

PERDITA.--Mon aimable prince, il ne me sied pas de blâmer vos éloges exagérés; ah! pardonnez, si j'en parle ainsi: vous, l'objet illustre des regards de la contrée, vous vous êtes éclipsé sous l'humble habit d'un berger; et moi, pauvre et simple fille, je suis parée comme une déesse. Si ce n'est que nos fêtes sont toujours marquées par la folie, et que les convives avalent tout par la coutume, je rougirais de vous voir dans cet appareil, et de me voir moi, dans le miroir: votre rang vous met à l'abri de la crainte.

FLORIZEL.--Je bénis le jour où mon bon faucon a pris son vol au travers des métairies de votre père.

PERDITA.--Veuille Jupiter vous en donner sujet: pour moi, la différence entre nous me remplit de terreurs. Votre Grandeur n'a pas été accoutumée à la crainte. Je tremble en ce moment même à la seule idée que votre père, conduit par quelque hasard, vienne à passer par ici, comme vous avez fait. O fatalité! De quel oeil verraitil son noble ouvrage si pauvrement relié! Que dirait-il? ou comment soutiendrais-je moi, au milieu de mes splendeurs empruntées, le regard sévère de son auguste présence?

FLORIZEL.--Ne songez qu'au plaisir. Les dieux eux-mêmes, soumettant leur divinité à l'amour, ont emprunté la forme des animaux: Jupiter s'est métamorphosé en taureau, et a poussé des gémissements; le verdâtre Neptune est devenu bélier, et a fait entendre ses bêlements; et le dieu vêtu de feu, Apollon doré, s'est fait humble berger, tel que je parais être maintenant; jamais leurs métamorphoses n'eurent pour objet une plus rare beauté, ni des intentions aussi chastes. Mes désirs ne dépassent pas mon honneur, et mes sens ne sont pas plus ardents que ma bonne foi.

PERDITA.--Oui, mais, cher prince, votre résolution ne pourra tenir, quand une fois il lui faudra essuyer, comme cela est inévitable, toute l'opposition de la puissance du roi; et alors ce sera une alternative nécessaire, ou que vous changiez de dessein, ou que je cesse de vivre.

FLORIZEL.--Chère Perdita, je t'en conjure, n'assombris point, par ces réflexions forcées, la joie de la fête. Ou je serai à toi, ma belle, ou je ne serai plus à mon père; car je ne puis être à moi, ni à personne, si je ne suis pas à toi. C'est à cela que je resterai fidèle, quand les destins diraient non! Sois tranquille et joyeuse; étouffe ces pensées importunes par tout ce que tu vas voir tout à l'heure. Voilà vos hôtes qui viennent; prenez un air gai, comme si c'était aujourd'hui le jour de la célébration de ces noces, que nous nous sommes tous deux juré d'accomplir un jour.

PERDITA.--O fortune, sois-nous favorable!

(Entrent le berger, son fils, Mopsa, Dorcas, valets, Polixène et Camillo déguisés.)

FLORIZEL, _à Perdita_.--Voyez: vos hôtes s'avancent; préparez-vous à les recevoir gaiement, et que nos visages soient colorés par l'allégresse.

LE BERGER, _à Perdita._--Fi donc! ma fille. Quand ma vieille femme vivait, elle était, dans un jour comme celui-ci, le panetiers, l'échanson, le cuisinier, la maîtresse et la servante tout ensemble; elle accueillait tout le monde, chantait sa chanson et dansait à son tour: tantôt ici au haut bout de la table, et tantôt au milieu; sur l'épaule de celui-ci, sur l'épaule de celui-là; le visage en feu de fatigue; et la liqueur qu'elle prenait pour éteindre ses feux, elle en buvait un coup à la santé de chacun. Et vous, vous êtes à l'écart comme si vous étiez un de ceux qu'on fête, et non pas l'hôtesse de l'assemblée. Je vous en prie, souhaitez la bienvenue à ces amis qui nous sont inconnus: c'est le moyen de nous rendre plus amis et d'augmenter notre connaissance. Allons, qu'on m'efface ces rougeurs, et présentez-vous pour ce que vous êtes, pour la maîtresse de la fête; allons, et faites-leur vos remerciements de venir à votre fête de la tonte, si vous voulez que votre beau troupeau prospère.

PERDITA, _à Polixène et Camillo_.--Monsieur, soyez le bienvenu: c'est la volonté de mon père que je me charge de faire les honneurs de cette fête. (_A Camillo_.) Vous êtes le bienvenu, monsieur. (_A Dorcas_.) Donne-moi les fleurs que tu as là.--Respectable seigneur, voilà du romarin et de la rue pour vous: ces fleurs conservent leur aspect et leur odeur pendant tout l'hiver; que la grâce et le souvenir[15] soient votre partage; soyez les bienvenus à notre fête.

[Note 15: La rue était appelée l'herbe de grâce, et le romarin l'herbe du souvenir. On portait du romarin aux funérailles. On croyait jadis que cette plante fortifiait la mémoire.]

POLIXÈNE.--Bergère, et vous êtes une charmante bergère, vous avez bien raison de nous présenter, à nos âges, des fleurs d'hiver.

PERDITA.--Monsieur, l'année commence à être ancienne.--A cette époque, où l'été n'est pas encore expiré, où l'hiver transi n'est pas né non plus, les plus belles fleurs de la saison sont nos oeillets et les giroflées rayées, que quelques-uns nomment les bâtardes de la nature; mais, pour cette dernière espèce, il n'en croît point dans notre jardin rustique, et je ne me soucie pas de m'en procurer des boutures.

POLIXÈNE.--Pourquoi, belle fille, les méprisez-vous ainsi?

PERDITA.--C'est que j'ai ouï-dire qu'il y a un art qui, pour les bigarrer, en partage l'ouvrage avec la grande créatrice, la nature.

POLIXÈNE.--Eh bien! quand cela serait, il est toujours vrai qu'il n'est point de moyen de perfectionner la nature sans que ce moyen soit encore l'ouvrage de la nature. Ainsi, au-dessus de cet art que vous dites ajouter à la nature, il est un art qu'elle crée: vous voyez, charmante fille, que tous les jours nous marions une tendre tige avec le tronc le plus sauvage, et que nous savons féconder l'écorce du plus vil arbuste par un bouton d'une race plus noble; ceci est un art que perfectionne la nature, qui la change plutôt: l'art lui-même est encore la nature.

PERDITA.--Cela est vrai.

POLIXÈNE.--Enrichissez donc votre jardin de giroflées, et ne les traitez plus de bâtardes.

PERDITA.--Je n'enfoncerai jamais le plantoir dans la terre pour y mettre une seule tige de leur espèce, pas plus que je ne voudrais, si j'étais peinte, que ce jeune homme me dît que c'est bien et qu'il ne désirât m'épouser que pour cela.--Voici des fleurs pour vous: la chaude lavande, la menthe, la sauge, la marjolaine et le souci, qui se couche avec le soleil et se lève avec lui en pleurant. Ce sont les fleurs de la mi-été, et je crois qu'on les donne aux hommes d'un certain âge. Vous êtes les très-bienvenus.

CAMILLO.--Si j'étais un de vos moutons, je cesserais de paître et je ne vivrais que du plaisir de vous contempler.

PERDITA.--Allons donc! Hélas! vous deviendriez bientôt si maigre que le souffle des vents de janvier vous traverserait de part en part. (_A Florizel_.) Et vous, mon bon ami, je voudrais bien avoir quelques fleurs de printemps qui pussent convenir à votre jeunesse; et pour vous aussi, bergères, qui portez encore votre virginité sur vos tiges vierges.--O Proserpine! que n'ai-je ici les fleurs que, dans ta frayeur, tu laissas tomber du char de Pluton! Les narcisses, qui viennent avant que l'hirondelle ose se montrer, et qui captivent les vents de mars par leur beauté; les violettes, sombres, mais plus douces que les yeux bleus de Junon ou que l'haleine de Cythérée; les pâles primevères, qui meurent vierges avant qu'elles puissent voir le brillant Phébus dans sa force, malheur trop ordinaire aux jeunes filles; les superbes jonquilles et l'impériale; les lis de toute espèce, et la fleur de lis en est une; oh! je suis dépourvue de toutes ces fleurs pour vous faire des guirlandes et pour vous en couvrir tout entier, vous, mon doux ami.

FLORIZEL.--Quoi! comme un cadavre?

PERDITA.--Non pas, mais comme un gazon sur lequel l'amour doit jouer et s'étendre; non comme un cadavre, ou du moins pour être enseveli vivant dans mes bras.--Allons, prenez vos fleurs; il me semble que je fais ici le rôle que j'ai vu faire dans les Pastorales de la Pentecôte: sûrement cette robe que je porte change mon humeur.

FLORIZEL.--Ce que vous faites vaut toujours mieux que ce que vous avez fait. Quand vous parlez, ma chère, je voudrais vous entendre parler toujours; si vous chantez, je voudrais vous entendre; vous voir vendre et acheter, donner l'aumône, prier, régler votre maison, et tout faire en chantant; quand vous dansez, je voudrais que vous fussiez une vague de la mer, afin que vous pussiez toujours continuer, vous mouvoir toujours, toujours ainsi, et ne jamais faire autre chose: votre manière de faire, toujours plus piquante dans chaque mouvement, relève tellement tout ce que vous faites, que toutes vos actions réunies sont celles d'une reine.

PERDITA.--O Doriclès! vos louanges sont trop fortes: si votre jeunesse et la pureté de votre sang, qui se montre franchement sur vos joues, ne vous annonçaient pas clairement pour un berger exempt de fraude, j'aurais raison de craindre, mon Doriclès, que vous ne me fissiez la cour avec des mensonges.

FLORIZEL.--Je crois que vous avez aussi peu de raison de le craindre, que je songe peu moi-même à vous en donner des motifs.--Mais allons, notre danse, je vous prie. Votre main, ma Perdita; ainsi s'unit un couple de tourterelles, résolues de ne jamais se séparer.

PERDITA.--Je le jure pour elles.