Le Conscrit ou Le Retour de Crimée
Chapter 3
Tais-toi donc toi-même, monsieur le modeste... Écoutez, mes amis, ce petit épisode de notre carrière militaire!... C'était presque sous les murs de Sébastopol; j'étais avec mes camarades, placé en éclaireur pendant la nuit... Le poste, croyez-le bien, n'était pas très agréable; mais le devoir avant tout, le soldat ne sait qu'obéir... Donc, jusqu'à dix heures, tout paraissait tranquille... quand, environ une demi-heure après, une vive fusillade se fait entendre du côté des remparts de Sébastopol! Les balles pleuvaient comme la grêle; nous n'étions pas nombreux, 150 hommes à peu près, et nos coups de fusil ne pouvaient presque rien!... A la lueur des pots à feu lancés par les Russes, ces derniers découvrent notre ligne d'éclaireurs, malgré nos quelques embuscades... Que faire?... Je l'ignorais comme mes camarades.... Abandonner notre poste... impossible! Les balles sifflaient toujours... et au moment où nous cherchions le moyen de battre en retraite pour retourner au camp et rejoindre notre corps... une gueuse de balle arrive et me fracasse la jambe!... Je tombe!... Impossible de me relever... mes camarades, battaient en retraite et ne me virent ni ne m'entendirent... Je suis flambé, me dis-je... Les Russes tiraient toujours et mes compagnons s'éloignèrent lentement en soutenant le feu!... Que faire?... Le jour paraîtra... les Russes ne me feront pas de quartiers!... Il faut mourir ici, me dis-je... je murmure une prière du fond du coeur, un adieu au pays et j'attendais la mort!... quand tout à coup, une voix amie murmure à mon oreille: Non, non, Robert, tu ne resteras pas ici, je te sauverai ou nous mourrons ensemble! Et ce compagnon, ce frère, malgré les balles, malgré l'obscurité, me prend entre ses bras et cinq minutes après, j'étais sur les chariots d'ambulance!
TOUS (avec explosion).
Vive! Vive Julien!
ROBERT (serrant les mains de Julien).
Oui, mes amis, vous avez bien deviné... c'était Julien!... c'était mon ami mon frère d'armes, qui venait, au péril de sa vie, m'arracher à la mort!
CRIQUET (s'essuyant les yeux avec sa manche).
Cré coquin! j'en pleure tont rouge!
LEFUTÉ.
C'est beau! c'est grand, ça, mon Julien! Ah! je le répète, le village doit être fier de vous deux!... Voyons, mes camarades, on nous attend là-bas avec une grande impatience... Mais avant de quitter ma, ferme, encore une rasade, comme dit Criquet.
CRIQUET
Oui, oui, parrain, et servis de suite. (Il verse).
LEFUTÉ.
Allons, les amis, à l'honneur de l'armée française!
Tous (criant).
En avant! En avant! (ils boivent).
Reprise du choeur: La belle nuit, etc.
LEFUTÉ.
Maintenant une chanson de départ.
Tous (criant).
C'est ça! oui! oui! une chanson!
CRIQUET.
Ah ben, si vous voulez, j'vas vous chanter la complainte du juif-errant; y a 47 couplets, sans compter la morale.
LEFUTÉ.
Si c'est avec ta complainte que tu penses nous amuser, tu peux la garder pour toi.
CRIQUET.
C'est vrai qu'alle est un peu triste; mais c'est pas moi qui l'a faite.
LEFUTÉ (souriant).
Ah! je n'en doute pas.
CRIQUET (vivement).
Ah! dites donc, les amis, aimeriez-vous la chanson du beau voltigeur?
Tous (avec force).
Oui, oui, la chanson du beau voltigeur!
CRIQUET.
Ah! mais v'là l'diable, c'est que j'la sais pas.
Tous (aux éclats).
Ah! ah! ah! ah!
LEFUTÉ (riant malgré lui).
A-t-on jamais vu un animal comme ça? mais tais-toi donc alors!
JULIEN
Mais je me rappelle, Criquet, avant notre départ, tu chantais souvent les deux conscrits montagnards.
ROBERT
Tiens, mais c'est vrai, voyons Criquet, quoique tu ne sois pas un grand chanteur, on se contentera, allons, chante.
LEFUTÉ.
Robert a raison, allons, filleul, force-toi un peu; on aura de l'indulgence, de plus cette chanson est de circonstance pour l'arrivée de nos deux amis... et ensuite, ça fera oublier ta bêtise de tout à l'heure?
CRIQUET.
Ma foi, j'veux ben, à une condition, c'est que vous f'rez chorus (sonnez l'h: c...h...o (chaud)).
LEFUTÉ.
Tais-toi, malheureux, dis-donc chorus (corus).
CRIQUET (étonné).
Ah! bath... c...h...o... cho!
Tous.
Cho...(co).
CRIQUET.
Cho! (chaud).
Tous.
Cho!
CRIQUET
Ah! ma foi, tant pis pour mon maître d'école, j'ai toujours dit cho... mais Vous voulez co... marche pour co... co... coco... je m'lance!...
Tous.
Allons, en avant, Criquet!
CRIQUET.
1er Couplet.
Partant avec courage, Deux conscrits montagnards Jetaient sur leur village De douloureux regards. Beau pays que voilà, Tout le bonheur est là. CHOEURIl n'y a pas de croyance, Pas de séjour, Qui vaille le toit de chaume, Ou l'on reçut le jour.
2e Couplet.
Au milieu de la ville, Et du luxe et de l'or, Songeant à leur asile, Ils répétaient encore; Grand'ville que voilà, Le bonheur n'est pas là.
CHOEUR
Il n'est pas de royaume, etc.
3eme Couplet.
Mais quittant leur bannière, Un jour, libres et joyeux, Regagnant leur chaumière Ils répétaient tous deux: Beau pays que voilà, Tout le bonheur est là.
CHOEUR
Il n'est pas de royaume, etc.
FIN.
End of Project Gutenberg's Le Conscrit ou Le Retour de Crimée, by Ernest Doin